CHAPITRE III - PHYLOSOPHIE DES ȆTRES
I. Les êtres sur la Terre
Aspect général de la vie à la surface de notre monde ; la vie transforme ses manifestations suivant les temps, les lieux et les circonstances ; ce qu'elle fut pendant les périodes antédiluviennes ; ce qu’elle est aujourd'hui. – Diversité merveilleuse des organismes vivants. – Relation intime de chacun d'eux avec les milieux où ils vivent. – Les êtres diffèrent suivant la constitution des mondes. – Analyse spectrale et composition chimique des corps célestes. – Si l’on peut tracer des limites à la possibilité de la vie et à l'apparition des êtres vivants sur un globe. – Moyens, éléments et puissance de la nature. – Digression sur les causes finales, la destinée des êtres, la réalité d'un plan divin et l'existence d'un Dieu créateur.
Astronomiquement parlant, la Terre n'a reçu aucun privilège sur les autres planètes ; celles-ci sont habitables comme elle. Mais, dira-t-on, les déterminations qui précèdent ne s'appuient que sur des données cosmologiques qui, tout en étant irrécusables, ne suffisent pourtant pas pour établir en nous une conviction solide de l'habitabilité des mondes. Vous avez jusqu'ici passé complètement sous silence la question physiologique, qui aurait dû entrer pour une bonne part dans la discussion de votre thèse. Si toutes les planètes sont, en apparence, aussi propres que la Terre au séjour de la vie, ce n'est pas à dire pour cela qu'elles le soient en réalité, et rien ne nous prouve que les conditions capables de féconder sur un globe les germes latents de la vie et d'y entretenir l'existence, aient été données aux autres planètes comme elles ont été données à la Terre. Au contraire, le poids considérable et la dureté des corps d'un côté, la légèreté et l'inadhérence des molécules de l'autre, une chaleur torrentielle et une lumière éblouissante dans certains mondes, un froid glacial et d'éternelles ténèbres dans d'autres, paraissent s'opposer invinciblement à la manifestation des phénomènes de l'existence.
Le point de vue physiologique est certainement très important à considérer ici ; mais les objections auxquelles il donne lieu et qui semblent sérieuses au premier abord, se réfutent d'elles-mêmes dès que nous cherchons à les approfondir. En effet, non-seulement il n'est pas nécessaire de nous tourmenter l'esprit pour en reconnaître la nullité, et pour comprendre la possibilité d'existences tout à fait incompatibles avec la vie terrestre, mais encore il nous suffit de jeter un coup d'œil sur notre demeure pour concevoir des planètes peuplées très différemment, et même pour être certains qu'il n'est presque pas possible que les unes ni les autres soient habitées par des êtres semblables à ceux qui vivent sur la Terre.
Quelle infinie variété, par exemple, parmi les êtres joyeux qui voltigent dans les plaines de l'air, et ceux qui rampent à la surface du sol, qui sillonnent les régions mobiles de l'Océan, ou qui passent leur vie dans les bois et sur la terre ferme ! Quelle diversité dans leur organisation, dans leurs fonctions, dans leur genre de vie, dans leur langage ! Qui compterait les degrés de cette échelle de vie qui a commencé avec les zoophytes des temps primitifs, et dont l'homme occupe l'échelon supérieur ! Et dans l'humanité seule même, quelle différence de constitution, de caractères, de mœurs, d'habitudes, de puissance physique et morale, entre l'Européen dont la volonté transforme les empires, et l'Esquimau inhabile à exprimer sa propre pensée ! Quand nous omettrions même de faire comparaître ici l'inépuisable variété des espèces végétales, le seul spectacle que nous offrent les tableaux si diversifiés de la vie zoologique suffirait amplement pour nous convaincre de l'impuissance des obstacles dus aux conditions biologiques, lorsqu'ils s'opposent à la fécondité de la nature.
Si depuis les vertébrés mammifères jusqu'aux mollusques et aux rayonnés, on passe en revue les diverses espèces d'animaux qui peuplent la Terre, on commencera à comprendre combien les êtres sont appropriés, dans leur constitution intime, aux régions et aux milieux où ils doivent vivre. Si l'on passe également en revue les cent mille espèces de plantes qui ornent la surface terrestre, on saura mieux encore quelle prodigieuse puissance de fécondité a été donnée à chaque atome de matière. Peut-être nous fera-t-on observer que le même mode de création n'en a pas moins présidé à l'établissement de tous les êtres de la Terre ; peut-être nous objectera-t-on que ce nombre incalculable d'êtres divers n'empêche pas que leur organisation générale ne repose sur un même principe : celui d'être adaptés au milieu vital qui nourrit toute production de la Terre. Nous le reconnaissons ; mais nous ajoutons que tout autre milieu vital remplirait les mêmes fonctions que le nôtre, serait-il composé d'éléments hétérogènes sans aucun rapport avec les éléments qui constituent notre air atmosphérique ; nous disons qu'en chaque monde tout être est nécessairement organisé suivant son milieu vital, quelle que soit la nature de celui-ci. Et nous n'avançons pas ici une proposition gratuite, nous ne faisons que tirer une conclusion logique ressortant incontestablement de l'étude de la nature. L'histoire de notre terre elle-même est là qui parle éloquemment en notre faveur.
Pour en prendre un exemple en rapport avec notre sujet, rappelons que, pendant les époques primitives du globe, où la chaleur intérieure et l'instabilité de la surface terrestre interdisaient l'existence des végétaux et des animaux actuels, une autre vie proportionnée à ces premiers âges s'y propagea sous l'action de forces prodigieuses. L'atmosphère épaisse et tumultueuse était surchargée de l'acide carbonique qui se dégageait du sol primitif et s'élevait incessamment au-dessus des volcans intérieurs ; cet acide empêchait l'animalité d'éclore sur la Terre : des plantes furent créées, qui se nourrirent des éléments existants, et se chargèrent de les absorber au profit de l'économie du globe. La terre ferme n'existait pas ; les eaux s'étendaient dans leur domination absolue, l'oxygène ne s'était pas encore dégagé : des animaux furent créés, qui par leur organisation tout aquatique se nourrirent malgré la rareté de l'oxygène, et consumèrent leurs jours dans une eau saturée d'azote et de carbone, séjour morte pour les animaux supérieurs. Ni les révolutions générales d'un globe récent dont les pôles ne subissaient pas moins de 40 degrés de chaleur ; ni les déluges successifs, l'affaissement des côtes, le gonflement des vallées et le déversement des mers ; ni les déchirements de la croûte à peine consolidée et le jaillissement de substances volcaniques enflammées ; ni l'hétérogénéité du milieu ambiant, mélange de gaz délétères, ne mirent obstacle aux manifestations de la vie. La Nature domina de toute sa puissance virtuelle des éléments qui devinrent pernicieux dans des temps plus rapprochés où l'organisme fut modifié, et elle répandit dans leur sein les germes d'une fécondité inconnue. D'un côté, une végétation puissante, des cycadées qui ne mesuraient pas moins de 7 pieds de diamètre, des fougères arborescentes dont l'équateur seul a conservé les vestiges vivants, s'étendirent au loin dans les terres encore toutes marécageuses, et préparèrent, il y a des millions d'années, l'atmosphère oxygénée actuelle et la formation des houilles. D'un autre côté, naquirent les premiers représentants du règne animal, que nous retrouvons dans les sédiments de l'époque primaire, et notamment dans la chaux ; ces êtres filamenteux qui n'ont de l'animal que le mouvement spontané, ces infusoires, qui peuvent supporter une température de 70 à 80 degrés ; ces holothuriens, ces acalèphes, ces céphalopodes, qui ouvrirent si modestement la période de l'animalité sur la Terre, et tous ces animaux microscopiques qui construisirent, au sein d'une chaleur très élevée, des montagnes entièrement formées de leurs débris, animaux si petits qu'on a pu en placer 3,000 sur une longueur de 2 millimètres, et dont le nombre est si prodigieux que dans une once seule, Ehrenberg et d'autres géologues en ont compté 3,840,000 ! Durant ces âges, les combinaisons chimiques qui s'effectuaient dans le vaste laboratoire de la nature mirent en liberté l'immense quantité d'azote qui forme le fond de notre atmosphère.
A ces êtres, dont la simplicité organique était en harmonie avec la nouveauté du globe, succédèrent les végétaux plus riches et plus élégants qui portent des fleurs, et les animaux plus élevés dans l'économie vivante, dont la vitalité était si prodigieuse que leurs races étaient insensibles aux bouleversements du sol, si fréquents à cette époque primitive. C'est de cet âge que date l'apparition des rayonnés et des polypes qui, brisés et morcelés en diverses parties, vivent et se reproduisent encore ; des annelés, doués comme eux d'une grande force vitale, et plus tard des crustacés, dont le corps, protégé par une cuirasse, conservait encore un dernier héritage de la prévoyance de la Nature, qui agit toujours selon les lieux et selon les temps. C'est de là aussi que datent, à une époque plus rapprochée de nous, les animaux recouverts d'écailles et d'une enveloppe coriace résistante ; ces sauriens gigantesques, alors seuls maîtres de la création vivante, ces ptérodactyles aux ailes membraneuses, les plus monstrueux des monstres antédiluviens, ces mégalosaures cuirassés dont les formidables mâchoires pouvaient sans peine livrer passage à un animal de la grosseur du bœuf ; ces iguanodons de cent pieds de long, qui semblent avoir servi de type aux vampires légendaires, et tous ces colosses étranges du règne animal, qui dominèrent pendant des milliers d'années dans les régions où l'homme devait apparaître un jour. Rappelons-nous que depuis le berceau du monde terrestre jusqu'à l'apparition du dernier être créé, des multitudes d'espèces, tant animales que végétales, se succédèrent à la surface du globe, à mesure que se transforma l'état du sol et du milieu atmosphérique, naissant, se développant et disparaissant avec des périodes séculaires, pour faire place à d'autres espèces qui renouvelèrent successivement la même scène. Rappelons-nous ainsi les grands mouvements animiques qui tant de fois changèrent la face du globe depuis son antique origine. Nous saurons alors que la puissance créatrice est infinie, et que nous ne pourrons raisonnablement opposer aucun obstacle à la manifestation de la vie, tant que cet obstacle ne sera pas en contradiction formelle avec les lois qui régissent le monde.
