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Des ombres cette nuit,
ont jeté plus de terreur dans l'âme de Richard
Que ne l'auraient pu faire dix mille soldats,
Les armes à la main.
SHAKESPEARE.
Dans les premiers jours de ma vie de jeune femme, mes fantômes recommencèrent à me hanter. Transplantée du milieu bruyant de quatre petits frères et s�urs dans la solitude de ma nouvelle maison, quittant la vie active de s�ur ainée, de bonne et de gouvernante de quatre petits êtres malicieux et encombrants pour me trouver seule la plus grande partie du jour, avec très peu de chose pour occuper mon temps, je fus horrifiée en découvrant que mes anciennes visions de fantômes me revenaient dans toute leur force.
En vain je cherchai à me distraire en cotisant, en écrivant et en lisant. Bien des fois, au milieu de ma lecture ou de ma couture, j'avais l'impression très nette que quelqu'un regardait par-dessus mon épaule ou me surveillait du côté opposé de la chambre, ou encore s'asseyait près de moi, me traversant du regard de part en part. En vain je me répétais que c'était une faiblesse d'encourager de telles imaginations : elles ne me quittaient pas, si bien que, par moments, en désespoir de cause, je fuyais mon ouvrage et j'allais me jeter sur le sofa, me couvrant les yeux d'un petit tapis, pour éviter de voir les formes des fantômes.
Quelquefois je me raisonnais, je riais de moi-même ; et je m'en allais fièrement de chambre en chambre cherchant des yeux chaque petit coin, chaque enfoncement, toute chose qui pût donner prise à ces vagues terreurs, me disant à moi-même : « Maintenant tu vois bien qu'il n'y a pas de quoi t'effrayer : rien qui ressemble à une créature humaine, soit réelle, soit imaginaire. Ainsi ne sois plus si stupide et si ridicule. » Mais, en dépit de mes raisonnements, le monde fantôme s'imposait à moi, et la pensée d'avoir à passer de longs jours dans la solitude me terrifiait véritablement.
Je n'avais pas d'amis, j'avais peu de connaissances dans cet endroit ; beaucoup de mes amis se trouvant dans le sud de l'Angleterre ; je possédais, par là, bien peu de distractions et de société.
La répétition constante de ces visions m'alarmait énormément. Un jour, à l'occasion, je mentionnai quelque chose de ma crainte de rester seule, et de la curieuse sensation que j'éprouvais en me sentant surveillée par des êtres intangibles. Mais la consolation que je reçus me rappela fortement la remarque du docteur, pendant mon enfance, et les anciennes craintes, les anciennes angoisses m'assaillirent de nouveau. Je surveillais sans cesse mes sensations, comparant mes expériences d'un jour à l'autre, d'une semaine, d'un mois à l'autre, dans le but de me rendre compte si la maladie mentale dont je me croyais secrètement affligée allait en empirant, et si cette faiblesse grandissait ; et je me demandais, en même temps, si je pourrais longtemps réussir à cacher aux autres mon état d'esprit.
Quelquefois, pendant plusieurs jours, je n'avais aucun retour de ces visions ; je me sentais alors toute remontée ; j'aurais voulu chanter et danser tant j'avais le c�ur léger en songeant que le nuage noir avait disparu. Mais, au plus fort de mon espérance, je tressaillais soudain, défaillant à demi, à la vue d'un visage me regardant de derrière un rideau, ou d'une forme qui disparaissait par une porte, alors que je passais d'une chambre à l'autre.
C'est dans ce temps-là que j'entendis, pour la première fois, mentionner le spiritualisme. Cela arriva ainsi : je rendais visite à une amie, demeurant à une petite distance de chez moi, lorsqu'au cours de la conversation elle me confia ses inquiétudes au sujet de l'intérêt croissant de son mari pour le spiritualisme, et de ses visites à un cercle de spiritualistes et de médiums. En écoutant les descriptions qu'elle me fit de ces réunions des chambres obscures, des tables tournantes des boîtes à musique voltigeant dans l'air, des médiums parlant en état de transe, je pensai, certes, qu'elle avait le droit de se plaindre, et je m'étonnai beaucoup qu'un homme de bon sens pût momentanément se complaire à ces vulgaires exhibitions de jongleurs.
Cueillant la première occasion de raisonner avec lui à ce sujet, je fus surprise de le voir traiter avec sérieux de ces absurdités ; et mes accusations ne réussirent qu'à provoquer des dissertations sur les hypothèses spirites, et des descriptions de ces manifestations. Fâchée et ennuyée tout à la fois de cette crédulité facile, je mis en avant chaque argument qui me vint à l'idée pour lui montrer combien les idées spiritualistes étaient absurdes, combien toutes les manifestations dont il parlait pouvaient être facilement imitées dans l'obscurité qu'il déclarait une condition nécessaire à leur production ; combien cela était ridicule de croire, avec un grain de bon sens, qu'une table pût se promener toute seule dans la chambre et répondre intelligemment à des questions.
La seule réponse à ma tirade fut une invitation à essayer et à voir par moi-même, ce que je déclinai avec promptitude.
Je ne croyais pas qu'il y eût aucune vérité dans ce qu'il affirmait au sujet d'objets se mouvant d'eux-mêmes. Et si cela était vrai, c'était blâmable. Avec cette conclusion logique, je refusai de poursuivre la discussion.
