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A cette même heure-là, des
doigts d'une main d'homme sortirent,
qui écrivaient devant le chandelier,
sur l'enduit de la muraille du Palais royal ;
et le roi voyait cette partie de main qui écrivait.
DANIEL, chap. V, v. 5.
Ma santé était bonne ; mon travail était un plaisir, et je le poursuivais ardemment. Amusante et espiègle entre toutes les fillettes de mon âge, aucun jeu, bientôt, ne fut complet sans moi.
Cet esprit de malice a certains désavantages, car, au bout de quelque temps, je passai pour être la promotrice de toutes les sottises que l'on découvrait ; mais, malgré ceci, je jouissais de mes études et j'aimais mes professeurs.
Mon dernier terme d'étude se trouvait être en même temps celui de plusieurs anciennes élèves. A la fin de ce terme, un examen d'une importance réelle devait avoir lieu, et maîtres et élèves semblaient désireux de se faire honneur.
Pendant les quelques semaines qui précédèrent la fin de juin, nos amusements furent laissés de côté, et notre salon bruyant se transforma en tranquille salle d'étude. Lorsque le travail du jour avait pris fin, nous nous tenions là, occupées à préparer certains devoirs destinés à produire un grand effet sur le demi-public de ces examens.
Mon travail était terminé en grande partie, à l'exception d'une composition que je devais écrire. Mes essais dans cette voie avaient été d'ignominieux échecs ; jusqu'à présent les compositions signées de ma main étaient dues à l'une de mes camarades de classe plutôt qu'à mes malheureux efforts. C'était un secret bien connu que les traductions de Lydia Olive, et mes compositions eussent dû, en réalité, changer de place respective. Cette fois-ci il nous avait été déclaré, sur un ton sévère, que les compositions devaient être absolument et entièrement originales, et qu'aucune d'entre nous n'avait la permission d'offrir son secours ou d'en accepter de personne, en accomplissant ce travail.
Si je me le rappelle bien, le sujet choisi, pour moi était la Nature ou « Qu'est-ce que la Nature ? » D'une semaine à l'autre, je me rapprochais du terme prescrit, et j'étais de plus eu plus désespérée de mon impuissance à écrire douze ligues sur ce sujet. Plusieurs fois je commençai ainsi : « La Nature est notre mère à tous » ou « La Nature comprend tout ce qui est l'Univers », mais, arrivée à ce point, je m'arrêtais, ne pouvant trouver une autre phrase qui ne me semblât imparfaite, boiteuse ou même absurde. Je détruisais mon papier feuille après feuille ; je n'élaborais un commencement de composition que pour le voir finir de la même manière. Chaque soir, en mettant de côté mes matériaux d'écriture, je me demandais ce qui m'arriverait, si le jour suivant n'amenait pas de meilleurs résultats. Chaque soir je me couchais avec la décision de ne pas dormir, mais de réfléchir et de noter sur papier le résultat de mes réflexions dès les premières heures du matin ; mais hélas ! Après avoir posé ma tête sur l'oreiller mes résolutions ne servaient plus à rien ; et je n'étais pas proche d'avoir accompli ma tâche.
Les jours semblaient voler. Les écolières étaient occupées à recopier soigneusement leurs notes au crayon. Je considérais avec envie les progrès de leurs compositions calligraphiées, les fioritures de leurs parafes et le sourire satisfait avec, lequel elles contemplaient leur �uvre. Mais tout cela était inutile ; plus je me donnais de peine et plus je devenais stupide. Je ne pouvais que pleurer en secret sur mes angoisses.
Bien souvent je m'enfermais dans ma chambre et je priais à genoux pour que les idées me fussent données ; mais la prière semblait être sans résultats, et ma tête était plus vide que jamais.
« La Nature est notre mère à tous... » Ces mots commençaient à résonner à mes oreilles et à danser devant mes yeux. Ils semblaient se pourchasser les uns les autres dans ma tête vide, jouant à colin-maillard, gambadant ou se réunissant jusqu'à ce que je me misse à rire tout haut de mes pensées.