On pourrait nous objecter ici que, du moment où nous mettons en jeu la puissance infinie de la nature, nous sortons de l'argumentation scientifique et ne prouvons plus rien. On pourrait nous dire, avec le docteur Whewell54 , que si nous croyons à l'habitation des planètes par la raison que la puissance créatrice peut avoir levé tout obstacle, nous pouvons croire également que les comètes, les astéroïdes, les pierres météoriques, les nuages, etc., sont habités, car s'il l'a voulu, le Créateur a pu peupler tous ces objets. Ce raisonnement serait l'indice d'une interprétation fâcheuse de nos arguments ; disons plus, ce serait le signe d'une mauvaise foi. Tout homme de bonne foi reconnaîtra sans peine, nous l'espérons, que nous cherchons à comprendre la Nature dans la simplicité de son œuvre et à rendre fidèlement ses leçons. Quand nous avons sous les yeux des mondes habitables, nous pensons que cette habitabilité doit avoir l'habitation pour complément. Quand des mondes nous paraissent inhabitables, nous examinons d'abord si cette apparence est bien certainement l'expression de la réalité, et dans ce cas nous sommes portés à croire que ces mondes sont effectivement habités. Mais, avant de prononcer avec rigueur contre l'habitation, nous voulons que l'obstacle qui nous paraît s'opposer à la manifestation de la vie soit en contradiction formelle avec les lois qui régissent le monde. C'est la nature que nous étudions ; c'est la nature qui est la base de nos recherches, comme elle est notre règle et notre boussole.
Nous avons retracé le tableau des temps primitifs pour faire ressortir le principe important sur lequel il repose, savoir : que la vie change de forme suivant les forces qui la font apparaître, mais ne reste point éternellement latente dans les éléments de la matière. Appliquons ce principe à la généralité des astres, et sachons que les mondes sont peuplés, les uns par des espèces qui peuvent offrir quelque analogie avec celles qui vivent sur la Terre, les autres par des espèces qui ne sauraient résider parmi nous. Ce tableau du monde primitif est, du reste, malgré l'importance du sujet et l'application immédiate que l'on en peut faire, une preuve qui ne nous était point nécessaire, dans l'abondance où nous sommes de démonstrations semblables, faciles à tirer des faits journaliers qui se passent autour de nous. Considérons, en effet, la Terre d'aujourd'hui, et reconnaissons qu'elle parle en notre faveur avec autant d'éloquence que la Terre des premiers jours. Pour le dire en deux mots, les preuves abondent de toutes parts dans les opérations actuelles de la Nature, et nous montrent par la diversité des productions terrestres quelle variété a pu être répandue dans les cieux ; soit au point de vue des milieux et des principes vitaux, lorsque nous voyons des espèces sans nombre d'animaux aquatiques se partager une existence incompatible avec celle de toutes les autres productions du globe (Cuvier), et des amphibies vivre, comme les alligators et les serpents, dans une atmosphère mortelle pour l'homme et pour les animaux supérieurs (Humboldt) ; soit au point de vue de la lumière, lorsque nous voyons les condors et les aigles, qui résident dans les hautes régions de l'air et sur des neiges éblouissantes tenir, à l'aide d'un procédé fort simple, l'œil fixe devant l'astre étincelant du jour (Lenormant), et certaines espèces de poissons jouir des bienfaits de la lumière55 ou suppléer à leur organe qui s'atrophie dans l'épaisse obscurité des profondeurs océaniques, où règnent éternellement des ténèbres telles que n'en présente jamais la plus profonde nuit à la surface de la Terre (Biot) ; soit enfin au point de vue de la chaleur, des climats, de la pesanteur, de la pression atmosphérique, etc., lorsque nous savons que certains infusoires ne connaissent ni le froid ni le chaud, que les mêmes espèces qui vivent en Chine et au Japon ont été trouvées dans la mer Baltique (J. Ross) ; que les diatomées qui pullulent dans les sources chaudes du Canada se montrent aussi dans les régions polaires ; que celles qui vivent à la surface de la mer ont été trouvées au moyen de la sonde à une profondeur de 1,800 pieds, où elles subissaient une pression de 60 atmosphères (Zimmermann) ; de même que le poids absolu des corps, le froid ni le chaud absolus, la lumière ni les ténèbres absolues n'existent nulle part dans la création, où tout n'est que relatif, où tout est harmonie.
Or, si tel est l'enseignement que nous donne ici-bas la Nature, si son inépuisable fécondité, contre laquelle nulle résistance n'a su et ne saurait prévaloir, met tant de variétés dans les productions de la Terre, combien plus devons-nous être assurés que nulle cause ne peut efficacement s'opposer à la manifestation de la vie sur les planètes et sur les satellites, dont les productions peuvent d'ailleurs varier à l'infini ! Nous disons que ces diverses productions peuvent et doivent varier à l'infini, et nous sommes aussi loin d'admettre que l'habitant de Mercure soit conformé comme celui de Neptune, que nous sommes assuré d'une infinité d'organisations différant non-seulement d'un monde à l'autre, mais encore sur chacun des mondes, avec ses différents âges, ses climats et ses conditions biologiques. La diversité qui règne ici entre la flore et la faune des diverses contrées, suivant les latitudes, la climatologie, l'isothermie, l'état atmosphérique, la nature du sol, les lignes isochimènes et toutes les autres circonstances locales, est pour nous l'indication de la diversité inimaginable qui distingue l'habitation de chacun des mondes, et dans l'organisme, et dans la forme, et dans le mode d'existence. Et qui sait ? les conjectures qui ont le champ libre dans notre sujet – mais qui n'ont pas droit de cité dans ce livre – pourraient bien se rencontrer avec les créations fantastiques des poètes et des peintres qui se sont plu à peupler d'êtres bizarres les temps inconnus, en y semant à profusion ces emblèmes difformes et ces enfants de la Folle du logis, que l'on a nommés Sphinx, Griffons, Kabires, Dactyles, Lamies, Elfes, Sirènes, Gnomes, Hippocentaures, Arimaspes, Satyres, Harpies, Vampires, etc. Tous ces êtres qui symbolisent sous différentes formes le grand Pan invisible peuvent se rencontrer parmi les productions infinies de la Nature. Le principe capital, la grande loi qui domine toute manifestation vivante, c'est que les êtres sont conformés chacun suivant son séjour, et qu'autour d'eux tout se trouve en harmonie avec leur organisation, leurs besoins et leur genre de vie. Si nous nous faisons une juste idée de la puissance effective de la Nature, nous admettrons forcément que les habitants des planètes les plus éloignées du Soleil ne reçoivent pas moins de lumière et de chaleur, relativement à leur organisation réciproque, que ceux de Mercure ou de la Terre, et qu'on ne peut légitimement s'appuyer sur l'éloignement ou la proximité des planètes pour en déduire l'inhabitabilité. Nous disons aussi que les éléments inhérents à la constitution de telle ou telle planète ne peuvent pas être plus contraires à leur habitabilité que ceux dont la Terre est revêtue ne nous sont contraires à nous-mêmes. Ainsi, lorsqu'on nous oppose que l'eau serait à l'état de vapeur dans certains mondes et à l'état de glace ou de neige dans d'autres, que les minéraux seraient en fusion chez les uns, et dans un état de dureté telle chez les autres, que l'agriculture et les arts seraient impossibles, ou mille autres objections du même genre ; de telles raisons ne peuvent se rapporter qu'aux éléments terrestres transportés sur ces astres, ce qui leur enlève jusqu'à l'ombre d'une valeur scientifique. Sur Saturne ou sur Uranus, les liquides ne peuvent avoir la même composition chimique que sur la Terre, puisque l'eau terrestre y serait en état de congélation perpétuelle ; il en est de même pour les solides et pour les gaz. Chaque monde possède des éléments d'habitabilité propre. Il est certain que la Nature sait parfaitement approprier l'organisation physique des êtres vivants à celle des êtres organiques ou inorganiques parmi lesquels se doivent écouler leurs jours, en même temps qu'aux principes vitaux propres aux milieux dans lesquels ils doivent consumer leur existence.
Cet enseignement de la Nature est unanime ici comme sur les autres points de notre thèse. Une relation étroite et indissoluble règne entre la Terre et les êtres qui l'habitent, entre les phénomènes physiques qui s'accomplissent à sa surface et les fonctions de ces êtres, depuis les animaux qui émigrent sur l'indication de leur instinct personnel, pour se trouver toujours dans les conditions suivant lesquelles ils ont été constitués, jusqu'à ceux qui, ne pouvant se déplacer, changent de pelage et s'habillent suivant les saisons. Les fonctions de l'existence répondent à l'état de la Terre ; une grande solidarité relie les êtres à cette constitution terrestre, à tout ce qui en dépend, voire même à ces périodes insensibles de temps qui paraissent les plus étrangères à notre organisation. Pour en citer un exemple entre mille, et des moins appréciés, nous indiquerons l'Horloge de Flore de Linné, formée par une série de plantes qui ouvrent ou ferment leurs fleurs à certaines heures du jour, comme l'Hémérocalle, qui s'ouvre à 5 heures du matin, le Souci des champs à 9 heures, la Belle-de-nuit à 5 heures du soir, la Silène à 1 heures, etc., phénomènes en corrélation intime et directe avec les alternatives diurnes du mouvement de la Terre, puisqu'ils se produisent en quelque lieu caché qu'on transporte ces fleurs, hors des influences de la lumière et de la chaleur. Ce sont là quelques-uns des innombrables effets de la concordance mutuelle qui existe entre la Terre et sa population, concordance montrant qu'elles ont été formellement destinées l'une pour l'autre. La Nature connaît le secret de toutes choses, met en action les forces les plus infimes comme les plus puissantes, rend toutes ses créations solidaires, et constitue des êtres suivant les mondes et suivant les âges, sans que les uns ni les autres puissent mettre obstacle à la manifestation de sa puissance. Il suit de là que l'habitabilité des planètes que nous avons passées en revue est le complément nécessaire de leur existence, et que, de toutes les conditions que nous avons énumérées, aucune ne saurait mettre obstacle à la manifestation de la vie sur chacun de ces mondes.
