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À vrai dire, Il n'y a d'autre connaissance
que celle acquise par le travail ; tout le reste n'est qu'une
hypothèse de la connaissance ; une
chose à discuter dans les écoles ;
une chose flottant dans les nuages,
dans un tourbillon sans fIn, jusqu'à
ce que nous ayons essayé de la fixer.
CARLISLE
Lorsqu'on a fait une grande découverte ou que l'on s'imagine en avoir fait une, je pense que la première impulsion est d'en répandre la nouvelle autour de soi, ne doutant pas que cette nouvelle soit passionnément accueillie et aussi hautement appréciée par le reste du monde que par soi-même.
Ainsi qu'on l'a vu, beaucoup des phénomènes spirites m'étaient familiers depuis trois ans et davantage ; dès mon enfance même, je m'étais habituée à quelques-uns d'entre eux. Mais la foi dans ces manifestations ne constitue pas nécessairement un spiritualiste , bien qu'il soit d'usage de désigner ces sortes de croyants par ce titre.
Jusqu'à ce moment cela m'avait déplu de m'entendre nommer une spiritualiste ; ce terme me semblait impropre, n'ayant aucune signification spéciale. Croire en de certains faits, qui ont paru clairs à l'intelligence la plus ordinaire, n'implique pas avoir droit à ce titre, pas plus que de croire à l'existence des étoiles et des planètes ne donne le droit de se nommer un astronome. D'un autre côté, les meilleurs, les plus sincères spiritualistes que j'aie connus n'avaient point eu besoin, pour voir leur foi s'affirmer, de ces manifestations qui sont si nécessaires à d'autres, étant pour eux les premiers pas sur la route des lois reliant le monde spirituel au monde matériel.
J'ai connu des personnes très expérimentées en matière de phénomènes spirites, des personnes ayant une foi inébranlable en leur origine spirituelle, et qui cependant étaient - si j'ose dire ainsi - des croyants matérialistes en les phénomènes spirites, et pas du tout dans le spiritualisme même, auquel elles ne connaissaient rien. Au sujet de ces personnes, je me rappelle une entrevue que j'eus avec deux dames désireuses de me connaître. Elles se trouvaient ensemble, perdues dans une contrée étrangère ; entendant dire que j'étais Anglaise et spiritualiste, elles me rendirent visite. Après le dîner, le sujet de conversation tomba sur le spiritisme. Ces dames expliquèrent à mes autres invités qui savaient peu, ou ne savaient rien de la question, qu'elles avaient été spiritualistes pendant trois ou quatre ans ; qu'elles avaient ou des séances avec les meilleurs médiums, sans regarder à la dépense, et n'avaient rien négligé dans leur minutieuse investigation. Elles se disaient de « vraies sorcières » dans l'art de découvrir des médiums, et, ajoutaient n'avoir jamais manqué d'interviewer tous ceux qu'elles avaient rencontrés.
A ce point de vue-là, je me sentis infiniment reconnaissante de leur ignorance à mon égard comme médium.
- « Mais, dit l'un de mes hôtes, quoique tout ceci soit très intéressant et très étrange, je ne puis en voir du tout la nécessité. En quelle manière cela peut-il ajouter au bonheur de quelqu'un de savoir que ses chers amis n'ont pas de meilleure occupation dans l'autre monde que de faire tourner des tables dans celui-ci, de parler un mauvais anglais par le médium, où d'apparaître comme des caricatures d'eux-mêmes en matérialisations spirites ? Le spiritualisme de Christ me semble bien plus beau ; et il suffit à tous les besoins de ceux qui croient en lui. »
- « Oh ! Oui, certes ? mais nous avons rejeté tout ceci : nous ne croyons pas en Christ ; nous désirons quelque chose de plus réel et de plus tangible que les vieilles légendes. Certainement le Christ était très bon, et, dans les anciens temps, ses enseignements étaient suffisants. Mais notre âge de lumière a besoin de quelque chose de mieux. »
Le matérialisme de ces spiritualistes me semblait extrêmement décourageant. Pour eux, spiritualisme voulait dire phénomène ; rien de plus. Leur profession de foi était une excuse très commode pour les dispenser de leurs devoirs religieux devenus une charge pour eux - et elle leur était, en outre, un moyen d'obtenir une admission à des séances où les spiritualistes seuls étaient convoqués. Mais, en dehors de cela, ce terme n'avait aucune signification pour eux. Entre ces adhérentes éclairées à la cause spiritualiste et moi-même, il n'y avait que peu ou point de sympathie. Nous suivîmes des voies différentes, ne nous rencontrant que rarement. Elles sont probablement encore à la chasse aux médiums, quoique la capture n'en soit pas chose facile dans le pays où elles habitent.