Il n'y avait plus que trois ou quatre journées avant le grand moment. Tous nos dessins, nos papiers, nos travaux d'aiguilles avaient été rassemblés, et les compositions avaient été données. Lorsqu'on me demanda la mienne, je répondis avec hésitation qu'elle n'était pas encore prête. On me dit qu'il me restait très peu de temps et que je devais la préparer sans délai.
Ce soir-là, je m'approvisionnai d'une bougie, de papier et de crayons ; et après que nous nous fûmes retirées, je m'assis sur mon lit, décidée à faire quelque chose. Mais j'avais à peine, écrit de nouveau ces terribles mots que les voix plaintives de mes compagnes de chambre m'enjoignirent d'éteindre la lumière, en me menaçant de le faire elles-mêmes si je n'y consentais pas. Il n'y avait qu'à obéir. Je tournai mon visage contre le mur et je pleurai jusqu'à en tomber de sommeil, résolue cependant à me réveiller, dès l'aube, pour me mettre à écrire n'importe quoi.
Mais, le matin suivant, je ne fus réveillée que par une éponge mouillée, lancée sur moi par une de mes camarades ; et j'eus tristement conscience alors de mon inaptitude à accomplir mes résolutions.
Mon premier coup d'�il fut pour les feuilles de papier et les crayons que j'avais posés sur la table près de mon lit : ils étaient parsemés, çà et là, en désordre ; quelques-uns même sur le plancher. En me baissant, la tête et le c�ur lourds, pour ramasser le tout, je vis que plusieurs d'entre les feuilles étaient couvertes d'écriture. Ma première pensée, naturellement, fut que je m'étais trompée la veille au soir, en apportant, dans ma chambre des brouillons au lieu de papier neuf. Mais au second regard me fit reconnaître mon écriture. Perplexe et stupéfaite, à la fois, je m'assis en chemise de nuit sur le bord de mon lit, insensible aux railleries de mes compagnes qui s'habillaient en se moquant de ma paresse, ou de mes manières studieuses, comme elles disaient tour à tour. Mais j'étais absorbée par l'écriture et je ne prêtais aucune attention à leurs paroles. Surprise et ravie, je lisais ardemment une page après l'autre.
Je ne savais pas comment cette écriture avait pu venir là ; et d'abord je n'y pensai même pas, toute à la joie de lire ces belles pensées, exprimées par des phrases simples et poétiques. « Venez ici, mes amies, dis-je, écoutez cela. » Et je me mis à lire à haute voix « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, et la terre produisit l'herbe, et les plantes produisirent des semences de leur espèce, et les arbres portèrent des fruits, dont la semence était de leur espèce, et Dieu vit que cela était bon. »
« Taisez-vous ! Taisez-vous ! » Criaient-elles ; mais je poursuivais ma lecture à travers ces pages, où se développait, comme en un tableau, la vision du nouveau monde déployant sa première et glorieuse beauté, sous les rayons du soleil, de la lune et des étoiles. Chaque développement nouveau était plus riche en beauté, plus merveilleux que le précédent, depuis les étoiles poursuivant leur course circulaire jusqu'au petit brin d'herbe tirant sa belle couleur des rayons du soleil.
Je lisais avec tant d'ardeur que je ne remarquai pas l'attitude de mes auditrices. Elles semblaient loin de ressentir le même ravissement que moi ; ce fut à la fin seulement que je fus consciente des remarques faites en ricanant, et des opinions émises sur ma prétendue inaptitude à écrire des compositions.
C'est sous l'empire d'étranges sentiments que j'entrai ce matin-là dans la salle d'école. Je remarquai à peine la froideur et la mauvaise humeur de mes compagnes de classe, tant j'avais la tête pleine des tableaux évoqués par cette mystérieuse écriture. Je me sentis agitée, excitée et impatientée, jusqu'à ce que la demi-heure de récréation me donnât occasion de relire ces pages. C'est alors que l'étrangeté du fait me frappa.
Comment cela était-il arrivé ?... Qui avait écrit cela ? Quand l'avait-on écrit ?
