Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


CHAPITRE XIII

UNE LUEUR DE VÉRITÉ

 

Le conflit du Présent avec le Passé
L'idéal et le matériel dans notre vie,
Me tiennent comme dans un champ de bataille
Où ce monde et le monde à venir seraient en lutte.

LONGFELLOW.

 

 

Ces expériences, qui avaient duré pendant quatre ans, avec peu d'interruption, touchaient donc à leur fin. La mort avait frappé de grands et de terribles coups. Ceux qui m'étaient le plus proches et le plus chers étaient tous partis. Le Pays de l'Ombre les avait accueillis successivement, et je demeurais seule. Je me sentais angoissée et lasse, tant les soucis et les troubles de toute sorte pesaient sur mes épaules, qui n'auraient pu en porter davantage. Finalement, un gros froid que je contractai, à la fin de l'automne, sembla ébranler ma constitution, en se portant aux poumons. Mon médecin, craignant également un cancer interne, me conseilla fortement de me rendre dans des climats plus doux, si je tenais à conserver la vie.

C'est ainsi qu'apathique, indifférente, sans aucun espoir, je voyageai sur les rivages de la Méditerranée. Je ne prenais plus intérêt à rien. Fatiguée, épuisée par les soucis et le chagrin, la vie me semblait bien peu de chose pour y tenir ; je n'avais plus rien à espérer. Le médecin avait dit qu'à moins de quelque changement radical, je n'avais plus longtemps à vivre ; peut-être trois mois, dans tous les cas pas plus de six mois ; et c'est ainsi que l'on m'avait envoyée dans le Midi pour y mourir. J'étais plutôt désireuse de mourir ; j'avais vécu, j'avais perdu tout ce qui rend la vie précieuse ; il valait donc mieux m'en aller de bonne heure. Je n'avais plus d'attaches sérieuses et très peu d'amis ; mon intérêt pour le spiritualisme m'avait aliéné l'affection de ma famille. Il semblait donc réellement que, cette fois, la mort n'eût pu mieux choisir en frappant un être sans utilité et n'ayant plus aucun intérêt pour la vie.

Mais la jeunesse fournit de merveilleuses ressources à la vitalité, et la santé ranime bientôt l'amour de l'existence en montrant l'avenir sous de brillantes couleurs. Presque en dépit de moi-même, je jouissais de sentir ma force renouvelée chasser le sang plus rapidement dans mes veines, de sentir mes nerfs vibrer en réponse au réveil de la nature, sous ce beau ciel ensoleillé du Midi. Je guettais, de mon lit de malade, la transformation de l'hiver en beau printemps, et il me, semblait que, pour la première fois de ma vie, je concevais la beauté de l'Univers. Le charme des cieux, de l'air, de la verdure et des rayons de soleil me pénétrait, en revêtant une nouvelle signification. Je tendais les bras à toute chose avec le désir, de les comprendre, avec le désir de m'unifier avec la nature. Je sentais une vie nouvelle entrer dans mon âme ; l'espérance bondissait hors de la tombe où j'avais cru l'enterrer pour toujours ; et, avec une sorte de joie exaltée, je me disais : « Il fait bon vivre, » et je remerciais Dieu de ce don béni. Cependant, rien n'avait changé dans mon entourage, seul un rayon de soleil avait traversé les nuages amoncelés autour de moi, et, dans la petite ouverture qu'il y avait faite, j'avais lu que la vie n'est pas sans prix parce que les soucis et les chagrins y ont fait irruption.

À partir de ce moment, je fis de rapides progrès sur la route de la santé, et, ma force physique s'étant accrue graduellement, je pus regarder sérieusement ma vie en face, et en même temps jeter un coup d'�il en arrière sur le passé, sans perdre foi en l'avenir. C'est alors que je compris la véritable signification du spiritualisme. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'avais jamais, en dépit de toutes nos expériences, accepté la théorie spirite comme une explication et une conclusion indiscutables. Il n'y avait pas un membre de notre petit cercle qui ne se traitât de spiritualiste ; moi je ne m'étais jamais considérée comme telle. Peut-être l'étais-je, dans mon for intérieur - mais la différence entre les enseignements reçus dans ma jeunesse et la nouvelle doctrine était trop grande pour qu'une conciliation fût possible.