Nous allons plus loin encore, et nous étendons nos principes à la généralité des astres qu'illuminent les soleils de l'étendue. Les travaux merveilleux de l'analyse spectrale nous ont déjà fait connaître, dans les spectres lumineux des planètes, les mêmes couleurs et les mêmes raies noires d'absorption que dans le spectre solaire ; et de là nous sommes portés à voir dans les planètes des substances qui se trouvent également dans la constitution du Soleil. Or, nous savons déjà que dans le Soleil existent le fer, le sodium, la magnésie, le chrome, le nickel, le cuivre ; tandis que ce globe ne contient pas d'or, d'argent, d'étain, de plomb, de cadmium ni de mercure. On peut faire maintenant la chimie du ciel, comme on fait la chimie des corps terrestres, et analyser la constitution des astres qui peuplent l'étendue. Les recherches récentes qui ont eu pour objet l'examen de Sirius, de Véga, de l'Épi de la Vierge... et des plus belles étoiles du firmament, ont ouvert une science expérimentale qui mènera aux plus importantes découvertes, et nous donnent légitimement l'espoir de connaître bientôt la nature intime de quelques-uns de ces astres inaccessibles56 . Mais que les spectres stellaires nous montrent dans les étoiles des éléments analogues à ceux dont se composent notre Soleil et nos planètes, ou qu'ils indiquent une grande diversité de substances, nous n'en devons pas moins garder la conviction que ces astres, ou pour mieux dire les planètes qui roulent autour d'eux, possèdent des éléments qui donnèrent naissance à des êtres organisés suivant leur état respectif, et cela quelle que soit la différence qui sépare leur constitution de la nôtre. La seule considération de prudence à garder ici, c'est de rester entre les limites extrêmes ; la Nature, qui a l'infini autour d'elle et l'éternité pour mesure, peut avoir des astres exclusivement créés pour le service de certains autres, aussi bien qu'elle peut avoir des mondes en voie de formation ou de destruction.
Cela revient à dire que certaines conditions biologiques qui nous paraissent incompatibles avec les fonctions de l'existence sur la Terre peuvent être en réalité favorables à des êtres organisés sur un mode inconnu. Nous allons jusqu'à avancer que l'absence d'atmosphère, par exemple, et par là même l'absence de liquides à la surface de certains mondes, n'entraîne pas nécessairement l'impossibilité de la vie. En effet, les auteurs modernes qui n'admettent la pluralité des mondes qu'avec cette restriction ne jugent donc pas la Nature capable de former des êtres vivants sur d'autres modèles que ceux qu'elle a établis sur la Terre. Est-ce une raison, parce que nous ne pouvons vivre sans ce fluide grossier qui enveloppe notre globe, qu'aucun être possible ne puisse habiter des sphères dépourvues de ce fluide ; et de ce que l'eau est nécessaire à l'alimentation de la vie terrestre, devons-nous forcément en conclure qu'il en soit de même sur tous les mondes ? N'est-ce pas l'état de la nature physique qui a déterminé la vie à naître sous tel ou tel mode, à revêtir telle ou telle forme, et tous les êtres ne sont-ils pas liés à cet état par les forces qui les engendrèrent ou qui les soutiennent ? Le Créateur aurait-il étendu sur notre globe une atmosphère aérienne composée telle qu'elle est, si l'homme avait dû être organisé différemment, ou aurait-il placé ici-bas l'homme organisé tel qu'il est, si cette atmosphère n'avait pas existé ? Quelle absurdité pour les modernes de renfermer le pouvoir créateur dans ces étroites limites, dans lesquelles la science humaine elle-même n'oserait pas se retrancher pour toujours ! Quelle sottise de prétendre que, sans un certain nombre d'équivalents d'oxygène et d'azote, la toute-puissante Nature ne saurait engendrer ni la vie animale, ni la vie végétale, ou pour mieux dire nulle sorte d'êtres, car, de ce que la création est divisée en trois règnes sur la Terre, ce n'est pas une raison non plus pour qu'elle ne puisse apparaître en d'autres mondes sous des formes incompatibles avec aucune des formes terrestres ! En vérité, les anciens eussent mieux raisonné, et si nous interrogions leur dernier rejeton, qui les réfléchit tous dans ses mémorables écrits : « Ceux qui veulent, nous répondrait-il, que les estres animés des aultres mondes ayent toutes les choses nécessaires à la naissance, vie, nourriture et entretien qu'ont ceulx de par ici, ne considèrent pas la diversité grande et inégalité qui est dans la nature là où il se trouve des variétés et différences plus grandes entre les estres les uns des aultres. Tout ainsi comme si nous ne pouvions approucher de la mer, ni la toucher, en ayant seulement la veue de loing, et entendant dire que l'eaue en est amère, salée et non beuvable, qu'elle nourrit de grands animaux en grand nombre et de toutes formes dedans son fond, et qu'elle est toute pleine de grandes bestes qui se servent de l'eaue ne plus ne moins que nous faisons de l’aër57 , il nous seroit advis qu'on nous conteroit des fables et des nouvelles étranges, controuvées et faictes à plaisir. Ainsi semble-il que nous soyons disposés envers la Lune et aultres mondes, discroyant qu'il y ayt aulcun homme qui habite là 58 . »
Nous traiterons la question au point de vue philosophique général dans notre Ve livre, sur l'Humanité dans l'univers, mais ajoutons encore ici une observation particulière qui complétera les précédentes. Parlons un instant de notre ignorance forcée dans cette petite ile du monde où la destinée nous a relégués, et de la difficulté où nous sommes d'approfondir les secrets et la puissance de la nature. Constatons que d'un côté nous ne connaissons pas toutes les causes qui ont pu influer, et qui influent encore aujourd'hui, sur les manifestations de la vie et sur son entretien et sa propagation à la surface de la Terre ; et que d'un autre côté nous sommes bien plus loin encore de connaitre tous les principes d'existence qui propagent sur les autres mondes des créatures très dissemblables. C'est à peine si nous avons pénétré ceux qui président aux fonctions journalières de la vie ; c'est à peine si nous avons pu étudier les propriétés physiques des milieux, l'action de la lumière et de l'électricité, les effets de la chaleur et du magnétisme...Il en existe d'autres qui agissent constamment sous nos yeux et que l'on n'a pas encore pu étudier ni même seulement découvrir. Combien donc serait-il vain de vouloir opposer aux existences planétaires les principes superficiels et bornés de ce que nous appelons notre science ? Quelle cause pourrait lutter avec avantage contre le pouvoir effectif de la Nature, et mettre obstacle à l'existence des êtres sur tous ces globes magnifiques qui circulent autour du foyer radieux ! Quelle extravagance de regarder le petit monde où nous avons reçu le jour comme le temple unique ou comme le modèle de la Nature !
Rappelons-nous maintenant en résumé ce que nous avons démontré jusqu'ici, relativement aux conditions astronomiques et physiologiques des mondes, et nous établirons cette double conclusion, évidente au point de vue physiologique comme au point de vue astronomique :
1° La Terre n'a aucune prééminence marquée sur les autres planètes ; 2° les autres planètes sont habitables comme elle.
Cette proposition démontrée, il est facile d'en tirer un corollaire qui sera le dernier mot de notre discussion. Ici toute la philosophie vient unanimement nous répondre que toute chose a sa raison d'être dans la nature, laquelle ne fait rien en vain, et depuis Aristote jusqu'à Buffon, aucun naturaliste n'a songé à révoquer en doute cette vérité, qui leur a paru d'une évidence axiomatique. Si la Nature a parsemé l'étendue de mondes habitables, ce n'est point pour en faire d'éternelles solitudes ; de l'aveu de tous les philosophes, il n'est pas possible de soutenir une opinion contraire. Mais, en allant au fond du sujet et en posant rigoureusement la question telle quelle est, elle se résume dans l'éternel dilemme discuté depuis l'origine de la philosophie : L'existence des choses a-t-elle un but ? n'en a-t-elle pas ? Voilà cc qu'il faut décider entre nous. Si l'on ne s'entend pas préalablement à cet égard, la discussion devient désormais impossible, chacun s'appuyant sur des pétitions de principes et sur des arguments contraires.
Or, avant même d'établir notre conviction à cet égard, supposons un instant qu'il soit possible que l'univers soit sans but, il s'ensuivra que les conditions respectives des planètes doivent être regardées comme tout à fait fortuites, que c'est le hasard (le hasard !) qui les a formées telles qu'elles sont, qui a par conséquent présidé aux transformations de la matière et à l'établissement des mondes. Or ceux qui raisonnent ainsi, à quelque école particulière qu'ils appartiennent, portent le nom générique de matérialistes ; mais ces philosophes du positivisme sont loin d'être, opposés à notre thèse : on l'a déjà vu par Lucrèce, le disciple d’Épicure ; et l'on peut résumer comme il suit les opinions des uns et des autres. Si c'est la combinaison aveugle des principes de la vie qui a formé la population de la Terre, il est certain que ces mêmes principes étant répandus dans tout l'espace dès les âges les plus reculés (car il n'y a pas de création) et dès les origines des choses actuelles, avec les mêmes rayons de lumière et de chaleur, avec les mêmes éléments primitifs de la matière, avec les mêmes corps, solides, liquides ou gazeux, avec les mêmes puissances, avec les mêmes causes enfin qui ont intervenu dans la formation de notre monde ; il est certain que ces mêmes principes, ne restant jamais inactifs, ont engendré par mille et mille combinaisons d'autres êtres de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes proportions, aussi variés que ces combinaisons elles-mêmes59 .
Le système des matérialistes est favorable à notre doctrine, on le voit ; mais nous pensons que c'est uniquement parce que celle-ci est inhérente à l'idée même des évolutions de la matière ; et malgré l'appui que ces philosophes peuvent nous prêter, notre devoir est de ne point nous allier à eux, et de ne pas laisser un seul instant notre doctrine entre leurs mains, car l'autorité de ceux qui ne reconnaissent pas une Intelligence directrice dans l'organisation de l'univers nous paraît incapable d'entraîner qui que ce soit après elle.
Nous ne voulons pas entrer dans une interminable discussion sur les preuves de l'existence de Dieu, ce n'en est pas ici le lieu ; mais nous voulons exprimer en quelques mots notre manière de voir.
Or nous disons que, malgré notre vénéré maitre Laplace qui – en paroles – qualifiait Dieu d'hypothèse inutile60 , malgré les savants disciples des écoles de Hegel, d'Auguste Comte et leurs émules, malgré l'autorité de noms contemporains, qu'il est inutile de citer, mais qui nous sont chers à plus d'un titre, nous n'hésitons pas à proclamer en principe l'existence de Dieu, indépendamment de tout dogme, nous dirions même indépendamment de toute idée religieuse ; les preuves de cette existence sont pour nous aussi nombreuses que les êtres animés qui peuplent la Terre.
