Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


CHAPITRE PREMIER
SPECULATIONS TH�ORIQUES


Un cas des plus extraordinaires s'est produit, en d�cembre 1893, � une s�ance donn�e � Helsingfors en Finlande par Mme d�Esp�rance, fait qui jette une vive lumi�re sur les myst�rieux ph�nom�nes de la mat�rialisation et qui confirme par la vue et par le toucher, ce qui, jusqu'� pr�sent, n'avait �t� qu'un postulat th�orique exig� par la logique.
Avant d'entrer dans les d�tails de ce fait, il faut que je donne en quelques mots une id�e du principe auquel j'ai d�j� fait allusion, principe qui, nous semble-t-il, comprend tous les faits de mat�rialisation et qui compl�te ceux dont je vais traiter.
De tout temps il a �t� reconnu en spiritisme que le ph�nom�ne de la mat�rialisation se produit aux d�pens du corps du m�dium qui en fournit les �l�ments n�cessaires, c'est � dire qu'un certain degr� de d�mat�rialisation du corps du m�dium est la suite in�vitable au ph�nom�ne. Mais on ne s'�tait pas encore d�cid� � pousser cette hypoth�se jusqu'� ses derni�res limites, � en tirer les cons�quences extr�mes qui devaient s'en d�duire absolument, logiquement, si elle �tait vraie. D'un c�t� le manque de faits et d'observations directes qui justifient cette conclusion, d�un autre c�t� le fait extraordinaire qu'elle force � admettre, (fait qui cependant n'est pas plus extraordinaire que celui de la mat�rialisation elle-m�me auquel on commence � s'habituer) expliqueraient suffisamment pourquoi il n'a pas encore �t� express�ment formul� et admis en g�n�ral. Mais maintenant nous avons un fait qui nous donne le droit de nous exprimer avec plus de certitude, c'est ce que je vais essayer.
L'�tude des faits m�diumniques nous conduit � admettre trois stages de mat�rialisation :


1 - Au premier degr� nous ayons la mat�rialisation invisible. Nous devons � priori l'admettre indirectement, si nous voyons des mouvements d'objets, que seul un organe humain invisible pourrait provoquer, comme je l'ai indiqu� dans � Animisme et Spiritisme � ; ensuite � cause des sensations d'attouchement que l'on �prouve aux s�ances demi-obscures, et que l'on est tent�, d'attribuer � une main quoique celle-ci reste invisible. Enfin nous sommes confirm�s dans cette supposition par les faits de la photographie transcendantale en g�n�ral, et en particulier par certains cas de ce genre de photographie o� la vue et le toucher de formes invisibles � l'�il normal sont confirm�s par la photographie. Telles sont, par exemple, les photographies de Beattie, ainsi que celles de Mumler, o� Mme Conant, le fameux m�dium am�ricain, voit une apparition qui lui touche la main et o� la photographie prouve que c'�tait bien v�ritablement une main appartenant � une figure invisible � l��il ordinaire ; ou encore la photographie de M. Tinkham, sur laquelle on voit un petit bout de v�tement soulev� par une main invisible. La photographie transcendantale nous fournit la preuve de l'existence �ph�m�re de formes r�elles, objectives, que nous ne pouvons comprendre que par l'hypoth�se d'une mat�rialisation commen�ante, encore invisible � nos yeux. La mati�re n�cessaire est certainement emprunt�e au m�dium, mais sa quantit� est si minime, que le degr� de d�mat�rialisation du m�dium n'est pas perceptible pour nos sens.