Je n'avais aucune idée que de telles différences d'opinions pussent exister entre les adhérents d'une même cause, et cette découverte ne me causa pas peu de perplexité. J'étais désireuse de proclamer partout le monde la grande vérité que j'avais découverte. Jamais il ne me serait venu à l'esprit que le monde ne la recevrait pas aussi joyeusement que je l'avais reçue. Je pensais que je n'aurais qu'à parler de ma découverte pour communiquer à mes auditeurs la joie que j'en ressentais. Et cependant mes déclarations furent reçues généralement avec incrédulité. On m'écoutait poliment, mais on se refusait à croire sans une démonstration évidente. J'essayai d'en donner, et c'est alors que je fis une nouvelle découverte, une découverte semblant vouloir renverser mes beaux plans de régénération du monde. Les manifestations qui s'étaient succédé, durant les années d'expériences nombreuses et plus étonnantes les unes que les autres, et cela sans me demander aucun effort, me semblèrent alors presque impossibles à obtenir spontanément, comme je les avais vues se produire. Le pouvoir d'écrire sur des sujets scientifiques, qui avait occupé tant de mois notre temps et notre attention, ce pouvoir parut complètement anéanti. Aux questions posées, il était si sottement répondu, que je m'en sentais, par moments, réellement irritée. La faculté de clairvoyance, qui m'avait rarement manqué, dans notre petit cercle, finit par devenir faible et incertaine, et les mouvements de la table n'avaient plus aucune signification, tant ils étaient devenus incohérents.
J'avais été trop gâtée par la facilité avec laquelle toutes ces manifestations avaient été obtenues précédemment pour supporter avec patience tous ces échecs. Ce ne fut donc pas sans dépit que je vis le maigre résultat de ma mission, et que je commençai à comprendre mon ignorance des lois qui gouvernent toutes ces choses. Les personnes avec lesquelles j'avais expérimenté auparavant - que ce fût par hasard ou par bonne fortune - étaient particulièrement aptes à ce genre de travail. Maintenant que je me trouvais privée de l'appui et de la coopération de mes amis, le résultat des manifestations dépendait de moi seule ou de l'aide incertain d'expérimentateurs de diverses opinions, et possédant moins de connaissances que moi sur cette question.
Je savais que nous avions réussi, et que je réussirais si des conditions semblables pouvaient être remplies. Aussi mon �uvre était pénible et bien décevante en différentes manières. Je désirais convertir le monde, et le monde ne voulait pas être converti. Le monde suivait son propre chemin, et je ne pouvais lui imposer une conviction qu'il ne demandait point.
En même temps, une ardeur missionnaire s'emparait de moi, me laissant peu de repos. Je rêvais, je combinais des plans pour faire connaître et pour répandre la réalité du monde spirituel et les moyens de communiquer avec ses habitants mais tout fut inutile, soit parce que le monde n'en désirait rien savoir, soit parce que je n'eus pas le pouvoir de produire des phénomènes satisfaisants à son gré. Je n'avais jamais eu l'idée que quelqu'un pût douter de mes récits quant à ces phénomènes divers, aussi cela m'était très désagréable de voir ces doutes trahis par un froncement significatif des sourcils, ou un haussement d'épaules, si mes auditeurs étaient assez polis pour m'épargner tout commentaire.
J'exposai mes difficultés à mes amis spirituels, en leur demandant leur avis. Ils me conseillèrent d'être patiente, de ne point chercher à instruire les autres avant de l'être moi-même, de ne point tenter de réformer le monde ni de redresser l'Église, mais simplement de faire le travail le plus à ma portée, et de le bien faire.