Les jours suivants, mes pensées se reportèrent souvent sur l'étrange crédulité de mon ami, crédulité qui ne m'avait pas faiblement peinée et déçue.
Depuis le temps où nous nous rencontrions à l'école du dimanche, j'avais toujours eu un sincère respect pour sa droiture intelligente, son caractère honorable, épris de vérité, son jugement calme et froid et sa force de raisonnement ; toutes choses qui faisaient rechercher et apprécier son opinion dans les questions générales. Qu'il eût, pour un moment, pensé sérieusement à un tel sujet, cela m'affectait péniblement, et j'essayais de trouver des arguments à lui donner sur cette question, lorsque je le reverrais de nouveau.
Plus j'y songeais, plus je prévoyais la désillusion terrible pour lui, et plus je trouvais nécessaire de l'en convaincre.
A la prochaine invitation « d'essayer et de voir par moi-même, » je vainquis mon aversion, et je consentis, en la société de deux ou trois personnes, à placer mes mains sur une petite table. Elles croyaient évidemment à une bonne plaisanterie et s'attendaient à rire ; pour moi je ne pouvais y trouver aucun plaisir. Mais j'étais calme, persuadée que mes amis comprendraient l'absurdité de la chose, c'est-à-dire d'une table donnant quelque signe d'intelligence.
A ma grande surprise - peut-être à mon dégoût - il me sembla sentir comme un mouvement produit par des vibrations à la surface de la table ; ce mouvement se communiqua partout graduellement et, devenant de plus en plus prononcé, finit par devenir un balancement régulier. En voyant cela, M. F. commença à poser des questions, disant à la table de frapper une fois du pied pour, répondre non deux fois pour incertain , trois fois pour oui. Différentes questions furent posées, auxquelles la table répondit avec plus ou moins de vérité ; puis M. F. me dit :
- « Qu'en pensez-vous, maintenant ? »
- « Je pense que vous la poussez, » répliquai-je, et, au moment même où je parlais, la chaise sur laquelle j'étais assise se mit à glisser à travers la chambre et se hissa sur le sofa. Je sautai à bas, et moitié grondant, moitié riant j'accusai M. F. d'employer la violence ou le magnétisme, et, en même temps, je le priai de s'éloigner de la table. Non seulement il quitta la table, mais il sortit de la chambre, et je fermai la porte pour l'empêcher de revenir. Puis je m'assis avec mes amis une seconde fois à la table. De nouveau ma chaise glissa sur le parquet, et, lorsqu'elle fut arrêtée par le sofa, elle y monta comme auparavant.
À ma demande, l'un après l'autre, mes amis sortirent jusqu'à ce que je restasse seule, mes doigts posés sur la table. Elle remua encore. Lorsque aucune question ne lui était posée, elle se balançait, soulevant un pied d'abord, puis un autre, tournant sur elle-même ; et de cette manière elle fit le tour du salon, moi, la suivant, avec mes doigts collés à sa surface.
Il me sembla alors qu'il y avait là quelque chose « de diabolique» ; quelquefois elle se secouait comme quelqu'un qui réprime un fou rire ; quelquefois elle donnait l'impression d'une créature animée, respirant doucement. Puis elle faisait un bond soudain, comme pour s'arracher elle-même de mes mains.
En rentrant, à la maison, ce soir-là, très perplexe quant au résultat de cette expérience, je me rappelai que M. F. nous avait quelquefois amusés avec de petites exhibitions de mesmérisme ; et, grâce à ce souvenir, une solution probable de ces mystérieux mouvements de meubles me fut suggérée. S'il était possible d'influencer des personnes au moyen du magnétisme et de les faire obéir, n'était-il pas possible également que des objets inanimés, tels que des tables et des chaises, fussent soumis au même pouvoir, et amenés à se mouvoir et à agir selon la volonté de l'opérateur ? Je n'avais jamais entendu parler d'une telle possibilité, mais cette supposition n'avait-elle pas quelque raison d'être ? Plus je réfléchissais et plus cela me semblait admissible ; aussi, en discutant avec les autres amis qui avaient assisté, comme moi, à l'expérience de la table tournante, nous nous décidâmes à élucider cette question en nous réunissant la soirée suivante pour faire un nouvel essai, et cela sans prévenir M. ou Mme F. de notre intention.
Par conséquent, le lendemain soir nous vit tous assemblés chez moi ; six personnes en tout, moi comprise. Nous nous décidâmes à employer une table de cuisine en bois, non vernie, comme étant plus solide sur ses jambes, et moins apte à être mue par une inconsciente pression des mains, plutôt que la petite table ronde à trois pieds dont nous nous étions servis le soir précédent.
Nous nous assîmes autour de la table nue, deux de chaque côté, et un à chaque bout. Nous plaçâmes les mains à sa surface, joignant nos doigts de manière à former une chaîne complète.
Cela ne dura pas longtemps, peut-être une demi-heure ; puis le même tremblement, les mêmes sensations vibratoires se firent sentir, d'abord sous nos doigts, puis se communiquèrent à la table entière, qui commença simplement par avoir un mouvement de balancement, ou plus correctement un mouvement ondulatoire, mais sans glisser sur le parquet.
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