Malgré notre incapacité de Le connaître et notre faiblesse devant Lui, nous affirmons l'Etre suprême. Nous ne Le comprenons pas plus que l'insecte ne comprend le Soleil ; nous ne savons ni qui Il est, ni comment Il est, ni par quel mode Il agit, ni ce que c'est que Sa prescience et Son ubiquité ; nous ne savons rien absolument rien de Lui ; disons mieux nous n’en pouvons rien savoir ; parce-que nous sommes l’ombre et qu’Il est la lumière, parce que nous sommes le fini et qu'Il est l’infini. Sa splendeur ébloui notre trop faible rétine ; Sa manière d'être est inconnaissable pour notre pauvre entendement ; les conditions de Sa réalité sont inaccessibles à notre compréhension bornée, à ce point que nulle science ne nous paraît pouvoir nous élever à Sa connaissance. Il est vrai, selon le mot célèbre de Bacon, que peu de science éloigne de Dieu et que beaucoup de science y ramène ; mais il n'est pas vrai qu'une science ou une autre, ne puisse jamais nous faire connaître la nature de l'Etre incréé. En un mot, Il est l'Absolu, et nous ne sommes, ne connaissons et ne pouvons connaître que des relatifs. Il nous est formellement interdit de nous créer une image de Dieu ; c'est une impossibilité inhérente à notre nature même. Non, nous ne savons rien de Lui ; mais nous Le contemplons en haut du fond de notre abîme, et la seule pensée de Son éternelle existence nous atterre et nous anéantit ; mais nous Le voyons clairement et distinctement sous toutes les formes des êtres, nous entendons Sa voix dans toutes les harmonies de la nature, et notre logique veut une cause première et une cause dernière dans les œuvres créées.
Vous ne voulez pas de cause première, parce que l'absence de création vous parait incompréhensible, et de là vous concluez à l'éternité du monde ; vous ne voulez pas de cause dernière, parce que la causalité finale reste mystérieuse et obscure, et conduit l'homme à des erreurs manifestes. Mais qu'est-ce que vous appelez et qu'est-ce que nous appelons tous causes finales ? Croyez-vous de bonne foi que les véritables causes finales et la vraie destinée des êtres soient celles que nous enfantons dans notre petit cerveau ? croyez-vous de bonne foi que le plan général de l'immense et solidaire nature puisse être connu de nous, pauvres atomes ? En êtes-vous donc encore à confondre l'ordre universel des êtres avec vos systèmes de classifications ? Ne songez-vous pas que l'homme et toute son histoire, toute sa science, toute sa destinée ici, n'est que le jeu éphémère d'une libellule planant sut l'océan sans limites de l'espace et du temps, et que, pour juger les choses dans leur ordre véritable, il nous faudrait connaitre l'ensemble du monde ?
Non, la vraie causalité finale n'est point celle que l'homme imagine ; et si nous concevons une conformité au but en toute création, si nous voulons une destinée des êtres dans la nature, c'est parce que nous reconnaissons les traces d'un plan divin dans l'œuvre du monde. Nous étudions autour de nous des formes d'existence qui s'enchaînent et se suivent mutuellement, nous voyons des arrangements qui se répondent les uns aux autres, nous reconnaissons une solidarité entre tous les êtres depuis le minéral jusqu'à l'homme, de même qu'entre les diverses parties constitutives de chaque individu, à ce point que sans le principe des causes finales, les sciences physiologiques ne pourraient faire un pas, déterminer la fonction d'un seul organe. Si l'on veut que cet état de choses soit l'œuvre de la matière, nous le concédons, en ajoutant même que toute autre création porterait (et porte en effet), de même que celle-ci, le cachet de la solidarité universelle ; mais nous voyons, au-dessus de ces forces physiques qui ont si intelligemment arrangé les choses, l'Intelligence première qui mit en action ces forces admirables.
Une école philosophique du jour nous objecte que la conformité au but n'a été créée que par l'esprit réfléchissant, qui admire ainsi un miracle qu'il a créé lui-même. On nous dit que la nature est un ensemble de matériaux et de forces aveugles, dont les combinaisons variées produisent des individus et des espèces, mais ne prouvent en aucune façon l'intervention d'une intelligence. On nous répète que Dieu est une hypothèse inutile dont on ne sait plus que faire ; que toute conception d'intelligence indépendante du monde matériel est vide de sens et absurde ; que « l'on doit abandonner ces creuses idées de téléologie à la sagesse des maîtres d'école, auxquels il est permis de continuer ces innocentes études au milieu des auditeurs enfantins qui peuplent leurs salles 61 . » Et l'École savante qui base ses raisonnements sur de pareils principes ne voit pas qu'elle est au comble de l’illogisme !
Vous dites et vous affirmez que les forces naturelles inhérentes à l'essence même de la matière assurent la vie et la stabilité éternelles du monde ; vous dites et vous affirmez que cette puissance de maintenir indéfiniment l'état actuel, ou de lui faire subir des transformations successives, appartient en propre à ces forces naturelles, et qu'elles ont par elles-mêmes la vertu de perpétuer l'universelle création. Par elles-mêmes ? Eh ! qu'en savez-vous ? Essayez, s'il vous est possible, de nous prouver que cette vertu est dans l'essence même de la matière et n'appartient pas à une puissance supérieure qui, si elle le voulait, annulerait son action primitive et laisserait toute chose retomber dans le chaos. Prouvez-nous que cette matière, dont vous exaltez à un tel point la dignité, existe par elle-même, et puisque vous vous posez sur le terrain scientifique, ne vous contentez pas d'affirmer gratuitement, démontrez, s'il vous plaît, les propositions que vous avancez avec tant d'assurance.
Mais quand même ce que vous affirmez serait vrai ; quand même les lois qui régissent le monde porteraient en elles-mêmes les conditions de son éternelle vie et de son éternelle stabilité ; quand même l'intervention incessante de l'Auteur de toutes choses serait superflue, et par conséquent ne serait pas, – ce que nous vous concéderions en apparence, le principe créateur une fois reconnu ; – qu'est-ce que cela prouverait, sinon que ce Créateur, dont vous niez si illogiquement l'existence, a eu assez de sagesse et assez de puissance à la fois pour ne pas s'astreindre servilement à mettre éternellement la main à son œuvre ? Après avoir découvert la grande loi de la gravitation des astres, l'immortel Newton émit l'opinion que l'Auteur de l'univers devait de temps en temps remonter la machine des cieux ; cent ans plus tard, Laplace vint montrer que le système du monde n'est pas une horloge, et qu'il est en mouvement perpétuel jusqu'à la consommation des siècles ; or nous trouvons Dieu plus grand dans Laplace que dans Newton. Le cachet de l'Infini est empreint sur la nature ; nous aimons à reconnaître la main qui l'imprima. La création proclame si clairement à nos yeux l'existence d'un Créateur infini ; que la négation de cette existence nous parait le comble de la folie et de l'aveuglement. Nier Dieu parce qu'il a été infiniment sage et infiniment puissant ! Ne pas reconnaitre l'action divine, parce qu'elle est sublime ! Semel jussit, semper paret ! En vérité, vous êtes bien en retard, Messieurs, qui vous dites philosophes de l'avenir. Demandez à Sénèque qui vivait il y a vingt siècles, il ne sera pas en peine de vous répondre !
Comment prétendez-vous soutenir un pareil système ? Nous n'en appelons pas ici à la conscience universelle et à l'autorité du témoignage, ce ne sont pas là non plus des sanctions suffisantes pour nous ; nous en appelons à vos principes les plus élémentaires, les plus indéfectibles de logique ; nous en appelons simplement à votre sens commun. Comment ! quand des intelligences telles que Kepler, Newton, Euler, Laplace, Lagrange, ne sont arrivées, malgré leur puissant génie qui les élève de cent coudées au-dessus de l'humanité, qu'à trouver une expression des lois qui régissent l'univers ; qu'à donner une formule des forces du Cosmos ; quand ces illustres mathématiciens eussent été incapables d'imaginer par eux-mêmes une seule de ces lois, de la tirer de leur cerveau d'homme, non pas de la mettre en action, mais simplement de l'inventer, de lui donner une existence abstraite et stérile ; on voudrait que ces lois ne proclamassent pas l'intelligence supérieure qui créa et mit en action ces puissances dont l'homme peut à peine bégayer les formules ! Mais c'est là un mode de raisonnement inexplicable, en vérité ! et si nous n'en avions malheureusement auprès de nous l'exemple criant, on ne saurait croire que l'on pût s'arrêter à des preuves aussi manifestes d'une intelligence ordonnatrice, et ne pas reconnaître au-dessus de ces lois admirables l'Être suprême, qui pensa ces lois et les imposa à l'univers. Singulier raisonnement de ne point croire à Dieu, malgré l'évidence, parce que vous ne le comprenez pas ! Mais que comprenons-nous ici ? Savons-nous seulement ce que c'est qu'un atome de matière ? Connaissons-nous la nature de la pensée ? Pouvons-nous analyser l'essence des forces physiques ? Savons-nous ce que c'est que la gravitation ; savons-nous seulement si elle existe en tant que substance, ou s'il n'y a là que le nom d'une propriété inconnue inhérente à la matière ?... Nous ne comprenons rien dans son essence, ou à peu près rien, vous le reconnaissez avec nous. Donc quelle absurdité (nous nous servons de ce mot insuffisant, parce que nous voulons rester sur le terrain de la logique), quelle absurdité de condamner Dieu à mort, de ne point vouloir de lui, de nier outrageusement son existence, par la raison que nous (Nous !) ne le comprenons pas !
Dieu existe. Et ce n'est pas sans but qu'il a créé les sphères habitables... Aux preuves tirées de l'analogie, nous ajoutons les idées que nous inspire la raison d'être du plan divin, et nous posons la question dans les termes suivants : La création des planètes ayant un but, et les considérations précédentes ayant démontré que la Terre n'a aucune prééminence marquée sur elles, et qu'il serait absurde de prétendre qu'elles eussent été créées uniquement pour être de temps en temps observées par quelques-uns de nous ; comment ce but peut-il être rempli s'il n'y a pas un seul être qui les habite et qui les connaisse ? La seule réponse à cette question, hors de l'affirmative en faveur de notre doctrine, c'est d'imaginer, à l'exemple de quelques théologiens mal inspirés, que l'univers sidéral peut n'être qu'une masse de matière inerte disposée par Dieu suivant les lois mathématiques pour sa plus grande gloire, A. M. D. G. ! et pour la glorification de sa puissance par les anges ou les élus qui pourraient seuls contempler ces merveilles ! Merveilles de solitude et de mort, en vérité ; comme si une danse de globes de terre dans les vides infinis pouvait être la manifestation de la puissance divine, et servir mieux là sa gloire qu'un concert de créatures pensantes ! Mais une telle réponse ne souffre pas un instant la discussion. Que notre planète ait été faite pour être habitée, cela est d'une évidence incontestée, non-seulement parce que les êtres qui la peuplent sont là sous nos yeux, mais encore parce que la connexion qui existe entre ces êtres et les régions où ils vivent, amène pour conclusion inévitable que l'idée d'habitation se lie immédiatement à l'idée d'habitabilité. Or ce fait est un argument rigoureux en notre faveur : sous peine de considérer la Puissance créatrice comme illogique avec elle-même, comme inconséquente avec sa propre manière d'agir, il faut reconnaître que l'habitabilité des planètes réclame impérieusement leur habitation. Dans quel but auraient-elles donc reçu des années, des saisons, des mois et des jours, et pourquoi la vie n'éclorait-elle pas à la surface de ces mondes qui jouissent comme le nôtre des bienfaits de la Nature et qui reçoivent comme lui les rayons fécondants du même Soleil ? Pourquoi ces neiges de Mars qui fondent à chaque printemps et descendent abreuver ses campagnes ? Pourquoi ces nuages de Jupiter qui répandent l'ombre et la fraîcheur dans ses plaines immenses ? Pourquoi cette atmosphère de Vénus qui baigne ses vallées et ses montagnes ? 0 mondes splendides qui voguez loin de nous dans les cieux ! serait-il possible que la froide stérilité fût à jamais l'immuable souveraine de vos campagnes désolées ? Serait-il possible que cette magnificence, qui semble être votre apanage, fût donnée à des régions solitaires et nues, où les seuls rochers se regarderaient éternellement dans un morne silence ? Spectacle affreux dans son immense immutabilité, et plus incompréhensible que si la Mort en furie, venant à passer sur la Terre, fauchait d'un seul coup la population vivante qui rayonne à sa surface, enveloppant ainsi dans une même ruine tous les enfants de la vie, et laissant la Terre rouler dans l'espace comme un cadavre dans une tombe éternelle !