2 - Au deuxi�me degr� nous avons le ph�nom�ne bien connu de la mat�rialisation visible et tangible, mais seulement partielle et incompl�te. Ainsi l'apparition de mains a �t� constat�e aux s�ances depuis le d�but du mouvement spirite. Elle se produisait en pleine lumi�re, pendant que le m�dium se trouvait au milieu des assistants. Lorsque plus tard on en arriva aux s�ances obscures, les mains continu�rent � �tre senties en m�me temps que le m�dium que l'on tenait tout le temps par les mains. Dans ces conditions on obtint aussi des mat�rialisations partielles : des t�tes, des bustes, des figures plus ou moins fluidiques, mais dans l'obscurit�. Quand enfin on commen�a � isoler le m�dium derri�re un rideau ou dans un cabinet noir, on obtint des apparitions de mains, de t�tes, de bustes qui �taient bien plus nettes et qui se montraient m�me avec un peu de lumi�re. D'apr�s le principe de la th�orie, ce ph�nom�ne de la mat�rialisation partielle doit correspondre � une d�mat�rialisation partielle du m�dium, c'est-�-dire d'un de ses organes quelconques, ou � une d�mat�rialisation g�n�rale plus ou moins inappr�ciable � nos sens.
On n'a pas pu faire sur le m�dium m�me qui, dans ces cas, se trouvait toujours tout � fait seul dans le cabinet, d'observations directes sur les changements qui pouvaient accompagner dans son corps la cr�ation des ph�nom�nes. Mais en dernier lieu, dans le cas des s�ances avec Mme d'Esp�rance qui vont �tre trait�es tout � l'heure en d�tail, nous avons obtenu la pleine confirmation de nos conclusions logiques : pendant que Mme d'Esp�rance se tenait, � une faible lumi�re, devant le rideau, et que des demi-mat�rialisations se produisaient derri�re le rideau, par exemple des apparitions de mains et de bustes, plusieurs personnes ont constat� au moyen du toucher et de la vue, une demi-d�mat�rialisation de son corps, c'est-�-dire celle de ses pieds et de ses jambes.

3 - Au troisi�me degr� nous avons la mat�rialisation compl�te, c'est-�-dire celle d'une figure humaine visible et tangible compl�te, qui pour l'�il ne diff�re en rien d'un corps humain vivant. Ce ph�nom�ne est le d�veloppement le plus �lev�, le non plus ultra de la mat�rialisation, pendant laquelle le m�dium se trouve isol� dans l'obscurit�, et g�n�ralement en transe. Une longue �tude de ce ph�nom�ne for�a � reconna�tre que lorsque l'on obtenait la compl�te mat�rialisation d'une figure humaine, cette mat�rialisation pr�sentait indubitablement les traits du m�dium. De l� r�sult�rent bien des causes de soup�ons, de pr�tendus d�masquages, etc. Toutes les tentatives pour voir le m�dium et la figure enti�re en m�me temps (pendant lesquelles on n'a malheureusement pas recherch� l'�tat des deux corps, ceux du m�dium et de la figure) �chou�rent � de rares exceptions pr�s. Quand enfin on se fut assur� au moyen de garanties exceptionnelles (par exemple en tenant les cheveux du m�dium � l'ext�rieur du cabinet, ou bien en l'introduisant dans un courant galvanique) que le m�dium ne pouvait jouer ni consciemment ni inconsciemment le r�le du m�dium en personne, et que n�anmoins la ressemblance de la figure et du m�dium �tait compl�te, ou au moins presque compl�te, (comme dans le cas de John King qui ressemblait � son m�dium Williams et de Katie King qui ressemblait � Miss Cook, son m�dium) on fut port� � admettre que le double ou le d�doublement du m�dium �tait le point de d�part du ph�nom�ne. Mais cette expression nous conduit � une fausse interpr�tation ; car on peut comprendre ou se figurer que ce double est pour ainsi dire comme une moiti�, un simulacre de son corps, tandis que son corps r�el se trouve derri�re le rideau.
En r�alit� ce n'est point une moiti�, point un semblant de corps, mais un v�ritable corps complet, en chair et en os, qui est en tout ressemblant au m�dium ; bref, c'est le corps du m�dium, � s'y tromper. Qu'est donc devenu au m�me instant son corps r�el ? On ne peut pourtant pas raisonnablement admettre que le m�dium ait, � un moment donn�, deux corps complets absolument identiques. Nous avons d�j� dit qu'il �tait, en somme, compl�tement logique d'admettre que le degr� de mat�rialisation d'une apparition corresponde au degr� de d�mat�rialisation du m�dium ; si, en cons�quence, la mat�rialisation de la forme humaine qui appara�t est compl�te, la d�mat�rialisation du m�dium doit aussi �tre compl�te, ou tout au moins doit aller jusqu'� un degr� tel qu'il pourrait devenir invisible pour nos yeux, si l'on voulait s'assurer de son �tat pendant ce ph�nom�ne.


En r�sum�, et en gardant constamment pr�sente la th�se que toute mat�rialisation n�cessite une d�mat�rialisation correspondante du m�dium l'�chelle compl�te des divers ph�nom�nes de mat�rialisation se pr�senterait de la mani�re suivante :


1 - La mat�rialisation invisible primordiale correspond � une d�mat�rialisation minima et invisible du m�dium, qui reste visible.

2 - La mat�rialisation visible, mais partielle, incompl�te quant � la forme ou l'essence, correspond � une d�mat�rialisation �galement partielle ou incompl�te du m�dium qui est encore visible dans l'ensemble ou en partie.

