Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


IV. - LA DOCTRINE SECRETE.

 

Quelle est la v�ritable doctrine du Christ ? Ses principes essentiels sont clairement �nonc�s dans l'Evangile. C'est l'universelle paternit� de Dieu et la fraternit� des hommes, avec les cons�quences morales qui en d�coulent ; c'est la vie immortelle ouverte � tous et permettant � chacun de r�aliser en soi le � royaume de Dieu �, c'est-�-dire la perfection, par le d�tachement des biens mat�riels, le pardon des injures et l'amour du prochain.
Aimer, pour J�sus, c'est en un seul mot toute la religion, c'est toute la philosophie :
Aimez vos ennemis ; faites du bien � ceux qui vous pers�cutent et vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre P�re qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les m�chants et fait pleuvoir sur les justes et les injustes. Car, si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle r�compense en aurez-vous ? � (Matthieu, V, 44 et suiv.)
Cet amour, Dieu lui-m�me nous en donne l'exemple, car toujours ses bras sont ouverts au p�cheur :
Ainsi votre P�re qui est dans les cieux ne veut pas qu'un seul de ces petits p�risse.
Le sermon sur la montagne r�sume en traits ineffa�ables l'enseignement populaire de J�sus. La loi morale y est exprim�e sous une forme que nul n'a �gal�e. Les hommes y apprennent que les plus s�rs moyens d'�l�vation sont les vertus humbles et cach�es.
Heureux les pauvres en esprit (c'est-�-dire les esprits simples et droits), car le royaume des cieux est � eux. - Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consol�s. -Heureux ceux qui sont affam�s de justice, car ils seront rassasi�s. - Heureux ceux qui sont mis�ricordieux, car ils obtiendront mis�ricorde. - Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu. � (Matth., V, 1 � 12 ; Luc, VI, 20 � 25.)
Ce que veut J�sus, ce n'est pas un culte fastueux ; ce n'est pas une religion sacerdotale, riche en c�r�monies et en pratiques qui �touffent la pens�e ; non, c'est un culte simple et pur, tout de sentiment, consistant dans le rapport direct, sans interm�diaire, de la conscience humaine avec Dieu, son p�re :
Le temps vient o� les vrais croyants adoreront le P�re en esprit et en v�rit�, car ce sont l� les adorateurs que le P�re cherche. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en v�rit�.
L'asc�tisme est chose vaine. J�sus se borne � prier et � m�diter dans les lieux solitaires, dans ces temples naturels qui ont pour colonnes les montagnes, pour coupole le d�me des cieux, et d'o� la pens�e s'�l�ve plus librement vers le Cr�ateur.
A ceux qui croient se sauver par le je�ne et l'abstinence, il dit :
Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'�me, mais ce qui en sort.
Aux partisans des longues oraisons :
Votre P�re sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez.
Il n'impose que la charit�, la bont�, la simplicit� :
Ne jugez pas et vous ne serez point jug�s. Pardonnez et on vous pardonnera. Soyez mis�ricordieux, comme votre P�re c�leste est mis�ricordieux. Donner est plus doux que recevoir.
� Celui qui s'humilie sera �lev� ; celui qui s'�l�ve sera humili�.
� Que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aum�ne reste dans le secret, et alors ton P�re qui voit dans le secret te la rendra.

Et tout se r�sume en ces mots, d'une �loquente concision :
Aimez votre prochain comme vous-m�mes et soyez parfaits comme votre P�re c�leste est parfait. C'est l� toute la loi et les proph�tes.
Sous la douce et suave parole de J�sus, tout impr�gn�e du sentiment de la nature, cette doctrine rev�t un charme p�n�trant, irr�sistible. Elle est pleine de tendre sollicitude pour les faibles et les d�sh�rit�s. C'est la glorification, c'est l'exaltation de la pauvret�, de la simplicit�. Les biens mat�riels nous rendent esclaves ; ils encha�nent l'homme � la terre. La richesse est une entrave ; elle arr�te les essors de l'�me ; elle la retient loin du � royaume de Dieu �. Le renoncement, l'humilit�, d�tachent ces liens et facilitent notre ascension vers la lumi�re.
C'est par l� que la doctrine �vang�lique est rest�e � travers les si�cles la plus haute expression du spiritualisme, le supr�me rem�de aux maux terrestres, la consolation des �mes afflig�es en cette travers�e de la vie, sem�e de tant d'angoisses et de larmes. C'est elle qui fait encore, en d�pit des �l�ments �trangers qui y ont �t� m�l�s, toute la grandeur, toute la puissance morale du christianisme.

