Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


CHAPITRE XV

CONVERSIONS SUR CONVERSIONS

 

« Mais l'ignorance humaine et
les préjugés finiront par disparaître,
et alors la Science et la Religion
réuniront leurs rayons
dans un magnifique arc-en-ciel
de lumière, reliant, les cieux à la
terre et la terre aux cieux .»

PROF HITCHCOCK.

 

Il n'est pas nécessaire de raconter ici les longues discussions qui eurent lieu au sujet du spiritualisme, ni les nombreuses questions posées aux esprits, questions résolues la plupart du temps par Stafford. Il importait peu qu'elles fussent tracées en allemand ou en anglais, les réponses écrites par ma main étaient également concises, logiques et exactes. Il semblait qu'une lutte intellectuelle se fût engagée entre le Dr Friese et Stafford. Je me rappelle qu'un soir, la discussion dura des heures entières ; soudain la pendule, sonnant minuit, rappela au docteur qu'il avait oublié son exactitude habituelle, et qu'il n'avait même pas songé à manger son sandwich et à me renvoyer dans ma chambre. Cette circonstance inouïe parut lui occasionner pas mal de trouble car il déclara : « Ceci ne doit plus jamais arriver. »

Les jours suivants, je le trouvai très pensif, très distrait, laissant passer un mauvais dessin que j'avais fait sans le corriger ni le critiquer avec sévérité, selon son habitude invariable.

Dans la nuit, je l'entendais marcher de long en large dans sa chambre. Mais, quand je lui demandais s'il était malade, il me répondait :

- « Non, je vais bien, mais je me sens très préoccupé. »

Moi aussi je commençais à me sentir préoccupée et je me demandais en quelle manière je pourrais l'aider : mais il se refusa à interroger, encore les esprits et même à discuter ce sujet avec moi. Cette réticence me fit craindre qu'il n'en fût dégoûté, et je n'étais pas peu effrayée en pensant à la promesse que j'avais faite, un peu pour rire, au professeur Zöllner. Non seulement, je ne pouvais tenir cette promesse, mais j'avais, sans doute encore, agrandi l'abîme qui séparait les deux amis, au lieu d'y avoir jeté un pont.

Nous étions au troisième jour de cet étrange silence, devenu presque intolérable pour moi, lorsque le docteur me dit d'entreprendre à moi seule certaines études. Quant à lui, disait-il, il était obligé de se rendre pour plusieurs heures à l'Université, où il avait une conférence à donner.

II était presque dix heures lorsqu'il revint. Il envoya quelqu'un me prier de venir pour quelques minutes au salon. Je m'y rendis, toute surprise de cette demande inusitée.

- « Savez-vous ce que j'ai fait ? » fit-il, aussitôt que j'entrai dans la chambre.

- « Non. »

- « N'en pouvez-vous rien deviner ? »

- « Non. » - Et je commençai à me sentir effrayée de ce qui allait survenir.

- « Alors, je vais vous le dire. J'ai déclaré publiquement, ce soir, que j'étais spiritualiste, et j'ai donné ma démission de professeur à l'Université. »

J'étais trop étonnée pour faire des remarques à ce propos, et je me sentais quelque peu attristée pour le Dr Friese. J'avais fait certainement mon possible pour le convaincre de la vérité des enseignements spiritualistes ; mais il ne m'était jamais venu à l'idée qu'une chose pareille pût en découler. En dépit de mon plaisir, j'avais donc un sentiment de consternation en pensant au sacrifice accompli.

- « Etait-ce nécessaire de donner votre démission ? » demandai-je.

- « Oui. De par ma profession, je suis tenu à soutenir les enseignements de l'Église et à punir les hérésies ou les erreurs qui peuvent s'y développer. Comme spiritualiste, je ne puis le faire ; c'est pourquoi il était plus honnête de donner ma démission. »

- « Etait-ce nécessaire de vous déclarer publiquement un spiritualiste ? »

Je me sentais un peu honteuse de ma question, et je le fus bien davantage encore lorsqu'il répliqua sévèrement : « Pouvez-vous demander si c'était nécessaire ? Qu'auriez-vous donc fait ? »

Je savais que j'aurais agi de même ; que j'aurais été plus loin encore s'il l'avait fallu. Il n'y a de sacrifice que je ne me fusse imposé pour la cause ; mais je ne pouvais tout de même m'empêcher d'en déplorer un si grand, tout en espérant que le spiritualisme en dédommagerait amplement le docteur.