La pensée que quelqu'un voulait me jouer un tour me vint à l'idée et me fit peur ; mais non,... c'était ma propre écriture ; point d'erreur à ce sujet personne ne pouvait le discuter. J'avais donc écrit cela... mais quand ?... dans mon sommeil ?... J'avais entendu parler de choses semblables ; mais cela n'était pas mon cas. J'avais le sentiment hélas ! D'être entièrement incapable d'aligner une demi-douzaine de phrases à la suite l'une de l'autre... Et alors, d'où provenaient ces belles périodes sonores, si poétiques et cependant si fortes, qu'en les lisant on se sentait entraîné, par les ailes de l'imagination, jusque sur les scènes où la Nature avait pris naissance.
Tout le jour je fus tourmentée par mes propres arguments, pour ou contre, quant au propriétaire de l'écriture, et blessée aussi par la façon d'agir de mes compagnes. Elles prétendaient que mon inaptitude à écrire ma composition n'était qu'un prétexte ou une ruse pour les laisser terminer leur travail, et puis venir, tout à la fin, apporter le mien avec l'intention de les éclipser complètement.
Plus, d'une fois je me résolus à n'en point faire usage... mais la tentation était forte...
La chose finit par arriver aux oreilles de notre maîtresse, et on m'ordonna d'apporter tours les papiers dans sa chambre, ce que je fis, tremblante de crainte. En m'engageant m'asseoir, elle prit les feuilles et jeta un rapide coup d'�il sur la première page - puis, me regardant d'un air sévère � l'air avec lequel elle regardait généralement les coupables :
- « Où avez-vous trouvé cela ? Ne l'avez-vous pas copié dans un livre ? »
- « Non, Madame. »
- « Expliquez-vous, alors, » fit-elle.
Je lui racontai timidement tous mes échecs dans les nombreux essais de composition faits d'après le sujet choisi ; je lui dis combien je m'en désespérais. Je lui expliquai comment, tous les soirs, j'emportais dans ma chambre du papier et des crayons pour noter les idées qui me viendraient dans la nuit, car il me semblait qu'au lit, on pouvait si bien penser. J'ajoutai que je m'endormais régulièrement sans avoir pensé à rien, et par conséquent sans me rien rappeler le matin suivant.
Je lui racontai aussi combien j'avais prié la nuit précédente pour demander de l'inspiration après avoir vainement essayé d'écrire dans mon lit, par la faute de mes compagnes qui m'obligèrent à éteindre la lumière et à me coucher. J'avouai avoir pleuré jusqu'au moment où le sommeil m'avait vaincue, et c'est alors que, le lendemain matin, en me réveillant, j'avais trouvé les papiers couverts d'écriture.
- « Supposez-vous que, l'une de vos compagnes ait écrit celle composition ? » Me demanda Madame.
Je répondis que je ne pouvais supposer personne d'autre que moi de l'avoir écrite, car je reconnaissais mon écriture ; de plus les deux crayons étaient usés jusqu'au bois, prouvant ainsi avoir été employés dans la nuit.
- « Mais vous n'avez point souvenir d'avoir écrit cela ? »
- « Non. »
- « Et vous trouvez honnête de vouloir faire passer ce travail comme étant vôtre ? »
Hélas !... voici la question qui me troublait.
Je dis en tremblant : « Je ne sais que faire ; je voudrais que quelqu'un me conseillât. Cela me rend si malheureuse d'être indécise. »
Et les larmes, qui n'étaient pas loin, commencèrent à rouler sur mes joues. Je pense que ma visible angoisse avait adouci ma maîtresse ; car elle me répondit presque avec bonté : « Je lirai votre composition et j'y penserai ; puis je vous dirai quel est votre devoir. » Je quittai la chambre le c�ur allégé, heureuse de m'être déchargée de ma responsabilité sur les épaules d'une personne plus compétente que moi.
Une heure après, je fus rappelée dans la chambre, où, à ma consternation, je vis le recteur en conversation avec Madame. À mon idée l'affaire avait donc pris une terrible importance, et je m'en sentais tout à fait nerveuse.
- « Le recteur désire être au courant de tout ce qui a rapport à cette écriture. Recommencez depuis le commencement, » dit Madame.
Je répétai l'histoire, après laquelle je fus soumise à une série de nouvelles interrogations. Quels livres avais-je lus à ce sujet ?
Je ne me rappelais pas avoir lu autre chose que ma Bible et les livres de l'école.