*
* *

La doctrine secr�te allait plus loin. Sous le voile des paraboles et des fictions, elle cachait des vues profondes. Cette immortalit� promise � tous, elle en pr�cisait les formes en affirmant la succession des vies terrestres, dans lesquelles l'�me, r�incarn�e en des corps nouveaux, subissait les cons�quences de ses existences ant�rieures et pr�parait les conditions de sa destin�e future. Elle enseignait la pluralit� des mondes habit�s, les alternances de vie de chaque �tre, dans le monde terrestre o� il repara�t � la naissance, dans le monde spirituel o� il retourne � la mort, recueillant dans l'un et l'autre de ces milieux les fruits bons ou mauvais de son pass�. Elle enseignait l'union �troite et la solidarit� de ces deux mondes et, par suite, la communication possible de l'homme avec les esprits des morts qui peuplent l'�tendue.
De l�, l'amour actif, non seulement pour ceux qui souffrent dans le cercle de l'existence terrestre, mais aussi pour les �mes qui errent autour de nous, poursuivies par de douloureux souvenirs. De l�, le d�vouement pour les deux humanit�s, visible et invisible, la loi de fraternit� dans la vie et dans la mort, et la c�l�bration de ce que l'on appelait � les myst�res �, la communion par la pens�e et par le coeur avec ceux, esprits bons ou m�diocres, inf�rieurs ou �lev�s, qui composent ce monde invisible dont nous sommes entour�s, et sur lequel s'ouvrent deux issues par o� passent alternativement tous les �tres : le berceau et la tombe.
La loi de r�incarnation est indiqu�e dans plusieurs passages de l'Evangile. Elle doit �tre consid�r�e sous deux aspects diff�rents : le retour dans la chair des esprits en voie de perfectionnement, la r�incarnation des esprits envoy�s sur terre en mission.
Dans son entretien avec Nicod�me, J�sus s'exprime ainsi :
En v�rit�, je vous le dis, si quelqu'un ne na�t de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. � Nicod�me lui objecte : � Comment un homme peut-il rena�tre, �tant devenu vieux ? � J�sus r�pond : � En v�rit�, je vous dis que si un homme ne rena�t de l'eau et de l'esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est n� de la chair est chair, et ce qui est n� de l'esprit est esprit. Ne t'�tonne point de ce que je t'ai dit : Il faut que vous naissiez de nouveau. Le vent souffle o� il veut, et tu en entends le bruit, mais tu ne sais ni d'o� il vient ni o� il va. Il en est de m�me de tout homme qui est n� de l'esprit. � (Jean, III, 3 � 8.)
J�sus ajoute ces paroles significatives :
Tu es ma�tre en Isra�l, et tu ignores ces choses ?
Ce qui d�montre qu'il ne s'agissait pas du bapt�me, qui �tait connu des Juifs et de Nicod�me, mais bien de la r�incarnation d�j� enseign�e par le Zohar, livre sacr� des H�breux [1] .
Ce vent ou cet esprit qui souffle o� il veut, c'est l'�me qui choisit un nouveau corps, une nouvelle demeure, sans que les hommes sachent d'o� elle vient ni o� elle va. C'est la seule explication satisfaisante.
Dans la Kabbale h�bra�que, l'eau, c'�tait la mati�re primaire, l'�l�ment fructifiant. Quant � l'expression Saint-Esprit, qui se trouve dans le texte et qui le rend incompr�hensible, il faut remarquer que le mot Saint n'y figure pas � l'origine et qu'il a �t� introduit longtemps apr�s, ainsi que dans beaucoup d'autres cas[2] . Il faut donc lire : rena�tre de la mati�re et de l'esprit.
Un autre jour, � propos d'un aveugle-n� rencontr� sur le chemin, les disciples demandent � J�sus :
Ma�tre, qui est-ce qui a p�ch� ? Est-ce cet homme, ou son p�re, ou sa m�re, pour qu'il soit ainsi n� aveugle ? � (Jean, IX, 1, 2)
D'abord, la question indique que les disciples attribuaient l'infirmit� de l'aveugle � une expiation. Dans leur pens�e, la faute a pr�c�d� la punition ; elle en a �t� la cause premi�re. C'est la loi de la cons�quence des actes fixant les conditions de la destin�e. Ici, il s'agit d'un aveugle de naissance ; la faute ne peut s'expliquer que par une existence ant�rieure.