Mon premier ouvrage, le lendemain matin, fut d'écrire au professeur Zöllner, lui envoyant en même temps un journal qui contenait la surprenante nouvelle de la démission du Dr Friese, et les commentaires de la Presse... rien moins que flatteurs, il faut l'avouer. La réponse arriva avec la personne même du professeur, qui avait pris le premier train pour Breslau.

La rencontre des deux amis fut très émouvante. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre - bien que le docteur fût de beaucoup l'aîné, - mais, dans la joie de leur rencontre et de leur réconciliation, ils ressemblaient à deux enfants. Ils étaient si pleins de leurs nouveaux et communs intérêts, qu'ils me rappelaient tout à fait le temps où la lumière s'était faite en moi, et où je rêvais de porter la bonne parole à tous mes frères en humanité. Et comme je l'avais fait alors, ils édifièrent force châteaux en Espagne. Ils écriraient des livres. Ils feraient des conférences. Leurs noms et leur réputation leur donneraient accès auprès de toutes les classes ; et cette bonne nouvelle serait acceptée avec enthousiasme puisque c'était eux-mêmes qui l'apporteraient.

J'écoutais leurs ardents projets, et je sentais mes propres espérances se ranimer. Je n'avais pas réussi à me faire écouter, moi, une nullité. Avec ces deux hommes-là, ce serait tout différent. Ils étaient des savants réputés dont la parole était écoutée avec attention et avec respect dont les opinions étaient adoptées, parce qu'on les savait des chercheurs consciencieux, ne faisant point de rapports qu'ils ne pussent garantir. C'étaient des hommes dont les livres étaient acceptés comme hautement éducateurs, dans chacun de leurs points ; des hommes dont les conclusions étaient reçues comme définitives ; en somme, des autorités que personne ne se fût aventuré à discuter ni à mettre en doute.

Ces quelques journées passées ensemble durent certainement être très heureuses pour les deux amis. C'était une oasis de repos avant de se lancer à nouveau dans la tourmente. Je ne suis pas sûre qu'ils se soient rencontrés depuis sur la terre ; mais leurs intérêts ne furent dorénavant plus séparés.

Comme moi, ils trouvèrent le monde récalcitrant aux nouveaux enseignements ; et même leurs noms ne suffirent pas à convaincre de leur bonne volonté désintéressée envers l'Humanité. Tous deux furent infatigables dans leurs efforts et, jusqu'à la fin, persévérèrent dans la cause pour laquelle ils avaient tout sacrifié. Un jour les Universités de Leipzig et de Breslau s'enorgueilliront de ces deux hommes, pionniers qui se sont arrachés à leur milieu afin de plaider une cause méprisée, sacrifiant et, souffrant tout pour obéir à ce même esprit dont furent animés les premiers chrétiens, et qui les rendit fidèles jusqu'à la mort.

En Angleterre, où la liberté de penser est non seulement tolérée, mais encouragée dans toutes les classes, nous pourrions à peine comprendre la position de ces deux hommes qui, dans le pays de Luther, osaient se retirer de l'Église reconnue, et prétendaient avoir leur propre opinion.

S'ils étaient devenus athées on matérialistes, personne ne les eût troublés : mais quant à mettre en avant d'autres idées que celles du clergé au sujet des moyens de salut, il y avait là de quoi être déconsidérés. Et quant à publier ces opinions, cela constituait une offense odieuse, punissable par le plus sévère des châtiments. Je comprends qu'en plaidant pour le spiritualisme, et en essayant d'en enseigner les grandes vérités, ces hommes trouvèrent bientôt qu'ils avaient entrepris une tâche ingrate. Ils devinrent vieux avant le temps, et leur vie fut abrégée.

Ce fut avec chagrin que j'appris, quelques années plus tard, que le professeur Zöllner avait gagné la croix du martyre et était parti pour le Pays de l'Ombre. Il était certainement heureux de partir ; mais sa coopération manqua à beaucoup de ses concitoyens et de ses compagnons de travail, qui perdirent en lui un précieux appui. Cependant, bien qu'il ne soit plus là, ses travaux demeurent et seront prisés à leur valeur, plus tard, lorsqu'une génération d'hommes plus développés habitera son pays.

