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Il y a du mystère dans toutes
les choses et dans tous les êtres,
dans l'étoile et dans l'atome, dans
l'océan et dans la goutte de rosée,
dans l'arbre et dans la fleur, dans
l'animal et dans le ver de terre,
dans l'homme et dans l'ange, dans
la Bible et en Dieu. Il n'existe pas
un monde dans lequel il n'y ait pas
de mystère.
D. DAVIES
Nous formâmes une réunion de douze à quinze personnes, parmi lesquelles se trouvaient mes vieux amis, M. et Mme F., ainsi que deux autres spectateurs de nos toutes premières expériences. Pour l'agrément de ces différentes personnes, habitant des quartiers éloignés de la ville, il fut décidé que l'on se servirait de mon atelier de peinture comme de cénacle , car il était d'un accès facile à tous. Nous nous y réunîmes donc deux fois par semaine dans le but d'expérimenter ensemble.
Nous étions très désireux de cultiver les portraits d'esprits ; je me sentais maintenant plus habile en cet art, et je pensais que je pourrais, dans des conditions favorables, réussir à faire des esquisses colorées. C'est ce que je tentai à une ou deux reprises avec succès ; mais le don de voir les esprits comme il l'aurait fallu dans ce cas, c'est-à-dire nettement et distinctement, ce don était très intermittent et me procura de fréquentes déceptions. Il est vrai que nous eûmes quelques succès quand même et que les portraits obtenus furent invariablement reconnus. Plusieurs d'entre eux furent photographiés après coup, mais les originaux furent conservés par les amis qui les réclamèrent comme portraits de leurs parents perdus. J'ai souvent regretté d'en avoir donné quelques-uns avant de les avoir fait photographier ; je ne gardai, en somme, que les rares originaux qui ne furent pas réclamés. Tous ces portraits furent ainsi dispersés dans différentes parties du monde.
Une autre expérience fut celle de lire des lettres fermées et cachetées. Le premier essai fut très suffisamment réussi. Je pouvais voir distinctement l'écriture de la lettre, mais j'avais à tenir compte des plis du papier, et il me fallait le tourner et le retourner pour arriver à suivre la trace des ligues.
Cette lettre était renfermée dans sept enveloppes, gommées et cachetées, et écrite dans une langue que je ne connaissais pas. J'avais ainsi à l'épeler à haute voix, mot à mot, afin qu'un membre de notre réunion pût l'écrire sous ma dictée.
Une autre fois qu'on me donna une lettre à lire, je ne pus réussir à rien en dépit de mes efforts répétés. A la fin, reprenant l'enveloppe, je fus ravie de constater que son contenu m'était clairement visible ; mais cette lettre était écrite également dans une langue étrangère - en suédois, - et je me vis obligée de copier soigneusement chaque mot, sans en comprendre la signification.
Dans les premiers temps, j'attendais avec anxiété l'ouverture des lettres pour être assurée que j'avais réellement vu l'écriture en question ; mais, comme je ne me trompais jamais, je finis par ne plus avoir peur ; je savais avoir lu au travers de l'enveloppe cachetée.
Ce pouvoir était également variable. De deux lettres que l'on me donnait à lire, la première était claire et distincte comme si elle venait d'être tracée sous mes yeux ; la seconde était parfaitement impénétrable. Une ou deux fois j'avais gardé ces lettres sur moi, pour essayer d'un moment à l'autre d'en déchiffrer le contenu cacheté. Dans certains cas également, après les avoir gardées sur moi quelque temps, je devenais capable de voir au travers de l'enveloppe et de les lire, quoique à grande peine, ayant souvent à deviner les mots. Le papier me paraissait fréquemment nébuleux, quelquefois tout à fait noir, et les mots semblaient impossibles à distinguer.
C'est étrange à dire, mais j'avais une particulière aversion pour ces lettres ; aversion allant parfois jusqu'à l'horreur. Je détestais de les toucher, et, après l'avoir fait, j'éprouvais un désir instinctif de me laver les mains. C'est en vain que j'essayai de combattre ce sentiment qui affaiblissait fréquemment mon pouvoir.
Toute contrainte était nuisible à l'exercice de mes facultés. Bien des fois je m'étais dit à moi-même : « Je veux lire cette lettre et gagner cet homme à notre cause », non parce que j'avais une sympathie particulière pour la personne ayant écrit la lettre présentée, mais parce que sa position sociale et influente en faisait un partisan désirable, ou parce que son scepticisme obstiné excitait en moi un sentiment d'antagonisme. J'étais désireuse de montrer que j'avais raison dans mes assertions, et que cela pouvait se faire. Je ne me rappelle cependant pas avoir jamais obtenu de succès bien marqué dans ce cas. D'autres fois des lettres, écrites par des étrangers que je n'avais jamais vus, étaient pour moi claires comme du cristal.
