CHAPITRE XX
DE NOMBREUSES VISITES D'ESPRITS
L'un de ces hommes est un génie par rapport à un autre ;
Il en est de même ici. Lequel est l'homme véritable
Et lequel est l'esprit ? Qui pourra les déchiffrer ?
COMEDY OF ERRORS Act I se. 1.
Il ne faudrait pas supposer que nous n'eussions, en fait d'hôtes spirituels, que Walter, Yolande, Ninia et Y-Ay-Ali. Il ne se passait pas une réunion sans que nous ne fussions mis en présence de quelque étrange figure. Parfois ces esprits nous étaient inconnus, et, dans ce cas, ils ne revenaient pas. D'autres vinrent qui furent identifiés et restèrent un certain temps avec nous, ne disparaissant que pour revenir à nos prochaines séances.
Combien de fois j'ai béni Dieu de ce don merveilleux qui me permettait d'apporter une telle consolation à des cœurs brisés. Et je l'en bénis encore malgré les amères souffrances et les cruelles persécutions que j'ai eues à subir de la part d'ignorants ou de sceptiques.
Un soir nous fûmes frappés par la soudaine apparition d'un jeune marin vêtu de son uniforme bleu, à galons et boutons dorés, et qui portait des insignes à son béret. Je le vis en pleine lumière lorsqu'il écarta les rideaux et sortit du cabinet. Son apparition me surprit, car il ressemblait tant à une personne ordinaire que je ne pouvais d'abord imaginer que c’était un esprit. Je n'eus point le temps, du reste, de rassembler mes pensées, car j'entendis des cris et des exclamations qui eurent pour effet d'interrompre la prière faite par notre bon Mr H. Je ne voyais rien je ne pouvais qu'écouter, mais on me dit ensuite que la scène ayant suivi l'arrivée du jeune marin fut très émouvante.
Il avait marché vers une dame assise en arrière, et celle-ci, reconnaissant son fils perdu
s'élança en avant, le rencontrant à mi-chemin. Il jeta ses bras autour d'elle, l'embrassant passionnément, et tous les deux restèrent serrés dans les bras l'un de l'autre. Beaucoup d'entre nous ne purent retenir leurs larmes de sympathie devant la mère et le fils, si étrangement réunis !
- « C'est mon fils, mon Alfred, dit la pauvre mère, mon unique enfant que je n'avais plus jamais imaginé revoir. Il n'est pas changé, il n'est ni plus grand ni plus fort ; il n'est en aucune manière différent de ce qu'il était. Il a encore la petite moustache dont il était si fier lorsque je lui dis adieu pour la dernière fois, à son départ pour ce voyage dont il ne devait plus revenir. C'est mon fils ; ce n'est pas un autre. Personne au monde ne peut changer ce fait et m'enlever cette consolation : mon fils vit encore, et il m'aime comme il m'a toujours aimée. »
Parmi les nombreux malades qui sollicitèrent le secours de nos amis les esprits se trouvait M. Hugues Bitcliffe, de Gateshead, un ami personnel de M. et Mme Fidler. Nous apprîmes malheureusement trop tard sa maladie pour pouvoir faire autre chose qu'adoucir ses dernières heures de souffrances. Au grand chagrin de ses amis, il entra dans le Pays invisible quelques jours à peine après que nous eussions appris le mal qui l'avait frappé. Sa veuve et ses enfants étaient inconsolables. Il avait été spiritualiste, mais il n'avait jamais pris une part très active à la propagation de ses croyances, bien qu'il s'intéressât vivement à tout mouvement éducateur, en particulier à la Tempérance dont il s'était spécialement occupé. Sa femme partageait ses idées mais elle n'avait guère pris d'intérêt à nos expériences, et après la mort de son mari, je la voyais très rarement. Je ne les avais connus que peu de temps avant la mort de M. Bitcliffe ; je ne vis donc jamais celui-ci sous son aspect ordinaire, car il était déjà grandement changé et émacié par la maladie.
Quelques mois après la mort de son mari, Mme Bitcliffe vint à l'une de nos réunions sous la conduite de M. et Mme F. Pour ce qui va suivre, je donnerai la parole à M. F., qui publia plus tard un rapport signé par Mme Bitcliffe et par deux autres dames se trouvant également présentes à cette réunion.