Dans le temps dont je parle, les deux amis jouissaient de leur affection renouvelée et, heureux de savourer les douceurs de l'heure présente, ils ne se préoccupaient point de ce que l'avenir pût leur apporter.

Pendant la visite du professeur Zöllner, l'appartement du Dr Friese fut envahi par des foules de personnes s'informant avec anxiété des derniers événements. Comme un éclair, la nouvelle s'était répandue dans les cercles d'étudiants, et les récits les plus extraordinaires étaient en circulation. Beaucoup de gens s'imaginaient que le docteur avait tout un renfort d'esprits à sa disposition pour accomplir des miracles et des tours de passe-passe, pour guérir les malades et donner des informations sur des amis perdus, ou telle autre chose.

- « Qu'ai-je à faire avec toutes ces bonnes gens là ? » disait-il un jour, en proie à un désespoir comique. « Ils ne semblent pas comprendre que le nom de spiritualiste n'est pas synonyme de sorcier ou d'adepte de la magie noire. » Il était difficile, en effet, de satisfaire à toutes les enquêtes, et je ne pouvais y contribuer, mon ignorance de la langue allemande étant une vraie barrière entre tous ces visiteurs et moi. Aux premiers jours, ce fait sembla même amoindrir mon utilité ; mais le docteur remarqua plus tard que cela valait mieux ainsi... Je serais morte de fatigue s'il m'eût fallu répondre à toutes les questions des étrangers se coudoyant dans son appartement.

Il y avait, parmi les amis intimes du docteur, un monsieur que j'appellerai M. X., et qui avait la réputation d'être l'homme le plus vigoureux de la Silésie. Il en était ostensiblement fier et dépensait beaucoup de temps en exercices d'athlète, se vantant de ses exploits devant le docteur, qui l'écoutait toujours avec bonne humeur.

- « Aussi fort que vous soyez, fit le docteur un jour, je ne crois pas que vous puissiez retenir la table si Walter essayait de la soulever. »

- « Vous le pensez vraiment ? Eh ! bien, cher Monsieur, si Walter n'y voit pas d'objections je vais vous satisfaire sur ce point. Je voudrais bien voir l'esprit ou l'homme que je ne pourrais battre, si c'est une question de force. »

- « Voulez-vous que nous essayions, me dit le docteur. Ce ne serait pas mal de rabattre un peu la vanité de ce jeune homme. »

Je ne fis point d'objections, et je m'assis à l'un des bouts d'une table ovale, attendant ce qui allait se passer. À ma grande surprise, M. X. enleva son gilet, délit ses bretelles, se carra, et saisit la table inoffensive comme si elle était quelque animal indiscipliné qu'il fallût maintenir de force.

Voyant que la table ne faisait aucune tentative de remuer, tous ces apprêts me semblèrent inutiles, et je surveillai M. X. non sans curiosité. Il appuyait ses mains sur la table comme s'il eût voulu l'incruster dans le parquet. Les muscles de ses bras se raidissaient dans leur plus extrême tension, des gouttes de sueur perlaient sur son front ; ses veines se gonflaient ; il semblait vraiment déployer toute sa vigueur... et la table ne bougeait pas. De temps à autre il lâchait prise pour s'éponger le front. Alors la table faisait de petits sauts rapides qui obligeaient M. X. à, reprendre immédiatement son poste. Et il redoublait ses efforts, après avoir sauté sur la table à peu près comme un chat, sur une souris qui eût tenté d'échapper à ses griffes.

Ceci dura environ une demi-heure ; à l'exception de ces quelques petits signes de vie, la table demeura parfaitement impassible. A l'expiration de ce temps, M. X. se redressa ; et, épongeant son visage et son cou, il remarqua que les esprits avaient mieux à faire qu'à le taquiner.

Je me sentais désappointée et je jugeai, à l'expression du docteur, qu'il éprouvait aussi quelque chagrin.

À ce moment, la table commença de bouger et de se balancer doucement, voyant, cela M. X. de faire une nouvelle attaque, mais sans pouvoir, cette fois-ci, arrêter les mouvements de la table, qui continuaient avec une douce régularité, n'augmentant jamais de vitesse ni de lenteur, et allant ni plus à droite ni plus à gauche, même d'un pouce, malgré toute la force exercée par M. X. Celui-ci faisait de son mieux ; il s'accrochait à la table comme s'il y allait de sa vie, il s'y couchait et s'y laissait bercer. Le spectacle de cet Hercule luttant avec une table était si profondément comique que je me mourais de rire. A la fin il se mit en colère.