II. La Vie
L'infini dans la vie. – Vision microscopique et vision télescopique. – Géographie des plantes et des animaux ; universelle diffusion de la vie. – La plus grande somme de vie est toujours au complet. – Le monde des infiniment petits. – Son aspect et son enseignement : la fécondité de la nature est infinie. – Comment la pluralité des mondes est surabondamment prouvée par le spectacle de la Terre. – Ce que nous sommes : une double infinité s'étend au-dessus et au-dessous de nous. – Loi d'unité et de solidarité. – Vie universelle. Eléments constitutifs des substances tombées du ciel : l'analyse des aérolithes couronne les démonstrations et les raisonnements antérieurs.
Les considérations qui précèdent établissent une double certitude, et seraient plus que suffisantes pour des questions ordinaires et purement humaines ; mais la Nature n'a pas voulu laisser aux hommes le soin d'expliquer le chef-d’œuvre de la création. Le Roi des êtres a jeté un voile mystérieux sur cette preuve sublime de sa toute-puissance, et s'est réservé de le soulever lui-même, afin de confondre l'orgueil des hommes en même temps qu'il agrandirait la sphère de leur intelligence. Pour arriver à cette fin, avant que la science leur découvrît les merveilles de sa fécondité prodigieuse, la Nature a mis dans l'esprit de ceux qui l'ont étudiée la notion de la pluralité des mondes, en leur apprenant qu'une seule terre habitée ne conviendrait ni à sa dignité, ni à sa grandeur. Puis elle a laissé à la science le soin de développer cette idée primitive, en permettant à l'homme de pénétrer dans le sanctuaire de son éternelle puissance. Tandis que les anciens, qui pouvaient adorer l'infinité du Créateur et se prosterner devant sa gloire en contemplant l'immensité de la Terre, la richesse de sa parure et la variété de ses productions, comprenaient néanmoins combien cette seule Terre mériterait peu de rassasier ses regards, et combien les merveilles qui la décorent sont au-dessous de la majesté divine, les modernes, à la suite du progrès des sciences, ne devaient pas en être réduits à renfermer cette majesté suprême dans un monde où ils commencent à se sentir eux-mêmes à l'étroit, où, grâce à nos nouveaux Pégases, plus rapides que ceux de l'Olympe, les plus longs voyages ne sont plus pour nous que des voyages d'agrément, où la foudre asservie nous permet de converser à voix basse avec nos voisins les antipodes, dans un monde enfin que nous roulons maintenant comme un jouet entre nos mains. C'est alors que, tandis que la Terre perdait de sa splendeur première en se laissant mieux connaitre et rétrécissait de plus en plus son horizon à nos regards, le monde sidéral déroulait dans de gigantesques proportions son incommensurable étendue et s'agrandissait à mesure que nous connaissions mieux l'exiguïté de notre globe. C'est alors que, tandis que le microscope nous apprenait que la vie déborde de toutes parts sur notre séjour et que la Terre est trop étroite pour la contenir, le télescope nous ouvrait dans les cieux de nouvelles régions où cette vie n'est plus resserrée comme ici-bas, où elle se propage dans des plaines fertiles et véritablement dignes de la complaisance de la Nature. C'est alors que les découvertes microscopiques sont venues nous annoncer que la puissance créatrice ne s'est pas mise en peine que l'on connût la plus faible partie des êtres existants, en nous révélant que la vie invisible est infiniment plus étendue sur les continents et dans les eaux que la vie apparente, et que, sur notre monde seul, la somme des êtres perçus et susceptible d'être étudiés à l'aide de nos sens n'est pas comparable à la somme des êtres qui sont au-delà de nos moyens de perception.
La géographie des plantes et des animaux nous montre l'universelle diffusion de la vie à la surface du globe ; chaque zone nous ouvre un champ d'une nouvelle richesse, chaque région déroule sous nos regards une nouvelle population d'êtres. Si l'on s'élève des plus profondes vallées jusqu'aux sommets des plus hautes montagnes, les espèces de végétaux et d'animaux se succèdent, définies et revêtues de caractères spéciaux, suivant les altitudes, et montant jusqu'aux dernières limites où les fonctions de la vie peuvent s'opérer encore. Si l'on se dirige de l'équateur aux pôles, on voit la sphère de la vie s'étendre et se diversifier depuis les formes gigantesques des tropiques jusqu'au monde des infiniment petits qui habitent les latitudes extrêmes. « Près des pôles, dit Ehrenberg, l'un de nos plus laborieux naturalistes, là où de plus grands organismes ne pourraient plus exister, il règne encore une vie infiniment petite, presque invisible, mais incessante ; les formes microscopiques recueillies dans les mers du pôle austral, pendant les voyages de James Ross, offrent une richesse tonte particulière d'organisations qui étaient inconnues jusque-là et qui sont souvent d'une élégance remarquable ; dans les résidus de la fonte des glaces qui flottent par 78°10 de latitude, on a trouvé plus de cinquante espèces de polygastriques siliceux, et des coscinodisques dont les ovaires encore verts prouvent qu'ils ont vécu et lutté avec succès contre les rigueurs d'un froid porté à l'extrême ; la sonde a puisé dans le golfe de l'Erebus, depuis 403 jusqu'à 526 mètres de profondeur, soixante-huit espèces de polygastriques siliceux et de phytolitharia. »
Ni la diversité des climats, ni la longueur des distances, ni la hauteur, ni la profondeur ne mirent obstacle à la diffusion des êtres vivants ; ils envahirent les régions les plus cachées, en haut, en bas, de toutes parts ; ils couvrirent la Terre d'un réseau d'existences. L'économie du globe est disposée pour cela. Les plantes confient aux vents leurs graines légères et s'en vont renaître à des distances immenses ; les animaux émigrent en troupe ou pénètrent individuellement des régions qui paraissent impénétrables. Nous l'avons déjà fait observer62 , les lacs souterrains, où les eaux de pluie paraissent seules pouvoir descendre, nourrissent non-seulement les infusoires et les animalcules, qui naissent partout, mais encore de grosses espèces de poissons et d'oiseaux aquatiques, comme en témoignent les palmipèdes de la Carniole. Les cavernes naturelles, en apparence complétement fermées, donnent accès aux espèces vivantes, lesquelles s'y multiplient et y propagent une vie souterraine spéciale. Les glaciers des Alpes nourrissent des podurelles. Les neiges polaires reçoivent des chioncœa araneoides. A 4,600 mètres au-dessus du niveau de la mer, les Andes tropicales sont enrichies de beaux phanérogames. La vie est variable à l'infini et se manifeste partout où sont réunies les conditions de son existence. Nos classifications artificielles ne suffisent pas à comprendre l'étendue des espèces vivantes. La vie se joue de la substance et de la forme et semble défier toutes les impossibilités. La lumière, la chaleur, l'électricité, lui créent mille mondes, ouvrent mille chemins à son extension. L'eau bouillante et la glace ne sont pas un obstacle insurmontable. Des vibrions desséchés sur les toits, exposés au grand soleil d'été et couverts de glaces en hiver, renaissent après des années de mort apparente, si les conditions de leur existence se trouvent momentanément réalisées sur le point imperceptible ou ils gisaient. L'atome de poussière qui se balance dans un rayon de soleil, et qu'un tourbillon emporte par-delà les airs, est tout un petit monde peuplé d'une multitude d'êtres agissants. La vie est partout ; de l'équateur aux pôles on la rencontre, diverse, transformée, étapes par étapes. Il n'est probablement pas un lieu du globe où elle n'ait pénétré quelque jour, et en nous arrêtant même au spectacle actuel de la Terre, en ne considérant que l'époque déterminée où nous observons aujourd'hui, époque qui ne représente qu'une seconde insensible dans l'insondable durée des âges géologiques, nous voyons cette merveilleuse force de vie partout en activité, partout en mouvement, partout en voie de création. Analysons le sang des plus petits animaux, nous y trouverons des animalcules microscopiques ; élevons-nous dans les airs, et dans les nuages de poussière qui en troublent souvent la transparence, nous trouverons une infinité d'infusoires polygastriques à carapaces siliceuses.
Malgré les savantes et persévérantes recherches des physiologistes d’aujourd’hui, l'antique problème de la génération spontanée n'est pas encore résolu. Mais si l'hétérogénie est encore au berceau, les travaux qui l'ont fait naître et les discussions qu'elle a engagées n'en ont pas moins singulièrement agrandi le champ de nos conceptions sur l'essence et la propagation de la vie. Nous savons maintenant combien cette vie est immense, combien est puissante la force qui la fait apparaître ou qui la propage, combien est fécond le sein de cette belle Nature, toujours dans la sève de sa virilité sans âge, toujours dans la splendeur de sa force et de sa jeunesse. Les mystères intimes de la génération se dévoilent, et notre siècle analyse les ressorts cachés de la vie embryogénique et leur fonctionnement, selon les individus, selon les sexes, selon les familles et selon les espèces, et si nous ne connaissons pas encore, nous sommes sur le point, et nous comprenons qu'il y a dans l'embryon et dans l'animalcule microscopique un infini de vie, force initiale qui naît suivant le concours de quelques éléments, et qui se développe suivant l'impulsion de sa propre essence, secondée par les influences issues du monde extérieur.