De l�, cette id�e de la p�nitence, qui revient � chaque instant dans les Ecritures. � Faites p�nitence �, disent-elles sans cesse, c'est-�-dire accomplissez la r�paration qui est le but de votre nouvelle vie ; rectifiez votre pass�, spiritualisez-vous, car vous ne sortirez du domaine terrestre, du cercle des �preuves, qu'apr�s � avoir pay� jusqu'� la derni�re obole. � (Matth., V, 26.)
En vain les th�ologiens ont-ils cherch� � expliquer autrement que par la r�incarnation ce passage de l'Evangile. Ils sont tomb�s dans des raisonnements au moins �tranges. C'est ainsi que le synode d'Amsterdam n'a pu sortir d'embarras que par cette d�claration : � L'aveugle-n� avait p�ch� dans le sein de sa m�re [3] . �
C'�tait aussi une opinion accr�dit�e � cette �poque, que des Esprits �minents venaient, dans de nouvelles incarnations, continuer, achever des missions interrompues par la mort. Par exemple, Elie �tait revenu sur terre en la personne de Jean-Baptiste. J�sus l'affirme en ces termes, en s'adressant � la foule :
Qu'�tes-vous all�s voir ? Un proph�te ? Oui, je vous le d�clare, et plus qu'un proph�te... - Et si vous voulez comprendre, il est lui-m�me Elie qui devait venir. - Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. � (Matth., XI, 9, 14, 15.)
Plus tard, apr�s la d�capitation de Jean-Baptiste, il le r�p�te � ses disciples :
Et ses disciples l'interrog�rent, disant : � Pourquoi donc les scribes pr�tendent-ils qu'il faut qu'Elie vienne premi�rement ? - Et lui, r�pondant, leur dit : Elie, en effet, devait venir et r�tablir toutes choses. Mais je vous le dis : Elie est d�j� venu, ils ne l'ont pas connu et ils lui ont fait ce qu'ils ont voulu. - Alors ses disciples comprirent que c'�tait de Jean-Baptiste qu'il parlait. � (Matth., XVII, 10, 11, 12, 15.)
Ainsi, pour J�sus comme pour ses disciples, Elie et Jean-Baptiste �taient une seule et m�me individualit�. Or, cette individualit� ayant rev�tu successivement deux corps, un tel fait ne peut s'expliquer que par la loi de r�incarnation.
Dans une circonstance m�morable, J�sus demande � ses disciples : � Que dit-on du fils de l'homme ? � Et ils lui r�pondent :
Les uns disent : C'est Jean-Baptiste ; les autres, Elie ; les autres, J�r�mie ou l'un des proph�tes. � (Matth., XVI, 13, 14 ; Marc, VIII, 28.)
J�sus ne proteste pas contre cette opinion comme doctrine, pas plus qu'il n'avait protest� dans le cas de l'aveugle-n�.
Du reste, l'id�e de la pluralit� des vies, des �chelons successifs � parcourir pour s'�lever vers la perfection, ne se trouve-t-elle pas contenue implicitement dans ces paroles c�l�bres : � Soyez parfaits comme votre P�re c�leste est parfait ? � Comment l'�me humaine pourrait-elle parvenir � l'�tat parfait en une seule existence ?
Nous retrouvons la doctrine secr�te, dissimul�e sous des voiles plus ou moins transparents, dans les oeuvres des ap�tres et des P�res de l'Eglise des premiers si�cles. Ceux-ci ne pouvaient en parler ouvertement. De l� les obscurit�s de leur langage.
Barnab� �crivait aux premiers fid�les :
Autant que je l'ai pu, je crois m'�tre expliqu� simplement et n'avoir rien omis de ce qui peut contribuer � votre instruction et � votre salut, en ce qui regarde les choses pr�sentes, car si je vous �crivais touchant les choses futures, vous ne comprendriez pas, parce qu'elles sont expos�es en paraboles. � (Ep�tre catholique de saint Barnab�, XVII, 1, 5.)
C'est en suivant cette r�gle qu'un disciple de saint Paul, Hermas, d�crit la loi des r�incarnations sous la figure de � pierres blanches, carr�es et taill�es �, tir�es de l'eau pour servir � la construction d'un �difice spirituel. (Livre du Pasteur, III, XVI, 3, 5.)
Pourquoi ces pierres ont-elles �t� tir�es d'un lieu profond, et employ�es ensuite dans la structure de cette tour, puisqu'elles �taient d�j� anim�es de l'esprit ? - Il �tait n�cessaire, me dit le Seigneur, qu'avant d'�tre admises dans l'�difice, elles fussent �lev�es par le moyen de l'eau. Elles ne pouvaient autrement entrer dans le royaume de Dieu qu'en se d�pouillant de l'infirmit� de leur premi�re vie.