Il écrit :
- « M. Hugues Bitcliffe, un de mes amis les plus estimés, mourut il y a environ un an. Il était très connu à Gateshead, où il prenait une part active à la cause de la Tempérance, et, pendant quelques années, il fut inspecteur d'une école du dimanche. Lui et sa femme étaient tous deux spiritualistes, mais Mme Isabelle Bitcliffe n'avait jamais assisté à une séance telle que je vais la décrire.
- « Au moment où la séance allait prendre fin, nous vîmes apparaître, écartant les rideaux, la fine et haute silhouette d'un homme. Il avait les cheveux et les moustaches noirs et était revêtu d'un long vêtement blanc. Il avait une apparence tout à fait noble et majestueuse.
- « En un instant, je reconnus mon ami M. Bitcliffe.
- « Le fait remarquable est que, non seulement je le reconnus, mais que sa femme et une autre dame présente le reconnurent immédiatement, dès son apparition. En outre, deux messieurs, qui se trouvaient assis un peu en arrière, mentionnèrent le nom de mon ami et me demandèrent ensuite s'ils étaient exacts dans leur supposition quant à l'apparence et à l'identité de l'esprit.
- « Ainsi quatre personnes le reconnurent sans avoir l'ombre d'un doute, tandis que les deux autres, tout en le reconnaissant, doutèrent quelque peu de la réalité de leur vision.
- « Mon ami vint à moi et me serra les mains. Sa main, qui était un peu plus grande que la mienne, était chaude, douce et naturelle. Son étreinte était ferme et vigoureuse : ce qu'elle était pendant sa vie terrestre. Je compris que cette fervente poignée de mains était l'expression de sa reconnaissance pour les petits services que je lui avais rendus pendant sa maladie.
- « À une réunion suivante, dix jours plus tard, Mme Bitcliffe revint, cette fois, avec ses deux petites filles, Agnès, âgée de treize ans, et Sarah, de sept à huit ans.
- « Mon ami se montra de nouveau, pour nous convaincre que, bien que son corps reposât dans la tombe, il était, sans l'ombre d'un doute, aussi vivant que nous, et désireux de nous prouver la non-réalité de la mort.
- « Au moment où il apparut, la petite Sarah, une charmante et intelligente enfant, ayant couru à lu i; il la prit dans ses bras et l'embrassa. Elle se pendait à son cou comme si elle ne voulait plus se séparer de lui ; mais elle dut faire place à sa sœur aînée, qui voulait aussi sa part de baisers. Les enfants lui posèrent d'innombrables questions, telles que celles-ci : « Où avait-il pris les vêtements blancs qu'il portait ? - Ce qu'il en faisait lorsqu'il repartait ? Comment il entrait dans la chambre ? - Si je le reconnaissais ? »
- « Oui, certes, je le reconnaissais ? Pense-t-on que je ne reconnaissais pas leur père ? - Que c'est étrange ! Il est mort, et cependant il est vivant. Comment cela peut-il avoir lieu ? »
Cela et cent autres questions et remarques embarrassantes pour des têtes plus sages que les leurs. Jamais ces enfants ne pourront être persuadées qu'elle n'ont pas réellement vu et embrassé leur père, mort depuis plus d'un an. »
Je mentionnerai encore une circonstance de semblable nature, m'ayant intéressée parce que je connaissais personnellement les personnes qui y jouèrent un rôle. Un vieux monsieur de ma connaissance était spiritualiste depuis de longues années. Sa femme, qui ne montrait pas la moindre sympathie pour ses idées, mourut au bout de ce temps. Je n'avais point pour elle l'amitié que j'éprouvais pour lui, car, à l'occasion, les discours tranchants de la femme m'avaient beaucoup froissée, et je me sentais pleine de compassion pour le pauvre mari, qui poursuivait ses études spiritualistes avec des désagréments que je ne connaissais pas, pour ma part.
Elle mourut donc, et je fus un peu surprise en constatant combien cette perte affligeait mon vieil ami. Quelques jours après l'enterrement, il vint dans notre sanctuaire, sans l’intention d'assister à une séance, mais une fois là il s'y arrêta. J'avais été très affectée de son chagrin, aussi j'étais toute contente de le voir rester un moment avec nous, espérant qu'il trouverait quelque diversion à sa tristesse actuelle. Je ne me rappelle pas exactement ce qui eut lieu au commencement de la séance, mais je vois encore distinctement les rideaux s'ouvrant dans une secousse, et laissant la lumière tomber en plein sur la figure de Mme Miller. Quoique forcément habituée à ces choses incroyables, je fus suffoquée par l'étonnement. Il ne pouvait y avoir erreur ; c'était ses traits, ses gestes : c'était elle, en tout. Elle fut immédiatement reconnue par ceux qui la connaissaient. Son mari, bouleversé par l'émotion, voulut l'embrasser, mais, faisant un pas en arrière, elle lui dit sévèrement :
- « Qu'avez-vous fait de ma bague ? »
Un coup de tonnerre ne nous aurait pas surpris davantage.