Les opinions de quelques spirites avérés m'épouvantaient. Un jour, en causant avec un adepte bien connu de la cause, nous parlâmes de la vie et de l'�uvre du Christ. A mon déplaisir infini, il discuta jusqu'à l'existence du « Fils de l'Homme ». C'était un mythe, une idée, non une individualité. L'existence d'une Divinité était également discutable. Dieu était un épouvantail pour en imposer aux faibles, ou une amorce pour attirer les égoïstes, qui s'efforçaient de le servir par peur des conséquences, ou pour gagner leur salut.

Tout ceci me semblait terrible. Ma nature entière se soulevait, révoltée. Je ne pouvais accepter de telles idées. Je lisais ma Bible avec plus d'attention que jamais, essayant de concilier ses enseignements avec ceux des esprits. Parfois je tombais sur des paroles de consolation et de lumière auxquelles je me rattachais passionnément, comme à une clef de ces mystères. Puis je retombais dans mon abîme de désespoir, sans voir le moyen d'en sortir. Il me semblait être devenue un être double ; l'un des moi se cramponnant aux vieilles doctrines et les défendant dans chacun de leurs points, l'autre moi assaillant, assiégeant et mettant à bas toute résistance, pour me laisser ensuite faible et découragée, sous le coup de ces lattes intérieures.

Personne n'était là pour m'aider ou me conseiller. Ceux à qui je m'adressais ne voulaient même pas discuter la question et déclaraient le spiritisme une �uvre diabolique. D'autres, les « Agnostiques », ainsi qu'ils se nommaient, bien que je ne comprisse pas alors la signification de ce terme, traitaient de ces questions avec un calme philosophique, et m'avertissaient de ne pas me tourmenter à ce sujet, ou encore me conseillaient de croire en ce qui pouvait me rendre heureuse, et de ne pas me préoccuper du reste. « Ce qui existe, existe, » disaient-ils, et ni mes croyances, ni mes doutes ne pouvaient rien changer à la surface du monde. Je retournais donc à mes luttes intérieures ; mais je ne pouvais adhérer à l'idée que ces manifestations provinssent du Diable. Le caractère des communications de John Harrisson ou de la douce Félicia Owen était la preuve absolue du contraire. Les écrits sentencieusement religieux de John Harrisson émouvaient pour le moins autant que les sermons de notre vieux pasteur ; et leurs paroles de terminaison étaient toujours accueillies avec un soupir de soulagement. Certainement il n'y avait pas plus de Satan dans John Harrisson que dans notre bon vieux pasteur.

C'est pendant ces semaines de convalescence, alors que l'amour de la vie avait jeté de nouvelles racines en moi, que je commençai à comprendre et à accepter les enseignements de mes amis les esprits. Je ne sais pas très bien comment cela m'arriva. Les journées paisibles passées sous la verdure des arbres, sous le grand ciel bleu et les rayons du soleil qui traversait les branches, tout cela contribuait à m'éclaircir les choses. Je n'étais plus assaillie de tous côtés par des opinions contraires et des controverses.

J'étais seule avec la Nature, et, à nous deux, nous combattions ; à nous deux nous avancions sur le vieux terrain, pied à pied. Il me semblait maintenant que ces choses, irréconciliables lorsqu'elles étaient regardées à travers les lunettes colorées des vieilles doctrines, devenaient pures et harmonieuses sous la blanche lumière du ciel.

Étudiés en partie seulement, ces enseignements ne semblent point avoir quelque parenté entre eux ; mais, vus comme un tout , ils sont étroitement liés ensemble et forment une parfaite et glorieuse vérité. Il en est de même du coloris brillant d'un feuillage d'automne. Bien que le vert vif y contraste fortement avec un riche cramoisi, ces deux couleurs sont unies par d'innombrables et délicates gradations de teintes - comme des ombres de couleur, - et le feuillage se trouve être d'une parfaite harmonie.

De même, lorsque je considérais séparément les enseignements de l'Église et ceux des esprits, je ne pouvais en discerner que les contrastes. - Je ne pus saisir la beauté et l'harmonie -qui les reliaient entre eux et en formaient un tout parfait et magnifique, que lorsqu'il me fut donné, grâce à une mystérieuse intuition, de les contempler à travers un milieu plus transparent que les dogmes des Eglises et les opinions individuelles des professeurs de théories en « ismes ».

À la vérité, bien des choses encore me furent et me sont restées inexplicables ; mais je sentis que j'avais trouvé la clef d'un monde nouveau : monde si neuf, si merveilleux, baigné d'une si pure et si brillante lumière qu'il me suffisait d'exposer mes difficultés à ses rayons pénétrants pour qu'elles fussent aussitôt atténuées, adoucies ou expliquées.

 

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