Evidemment, ces pierres, ce sont les �mes des hommes ; les eaux[4] , ce sont les r�gions obscures, inf�rieures, les vies mat�rielles, vies d'�preuve et de douleur, pendant lesquelles les �mes sont taill�es, polies, lentement pr�par�es, afin de prendre place un jour dans l'�difice de la vie sup�rieure, de la vie c�leste. C'est bien l� un symbole de la r�incarnation, dont l'id�e �tait encore admise au troisi�me si�cle et r�pandue parmi les chr�tiens.
Parmi les P�res de l'Eglise, Orig�ne est un de ceux qui se sont prononc�s le plus �loquemment en faveur de la pluralit� des existences. Son autorit� �tait grande. Saint J�r�me le consid�re, � apr�s les Ap�tres, comme le grand ma�tre de l'Eglise, v�rit�, dit-il, que l'ignorance seule pourrait nier �. Et il professe une telle admiration pour Orig�ne, qu'il se chargerait, �crit-il, de toutes les calomnies qui ont �t� dirig�es contre lui, pourvu qu'� ce prix, lui, J�r�me, p�t avoir sa science profonde des Ecritures.
Dans son livre c�l�bre, Des Principes, Orig�ne d�veloppe les puissants arguments qui montrent dans la pr�existence et la survivance des �mes en d'autres corps, dans la succession des vies en un mot, le correctif n�cessaire � l'in�galit� apparente des conditions humaines. Il y voit une compensation au mal physique comme au mal moral qui semble r�gner sur le monde, si l'on n'admet qu'une seule existence terrestre pour chaque �me. Orig�ne erre sur un point cependant. C'est lorsqu'il suppose que l'union de l'esprit au corps est toujours une punition. Il perd de vue la n�cessit� de l'�ducation des �mes et la laborieuse r�alisation du progr�s.
Une opinion erron�e s'est gliss�e dans beaucoup de milieux au sujet des doctrines d'Orig�ne, en g�n�ral, et de la pluralit� des existences, en particulier, que l'on consid�re comme ayant �t� condamn�es par le concile de Chalc�doine, d'abord, et, plus tard, par le cinqui�me concile de Constantinople. Or, si l'on remonte aux sources[5] , on reconna�t que ces conciles ont rejet�, non pas la croyance � la pluralit� des vies de l'�me, mais simplement la pr�existence, telle que l'enseignait Orig�ne, sous cette forme particuli�re que les hommes �taient des anges d�chus, et que le point de d�part avait �t� pour tous la nature ang�lique.
En r�alit�, la question de la pluralit� des existences de l'�me n'a jamais �t� tranch�e par les conciles. Elle reste ouverte aux r�solutions de l'Eglise dans l'avenir, et c'est l� un point qu'il importe d'�tablir.
Comme la loi des renaissances, la pluralit� des mondes est indiqu�e dans l'Evangile, sous forme de parabole :
Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon P�re. Je m'en vais vous pr�parer le lieu et, apr�s que je m'en serai all� et que je vous aurai pr�par� le lieu, je reviendrai, et je vous retirerai � moi, afin que l� o� je serai, vous soyez aussi. � (Jean, XIV, 2 et 3.)
La maison du P�re, c'est le ciel infini ; les demeures promises, ce sont les mondes qui parcourent l'espace, sph�res de lumi�re pr�s desquelles notre pauvre terre n'est qu'une obscure et ch�tive plan�te. C'est vers ces mondes que J�sus guidera les �mes qui s'attacheront � lui et � sa doctrine. Ils lui sont familiers, et il saura nous y pr�parer une place suivant nos m�rites.
Orig�ne commente ces paroles en termes pr�cis :
Le Seigneur fait allusion aux stations diff�rentes que les �mes doivent occuper, apr�s qu'elles ont �t� d�pouill�es de leurs corps actuels et qu'elles en ont rev�tu de nouveaux.

[1] Voir note compl�mentaire, n� 5.

[2] Voir BELLEMARE, Spirite et Chr�tien, pp. 351 et suiv.

[3] Voir note compl�mentaire, n� 5.

[4] Cette parabole acquiert une plus grande force du fait que, pour les Juifs Kabbalistes, l'eau �tait la repr�sentation de la mati�re, l'�l�ment primaire, ce que nous appellerions aujourd'hui l'�ther cosmique.

[5] Voir PEZZANI, la Pluralit� des existences, pp. 187, 190.

 

Chapitre suivant




Téléchargement | Bulletin
nous écrire | L’Agora Spirite