Bien que ce pouvoir apportât à notre cercle un très grand intérêt, lorsque nous étions entre nous, il donna lieu à de considérables désagréments quand on en parla au dehors, et plus d'une fois nous fûmes ennuyés par les commentaires de personnes contraires au spiritualisme, et qui n'hésitèrent pas à conclure à la supercherie. Bien que cela eût été notre première intention, il était très difficile de garder ces choses dans l'intimité de la réunion que nous avions formée. Constamment les uns ou les autres se recommandaient comme étant parents de l'un de nous, afin d'obtenir, par ce moyen, une admission à nos séances. Il est vrai que l'amitié de ceux que j'ai le plus hautement estimés date de ces jours-là ; naturellement je me souviens aussi parfaitement de ceux qui n'étaient pas mes amis. Tout au moins je ne les considérai point comme tels jusqu'à ce que Stafford m'eut dit « que les ennemis doivent être prisés davantage que les amis, car ils découvrent nos fautes et les proclament, tandis qu'ils ignorent ou cachent nos vertus ; en faisant ainsi, ils nous montrent clairement le moyen de progresser. Les amis, au contraire, exaltent nos vertus et ignorent nos fautes. »
Je suppose que tout cela est vrai, mais je pense que la plupart des gens préfèrent leurs amis à leurs ennemis, quoique les ennemis soient nécessaires quelquefois comme remède, - pareillement aux ordonnances de rhubarbe et de magnésie ou aux poudres contre la fièvre, usitées dans mon enfance. Mais alors je n'aimais pas les médicaments et maintenant je n'apprécie pas davantage mes ennemis, en dépit des sages avis de Stafford. Je ne critique point les anti-spiritualistes, tout en me réjouissant quand je puis en convaincre un ; mais je critique l'homme qui rejette une chose comme lui étant incompréhensible parce qu'il n'en a fait aucune expérience personnelle. Je trouve arrogant et présomptueux l'homme qui, sans avoir d'expérience ni de connaissance au sujet d'une question, doute de ceux qui ont dépensé beaucoup de temps en soigneuses recherches et en expériences quel qu'en ait été l'objet. Et quant à ce sujet particulier, il n'y a guère que l'homme complètement ignorant qui le rejette. Celui qui a employé un peu de son temps à faire une enquête sans préjugés, celui-là n'oserait pas dire : « Il n'y a rien dans tout cela. » Il a pu y avoir trouvé des choses qui l'aient ennuyé, beaucoup d'autres qui ne lui convenaient pas ; mais il se taira... ou il dira simplement : je ne comprends pas cela.
A l'époque dont je parle, de 1873 à 1880, on s'intéressait passionnément aux phénomènes psychiques. Il y avait plusieurs médiums dont les séances étaient imprimées dans les journaux, et les anti-spirites avaient l'occasion de « faire leur foin » pendant que le soleil brillait (Proverbe anglais). Les plus ignorants d'entre eux, ceux qui savaient à peine réunir deux phrases montaient sûr l'estrade pour accuser le spiritualisme, de toute la force dont ils étaient capables. Suivant le conseil d'un célèbre avocat à un de ses jeunes collègues, lorsque les choses semblaient tourner en leur défaveur, ils accablaient leurs adversaires d'invectives et d'épithètes méprisantes. Il est possible que ces hommes fussent des ennemis de valeur, comme disait Stafford, mais en même temps ils rendaient l'�uvre des médiums bien compliquée.
L'un des médiums dont s'occupaient beaucoup ces sages conférenciers était Mme M., une jeune femme que je connaissais depuis assez longtemps, grâce à des séances de matérialisations auxquelles j'avais assisté. Précédemment elle avait occupé la chambre que j'avais louée, chambre où, dans un coin, se trouvait encore son cabinet à matérialisation. Elle avait interrompu ses séances par raison de santé.