- « Ma chère, je n'ai rien fait de votre bague, répondit le pauvre homme, n'est-elle pas à votre doigt ? »
Et il éclata en sanglots, tandis que Mme Miller rentrait dans le cabinet d'où elle avait apparu. Positivement, j'aurais été contente si j'avais pu la secouer ferme.
M. Miller semblait très angoissé au sujet de la contrariété évidente de sa femme. Il nous dit qu'elle lui avait recommandé avant sa mort de ne pas lui enlever les deux bagues qu'elle portait toujours. Il lui avait promis que son désir serait respecté ; il n'en savait pas davantage et ne comprenait pas du tout cette remarque. J'imagine qu'il ne sentit pas bien la dureté de ce procédé ; mais, j'en suis bien sûre, la plupart d'entre nous ressentirent plus ou moins d'indignation en voyant ce cœur aimant et affligé dédaigné pour une bague, quelle que fût la valeur de ce bijou.
Plus tard, M. Miller nous dit qu'en rentrant à la maison il avait questionné sa fille au sujet des bagues. Celle-ci, parait-il, ignorant la demande de sa mère avait enlevé les bagues, précisément avant l'enterrement, pensant que son père serait heureux de les posséder plus tard. La question sévère s'expliquait donc.
Mme Miller revint plusieurs fois, pour saluer ses amis, mais elle ne sembla jamais vaincre ses préjugés contre le spiritualisme, et ne fit usage de nos réunions que lorsqu'elle avait quelque but à réaliser. En dépit d'elle-même, cependant, le seul fait de son apparition est un témoignage suffisant en faveur de la question qu'elle méprisait. Et tous ceux qui l'avaient connue - et ils n'étaient pas en petit nombre - eurent des preuves convaincantes que Mme Miller était tout ce qu'il y a de plus vivante, et pas le moins du monde changée, ni d'aspect ni de caractère.
Dans l'étude de ces manifestations, les idées orthodoxes que nous avions pu concevoir sur les habitants des sphères célestes ne furent pas sans recevoir de sérieuses atteintes. Autant que je puis en juger, aucun de nos visiteurs spirituels - à l'exception peut-être de Y-Ay-Ali - ne répondait à mes idées préconçues sur l'état angélique. Ils semblaient aussi humains que s'ils fussent réellement en vie. Une longue conversation qui eut lieu, un soir, entre un esprit et un de nos hôtes passagers, me donna pendant longtemps matière à réflexion.
Cela arriva à notre réunion habituelle et bi-hebdomadaire. Deux étrangers, amis de l'un de nos membres, avaient été invités, selon l'avis général, à assister à la séance, lorsqu'un esprit apparut, de taille élancée, avec des moustaches, une barbe et des cheveux noirs, et le front large et haut. Comme nous ne le connaissions pas, nous lui demandâmes s'il était venu pour quelqu'un de nous, et il nous fit comprendre qu'il connaissait l'un des étrangers présents. Ce monsieur, à cette époque, refusa de laisser publier son nom ; ainsi je le désignerai simplement sous la lettre B.