Tout en essayant de suivre ces conseils, il m'était souvent difficile de savoir comment agir, lorsque je me trouvais entourée de personnes portant le plus grand intérêt à la question spiritualiste. Il me semblait coupable de leur refuser du secours, même si je doutais de la sincérité de leur profession de foi. En vérité, c'était une �uvre décourageante à remplir, et si je n'avais trouvé une on deux brillantes exceptions dans cet abîme de déceptions, il est possible, que mon courage n'eut pas tenu bon.
Après que ma santé eut été, en grande partie, rétablie grâce à mon séjour dans le midi de la France, je fis une ou deux visites à quelques-uns de mes amis ; je passai quelques mois avec M. et Mme, F., résidant alors en Suède, et j'accompagnai des amis à Leipsig, où, par l'aimable intermédiaire de M. James Burns, de Londres, je fus mise en relation avec le célèbre professeur Zöllner. C'est grâce à l'intérêt de M. Zöllner et à celui de sa mère que mon séjour en Allemagne fut l'une des encourageantes exceptions dont je parlais tout à l'heure.
A la veille de mon retour en Angleterre, un événement accidentel m'obligea à accompagner mes compagnons de voyage à Breslau, au lieu de m'en retourner, via Hambourg, en Angleterre. Ce changement dans mes projets ne m'agréait point, car il en renversait plusieurs ; mais je n'aurais pu, par humanité, déserter mes compagnons de route dans les circonstances qui s'étaient produites.
Lorsque ce changement d'itinéraire fut communiqué, au professeur Miner, il fit cette remarque : « J'ai un ami à Breslau ; mon plus ancien ami d'enfance, et, jusqu'en ces derniers temps, nos opinions variaient rarement sur, n'importe quel sujet. Malheureusement il n'a jamais pu tolérer mes idées sur le spiritualisme, et ce nuage élevé entre nous a détruit en grande partie notre longue amitié. J'en souffre beaucoup, mais je ne puis renoncer à ma foi spiritualiste, même en faveur de mon plus cher ami. Tout ce que je puis espérer, c'est qu'il montre plus d'indulgence, un jour, envers mes idées. Si vous pouviez faire de lui un spiritualiste, vous me rendriez le plus grand service ; il n'y a rien au monde que je désire autant. »
- « Très bien, répondis-je en plaisantant à demi, j'en ferai pour vous un spiritualiste. Comment se nomme-t-il ? »
- « Le docteur Friese, » me cria-t-il, comme le train s'ébranlait.
Le voyage était long et la nuit fraîche. En conséquence de mon rapide changement de plans, mon bagage avait pris une fausse direction et je ne possédais que quelques effets insignifiants ; aussi, à mon arrivée à Breslau, je me sentis très souffrante, et je pris le lit que je fus obligée de garder plusieurs jours. Un matin, sans introduction, un monsieur pénétra dans ma chambre. Je compris seulement le titre de docteur donné par la femme de chambre qui lui ouvrit la porte. J'en conclus naturellement que c'était un médecin prévenu par mes compagnons de voyage, et je commençai de lui décrire toutes mes misères.
- « Mais, chère Madame, vous vous trompez ; mon nom est Friese . »
- « N'êtes-vous pas un médecin ? »
- « J'en porte le titre, mais je ne suis pas docteur en médecine. Je venais vous voir sur la recommandation de mon vieil ami, le professeur Zöllner, de Leipzig, dont je viens de recevoir une lettre. »
Vraiment cela était pour moi une surprise désagréable. Je ne savais plus que faire ni que dire ; mes joues brillaient, et j'aurais voulu me cacher dans mes draps pour pleurer. Il vit mon embarras, ou le ressentit pour moi, car il se mit à critiquer le service de l'hôtel qu'il jugeait mal fait, trop restreint, et qu'il accusait de cette erreur. Je lui dis que je savais peu de choses à ce sujet, mais que, d'une manière ou d'une autre, personne ne s'était inquiété de moi, depuis notre arrivée. Mes amis me demandaient chaque jour comment je me trouvais et si j'avais besoin de quelque chose, et c'était tout. Comme je ne semblais désirer rien autre que de rester tranquille, ils se soumettaient parfaitement à ce désir.
J'imagine que le Dr Friese employa un langage très énergique. Je ne comprenais pas l'allemand, ainsi je ne puis savoir les paroles dont il se servit mais l'effet en fut merveilleux.