Un soir, nous avions tenu, sans aucun succès, notre réunion habituelle, probablement à cause du temps orageux et de la pluie qui nous faisait envisager avec mélancolie notre retour à la maison. Nous avions donc interrompu la séance, et nous attendions que la pluie eût cessé de tomber pour nous mettre en route. Pendant les moments d'attente, quelqu'un proposa que l'un de nous s'assit dans le cabinet de Mme M., pour voir si un esprit matérialisé ne se présenterait pas ; personne ne faisant d'objection, la proposition fut acceptée ; et nous nous assîmes en cercle devant le cabinet et commençâmes de chanter.
Nous chantâmes tous les airs que nous connaissions, et nous commencions à trouver le temps long lorsqu'un ronflement sonore parti de l'autre côté des rideaux nous avertit que notre « médium » semblait le trouver moins long que nous. Nous nous refusâmes donc de continuer à chanter des mélodies soporifiques pour son agrément, et nous lui demandâmes de céder la place à quelqu'un de moins endormi que lui. Il reprit sa place dans le cercle, et Mme F. consentit à occuper la place vacante derrière les rideaux. Nous nous mîmes à chanter de nouveau, lui posant la condition, cette fois, que ce ne serait pas à seule fin de la faire dormir. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que Mme F. se précipitait, dehors en déclarant qu'il y avait quelque chose de vivant dans le cabinet et qu'elle avait peur. Nous pensâmes que ce n'était qu'un prétexte pour s'en aller ; cependant nous écartâmes les rideaux pour examiner l'intérieur du petit cabinet carré. Il n'y avait là rien qui ressemblât à quelque chose de vivant ou de mort - rien qu'une simple chaise en bois !
Nous persuadâmes Mme F. de faire un autre essai ; ce qu'elle fit avec une vraie répugnance, tandis que nous reprenions nos sièges et commencions un nouveau chant. Nous avions à peine débuté que Mme F. s'élança hors du cabinet en déclarant que pour rien au monde elle ne resterait un moment de plus derrière les rideaux, car elle était certaine qu'il y avait quelque chose de vivant là dedans. Voyant nos efforts de persuasion inutiles, je déclarai fièrement mon intention de braver « ce quelque chose de vivant, » et je m'assis dans le cabinet, tandis que Mme F. prenait ma place dans le cercle.
Pendant quelques minutes, il y eut un silence de mort, et je commençais à trouver bien vive l'imagination de mon amie, lorsque soudain je m'aperçus d'un curieux trouble de l'air dans l'intérieur du cabinet ; il n'y avait aucun bruit, et comme les rideaux épais ne laissaient point passer de lumière, je ne pouvais rien voir ; mais l'atmosphère qui m'entourait me semblait agitée, comme si un oiseau y battait des ailes.
Je ne voudrais pas être obligée de le confesser, mais à ce moment-là je ressentis quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la peur, et j'éprouvai le désir très vif de courir vers la lumière et de me retrouver en la compagnie des chanteurs mais je restai tranquillement assise. Je me sentais collée à ma chaise, redoutant que ce « quelque chose » me touchât, et avec la conviction que, s'il le faisait, je me mettrais à pousser des cris perçants. Tour à tour je devenais brûlante et glacée, et j'aurais beaucoup donné pour me trouver de l'autre côté des rideaux. Je savais n'avoir qu'à étendre la main pour les repousser, mais j'étais la proie d'une indescriptible sensation, de solitude et d'isolement, qui semblait me placer à une distance énorme des autres. Cette curieuse sensation surmontait presque mon désir d'être brave, et j'étais sur le point de me précipiter hors du cabinet, lorsqu'une main, touchant mon épaule, m'obligea à reprendre la chaise que j'avais quittée.
Cela est assez étrange ; cette pression, qui, dans d'autres circonstances m'aurait bouleversée outre mesure, cette pression eut l'effet de calmer ma fièvre et ma crainte. Je me rappelai comment par une nuit d'orage - il y avait bien longtemps de cela - et veillant, dans une crainte angoissée, mes petits frères et s�urs qui dormaient, une main s'était placée de la même manière sur mon bras, et la pression des doigts invisibles avait un tel pouvoir magique que je n'avais plus en peur.