La force de vie est une propriété inéluctable qui appartient à la matière organisée ; or les éléments simples de la matière, ou les monades, passent du monde inorganique au monde organique, de sorte que toute matière est susceptible d'être organisée et sert, en effet, tour à tour à la composition des divers organismes, et que la force de vie est inhérente à la substance même du monde. Selon l'idée de Leibnitz, les choses sont ordonnées de telle façon que la plus grande somme de vie est toujours au complet, et qu'à tout instant donné le maximum des existences individuelles est réalisé. Darwin a établi, par la démonstration de la loi de Malthus prise en sa simple expression, que, depuis les temps les plus reculés de nos lointaines origines, les espèces vivantes se sont succédées par droit de conquête, combattant dans l'immense bataille de la vie, selon la somme de leur force vitale réciproque, triomphant des espèces appauvries et plus faibles, et établissant sur la Terre une domination qui fut toujours la plus complète possible. Pour garder leur place au soleil et pour prolonger leur vie spécifique, les êtres se firent entre eux – et continuent de se livrer – une concurrence, une lutte universelle, d'où résulte l'élection naturelle des races et des individus les mieux adaptés aux circonstances de temps et de lieu ; le champ ensemencé par la nature est de la sorte toujours riche de ses plus belles productions ; la coupe de la vie est toujours pleine, disons mieux, elle déborde toujours, car les êtres les plus parfaits l'emportent continuellement sur les êtres les moins parfaits. Toutefois ceux-ci ne disparaissent encore que s'ils sont impitoyablement supplantés, si les conditions changeantes du globe s'opposent à leur survivance, et s'ils ne peuvent trouver un dernier refuge dans une émigration loin de leurs vainqueurs ; dans ce dernier cas, ils augmentent encore la somme de vie là où elle peut être augmentée.
Tel est le spectacle offert par notre monde depuis des millions d'années, depuis ces siècles de siècles où les espèces vivantes se succèdent dans une majestueuse lenteur ; tel est le spectacle que nous offre encore aujourd'hui ce monde dont la fertilité et l'abondance sont l'éternel patrimoine. Jadis, nos pères prenaient le ciron pour type de l'infiniment petit et pour limite inférieure de la vie animale, le ciron, cet acarite de la grosseur d'un grain de sable, qui se nourrit sur les substances corrompues. Mais depuis ce temps le microscope est venu nous ouvrir les portes de la vie cachée ; nous sommes entrés, et nous faisons maintenant de longs et intéressants voyages dans des pays d'un millimètre carré. Leeuwenhoek a montré que mille millions d'infusoires, découverts dans l'eau commune par la vision microscopique, ne forment pas une masse aussi volumineuse que celle d'un grain de sable ou d'un ciron. Ehrenberg a établi que la vie est répandue dans la nature avec une telle profusion, que sur les infusoires dont nous venons de parler vivent en parasites des infusoires plus petits, et que ces petits infusoires eux-mêmes servent à leur tour de demeure à des infusoires plus petits encore. Sir Joint Herschel, plaçant une petite goutte d'eau sur un morceau de cristal oblique au foyer d'un microscope solaire, qui donnait à cette gouttelette un diamètre apparent de douze pieds, put observer une population immense d'animalcules de toutes grandeurs, population si compacte parfois, que dans toute cette étendue de douze pieds il eût été impossible de placer la pointe d'une aiguille sur un seul endroit inoccupé. Ces éphémères naissent pour quelques minutes ; nos heures leur seraient des siècles ; l'infiniment petit de leur volume a ses éléments corrélatifs dans l'infiniment petit de leurs fonctions vitales et des divers phénomènes de leur existence. Dans ce monde nouveau, il y a un infini, ou tout au moins un indéfini, que ne peuvent comprendre nos intelligences dans leur plus haute puissance de conception ; pourtant ce n'est là que le seuil de l'univers microscopique ; en allant plus loin, nous observons dans un pouce cube de tripoli 40,000 millions de galionelles fossiles ; ... plus loin encore, nous découvrons dans un même volume de substance analogue jusqu'à 1,800,000 millions de carapaces ferrugineuses fossiles.
Si donc on trouve dans quelques grains de poussière plus de débris des êtres qui y ont passé leur existence, qu'il n'y a eu et qu'il n'y aura peut-être jamais d'hommes sur la Terre, que dirons-nous de ces couches immenses de terrain crétacé qui s'étendent au loin sur les côtes de l'Océan, avec une épaisseur de plusieurs mille pieds, et dont chaque once renferme des millions de foraminifères ? Que dirons-nous de ces polypes aux ramifications immenses ; de ces polypes cent fois centenaires, qui forment des îles entières du grand Océan ; de ces milliards d'animaux et de végétaux microscopiques qui, à eux seuls, ont construit des montagnes, et qui ont exercé une action plus efficace sur la structure de la Terre que ces masses monstrueuses de baleines et d'éléphants, que ces énormes troncs de figuiers et de baobabs ? Que dirons-nous surtout de la vie cachée dans les plaines et dans les forêts de la mer ? « Là, dit le doyen de la science moderne63 , on sent avec admiration que le mouvement et la vie ont tout envahi ; à des profondeurs qui surpassent les plus puissantes chaînes de montagnes, chaque couche d'eau est animée par des polygastriques, des cyclidies et des ophrydines. Là pullulent les animalcules phosphorescents, les mammaria de l'ordre des acalèphes, les crustacés, les peridinium, les néréides qui tournent en cercle, dont les innombrables essaims sont attirés à la surface par des circonstances météorologiques et transforment chaque vague en une écume lumineuse. L'abondance de ces petits êtres vivants, la quantité de matière animalisée qui résulte de leur rapide décomposition, est telle, que l'eau de mer devient un véritable liquide nutritif pour des animaux beaucoup plus grands. Certes, la mer n'offre aucun phénomène plus digne d'occuper l'imagination que cette profusion de formes animées ; que cette infinité d'êtres microscopiques dont l'organisation, pour être d'un ordre inférieur, n'en est pas moins délicate et variée. »
Où trouver alors une limite à la fécondité de la Nature ; comment circonscrire sa puissance à notre pauvre séjour, lorsque nous savons que la vie universelle est son éternelle devise ; lorsqu'il suffit d'un rayon de soleil pour faire pulluler des animalcules vivants dans une goutte d'eau, et pour en faire tout un monde ; lorsque nous savons qu'une seule diatomée peut, dans l'espace de quatre jours, produire plus de 150 milliards d'individus de son espèce ? Où rencontrer les bornes de l'empire de la vie, lorsque nous voyons que non-seulement dans la vie minérale où fourmillent des légions d'êtres, non-seulement dans la vie végétale où des animaux paissent sur les feuilles des plantes comme les bestiaux dans nos prairies ; mais encore dans la vie animale considérée en elle-même : la Nature, non contente de répandre les espèces partout où la matière
existe, les entasse encore les unes sur les autres ; et formant une vie parasite qui se développera sur la première, dépose encore sur elle de nouvelles semences et de nouveaux germes appelés à perpétuer ainsi de multiples existences sur l'existence elle-même, – nous apprenant ainsi ce qu'elle opère sur les mondes planétaires, puisqu'elle est la même pour ces mondes que pour le nôtre, et qu'ici, plutôt que de se lasser de produire, elle propage l'existence au détriment de l'existence elle-même ?
Et tandis qu'elle a jeté sur la Terre une page aussi éloquente ; tandis qu'elle nous représente avec une telle évidence que la mort est chassée de son empire, et qu'elle ne se plait qu'à répandre la vie en tous lieux ; tandis que, de l'alpha à l'oméga des temps, son ambition suprême est de verser à torrents les flots de l'existence jusqu'aux confins du monde, on se croirait en droit de fermer l'oreille à cet enseignement irréfutable et de fermer les yeux sur ce grand et imposant spectacle ? on oserait prétendre que les régions fortunées des mondes planétaires, qui sont comme nos campagnes terrestres soumises aux mêmes lois, et comme elles, sous le regard actif de la même Providence, ne seraient que de mornes et inutiles déserts, des plages incultes et stériles ? que toutes les merveilles de la création seraient enfouies dans ce coin de l'immensité que l'on nomme la Terre, et que la Nature, si prodigue d'existences ici-bas, en aurait été partout ailleurs d'une avarice sans égale ? On oserait dire que tous les mondes, hormis un, que l'univers entier, enfin, ne serait autre chose qu'un amas de blocs inertes flottant dans l'espace, recevant tous les bienfaits de l'existence, et donnés en apanage au néant, comblés de tous les dons de la fécondité et rejetés d'une Nature marâtre, disposés pour le séjour de la vie et voués éternellement à la mort ! On oserait penser que, parce que nous sommes ici ramassés sur notre grain de poussière, et que nos yeux sont trop faibles pour apercevoir les habitants des autres mondes, il faut que toute la création s'y trouve entassée ; que tant de sphères magnifiques soient d'immenses et profondes solitudes, d'où nulle pensée, nul soupir, nulle aspiration de l'âme ne s'élèvent vers le Créateur des êtres ; que la puissance infinie, en un mot, se soit épuisée à revêtir notre petit globe de sa parure ! Eh ! qui donc, parmi ceux qui pensent, oserait encore jeter une insulte aussi grossière à la face rayonnante du Pouvoir infini qui façonna les mondes ? »