3 - La mat�rialisation visible et compl�te d'une forme humaine enti�re correspond � une d�mat�rialisation maxima ou compl�te du m�dium jusqu'au point o�, de son c�t�, il devient invisible.


Ceci admis en principe g�n�ral (ce qui, pourtant, n'exclut pas toutes sortes de nuances et de possibilit�s suivant les aptitudes sp�ciales des divers m�diums et la composition du cercle, et aussi parce que nous ignorons les limites du d�veloppement du ph�nom�ne) nous expliquerait, jusqu'� un certain point, nombre de faits myst�rieux des mat�rialisations qui paraissent douteux et engendrent le soup�on. Mais j'y reviendrai dans un chapitre sp�cial. La question importante est celle-ci :
Avons-nous des faits certains qui justifient les points 2 et 3 du formulaire g�n�ral que je viens d'�tablir ?
Nous sommes maintenant en �tat de r�pondre affirmativement.
Je commencerai par un fait de mon exp�rience personnelle auquel je r�fl�chis depuis longtemps et qui, � mes yeux, se pr�sente � l'appui de cette th�orie comme une si forte pr�somption, qu'elle �quivaut presque � une preuve positive. Il a trait � la mat�rialisation classique de Katie King que j'ai d�j� d�crite dans � Animisme et Spiritisme � et que je reproduis de nouveau ici en abr�g�.


C'�tait en 1873, M. Crookes avait d�j� publi� ses articles sur la force psychique, mais il ne croyait pas encore aux mat�rialisations, disant qu'il n'y croirait que quand il pourrait voir en m�me temps la forme mat�rialis�e et le m�dium. Comme je me trouvais, � ce moment, � Londres, je d�sirais, tr�s naturellement voir ce ph�nom�ne - alors unique - de mes propres yeux.
Apr�s avoir fait la connaissance de la famille de M. Cook, je fus tr�s gracieusement invit� � la s�ance qui devait avoir lieu le 22 octobre. La s�ance eut lieu dans une petite chambre servant de salle � manger. Le m�dium, Miss Florence Cook, prit place sur une chaise dans un enfoncement form� par la chemin�e et un coin de la chambre, derri�re un rideau glissant sur des anneaux. M. Luxmoore, qui dirigeait la s�ance, exigea que je v�rifiasse avec soin la place et la mani�re dont il venait de lier le m�dium, car il consid�rait cette mesure de prudence comme toujours n�cessaire. Il attacha au pr�alable chacune des mains du m�dium avec une forte bande, cacheta les n�uds puis, r�unissant les deux mains du m�dium derri�re le dos, il les attacha avec les bouts de la m�me bande et cacheta � nouveau les n�uds ; puis il les lia encore une fois � une longue bande qui fut engag�e hors du rideau � travers un coulant de cuivre et tenant � la table � c�t� de laquelle �tait assis M. Luxmoore et fix�e elle-m�me sur cette table.
De cette mani�re le m�dium n'aurait pas pu se lever sans tirer sur la bande. La chambre �tait �clair�e par une petite lampe plac�e derri�re un livre. Au bout de moins d'un quart d'heure, le rideau fut pouss� assez de c�t� pour d�couvrir une forme humaine qui se tenait droite � c�t� du rideau, tout habill�e de blanc, le visage � d�couvert, mais les cheveux �galement couverts d'un voile blanc. Les mains et les bras �taient nus... c'�tait Katie. Pendant toute la dur�e de la s�ance, Katie causait avec les membres du cercle. Sa voix s'�tait adoucie jusqu'au murmure. Elle r�p�ta plusieurs fois :

- � Posez-moi des questions� des questions raisonnables �.
- L�-dessus je lui demandai : � Ne pouvez-vous me montrer votre m�dium ? �.
- Elle r�pliqua � Oui, venez tr�s vite et voyez �.
En un moment j'avais rejet� le rideau, je n'avais qu'un pas � faire, la forme blanche avait disparu.
Devant moi, dans un coin sombre, se trouvait la forme sombre du m�dium, assise dans un fauteuil. Elle avait une robe de soie noire ; c'est pourquoi je ne pouvais la voir tr�s distinctement. D�s que j'eus repris ma place, la forme blanche de Katie apparut de nouveau pr�s du rideau et me demanda :