La vibration de l'air ne se fit plus sentir ; la main quitta mon épaule, et les assistants qui commençaient à être fatigués de chanter firent les questions suivantes :
- « Ne voyez-vous rien près de vous ? »
- « Avez-vous trouvé quelque chose de vivant ? »
- « Combien de temps encore nous faut-il rester assis ? Levons la séance maintenant. Il ne pleut plus; nous pouvons rentrer chez nous. »
- « Eh bien ! Aussitôt que j'apparus devant les rideaux, avez-vous senti ou vu quelque chose de curieux ? »
- « Je n'ai rien vu ; mais j'ai senti, un étrange mouvement vibratoire, comme si un oiseau volait autour de moi ; et puis quelque chose a touché mon épaule. »
Cette circonstance fut un sujet de discussion pour les jours suivants, et, à la fin de la séance suivante, qui sembla également se terminer plus tôt que d'habitude je fus invitée à faire un autre essai en m'asseyant dans le cabinet ; j'y repris donc ma place comme auparavant. Il faut expliquer ici que ce cabinet était simplement un petit enfoncement dans un des coins de la chambre d'épais rideaux de serge croisée le fermaient, montant du plancher jusqu'au plafond. Pendant nos séances, la chambre était faiblement éclairée par un ou deux becs de gaz qui, généralement, étaient presque tout à fait baissés, mais donnaient une lumière suffisante pour permettre à chacun de voir ce qui se passait, et de lire ou d'écrire des notes. Mais cette clarté ne suffisait pas pour pénétrer l'épaisseur des rideaux, ce qui fait que, comparativement, j'étais dans une obscurité absolue, tandis que ceux qui se trouvaient en dehors des rideaux avaient assez de lumière pour pouvoir exécuter tous leurs desseins.
Je n'attendis pas longtemps avant de ressentir les mêmes étranges troubles de l'air autour de moi. Je sentais mes cheveux soulevés par des courants d'air, et un petit vent frais soufflait sur mon visage et sur mes mains.
Puis me vint une étrange sensation que, depuis, j'ai quelquefois ressentie à des séances. Je l'avais fréquemment entendu décrire par d'autres, comme une sensation de toiles d'araignées frôlant le visage ; mais pour moi, qui m'analysais avec curiosité, il me semblait plutôt sentir comme des fils très fins que l'on eût arrachés de tous les pores de ma peau.
Je ne ressentais point la peur de la soirée précédente. Au commencement, ce fut une étrange sensation qui me la rappelait un peu, quelque chose comme le sentiment du surnaturel ; puis cette impression se dissipa, et je redevins très calme, impuissante, il est vrai, à faire le moindre mouvement ou à répondre aux nombreuses questions que mes amis m'adressaient. En même temps j'éprouvais un grand intérêt à analyser mes sensations et à me demander ce qui allait arriver; car certainement quelque chose allait arriver.
- « Voici le visage d'un homme ! » entendis-je crier.
- « Mon Dieu ! C'est vrai, que c'est étrange ! »
- « Pouvez-vous le voir ? »
- « Oui, nous pouvons tous le voir. Qui cela peut-il être ? »
- « Qu'y a-t-il ? » demandai-je, réveillée par toutes ces exclamations.
- « Là ! Derrière les rideaux. Une figure ronde avec des yeux noirs, des moustaches et des cheveux bruns. Voyez donc, il rit et fait des signes de tête. Ne pouvez-vous le voir ? »
C'est en vain que j'écarquillais les yeux, je ne pouvais rien voir. Un petit rayon de lumière, se glissant à travers les rideaux, semblait indiquer que quelqu'un les tirait en arrière, à hauteur d'homme, depuis la tête jusqu'au parquet ; mais c'était tout.
- « Mon Dieu ! Je me demande qui cela est. Quelle figure agréable ! Voyez-vous ses dents quand il rit ? Remarquez comme il fait des signes de tête quand nous parlons. »
Toutes ces exclamations excitaient au plus haut degré ma curiosité, et je fis un mouvement pour me porter en dehors des rideaux et jeter un regard sur l'étrange personnage. Lorsque je me levai, mes genoux étaient étrangement faibles, et je me demandai si j'étais souffrante. J'avançai la tête de côté, par la fente du rideau, et je regardai vers le centre... Que vis-je ? La figure de Walter qui me regardait avec ses yeux rieurs. Je le reconnus instantanément à la lumière du gaz projetée en plein sur son visage ; c'était absolument les mêmes traits que j'avais vus et dessinés, quoique sous de très différentes conditions.
- « Walter ! » exclamai-je.
Il sourit et fit un signe d'assentiment.
Je me sentais toute faible, tout étonnée, et avec cela j'éprouvais une autre sensation que je ne pouvais comprendre. Je retombai sans force sur ma chaise.
Alors ce fut une avalanche de questions posées à Walter, qui répondait par des gestes suffisamment expressifs, mais que moi je ne pus voir. Mais je devinai que Walter était enchanté de l'�uvre de cette soirée.
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