M. B. : - « Qui êtes-vous ? Êtes-vous Philippe ? »
L'esprit. : - « Non. »
M. B. : – « Êtes-vous Lynch. »
L'esprit. : - « Oui, Emmanuel Lynch. »
M. B. : – « Je n'ai pas pensé à Emmanuel. C'est de Franck que je veux parler, Franck qui est mort en Mer. »
L'esprit. : - « Non, je ne suis pas mort en mer. Je suis mort de consomption. »
M. B. : - « Oui, c'est vrai, Franck mourut en mer, mais Emmanuel est mort à Hartlepool. »
L'esprit. : - « Oui, dans le vieux Hartlepool. Savez-vous si mes parents sont encore en vie ? Et ma femme vit-elle encore ? Quand Franck est-il mort ? Et Ralph, vit-il toujours ? Dans quel bateau me trouvais-je lorsque vous me vîtes pour la dernière fois ? »
M. B. : - « Je ne sais pas le nom du bateau, mais c'était environ en 1867. Je ne puis répondre positivement à vos autres questions, car je n'ai pas été à Hartlepool depuis quelque temps. »
L'esprit. : - « Je voudrais bien revoir toutes ces braves gens, ou tout au moins savoir s'ils ont quitté votre monde. Le vieux était assez mauvais avant ma mort ; mais ce n'était pas nouveau. Dire que lui et ma mère étaient si bien portants, si forts, et que tous leurs fils - leurs neuf fils - sont morts, de la poitrine. »
M. B. : - « J'ai entendu dire qu'il y avait neuf enfants, mais Franck et Emmanuel sont les seuls que j'aie connus. »
L'esprit. : - « Je me demande si Kate, ma femme, s'est remariée.., mais qu'importe, après tout ! Avez-vous connu Brough, le commissaire du bord ? »
M. B. : - « Non, je ne connaissais pas le commissaire du bord. »
L'esprit. : - « Avez-vous connu le vieux capitaine Wynn ? »
M. B. : - « Oui, il vit encore. Je lui ai parlé aujourd'hui. »
L'esprit. : - « Je ne parle pas de celui-là. L'autre vivait à Poplar, à Londres. Il est mort beau temps avant moi et se trouve ici à présent, désirant envoyer un message à sa femme. Il voudrait savoir si elle s'est remariéé ou si elle l'a oublié ; car, dans ce dernier cas, il ne veut plus s'en préoccuper. »
M. B. : - « Je ne connais pas son adresse. »
L'esprit. : - « Écrivez à John Fennick, 44, Coal Exchange, Londres. Il vous donnera l'adresse de Mme Wynn. Demandez à Emily si elle se rappelle Manny Lynch ; elle désirait m'épouser. »
M. B. (s'adressant au cercle) : - « Manny Lynch. Oui, nous avions l'habitude de le nommer Manny. Il emmena un sculpteur pour modeler son buste lorsqu'il était sur la Méditerranée. »
L'esprit. : – « Oui, Jack Roger en fit autant et fut remplacé par Garibaldi. »
M. B. : – « Jack Roger vit-il encore ? »
L'esprit. : – « Il me quitta pour monter sur l'Age de Fer; le bateau se perdit, mais ce qu'il devint, lui, je n'en sais rien. »
M. B. : – « Je connais l'Age de Fer, mais je ne savais pas que Jack Roger s'y fût embarqué. Avez-vous vu plus tard le capitaine Wynn ? »
L'esprit. : - « Non, j'ai entendu parler de lui au moment où je me trouvais si mal, mais je ne puis me rappeler ce qu'on en disait. Est-il mort ? »
M. B. : - « Oui. »
L'esprit. : - « C'était un beau garçon, vraiment... comme M. Faites à celui-ci mes compliments, et dites-lui que je serais content de causer avec lui. Donnez mon amour à Emilv. Je suis fâché de n'avoir pu réconcilier ces deux-là. Venez souvent ici, et nous causerons du vieux temps et du vieux monde d'autrefois. »
Je ne vis plus cet étranger, mais je me demande quelles peuvent être devenues ses idées sur le ciel, après cette conversation.
Autant que je puis en juger, Emmanuel Lynch s'intéressait aussi vivement à tout ce qui concernait sa vie passée qu'au temps même où il vivait. Son ami nous dit que « Manny » avait été ingénieur à bord d'un navire, et qu'il n'y avait pas le moindre doute que ce fût lui, en esprit, et non un autre.
L'esprit et l'invité m'étaient tous les deux entièrement étrangers et l'étaient également à la plupart de mes amis ; cette conversation, qui eût paru toute naturelle entre des amis se revoyant après quelques années de séparation, nous frappa comme quelque chose de tout à fait étrange et incompréhensible. Nous étions persuadés que les esprits n'avaient pas besoin de poser des questions comme celles d'Emmanuel Lynch. On aurait cru cet esprit de retour d'un long voyage et pressé d'apprendre tous les changements qui s'étaient produits en son absence.
Un soir, tandis que j'étais tranquillement assise dans le cabinet, écoutant les remarques qui circulaient au dehors, j'entendis quelques mots prononcés à mon oreille qui me firent tressaillir et prendre une position favorable pour écouter attentivement. J'entendais quelqu'un parler français tout près du cabinet, et je compris que ces paroles étaient adressées à un esprit qui se tenait debout entre les rideaux ouverts. Je l'avais vu sortir, s'en aller vers la lumière, mais la particulière lassitude que je ressens toujours tandis que ces formes se matérialisent m'avait empêchée d'en suivre avec attention les mouvements. Lorsque j’entendis un langage étranger je me réveillai, comme si quelque chose de nouveau allait se produire, et les mots « ma petite, ma fille » excitèrent en moi une telle curiosité que je voulus absolument voir l'esprit en question.