- �Avez-vous bien examin� �.
- Je r�pondis : - � Pas tout � fait car il faisait assez sombre derri�re le rideau �.
- � Alors prenez la lampe et examinez au plus vite � r�pliqua Katie d'un ton d�cid�.
En une seconde j'�tais avec la lampe derri�re le rideau. Toute trace de Katie avait disparu ; je n'avais devant moi que le m�dium en transe profonde, assis dans un fauteuil, avec les mains attach�es derri�re le dos. La lumi�re qui tomba sur sa figure fit son effet habituel : le m�dium commen�a � g�mir et � s'�veiller. Un dialogue int�ressant s'�tablit derri�re le rideau entre le m�dium, en train de s'�veiller tout � fait, et Katie qui tentait de l'endormir � nouveau. Mais elle f�t oblig�e de c�der, dit adieu, et le silence suivit. La s�ance �tait finie. M Luxmoore m'engagea � inspecter � fond les liens, n�uds et cachets. Tout �tait intact ; et quand il me proposa de couper les liens, je ne pus introduire qu'avec peine les ciseaux sous les bandes, tant les poings �taient attach�s fortement.

Ma confiance dans l'authenticit� de ce fait est absolue ; aussi je le consid�re comme de la plus haute importance pour la confirmation du principe th�orique qui nous occupe. Comment doit-on comprendre ce ph�nom�ne et qu'en conclure ? Katie avait, comme on sait, une ressemblance parfaite avec son m�dium. Elle �tait son double � s'y tromper ; et non en forme hallucinatoire, mais en chair et en os, avec un c�ur et des poumons, comme l'a �tabli M. Crookes. Peut-on, raisonnablement, admettre que le m�dium puisse, � un moment donn�, avoir deux corps complets en m�me temps : l'un sous la forme de Katie hors du cabinet, l'autre sous sa propre forme dans le cabinet ? Evidemment non. Les liens rest�s intacts prouvent que Katie n'�tait pas le m�dium en personne, jouant inconsciemment le r�le de l'esprit. Le m�dium n'aurait pas pu en un moment se d�v�tir, se sortir des liens, se rhabiller, se rattacher, etc. ; m�me si, au point de vue physique, cela e�t �t�, possible. On a donc tout lieu de croire que, m�me si j'avais pu devancer Katie ou jeter un regard dans le cabinet pendant qu'elle �tait en dehors, je n�y aurais tout de m�me pas vu son m�dium, tout au plus ses v�tements, ou bien aussi rien de tout cela. Mais comment doit-on comprendre que la forme se mette avec la rapidit� de l'�clair � la place du m�dium, habill�e, attach�e ? Les habits et les liens doivent pourtant, si le corps dispara�t, tomber � terre. Comment donc y rentrer ? Cela nous force � supposer que certainement tout le corps ne se d�mat�rialise pas, mais que quelque chose - un �substratum� une forme astrale - subsiste, qui conserve les positions des liens et des habits, et que, de cette fa�on, la forme mat�rialis�e peut en un moment se s�parer de cette forme fluidique, puis de nouveau se r�unir � elle ; et ainsi le m�dium se trouve � sa place.
Nous savons qu'aux s�ances avec lumi�re, les mains mat�rialis�es apparaissent avec une rapidit� incomparable, et disparaissent de nouveau dans le m�dium.
Le ph�nom�ne est donc le m�me. Nous avons, � l'appui de cette th�orie, un fait parfaitement probant, dans l'aventure suivante du colonel Henry S. Olcott, arriv�e en 1874 avec le m�dium Mme Elisabeth J. Compton, en Am�rique.
Le colonel raconte ce qui suit dans son livre � People from the other World [1] � (Gens de l'autre monde).
Ma premi�re s�ance avec le m�dium eut lieu le soir du 20 janvier 1874. Les spectateurs, au nombre d'une demi-douzaine, �taient assis sur des chaises tout autour de la chambre, � distance d'environ huit pieds du cabinet : Mme Compton prit place � l'int�rieur, sur la chaise, la lampe dans la chambre fut baiss�e tr�s bas, et pendant longtemps il ne se passa rien d'int�ressant. Enfin, la porte s'ouvrit et la figure d'un Indien parut sur le seuil, nous interpella et me salua cordialement, mais ne sortit pas, d�clarant le m�dium trop faible et chancelant pour lui fournir la force n�cessaire.