Dans le savant ouvrage qu'il publia en réponse aux dénégations singulières du théologien Whewell, sir David Brewster émet à ce propos les judicieuses idées suivantes64 : « Les esprits stériles ou âmes viles, comme les appelle le poète, qui peuvent être amenés à croire que la Terre est le seul corps habité de l'univers, n'auront aucune difficulté à concevoir qu'elle pourrait également avoir été privée d'habitants. Qui plus est, si de tels esprits sont instruits des déductions géologiques, ils doivent admettre qu'elle fut sans habitants pendant des myriades d'années ; et ici nous arrivons à cette conséquence insoutenable que, pendant des myriades d'années, il n'y eut aucune créature intelligente dans les vastes Etats du Roi universel, et qu'avant la formation de couches protozoïques il n'y eut aucune plante ni aucun animal dans l'infinité de l'espace ! Pendant cette longue période de mort universelle où la Nature elle-même était endormie, le Soleil avec ses beaux compagnons, les planètes avec leurs fidèles satellites, les étoiles dans leurs systèmes binaires, et le système solaire lui-même, accomplissaient leurs mouvements diurnes, annuels et séculaires, inaperçus, inconnus et sans remplir le moindre dessein concevable ! Des flambeaux n'éclairant rien, des foyers n'échauffant rien, – des eaux ne rafraichissant rien, – des nuages ne répandant l'ombre sur rien, – des brises de soufflant sur rien, – et tout dans la nature, montagnes et vallées, terres et mers, tout existant et ne servant à rien ! Dans notre opinion, une telle condition de la Terre, du système solaire et de l'univers sidéral, serait semblable à celle de notre globe, si tous les vaisseaux de commerce et de guerre en traversaient les mers avec des cabines vides et des cales sans chargement, – si tous les convois de chemins de fer étaient en pleine activité sans passagers et sans marchandises, – si toutes nos machines continuaient d'aspirer l'air et de grincer leurs dents de fer sans aucun travail à accomplir ! Une maison sans locataires, une cité sans habitants, présentent à nos esprits la même idée qu'une planète sans vie et qu'un univers sans population. Il serait également difficile de conjecturer pourquoi la maison fut bâtie, pourquoi la cité fut fondée ; ou pourquoi la planète fut formée, et pourquoi l'univers fut créé. La difficulté serait également grande si les planètes étaient d'informes masses de matière en équilibre dans l'éther, inanimées et sans mouvements, comme la tombe ; mais elle est bien plus grande encore, lorsque nous voyons en elles des sphères enrichies de la beauté inorganique et en pleine activité physique ; des sphères qui accomplissent leurs mouvements propres avec une précision si remarquable, que leurs jours ni leurs années n'errent jamais d'une seconde dans des centaines de siècles. L'idée de concevoir quelque globe de matière, que ce soit un monde gigantesque endormi dans l'espace ou une riche planète équipée comme la nôtre, l'idée, disons-nous, de concevoir un monde accomplissant parfaitement la tâche qui lui a été assignée, sans habitation à sa surface ou sans être dans un état de préparation pour la recevoir, nous semble une de ces idées qui ne peuvent être accueillies que par des esprits mal instruits et mal ordonnés, par des esprits sans foi et sans espérance. Mais concevoir de plus tout un univers de mondes dans un tel état, c'est à notre avis l'indice d’un esprit mort au sentiment et sous l'influence de cet orgueil intellectuel dont parle le poète : « Demandez-lui pourquoi les corps célestes brillent ; pourquoi la Terre est faite ? – C'est pour moi, répond l'orgueil ; la mer roule pour me porter ; le Soleil se lève pour m'éclairer ; la Terre est mon marchepied, et le ciel mon pavillon. » Mais nous nous sommes mépris en pensant que l'univers était mort. Au commencement elle n'était pas encore née cette belle chrysalide terrestre, d'où le papillon de la vie devait naître ; au commandement divin, les formes protozoïques parurent ; plus tard, la première plante, le mollusque élémentaire, le poisson, Plus élevé, le quadrupède, plus noble encore, apparurent successivement ; enfin, l'Homme, image de son Créateur et œuvre de sa main, fut investi de la souveraineté du globe. La Terre fut donc créée pour l'homme, la matière pour la vie, et partout où nous voyons une autre terre, nous sommes forcés de convenir qu'elle fut, comme la nôtre, créée pour la race intellectuelle et immortelle. »
La seule objection que l'on pourrait faire à ces idées si belles dans leur application à l'état actuel du monde, ce serait de dire qu'il fut un temps où effectivement rien n'exista, et où l'Être suprême régna seul dans sa gloire au sein des vides infinis, – et ce n'est pas M. Brewster qui nierait l'acte de la création divine ; – mais, comme nous pouvons remonter par la pensée à un principium quasi éternel (quoique cette expression soit fausse en philosophie), nous pouvons avancer qu'à l'époque reculée où la Terre n'était pas encore sortie de ses langes, les étoiles, dont la lumière met des millions d'années à nous parvenir, brillaient déjà au sein de leurs systèmes ; et nous n'avançons pas là une proposition gratuite, car nous voyons présentement ces étoiles, non telles qu'elles sont, mais telles qu'elles étaient il y a des millions d'années 65 ; nous pouvons avancer de même qu'un univers sidéral existait longtemps avant la naissance de notre monde, déployant sa parure et resplendissant dans les vastes cieux, à cette époque innomée où les germes mêmes de nos existences dormaient latents dans le chaos infécond. Durant les âges reculés où la Terre roulait, être sans vie, sphère de vapeurs, monde informe et inachevé, nous étions bien loin de cette existence dont nous sommes si fiers aujourd'hui et que nous croyons si nécessaire. Ni notre race, ni les animaux, ni les plantes, n'étaient nés : la vie n'avait pas le plus modeste représentant. Pour qui donc brillaient alors ces étoiles qui parsèment l'étendue ? Sur quelles têtes leurs rayons descendaient-ils ? Quels yeux les contemplaient ? Nous n'étions alors que des à naître ! Cela nous surprend de penser qu'il fut un temps où la Terre était vide, où cette Terre n'existait même pas. Pensons-y néanmoins, notre jugement n'y perdra rien ! Tel fut, en vérité, il y a un certain nombre de siècles, l'état du monde où nous sommes aujourd'hui. Prétendre, devant ce spectacle, que notre humanité a toujours été, est et sera toujours la seule famille intelligente de la création, ce serait essayer de soutenir une proposition insoutenable, ce serait non-seulement faire acte de faux jugement et d'ignorance, mais encore tomber par sa faute dans le ridicule et dans l'absurde.
Les considérations suggérées par l'infini dans la vie, ici-bas, s'unissent, comme nous venons de le voir, à toutes celles qui résultent des études cosmologiques, pour fonder solidement et inébranlablement la doctrine de la pluralité des mondes. Nous sommes bien petits sur la scène de la création ; nous avons l'infini au-dessous de nous dans l'économie vivante, comme nous avons l'infini au-dessus de nous dans les cieux. Or, si la nature ne s'est pas mise en peine que nous connussions la plus faible partie des êtres existant sur la Terre, si elle a voulu nous prouver ainsi qu'au-delà des créatures qui tombent sous nos sens il en est une multitude d'autres qu'elle n'a pas même songé à nous faire connaître, et cela dans notre propre demeure, combien, à plus forte raison, devons-nous étendre cette intention suprême aux merveilles qu'elle opère dans des régions qui nous sont interdites par leur antagonisme et leur distance ! Combien, à plus forte raison, devons-nous être assurés que non-seulement elle ne nous a pas donné les moyens de savoir de quelle manière elle agit dans ces habitations lointaines, mais encore qu'elle ne veut même pas nous apprendre jusqu'à quelle profondeur elle répand dans l'espace des milliers de mondes habitables, sphères étincelantes qu'elle a semées dans les prairies azurées du ciel, avec la même profusion et la même facilité qu'elle a répandu l'herbe verdoyante dans les prairies de la Terre.
C'est ainsi que la nature nous apprend que, de même qu'il est ici-bas, au-dessous de l'homme, une infinité de créatures dont nous ignorons jusqu'à l'existence, ainsi l'immensité des cieux est peuplée d'une infinité de mondes et d'une infinité d'êtres qui peuvent être bien supérieurs à notre monde et à nous-mêmes. « Ceux qui verront clairement ces vérités, dit Pascal66 , pourront examiner la grandeur et la puissance de la nature dans cette double infinité qui nous environne de toutes parts, et apprendre, par cette considération merveilleuse, à se connaître eux-mêmes, en se regardant comme placés entre une infinité et un néant d'étendue, entre une infinité et un néant de nombres, entre une infinité et un néant de mouvements, entre une infinité et un néant de temps. Sur quoi on peut apprendre à s'estimer à son juste prix, et à former des réflexions qui valent mieux que tout le reste de la géométrie même. »
Et la grande loi d'unité et de solidarité qui a présidé à la transformation des mondes et qui dirige toutes les opérations de la nature ! Cette loi d'unité, qui donne à chaque espèce de minéral des figures géométriques similaires, comme à chacun des mondes les mêmes formes et les mêmes mouvements, qui dans l'espace groupe un système de mondes autour de la paternité du Soleil, comme dans le sein de la matière dense un assemblage de molécules simples autour de son centre d'affinité ; qui a construit le système artériel, le système osseux de l'homme et des animaux sur le même modèle que les feuilles des plantes, les ramifications des arbres, voire même que les différents cours d'eau des ruisseaux, des rivières et des fleuves ! Cette loi de solidarité qui fait que chacun des êtres concourt à l'harmonie générale, que rien n'est isolé dans l'économie universelle, et que les exceptions parmi les êtres sont des monstres dans l'ordre naturel ! – Est-il besoin de nous étendre sur cette loi primordiale, pour montrer que la nature n'a pu établir un système de mondes dont l'un des membres ferait exception à la règle générale, et que, par conséquent, la Terre ne serait point habitée s'il était dans l'ordre des choses que les planètes fussent destinées à une éternelle solitude ? La vie végétale fonctionne comme la vie animale ; dans l'ergot du gallinacé, sous la sabot du solipède, nous trouvons les cinq doigts du quadrupède et du bimane ; le corps humain passe par tous les degrés de l'animalité dans sa première période embryogénique, et ces phases rapides qui s'accomplissent silencieusement dans le sein maternel sont peut-être un indice de la génésie de l'homme sur la Terre... Or, dès l'instant que rien n'est isolé sur ce globe, que la loi d'unité y est appliquée à profusion, en tout et partout, il est inadmissible qu'il y ait un monde isolé dans l'univers et que notre globe, formant exception à côté de tous, soit seul revêtu des merveilles de la création vivante. Il faut nécessairement opiner entre ces deux termes : admettre que la Terre est une exception, un accident dans l'ordre général, on admettre qu'elle est un membre du système universel en harmonie avec les autres ; il faut ou nous croire en dehors de la grande création, comme ces monstruosités qui ne rentrent point dans le système des types naturels, ou voir en notre monde un anneau de l'immense série ; dans le premier cas, on proclame la mort au-dessus de la vie, le néant au-dessus de l'être ; dans le second cas, on est l'interprète fidèle des leçons de la nature, et l'on préfère la vie à la mort. – Insister serait inutile, et nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de croire qu'il en est un seul parmi eux dont le choix ne soit pas fait.
Voilà donc toutes les sciences réunies pour démontrer la vérité de notre thèse. A ces démonstrations péremptoires et irrécusables qui ont établi la certitude chez tous les esprits ouverts à l'enseignement de la nature, nous ajouterons, en terminant, une preuve directe plus manifeste encore. Nous présenterons ici, d'une main victorieuse, ces fragments de mondes planétaires qui se sont égarés dans les chemins du ciel, ces aérolithes qui, passant près de notre globe, furent attirés par lui et tombèrent à sa surface. Ce sont les seuls objets qui nous mettent en relation directe avec la nature des astres lointains ; ils sont précieux pour nous : la composition chimique de quelques-uns d'entre eux nous apporte des preuves incontestables de l'existence de la vie à la surface des mondes d'où ils viennent.