Pendant les heures suivantes, il n'y eut pas un petit manque d'attention. Puis le docteur revint dans ma chambre accompagné d'un médecin et de la maîtresse d'hôtel. On discuta la possibilité de me transporter dans la maison du Dr Friese ; mais la maîtresse d'hôtel protesta, là-dessus, déclarant qu'à l'avenir il n'y aurait plus aucun manque de soin de la part du personnel de l'hôtel. Elle avait supposé que l'autre dame, arrivée avec moi, avait fait tout ce qui était nécessaire ; autrement je n'eusse pas été négligée.
Selon moi, c'était beaucoup de bruit pour rien, et je suppliai qu'on ne se donnât pas d'ennuis à mon égard. Enfin la question fut vidée. Je me décidai à rester à Breslau jusqu'au moment où je serais assez bien pour retourner en Angleterre. Mes compagnons de voyage, eux, étaient désireux de poursuivre leur chemin. Ils partirent donc le matin suivant. Le Dr Friege et sa s�ur insistant pour que je vinsse habiter chez eux jusqu'à mon rétablissement complet, je devins leur hôte. L'hiver était long et pluvieux ; je ne pus facilement me débarrasser du refroidissement que j'avais contracté ; aussi mon séjour à Breslau se prolongea indéfiniment.
Le Dr Friese était l'un des hommes les plus méthodiques que j'eusse jamais rencontrés ; aussi, dès que je me fus décidée à ne retourner en Angleterre qu'après la saison d'hiver, il me dressa un plan pour mes occupations et mes études journalières. Je dirai en outre que le Dr Friese était un peintre accompli et un musicien enthousiaste ; mais par-dessus tout il était professeur. Je ne pense pas qu'il aurait pu, dans aucune circonstance, réprimer son penchant à instruire toute jeune personne venant à lui être confiée. Il déclara bientôt que les défauts de mon éducation avaient besoin d'être corrigés ; et il s'en occupa lui-même, au moyen de règlements autoritaires auxquels il me fallait obéir humblement. Et non seulement il organisait des règles, mais il entendait qu'on les suivit ponctuellement ; il n'y avait pas moyen d'y échapper, et certes personne ne songeait à y contrevenir. Sa vie était réglée comme une horloge, et celle de tous les siens l'était par contrecoup -Voici les règles qu'il m'imposa :
Sept heures trente. - Lever - bain - toilette avec l'aide d'une femme de chambre.
Huit heures. - Déjeuner.
De neuf heures à onze heures. - Dessin ou peinture.
De onze heures à midi et demi. - Promenade ou patinage. Généralement il partageait avec moi ce dernier exercice et poussait mon traîneau.
De midi et demi à une heure. - Repos.
De une heure à deux heures. - Dîner.
De deux heures à quatre heures. - Dessin ou peinture.
De quatre heures à cinq heures. - Sortie s'il faisait beau, sinon correspondance.
De cinq heures à six heures et demie. - Le thé et de courtes lectures en allemand.
De six heures trente à dix heures. - Concert ou spectacle s'il y en avait ; sinon conversations sur le sujet du spiritualisme.
Dix heures et demie. - Lait et sandwich.
Onze heures. - Coucher - aucune excuse pour rester levée plus longtemps.
Les jours s'écoulaient de cette manière. J'enrageais de cette monotonie, mais sans résultat. Enfin une semaine de pluie et de neige incessantes mit un arrêt à nos promenades quotidiennes, et un intervalle de temps, où il n'y eut ni opéras ni concerts, me délivra de ce qui commençait à être un purgatoire pour moi. Le docteur semblait décidé à cultiver mon goût musical. En vain j'avais protesté, disant qu'on ne pouvait cultiver ce qui n'existait pas. Il n'avait admis aucune excuse. Il me fallait aller au concert ou à l'opéra. J'allais volontiers à l'opéra ; mais avec une mauvaise volonté mal déguisée à des concerts instrumentaux.
Pendant les soirées d'abstinence musicale, forcée, le temps se passait à discuter spiritisme et à tenter des expériences qui réussissaient admirablement lorsque nous étions seuls, ou en compagnie d'un ou deux amis.
Le Dr Friese s'intéressait le plus à l'écriture automatique, et, en dépit de sa passion pour la musique, il accéda enfin à ma requête de passer quelques soirées à écrire, au lieu de suivre des auditions musicales.
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