Le soir suivant se montra la petite Katie Brink qui circula, toucha plusieurs personnes et caressa leurs mains et leurs joues. Habill�e d'un v�tement flottant de mousseline blanche cr�p�e, la t�te couverte d'un voile de fianc�e qui tombait jusqu'� ses genoux, glissant comme sur des souliers de velours, et visible � moiti� seulement dans l'obscurit�, elle me rappelait la fianc�e de Corinthe, de Goethe...
Passant aupr�s des autres spectateurs, elle vint � moi qui me tenais � l'�cart une main appuy�e sur la cloison du cabinet, et, tandis qu'elle me caressait doucement le front, elle s'assit sur mes genoux, mit un bras sur mon �paule et me baisa la joue gauche. Son poids paraissait � peine aussi fort que celui d'un enfant de huit ans, mais je sentis son bras ferme sur mon �paule, et les l�vres qui m'embrass�rent �taient aussi naturelles que des l�vres vivantes. Apr�s nous �tre entendus je p�n�trai dans le cabinet, tandis que la petite fille se trouvait ext�rieurement : je n'y trouvai point de m�dium, bien que j'eusse inspect� non seulement tous les recoins et que pour mieux m'assurer que je n'�tais pas hallucin� j'eusse palp� la chaise, les murs et tout l'espace � l'entour. Il ne pouvait y avoir qu'une alternative : ou l'esprit n'�tait pas un esprit, mais le m�dium ; ou le m�dium avait �t� transfigur� � la mani�re des thaumaturges orientaux (�vocateurs des morts). Je voulus trancher d�finitivement cette question avant de quitter la ville.
Le lendemain soir, apr�s avoir obtenu l'assentiment amical de Mme Compton de se soumettre, � mes investigations, j'enlevai ses boucles d'oreille, je l'assis sur une chaise dans le cabinet, et je l'y fixai en passant un fil retors, no 50, � travers les trous perc�s dans ses oreilles et en cachetant les bouts des fils au dossier de la chaise avec de la cire � cacheter, sur laquelle j'appuyai mon sceau particulier. L�-dessus je fixai la chaise au sol avec de la ficelle et de la cire � cacheter, d'une mani�re tout � fait s�re�.
Lorsque la lumi�re e�t �t� diminu�e, comme d'habitude � ces s�ances, et la porte du cabinet ferm�e, nous chant�mes pendant quelques minutes ; tout � coup, au travers de l'ouverture au-dessus de la porte, une paire de mains flott�rent de droite � gauche et disparurent aussit�t. L�-dessus il vint encore une paire de mains plus grandes, et alors une voix me parla (si ce n'�tait point celle du d�funt Daniel Webster, c'�tait au moins sa reproduction exacte en profondeur, sonorit�, tonalit�, autant que je puis m'en souvenir) et me donna des instructions compl�tes et des mesures de prudence sur la mani�re dont je devais continuer mes recherches. Quand je p�n�trerais dans le cabinet, pendant que l'esprit �tait � l'ext�rieur, je pourrais partout t�ter et toucher librement, pour me convaincre que le m�dium n'y �tait pas, mais je devais prendre soin de ne pas toucher effectivement la chaise. Je pourrais approcher mes mains aussi pr�s que je le d�sirerais, mais j'�tais pri� d'�viter le contact direct avec la substance (de la chaise). Ensuite je devais mettre sur le plateau de la balance une couverture de n'importe quel genre, pour que l'esprit ne soit pas en contact avec du bois ou du m�tal. Je promis de me conformer � ces indications et j'eus bient�t la satisfaction de voir la petite fille en blanc par la porte ouverte. Elle s'avan�a, parcourut le cercle, toucha plusieurs personnes et s'approcha ensuite de, la balance. J'�tais assis, pr�t � agir, une main au poids et l'autre au bout du levier, et je pris, d�s qu'elle monta, son poids, sans perdre une seconde. Elle se retira aussit�t dans le cabinet ; apr�s quoi je lus les chiffres � la lumi�re d'une allumette. Elle ne pesait que 77 livres anglaises, quoiqu'elle n'e�t pas la forme d'un enfant...
L'esprit ressortit et je p�n�trai aussit�t dans le cabinet ; examinai tout avec le plus grand soin, mais je ne trouvai, comme avant, aucune trace du m�dium. La chaise �tait l� ; mais aucun corps pr�sent n'�tait assis dessus. J'engageai alors la jeune fille-esprit � se faire, si c'�tait possible, plus l�g�re, et elle remonta sur la balance. Aussi vite que la premi�re fois, j'avais mis le levier en �quilibre ; et, lorsqu'elle se fut de nouveau retir�e comme la premi�re fois, je lus le chiffre 59 livres. Elle reparut encore une fois et, cette fois, elle alla de l'un a l'autre des spectateurs, caressa la t�te de l�un, la main de l'autre, s'assit sur les genoux de Mme Hardy, mit doucement sa main sur ma t�te, caressa ma joue et monta sur le plateau de la balance pour me permettre une derni�re �preuve. Cette fois, elle ne pesa que 52 1ivres quoique du commencement � la fin aucun changement, ni dans ses v�tements ni dans son apparence corporelle n'ait �t� constat�...