J'obtins la permission de quitter mon siège dans le cabinet, et je m'en vins lentement et avec difficulté du côté des rideaux, là où se tenait une figure blanche. 0 surprise ! Je me trouvai face à face avec... moi-même ; du moins il me parut ainsi.
L'esprit matérialisé était un peu plus grand que moi et de complexion plus forte : il avait les cheveux plus longs, les traits plus gros et les yeux plus grands ; mais, en regardant ce visage, je croyais me voir dans un miroir, tant était grande la ressemblance.
L'esprit me posa les mains sur les épaules, et, me regardant attentivement, murmura : « Mignonne, ma petite ! »
Toute contente que j'étais de me trouver vis-à-vis d'une parente, même inconnue, une sensation d'effroi étonné prévalut sur toute autre sensation. Je ne pouvais dire que je reconnusse cette parente, car mes yeux ne l'avaient jamais rencontrée encore ; cependant, son identité ne faisait aucun doute pour moi, et son étrange ressemblance fut une révélation. Je n'avais jamais entendu dire que je lui ressemblais, et je ne connaissais pas d'être vivant l'ayant connue et auprès de qui j'eusse pu prendre des informations.
La dame française - ainsi que nous prîmes l'habitude de l'appeler - était une de nos rares visiteuses de l'autre monde capable de s'exprimer par la parole, le plus grand nombre des esprits se faisant comprendre par signes ou par gestes lorsqu'il leur fallait répondre aux questions posées. Elle était aussi mon amie particulière, ainsi que nous le savions tous et venait pour moi, quoiqu'elle fit beaucoup moins attention à moi qu'aux autres membres de la société. Le rôle particulier que j'avais à jouer dans les séances l'empêchait peut-être de me montrer son affection, car elle put remarquer que tout ce qui occupait spécialement mon esprit, ou éveillait mon intérêt, causait un affaiblissement, une décroissance notable de son pouvoir au milieu de nous ; toujours est-il qu'elle témoignait beaucoup plus d'égard aux autres, notamment à M. F., le seul pouvant parler avec elle dans sa langue natale.
Elle revint souvent nous voir, paraissant se plaire dans notre société. Cela est curieux à dire, mais elle remarqua très vite les quelques personnes de notre cercle qui étaient de religion catholique romaine, et sembla plus à son aise avec celles-ci qu'avec les autres. Un jour, l'une de ces dames catholiques présenta à notre « dame française » un rosaire où une petite médaille était attachée, en lui disant, si je me le rappelle bien, que cette médaille avait été bénie par le Pape. La dame française prit le chapelet, et, détachant promptement la petite médaille, elle alla vers la cheminée, où le feu était allumé, et délibérément y jeta la petite médaille, à la grande horreur de la dame catholique. A nos questions sur cette étrange manière d'agir, elle répondit froidement que la médaille avait besoin d'être purifiée.
Lorsque, plusieurs heures après, la médaille fut retrouvée dans les cendres, elle était claire et brillante. Lorsque la « dame française » revint, à la séance suivante, on la lui offrit, et, après qu'elle l'eut examinée soigneusement, elle nous permit de l'attacher de nouveau au rosaire qu'elle conserva, et auquel elle semblait tenir beaucoup.
Pendant longtemps elle ne manqua pas de venir à nos séances ; sa grande ressemblance avec moi était toujours une source d'étonnement et de commentaires. Séparément, on nous prenait très souvent l'une pour l'autre. Lorsque nous nous trouvions ensemble, les petites différences dont j'ai parlé étaient apparentes et dignes d'être remarquées.
Un jour, cependant, un clergyman de l'église anglaise se trouvait à notre réunion. La dame française était assise à côté de moi, et elle lui tendit la main pour échanger un shake-hand. Il nous regarda l'une après l'autre, parut dérouté et nerveux lorsqu'il nous vit une telle ressemblance, ne sachant plus laquelle était l'esprit et laquelle était la femme. Et, au lieu de prendre la main qu'elle lui tendait, dans son embarras il saisit et serra celle de son voisin le plus proche.