- « C'est un véritable guet-apens s'écria-t-il d'un ton fâché ; ce n'est pas joli ! »

- « De quel guet-apens parlez-vous ? Qu'est-ce qui n'est pas joli ? » Demanda le docteur.

- « Comment ! Mais cette espèce de lutte ! Tout ceci est un mauvais tour de la part de Walter. Il m'a éreinté avant de commencer la lutte - ce n'est point là une épreuve de force. Vous pensez sans doute que j'ai été battu, ajouta-t-il d'un air soupçonneux, mais je proteste contre ce genre de combat. Si Walter veut être de bonne guerre, je garantis que je retiendrai la table en dépit de lui, mais je ne voudrais plus m'y prendre ainsi. »

Son indignation avait un caractère si burlesque que nous contenions à grand'peine nos rires et nos plaisanteries.

M. X. devint un spiritualiste, non à cause des enseignements qu'il reçut, non parce qu'il s'intéressa à la connaissance d'une autre vie ; mais il devint spiritualiste parce qu'il se trouva une table qui lui joua un mauvais tour et le fit épuiser toute sa force avant de commencer la lutte dans laquelle il fut vaincu.

Ceci m'a souvent frappée : il est étrange combien des tempéraments différents ont besoin de manifestations différentes pour en ressentir une forte impression. Quelques personnes ne trouveraient pas digne d'une pensée le fait que toutes les chaises et les tables d'une maison se missent en branle. Quelques autres verraient passer devant leurs yeux, avec une parfaite indifférence, toutes les formes matérialisées qui se fussent jamais produites. D'autres encore contempleraient avec mépris toutes les écritures inspirées par des Esprits.

L'homme qui ne se soucie pas des plus belles pensées exprimées par nos amis spirituels pourra se trouver plein d'angoisse ou rempli de respect quand une table, en mouvements, lui cassera presque le bras, ou le poussera dans un coin. Un autre individu - sans foi aucune - croira que la lune est faite d'un fromage, si, à sa demande, un n�ud s'est formé dans une rondelle de cuir, préalablement découpée dans une peau, et cela sans qu'on puisse trouver aucune trace de déchirure sur la rondelle.

Je ne prétends pas dire ici que toutes ces personnes soient devenues des spiritualistes dans le véritable sens du mot. Croire en la réalité des phénomènes spirites n'implique pas, pour cela, qu'on soit un spiritualiste.

Le Dr Friese, dès qu'il eut été interviewé par ses amis, se mit au travail et commença son premier ouvrage sur le spiritualisme. Ce livre fut publié à Leipzig sous le titre de Jenseits des Grabes . Peu après paraissait un ouvrage plus considérable, Stimmen ans dem Reich des Geistes , qui devait principalement son origine aux communications de Stafford et de Walter.

Ce fut avec un vrai chagrin que nous nous séparâmes pour reprendre nos différents chemins. Il continua ses études sur cet absorbant sujet et publia d'autres livres ; quant à moi, je retournai en Angleterre pour y trouver, si possible, de l'emploi pour mon crayon. Pendant ces mois de travail sous la direction du docteur, j'avais fait de grands progrès dans l'art du dessin..., tout au moins je le pensais, m'imaginant, pour de bon, avoir trouvé une occupation lucrative.

Je dois avouer cependant que l'on ne partagea pas mon opinion, car les esquisses dont j'étais le plus fière excitèrent cette remarque : « Je suppose qu'il faut regarder cela de loin », remarque faite par un de mes amis que j'avais prié de me critiquer.

Je me sentis d'abord extrêmement découragée, et prête à abandonner tout espoir de ne devenir jamais une artiste, n'envisageant plus mon crayon que comme un agréable passe-temps, lorsqu'un autre travail s'imposa à moi. L'esprit missionnaire me saisit de nouveau, et comme, dans mon entourage, il y avait plusieurs personnes très désireuses de faire progresser la cause, je trouvai auprès d'elle, et soutien, et bons conseils.

 

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