Ce pesage termin�, Katie ne parut plus. Apr�s que quelques minutes se furent �coul�es, nous fumes interpell�s par la basse profonde et gutturale du chef indien qui se montra � la porte. Une conversation s'ensuivit entre lui et Mme Hardy qui avait habit� quelques ann�es chez les indig�nes de l'Ouest et qui t�moigna de l'authenticit� du langage parl� par l'esprit-chef.
J'entrai avec une lampe � l'int�rieur et je trouvai le m�dium exactement tel que je l'avais laiss� au d�but de la s�ance, chaque fil et chaque cachet intact. Elle �tait assise, la t�te appuy�e contre la paroi, sa chair p�le et froide comme du marbre, ses pupilles relev�es sous les paupi�res, son front couvert d'une sorte de sueur de mort, sans respiration et sans pouls. Lorsque tous eurent v�rifi� les fils et les cachets, je coupai les minces liens avec des ciseaux et je portai, en tenant la chaise par le si�ge et le dossier, la femme cataleptique au plein air de la chambre. Elle resta ainsi 18 minutes sans vie ; la vie rentra alors peu � peu dans son corps, jusqu'� ce que la respiration, le pouls, et la temp�rature de sa peau redevinssent normaux. Je la mis sur la balance ; elle pesait 121 livres.
Comme, d'apr�s cela, la forme de Katie Brink pesait 77 livres, il restait pour le corps du m�dium dans le cabinet seulement 44 livres, un peu plus d'un tiers de son poids normal - et il �tait d�j� invisible � nos yeux, ainsi que ses habits et ses liens. Il faut donc supposer qu'il se trouvait l� un corps, qui conservait la position du corps du m�dium, de ses v�tements et de tous les fils, qui leur servait de base invisible. Mais la forme de Katie Brink ne ressemblait pas � celle de son m�dium ; elle avait la stature d'une enfant de huit ans. Que devait-il donc rester du corps de Miss Cook, le corps de Katie King, au dire de M. Crookes, �tant encore plus grand que celui de son m�dium ?
Nous avons d'autant plus le droit de pr�tendre que ce reste �tait invisible et que la transfusion du corps mat�rialis� dans son corps astral (qui �tait assis sur la chaise) se fit avec une vitesse incompr�hensible. Ceux qui ont examin� des apparitions de mains, peuvent se faire une id�e de la rapidit� avec laquelle ces mains apparaissent et retournent dans le corps du, m�dium ; cela peut faire comprendre la rapidit� de la disparition d'une forme enti�re.
M. Crookes a fait, � plusieurs reprises, la remarque, en entrant en m�me temps que Katie dans le cabinet noir, qu'elle avait disparu au m�me moment. Comme il maintenait toujours sa pr�tention de voir ensemble la forme et son m�dium, il finit par y r�ussir, mais une fois seulement dans l'obscurit�, et alors Katie ne pouvait plus parler ; elle se trouvait donc dans un �tat de demi-mat�rialisation. Il est dommage que la forme de Katie n'ait pas �t� pes�e ; on pourrait presque affirmer qu'elle devait poss�der 9/10 du poids du m�dium.
Ici j'ajoute, encore un fait de ma propre exp�rience, qui confirme les deux pr�c�dents.
En 1890 je me suis rendu tout expr�s � Gothenbourg, pour avoir avec Mme d'Esp�rance une s�rie de s�ances de mat�rialisation. Elle m'autorisa � la soumettre � toutes les conditions d'�preuves que je consid�rerais comme n�cessaires, pour me convaincre des ph�nom�nes, privil�ge qu'elle n'avait encore accord� � personne.
