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C'est ton esprit que tu envoies loin,
si loin de chez toi pour épier nos actions,
Découvrir nos hontes et nos heures de paresse.
SHAKESPEARE.
Nous commençâmes de poser des questions en employant les mêmes signes que M. F., recevant des réponses par le balancement de la table. Quelqu'un ayant objecté que ces mouvements étaient indistincts et pouvaient donner lieu à des malentendus, la table, à notre étonnement, se souleva doucement sur un côté et frappa avec un pied clairement et sans qu'il pût y avoir d'erreur possible.
Nous fîmes des questions innombrables et d'un caractère plus ou moins absurde. Un des messieurs présents fit, je me rappelle, une enquête particulière an sujet d'un trésor caché, s'informant si la table pouvait lui aider à le découvrir. Nous demandâmes nos âges, notre date de naissance, l'heure du lever et du coucher du soleil, le prix du blé, enfin tout ce qui nous vint à l'esprit.
Sauf quelques-unes de correctes, les réponses furent, je crois, très peu satisfaisantes. À la fin, ayant épuisé notre stock d'enquêtes, nous nous demandions l'un à l'autre : « Quelle question allons-nous maintenant poser à la table ? »
Soudain je dis : « Savez-vous où se trouve mon père, ce soir ? » et la réponse arriva promptement par trois soulèvements distincts de la table :
- « Oui »
Eh bien ! Cela est étrange à dire, mais personne d'entre nous ne savait où se trouvait mon père à ce moment-là, et nous en attendions avec anxiété des nouvelles. Ma mère souffrait d'une douleur interne et avait voyagé de Londres à la ville de Durham, pour consulter un spécialiste. Celui-ci avait jugé une opération nécessaire.
On avait écrit à mon père pour l'en informer et le prier de venir donner son avis quant à l'opportunité de cette opération, ma mère ne voulant pas s'y décider en son absence. Cette lettre ne reçut pas de réponse. Nous en conclûmes qu'il avait été appelé au dehors et n'avait pas reçu la lettre, étant parti après le départ de ma mère. Dans un billet que celle-ci m'écrivait le matin même, elle me priait de venir la voir le jour suivant, car elle se sentait péniblement impressionnée de ne rien savoir de papa. Ceci pour expliquer ma question à la table et ma surprise à sa réponse
- « Où se trouve-t-il, alors ? » fut notre demande suivante.... mais ici se présentait une difficulté. Nos signaux convenus ne répondaient qu'à « oui », à « non », à « je ne sais pas », et aucun de ces mots ne pouvaient convenir à notre question. Quelqu'un s'offrit à répéter l'alphabet, et la table consentit à lever un pied aux lettres qui devaient former le nom de l'endroit qu'elle désirait nommer. Après bon nombre d'erreurs, de répétitions et d'obstacles, nous obtînmes le mot « Swansea. »
- « Vous voulez dire qu'il se trouve dans la ville de Swansea, dans le pays de Galles ? »
- « Oui. »
- « Depuis combien de temps y est-il ? »
- (Dix coups). « Cela veut-il dire dix jours ? »
- « Oui. »
- « Impossible ! Cela ne peut être vrai. Nous savons qu'il était à Londres ces jours derniers ».
- (Dix coups de nouveau). « Etes-vous bien sûre que ce sont dix jours ? »
- « Oui. »
- « Et que fait-il, là ? »
- « Je ne sais pas. »
- « Est-il dans un hôtel ? »
- « Non. »
- « En visite chez quelque ami ? »
- « Non. »
- « C'est par trop stupide. S'il n'est pas à l'hôtel ni chez un ami, il ne peut être à Swansea. »
- « Si. »
- « Où donc alors ? » Quelqu'un suggéra le mot de bateau.
- « Oui. »
- « Vous voulez dire qu'il est à bord d'un bateau ? »
- « Oui. »
- « Quel bateau ? Quel en est le nom ? »
Ici on recommença à dire l'alphabet et, après un moment, nous eûmes le nom de
« Lizzie Morton. »
- « Vous voulez dire qu'il est à bord d'un vaisseau nommé Lizzie Morton et qu'il a été dix jours à Swansea. »
- « Oui. »
- « C'est étrange, fit observer quelqu'un de nous. Avez-vous l'idée qu'il peut y être ? »
- « Non, répliquai-je, il était à Londres où il voulait terminer quelques petites affaires avant de rejoindre maman à Durham. Il n'y est pas venu et n'a pas répondu à ses lettres ; mais il lui aurait sûrement écrit s'il eût été appelé quelque part ailleurs. Je crois que tout ceci n'a aucun sens, provenant de la table. »
- « Mais, fit un des hommes présents, on prétend que ce sont les esprits qui font parler les tables. »
- « Est-ce un esprit qui fait parler la table ? »
- « Oui. »
- « L'esprit d'un homme ? »
- « Non. »
- « L'esprit d'une femme ? »
- « Oui. »
- « Quel est votre nom ? »
- « Mary E. »
C'était le nom de ma grand'mère.