- « Aviez-vous écrit des compositions de ce genre avant de venir à l'école ? »
- « Non, j'en suis sûre. »
- « Pourquoi supposez-vous être l'auteur de la composition ? »
- « Parce qu'elle est de ma propre écriture et qu'elle est tracée sur le papier que j'avais emporté dans mon lit. »
- « Avez-vous jamais fait, pendant le sommeil, quelque chose que vous n'ayez pu vous rappeler en vous réveillant ? »
Je répondis en hésitant : « Oui. » Je savais être allée plusieurs fois dans la chambre de mon frère, mais je ne l'avais cru que lorsqu'il m'avait, une nuit, réveillée lui-même. Une fois je me coupai à la main et je fus bandée par une domestique, mais je n'en sus rien non plus jusqu'au lendemain matin. On m'avait dit également que j'avais l'habitude de me promener en dormant, quand j'étais plus jeune, mais je pensais que cette habitude avait disparu.
- « Mais vous n'avez jamais fait aucun de vos devoirs en dormant ? »
- « Non. »
- « Pourquoi pensez-vous l'avoir fait en cette occasion ? »
- « Je n'en sais rien. J'ai seulement prié Dieu de m'aider à trouver des idées, et j'ai tant prié que je pense avoir été, exaucée dans mon sommeil. Je ne sais par quelle autre cause ce travail aurait été accompli. »
Il s'ensuivit alors, entre le recteur et Madame, une conversation au cours de laquelle j'entendis faire des allusions à une circonstance semblable ayant en lieu dans un pays étranger. Un étudiant surmené par ses études, avait écrit un traité très savant sur un sujet scientifique, et ce traité, après coup, avait été jugé de la plus grande valeur.
Enfin les papiers me furent rendus avec l'ordre de copier soigneusement la composition et de la mettre avec le reste de mon travail.
- « C'est une circonstance très rare, me dit le recteur, mais, comme il n'est point douteux que c'est votre propre écriture, et que Mme Whittingham me dit n'avoir jamais eu l'occasion de douter de votre parfaite sincérité et de votre honnêteté nous n'avons pas le droit de rejeter ce travail, tout étrange qu'il soit. Nous avons entendu parler de semblables choses, mais bien qu'on eût émis différentes théories pour les expliquer, je suis plutôt enclin à accepter la vôtre quand vous parlez de l'aide de Dieu exauçant votre prière. »
Jamais c�ur ne battit plus joyeusement que le mien, lorsque, serrant le précieux manuscrit contre ma poitrine, je courais à l'étude dans le but de recopier ma composition. Il me semblait avoir gagné une bataille. On m'avait reconnue sincère et honnête. La voix du recteur avait été très douce en me parlant, et Madame et lui, tous deux, m'avaient regardée avec bonté quand je les avais remerciés, les yeux pleins de larmes de bonheur.
Au jour de l'examen le programme habituel fut rempli ; les auditions de chant, les solis de piano, les exhibitions de dessins eurent lieu comme toutes les années. Puis vint la lecture des compositions. Chacune d'entre elles eut sa petite louange, car toutes se trouvaient plus ou moins bonnes.
Le recteur expliqua ensuite qu'il considérait ma composition, devant être lue en dernier, comme la réponse directe à une prière. Il ne l'avait point classée avec les pièces concurrentes car cela n'eût pas été juste vis-à-vis des autres élèves, mais il la considérait néanmoins comme une très belle �uvre, et c'est pourquoi il allait prendre la liberté de la lire à haute voix.
Ainsi fut fait. Mais je ne pense pas que cette lecture excita beaucoup de commentaires, excepté sur l'estrade. Toutes les élèves étaient lasses du travail de cette matinée et de la salle d'étude chaude et renfermée.
Je reçus de la part du recteur et des professeurs beaucoup d'aimables paroles et une écritoire bien fournie comme récompense spéciale. Je ne savais pas trop pourquoi, par exemple ! Car oui m'avait dit qu'en raison des circonstances présentes, ma composition ne pouvait faire partie du concours.
Cela, du reste, ne m'avait nullement affectée. J'étais parfaitement heureuse et satisfaite de la louange qui m'avait été accordée.
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