A la s�ance du 5 juin j'�tais assis, comme d'habitude, tout pr�s du coin du cabinet dans lequel Mme d'Esp�rance se trouvait assise � mes c�t�s ; le rideau seul nous s�parait, son ouverture lat�rale se trouvait tout pr�s de mon �paule droite, je n'avais qu'� tirer le rideau un peu de c�t� pour voir le m�dium. La forme mat�rialis�e, qui apparaissait alors sous le nom de Yolanda, s'�tait d�j� montr�e plusieurs fois et, m�me, s'appuyant sur mon bras, avait fait le tour du cercle. Une lampe au plafond, couverte de plusieurs feuilles de papier rouge, r�pandait une faible lumi�re ; mais, lorsque je me trouvais avec Yolanda au-dessous m�me de la lampe, elle l'�clairait suffisamment pour que je pusse reconna�tre indubitablement, en elle, les traits du m�dium. Lorsque nous e�mes regagn� le cabinet, je repris ma place et Yolanda resta debout � moiti� dehors, dans l'ouverture du milieu du rideau. Alors, tout en ne cessant pas de la regarder, je passai doucement mon bras droit dans l'ouverture lat�rale du rideau du cabinet pr�s de moi. Je n'avais qu'� �tendre un peu mon bras pour m'assurer si le m�dium se trouvait � sa place ; c'est ce que je fis. Le m�dium �tait assis sur un fauteuil rembourr�, assez bas. J'�levai ma main directement jusqu'� la hauteur du dossier du fauteuil et je la laissai ensuite glisser contre le dossier jusqu'au si�ge, le m�dium n'y �tait pas.
Mais, au moment m�me o� ma main se trouvait d�j� sur le bras du fauteuil, Yolanda rentra dans le cabinet, une main tomba sur la mienne et la repoussa. Imm�diatement apr�s le m�dium me demanda � boire ; je lui tendis un verre d'eau par la m�me fente du rideau par o� j'avais pass� mon bras ; le m�dium �tait � sa place dans son v�tement rouge, les manches serr�es. Yolanda un instant auparavant, �tait encore, en v�tement blanc, avec les bras nus jusqu'aux �paules, les pieds nus aussi et avec un voile blanc sur son corps et sa t�te ; maintenant elle avait disparu. Tout � fait comme c'�tait le cas pour Katie.
Cet �v�nement me donna beaucoup � r�fl�chir.
Comment Yolanda, qui se trouvait � moiti� hors du cabinet, a-t-elle pu remarquer les mouvements de mon bras � l'int�rieur du cabinet ? Il lui �tait positivement impossible, par suite de l'obscurit� presque compl�te, de voir si je laissais pendre mon bras le long de ma chaise ou si je l'introduisais derri�re le rideau. Il �tait encore plus impossible de voir ce que mon bras faisait l�, ou bien o� se trouvait ma main ; n�anmoins, le mouvement de la main qui repoussa la mienne �tait aussi d�lib�r� que pr�cis.
Si c'�tait bien le m�dium en personne qui, d'une fa�on consciente ou inconsciente, repr�sentait Yolanda, et si le fauteuil �tait r�ellement vide, le m�dium ne pouvait ni voir ni sentir la perquisition de ma main ; il aurait d� continuer � jouer son r�le d'esprit, il serait rest� � sa place ou rentr� dans le cabinet ou bien il en serait sorti � nouveau, etc., comme si de rien n'�tait.
Mais il y avait eu un d�rangement ; Yolanda ne se montra plus et il fallut cesser la s�ance.
Quand j'entendis dire, le lendemain, que quelque chose avait effray� le m�dium, j'interrogeai Mme d'Esp�rance elle-m�me, sans toutefois lui rien dire de mes observations. Elle me r�pondit que, vers la fin de la s�ance, elle avait senti comme si quelque chose se remuait autour d'elle, de sa t�te, ou de ses �paules ; que cela l'avait tant effray�e qu'involontairement elle avait laiss� tomber sa main, sur laquelle elle appuyait sa t�te et que sa main en avait rencontr� une autre, ce qui l'avait encore bien plus �pouvant�e.
C'�tait fort �trange. Les impressions de Mme d'Esp�rance �taient bien celles qu'elle aurait d� �prouver, si elle s'�tait trouv�e � sa place. Et pourtant ma main n'avait pas rencontr� son corps sur la chaise. Qui donc avait eu ces impressions ? N'en faut-il pas conclure qu'un simulacre de son corps �tait rest� sur le si�ge, image dou�e de sensation et de conscience ?
Mme d'Esp�rance poss�de aussi, comme on sait, le don de l'�criture m�diumnique ; ainsi, elle re�oit pendant et en dehors des s�ances, des communications au nom d'un certain Walter qui se d�clare le directeur des ph�nom�nes de mat�rialisation. Moi aussi je me servis de cette entremise pour savoir quelles explications je recevrai de ce c�t�. Le lendemain de la s�ance je priai Mme d'Esp�rance de prendre le crayon et la conversation suivante s'engagea entre l'esprit Walter et moi.
