Adieux à la vie, salut à la mort
Lorsque la fosse attend, il faut qu'on y descende, a soupiré Musset, la Grande Tondeuse ayant écrit sur sa faux : soyez toujours prêt, car je viendrai à l'improviste.
Lorsque l'Ange des Ténèbres fait sur la terre un bouquet d'âmes en cueillant les fleurs fraîchement épanouies, c'est parmi les plus évoluées du printemps de la vie qu'il récolte sa moisson, laissant aux frimas des hivers les attardés de l'existence, les têtes blanchies qui ont une lente expiation ou une longue mission à remplir.
Après un laborieux voyage dans la vie, le pèlerin se demande alors, au détour de ses 80 ans, si la Parque n'a pas perdu sa piste.
Du haut de la décrépitude où l'ont plongé les luttes sans fin, son regard suit avec amertume la nuée fuyante de ces fumées dont étaient faits ses soucis et ses joies, il demande à ses souvenirs, à ses frêles espérances si souvent trompées, le viatique de leurs impressions.
Illusions et mirages, ces impressions se sont évanouies sans laisser de sillage ou d'empreinte. Ses arcs-en-ciel même n'étaient qu'une envolée du rêve un instant matérialisé pour tromper son œil avide de ciel, en les habillant des couleurs chatoyantes du réel. C'est le prisme où les glorioles et les fumées tapageuses des semblants de la vie brillent et s'éteignent en un éclair, sans plus laisser de tracés que la bulle d'air qui crève.
On a dit : « L'homme ne meurt pas, il se tue. » Ses sensualités et ses jouissances sont une lettre de change qu'il tire sur sa chair, sur son être physiologique et qui s'en va protestée dans la tombe.
Qu'est-ce pourtant que cette courte Capoue d'une vie de sybarite à côté de la grande odyssée céleste ? Notre terre n'est qu'une préface à notre ciel. Ne sacrifions pas celui-ci aux plaisirs, de l'autre. Nos tâtonnements ici-bas sont l'école primaire où nous apprenons l'alphabet de la langue des hautes études que nous allons parler là-haut. Allégeons notre bagage de ses rancunes et de ses indulgences charnelles. Faisons, avant de partir, la toilette de notre âme : Mettons-y toute la coquetterie que pourra nous inspirer notre spiritualité. Songeons que nous allons nous présenter dans toute notre nudité morale, avec toutes nos éclaboussures humaines, étiquette de notre évolution, devant tous ces yeux d'amour d'amis retrouvés qui viendront nous tendre les bras au débarqué.
Si au seuil de chaque action nous nous étions arrêtés un instant pour en dégager le motif terrestre, l'intérêt ou la vanité, nous reculerions en nous cabrant devant cette cause semée, appelée à germer dans le bien ou le mal, égrenant de notre propre main des écueils le long de notre route.
Nos résistances alors seraient autant de fleurons à notre couronne astrale. Aussi, ne marchons pas aveuglément dans la vie sans regarder où nous mettons le pied, car chaque pas a une conséquence comme écho.
Mais l'envoyée du Styx, la Camarde à l'œil fauve, est toujours là qui rôde autour de notre foyer et quand elle vient frapper à notre porte, demandons-lui d'abord de trancher de sa faux toutes les emprises qui nous retiennent dans les servilités terrestres. Laissons aux creuses vanités de notre corps, avant de le jeter à la hotte du chiffonnier, toutes les dépenses somptuaires des passions humaines. Ouvrons notre cœur à l'indulgence et à la charité, chassons-en les mesquines agitations de la créature charnelle, car elles ne sont là-haut que la fausse monnaie de la terre. Nos attaches à ce monde ne servant que nos complaisances envers les faiblesses de l'animal ; si nous hésitons à rompre le lien de servage entre notre être inférieur et notre être supérieur, entre la bête et l'ange, contemplons un instant cette belle eau cristalline et limpide d'un lac d'azur, à côté du bourbier marécageux où s'empêtrent des êtres enlisés dans sa fange, et choisissons, car ils sont l'image des deux patries. L'un est le ciel et l'autre la terre.
Emondons de leurs épines les fleurs qu'a ramassées notre âme, respectons la pureté de nos acquis, ne maculons pas notre flore spirituelle.
Mais voilà qu'un jour ce pèlerin oublié voit la terre s'assombrir sous ses pieds et le ciel s'entre ouvrir pour laisser apparaître la radieuse image de toutes les mains tendues ; pour laisser s'épancher vers lui les voix affectueuses qui se sont tues sur la terre et réveillées dans le ciel ; qui lui crient comme dans une mélodie tissée de lumière et d'amour: « Rapporte-nous ton âme».
L'heure a sonné à la grande horloge du temps, le gong céleste donne à l'attardé de la terre le signal du départ ; tout son ciel s'enflamme de la grande féerie dont la mort va arracher le voile. Et c'est à mes yeux éblouis qu'il offre ce spectacle, c'est à l'être chétif et humble qui le contemple que Dieu veut bien faire une petite place parmi les élus de l'appel céleste ! Est-ce bien moi qu'il appelle ? Vais-je donc être bientôt parmi toutes ces belles âmes lumineuses sur lesquelles la mienne jettera une ombre ?
Ma reconnaissance éclate en élans d'amour, et puis je rassemble à la hâte tous mes titres à la clémence divine. Hélas ! Je m'aperçois que mon bagage est bien léger ; l'autre, l'être animal, a tout accaparé. Il s'est gorgé de terre, sans souci des efforts déployés par son pauvre compagnon de lutte pour emplir la tirelire destinée à son voyage astral.
C'est à cette heure révélatrice que les biens éphémères d'ici-bas nous paraissent méprisables et coupables et que les fleurs de l'âme étincellent comme autant d'étoiles dans notre firmament spirituel.
Je m'empresse d'aller restituer à la terre ce corruptible vêtement, ce pauvre haillon d'argile qu'elle m'a prêté, et de lui redemander mes ailes pour m'envoler là-haut. Toute mon âme s'y transporte et vit déjà dans le rêve. Ne l'en éveillez pas, dans la crainte qu'elle ne retombe du haut de son apothéose dans la bête humaine.
Le rêve est le Parnasse de la pensée, ses suavités en sont la poésie. Laissez-le planer pour qu'il ne salisse pas ses pétales ailés au contact des promiscuités humaines.
J'ai fini ma terre et j'ai hâte de commencer mon ciel. Adieu donc à cet éclair d'illusion qu'a été le songe de la vie, et salut à vous, tombe attentive, charitable libératrice qui vous recueillez dans le silence pour entendre s'envoler les âmes, bercées par la symphonie du tourbillonnement des mondes.
Quand mon heure viendra je ne le saurai pas
Mais je m'éveillerai, l'âme heureuse et ravie
Dans un berceau fait d'aube au sortir du trépas
Car la terre est un rêve et la mort est la vie
Table des matières
Initiation spirite à l'usage de l'enfance 51
Enseignement de la doctrine aux humbles 63
Conversion de l'Eglise au Spiritisme 69
Vagabonds de l'erraticité sur la terre 78