- « Etes-vous ma grand'mère ? »
- « Oui. »
- « Avez-vous vu mon père à Swansea ? »
- « Oui. »
- « S'y trouve-t-il encore ? »
- « Oui. »
Parler de notre surprise, devant le résultat de cette expérience, cela exprimerait à peine nos sentiments. Pour ma part, je me sentais tout à fait stupéfaite, et je me demandais, tout à la fois avec désir et perplexité, s'il fallait ou non parler à ma mère de ce que nous avions fait. Le lendemain matin, pendant mon voyage à Durham, je me demandais encore si j'en dirais quelque chose à ma mère, et je me décidai finalement à n'en point parler. Tout ceci contenait trop de mystère ; j'avais encore le souvenir très net de l'incrédulité qui accueillait les récits au sujet de mes rêves et de mes amis les fantômes, et je reculais à l'idée de la défiance que je lirais dans les regards de ma mère, même si elle ne l'exprimait pas par ses paroles.
En arrivant à la maison où elle demeurait, nous eûmes à peine échangé deux phrases qu'elle me dit : « J'ai reçu une lettre de papa, ce matin ; il est à Swansea, et il vient de recevoir mes lettres au sujet de l'opération. »
Je me sentis devenir tour à tour brûlante et glacée, et toute la chambre sembla, tourner autour de moi.
- « Qu'y-a-t-il ? demanda ma mère, n'es-tu pas bien ? »
Je ne sais trop ce que je répondis, mais je finis par raconter toute l'histoire de nos deux essais de table tournante. Quoiqu'en pensât ma mère, elle réprima toute expression d'incrédulité et proposa d'écrire à mon père et de lui demander si les autres détails étaient vrais, ce qui fut fait aussitôt.
Je ne sais s'il y eut jamais de réponse à la lettre, mais deux jours plus tard mon père arrivait, et j'allais à sa rencontre à la gare. En chemin il me demanda si nous n'avions vu personne, ou si personne n'avait écrit à maman au sujet de ses affaires.
- « Je ne sais pas ; je ne le pense pas, » répliquai-je.
- « Il faut que quelqu'un l'ait fait, dit-il, autrement comment aurait-elle su le nom du bateau ? »
- « Avez-vous réellement eu quelque chose à faire avec un bateau appelé Lizzie Morton , papa ? Et avez-vous passé tout ce temps à Swansea ? »
- « Mais oui, j'y ai passé quelques jours à propos d'une petite affaire ayant rapport avec le Lizzie Morton , mais pourquoi en faire tant d'embarras ? Je n'ai point reçu mes lettres avant les deux ou trois jours derniers, car auparavant j'étais en marche et très occupé. »
- « Lorsque vous avez écrit à maman de Swansea, y étiez-vous depuis dix jours ? »
- « Dix jours ; oh ! Non ! Je ne puis exactement dire combien de jours ; je n'y suis pas resté longtemps. »
- « Quand avez-vous quitté Londres ? »
- « Le 10 du mois. »
- « Et vous avez écrit à maman le 20 ; cela fait donc dix jours. »
- « Eh ! bien oui, c'est possible. Le temps passe si vite quand on est occupé. »
Plus tard nous comprîmes la raison de son absence. Ainsi que beaucoup d'hommes ayant passé la plus grande partie de leur vie sur mer, mon père, en dépit de sa détermination de devenir campagnard, ressentait une attraction irrésistible pour tout ce qui était bateau et marine. Il avait, à plusieurs reprises, engagé de l'argent sur des vaisseaux et l'avait perdu, si bien que ma mère avait grand peur de le voir tomber dans des spéculations malheureuses.
Après le départ de ma mère pour Durham, mon père s'était arrangé à la rejoindre un ou deux jours plus tard, quand, par hasard, il rencontra un vieil ami qui devait se rendre à Swansea pour y examiner un bateau à vendre, et qui l'invita à l'y accompagner. Mon père, dans un cas pareil, n'était jamais récalcitrant ; il accepta la proposition, et tous deux voyagèrent ensemble. Après avoir inspecté le vaisseau, ils firent un petit voyage d'essai, puis commencèrent les arrangements préliminaires pour le transport. Comme mon père l'avait dit : « Le temps passe vite quand on est occupé », et ce ne fut que lorsqu'il se rendit à la poste, pour y réclamer les lettres qui l'attendaient depuis quelques jours, qu'il apprit avec quelle anxiété nous souhaitions de ses nouvelles.
Il était assez facile de trouver cette explication mais de comprendre comment la table de cuisine pouvait savoir ces détails et les communiquer, ceci était un problème, moins facile à résoudre.
- « Sois-en sûre, ma chère, disait mon père, il y a là de la sorcellerie ou du satanisme : l'un ou l'autre ; et il vaut beaucoup mieux que tu ne te mêles pas de pareilles choses. »
Mais, en même temps, il était très désireux de faire un essai par lui-même et de voir la table se mouvoir ; et lorsque, après des tentatives répétées, il y réussit, à la fin, il s'intéressa énormément à ce résultat. Plus tard il me disait, d'un air très sérieux, que les spiritualistes avaient raison, après tout, quoique ces choses-là fussent bien incompréhensibles.
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