- � As-tu vu ce qui a effray� le m�dium ?
- � Oui ; une main se posa d'abord sur sa figure, puis sur ses genoux, puis sur sa main. Ce fut tout. �
- � La main de qui ? � (car je gardais toujours mon secret).
- � Je ne l'ai pas vu, car mon attention fut seulement dirig�e sur ce fait lorsque le m�dium fut effray� �.
- � Mon d�sir principal est de voir Yolanda et le m�dium en m�me temps. Est-ce possible ? �.
- �Tout d�pend de combien il en reste (du m�dium) �.
- � Si je regardais tout-�-coup dans le cabinet, trouverai-je le m�dium �loign� de sa place ? �.
- �Tr�s probablement. Tout d�pend d'o� la mati�re est prise pour �difier la forme de Yolanda. Si il y en a une certaine quantit� dans le cercle, de mani�re que nous ne d�pendions pas uniquement du m�dium, vous le verriez aussi bien qu'en ce moment �.
Quelques jours apr�s, comme Yolanda avait �t� plusieurs fois hors du cabinet (pendant que le m�dium avait �t� attach� par moi avec une bande de toile qui lui entourait la taille et dont les deux bouts passaient par une attache viss�e dans le sol et �taient fix�s � ma chaise), je demandai � Walter :
- � Combien restait-il cette fois du m�dium, lorsque Yolanda sortit ?
- � Je ne crois pas qu'il soit rest� grand'chose du m�dium, les organes de ses sens except�s �.
- � Si, pendant que le corps du m�dium a presque compl�tement disparu, je passais ma main doucement � sa place, cela pourrait-il nuire au m�dium ?
- � Cela pourrait arriver si vous appuyiez fortement votre main. S'il se passait quelque chose qui p�t blesser la forme mat�rialis�e, le m�dium en aurait imm�diatement connaissance. �.
- � Et si je passais ma main en travers du corps du m�dium ?
- � Cela le blesserait s�rieusement, si nous n'�tions pas sur nos gardes pour �viter un pareil malheur. Essayer serait une dangereuse exp�rience ? �
- � Dans ce cas, si je tirais sur la bande de toile qui entoure la taille du m�dium, je couperais son corps en travers ?
- � Oui ; mais cela n'arriverait que si sa mati�re avait �t� totalement employ�e ; et cela a eu lieu tr�s rarement, quoique souvent il en soit tr�s peu rest� �
- � D'apr�s cela, l'invisibilit� du corps du m�dium, lorsqu'on le regarde, n'est pas encore une preuve qu'il n'y ait pas l� un corps ? �
- � Certainement non ; c'est seulement une preuve que vous n'avez pas les yeux assez per�ants pour le voir. Vous ne le voyez pas, mais un voyant pourrait le voir �.
Mme d'Esp�rance �tait stup�faite, pendant que ces r�ponses se produisaient par sa propre main. Elle ne cessait de s'�crier � C'est quelque chose de tout � fait nouveau ; c'est une r�v�lation ! Et j'�tais pourtant certaine d'�tre toujours la m�me ! �
- � Mais il est pourtant impossible, lui dis-je, que vous n'avez ressenti en vous aucun changement, tandis qu'un ph�nom�ne aussi extraordinaire que la mat�rialisation avait lieu �.
- � Je sentais bien un changement, r�pondit-elle, mais j'�tais profond�ment persuad� d��tre seule � le sentir �.
- � Pouvez-vous me d�crire ce changement ?
- � J'avais en mon int�rieur le sentiment d'�tre vide (as if 1 was empty) r�pliqua-t-elle �.
R�ponse bien significative et concordant parfaitement avec les faits mentionn�s ci-dessus et les sp�culations th�oriques qui en d�coulent. Mme d'Esp�rance ne soup�onnait alors pas encore que ce sentiment de vide p�t �tre autre chose qu'une sensation simplement subjective.
On trouvera plus loin les d�tails int�ressants du long interrogatoire auquel je soumis Mme d'Esp�rance, les notes de mon s�jour � Gothenbourg, et ses impressions pendant les s�ances. Ces d�tails sont d'esp�ce unique car elle aussi est un m�dium unique en son genre, elle qui ne tombe pas en transe et se rend compte de tout ce qui se passe en elle et autour d'elle, pendant une s�ance de mat�rialisation. Le temps �tait venu de les publier, maintenant que nous avons la preuve objective, visible et tangible de ses assertions qu'on ne peut plus traiter d'uniquement subjectives.


[1] Hartford, Conn. - American Publishing Company 1875, gr- in-80 de 493 p.

Chapitre suivant




Téléchargement | Bulletin
nous écrire | L’Agora Spirite