L'analyse découvre généralement en eux le fer, le nickel, le cobalt, le manganèse, le cuivre, le soufre, etc., environ le tiers des substances élémentaires existant sur notre globe ; l'action des oxydes fait distinguer dans leur substance trois principes ou trois combinaisons dont les phénomènes physiques et chimiques ont leurs analogues dans des combinaisons terrestres ; ce sont : le kamacite, métal gris clair qui cristallise en barres ; le ténite , qui se présente en feuilles très-minces ; le plessite, ainsi nommé parce qu'il remplit les vides causés par les deux autres substances. Attaqués par l'acide, ces métaux présentent un aspect analogue au tracé inverse des graveurs sur les plaques d'acier qui doivent représenter des hachures ; on voit apparaître simultanément plusieurs systèmes de lignes parallèles qui se croisent, et dont les unes et les autres sont visibles suivant la manière dont le jour éclaire la surface attaquée. De ces diverses substances que l'on rencontre dans les aérolithes, aucune n'avait parlé en faveur de l'existence de la vie avant que l'on y eût trouvé du carbone : ce dernier cas s'est présenté, mais dans quatre aérolithes seulement. C'est là sans doute un bien modeste butin, surtout si l'on songe à l'immense quantité de pierres tombées du ciel sur la Terre, depuis les âges reculés où les antiques peuplades de l'Amérique en avaient assez ramassé pour s'en fabriquer des instruments de chasse, des couteaux et d'autres ustensiles usuels. Mais la rareté du fait ne le rend pas moins précieux. La présence du carbure de fer (graphite) a été en effet reconnue par M. Reichenbach dans ses belles et persévérantes recherches sur la chimie de ces échantillons des autres globes. La Presse scientifique des Deux Mondes, rapportant ces récentes déterminations, s'exprimait ainsi : « Ces fragments renferment non-seulement des métaux et des métalloïdes ordinaires, mais encore du charbon, c'est-à-dire un corps simple dont nous pouvons toujours rapporter l'origine à des êtres organisés et qui, s'il est possible d'étendre à ces régions insondées ce que nous voyons autour de nous, a dû être animalisé67 . » Rien n'est plus intéressant, en effet, que de trouver au fond du creuset où l'on a traité le fer météorique, certain résidu cristallisé de nature organique. C'est un envoyé mystérieux qui a franchi d'effrayantes distances pour nous apporter ces débris d'une nature inconnue. Quelques physiciens avaient émis l'opinion que la présence du graphite sur le fer météorique pouvait provenir d'une modification subie par ces fragments en traversant notre atmosphère ou après leur chute ; cette opinion a été réfutée en montrant que la densité de ce graphite est de 3,56, tandis que celle du graphite terrestre n'est que de 2,50, ce qui rend inadmissible toute hypothèse de modification. On a, du reste, trouvé des morceaux de carbone noyés dans la masse même du fer météorique.
Les météorites qui ont eu le privilège de nous offrir ces données sont : celle tombée à Alais (Gard) le 15 mars 1806, une seconde tombée au cap de Bonne-Espérance le 13 octobre 1838, et une troisième tombée à Kaba (Hongrie), le 15 avril 1857.
Le bolide remarquable tombé sous nos yeux le 14 mai 1864 dans le sud de la France doit être classé, à la suite des précédents, parmi les échantillons les plus précieux que nous ayons sur les autres mondes. Il recelait de l'eau et de la tourbe. Or la tourbe se forme par la décomposition, au sein de l'eau, des végétaux. L'aérolithe d'Orgueil vient donc d'un globe où il existe de l'eau, et certaines substances analogues à la végétation terrestre. N'est-ce pas un fait bien concluant en faveur de notre thèse que celui de pouvoir tenir en main ces traces irrécusables d'une vie extra-terrestre ?
Déjà en 1830, à propos d'une matière organique végétale trouvée sur les feuilles du jardin botanique de Sienne, analysée et regardée généralement comme étant de provenance météorique, Ancelot avait fait observer 68 qu'on trouve sur les aérolithes « de l'oxygène, du carbone et de l'hydrogène, ainsi que de l'eau combinée à l'état d'hydrate d'oxyde de fer, presque la seule forme sous laquelle il était possible qu'elle nous arrivât ; » et il en avait tiré cette conclusion que « nous avons la preuve qu'il y a, en dehors de notre globe, les éléments chimiques d'un règne végétal analogue au nôtre. » Enregistrons avec soin ces données. Mais ne nous associons pas pour cela à l'erreur de certains naturalistes qui, à la suite de Pline, ont émis l'opinion que les pluies de semences, de graines, de fleurs, de petits animaux et d'insectes inconnus à la localité où ils tombaient, pouvaient provenir d'autres mondes. Depuis que l'on a pu mesurer la force du vent et apprécier à quelles énormes distances il peut transporter les nuages les plus denses, on s'est arrêté à une explication plus simple. Il importe de ne pas confondre les substances terrestres charriées par l'atmosphère avec les substances d'origine cosmique. Pour citer quelques exemples de ces sortes de phénomènes, nous mentionnerons la pluie rouge tombée le 16 et le 17 novembre 1846 dans le sud-est de la France : c'était une masse immense de matière terreuse prise par le vent en Amérique, à la Guyane, et dont une partie (du poids de 720,000 kilogrammes) était venue s'abattre en France. Nous mentionnerons encore la manne tombée à Zaiviel pendant la même année69 , nous rappellerons enfin les nombreux exemples des pluies de sauterelles, d'insectes, de crapauds, de grenouilles, etc., qui de temps en temps viennent s'abattre sur de malheureuses contrées, les dévaster, et quelquefois y apporter des germes de maladies. Mais de toutes ces pluies extraordinaires, lors même qu'on n'a pu reconnaître leur origine, il n'en est pas une qui ait apporté des preuves incontestables en faveur d'une provenance extraterrestre. « Nous avons, du reste, trop bonne opinion des autres mondes pour leur attribuer la production de si vilains animaux, disait un chroniqueur à propos de la pluie de crapauds rapportée par Paërtus ; et lors même qu'ils en seraient gratifiés comme notre planète, nous avons trop de confiance en leur bon goût pour croire qu'ils voulussent nous les envoyer comme échantillons de leur zoologie. »
Pour revenir aux aérolithes et à leur vraie composition, nous pensons que l'on doit être satisfait des résultats rapportés plus haut, si l'on considère que ces pierres météoriques étant des fragments de mondes éteints, ou des résidus volcaniques, ou enfin des corpuscules cosmiques flottant dans l'espace dès leur origine, il serait presque impossible de pouvoir y rencontrer des vestiges directs de la végétation ou de l'animalité. A plus forte raison des restes mêmes d'êtres vivants ne pourraient-ils s'y présenter qu'en des cas extrêmement rares, pour ne pas dire jamais ; d'autant moins que le petit nombre des aérolithes recueillis et analysés, l'exiguïté ordinaire de leurs dimensions, mettent encore un obstacle de plus à la présence des substances organiques dans leur sein. On doit être satisfait de savoir qu'il y a en eux des éléments intimement liés aux fonctions ordinaires de la vie ; et si les démonstrations et les raisonnements qui ont précédé n'avaient pas encore établit la certitude dans certains esprits, nous nous permettons d'espérer que ce dernier fait viendra s'ajouter aux précédents pour leur donner un plus grand poids encore, pour les confirmer, et pour mettre la pierre de couronnement au monument dont nous venons d'élever les assises.
III. L’habitabilité de la Terre
Condition astronomique de la Terre. – Les saisons sur notre monde et sur les autres planètes ; leur influence sur l'économie du globe et sur les organismes vivants. – Valeur et oscillations de l’obliquité de l'écliptique, – de l'excentricité des orbites planétaires. – Sur la supposition d'un printemps perpétuel, d'une supériorité dans l'état primitif de la Terre et d'une amélioration pour les âges futurs. – Condition inférieure de notre monde ; antagonisme de la nature ; désaccord entre l'état physique du globe et les convenances du l'homme ; difficultés de la vie humaine. – Constitution fluidique intérieure ; légèreté de l'enveloppe solide sur laquelle nous habitons ; son état d'instabilité, ses mouvements partiels et les révolutions du globe. – Mondes supérieurs. – Comparaison et conclusion.
Nous terminerons nos études physiologiques par des considérations tirées de l'habitabilité intrinsèque de notre globe.
Non seulement la Nature a mis dans notre esprit l'idée de la pluralité des mondes ; non seulement elle nous confirme dans cette idée en nous apprenant que la Terre n'est pas favorisée parmi les autres planètes, qu'elle a construites habitables comme la nôtre, et que, de plus, il est dans son essence de propager la vie en tous lieux, et dans ses lois de ne faire aucun privilège arbitraire ; elle a encore voulu combler notre certitude et enlever ainsi les uns après les autres tous les arguments de nos antagonistes, en nous démontrant maintenant que, même pour l'existence humaine, la Terre n'est pas le meilleur des mondes possibles.
Nous disons : même pour l'existence humaine, car en supposant que notre type général d'organisation soit reproduit sur d'autres mondes, nous reconnaîtrons que pour ce type même il y a des mondes préférables au nôtre. Nous ne pensons point pour cela que cette existence doive être prise pour base absolue d'une comparaison générale, loin de là ; mais nous le faisons ici pour donner un point de départ à nos vues, et pour répondre par là à l'argument de ceux qui, se fondant sur notre organisation, prétendent que notre terre est le meilleur des mondes. En réalité, la nature des habitants de la Terre n'est pas le modèle sur lequel sont construites les humanités étrangères, et ce serait, comme nous le verrons 70 , tomber dans une grande erreur que de prendre notre monde pour un type absolu dans la hiérarchie des astres. Les hommes inconnus nés en ces diverses patries diffèrent de nous dans leur organisation physique, dans leur état intellectuel et moral, dans les fonctions de leur vie individuelle et dans leur histoire. Dans le cercle étroit d'observations où nous sommes circonscrits, ce serait folie de prétendre déterminer le mode d'organisation des êtres suivant le degré de ressemblance de leur monde avec le nôtre. Il était donc important de bien préciser ici que nos considérations doivent être prises dans leur valeur générique, et non détournées à des applications particulières.
Nous rappellerons d'abord un fait biologique de la plus haute importance : c'est que la trop fréquente répétition des actes de la vie et la trop grande disparité des périodes qui traversent cette vie est la cause la plus active de l'épuisement des fonctions vitales ; de sorte que plus les saisons et les années ont de longueur et de ressemblance, plus les organismes vivants y trouvent de conditions favorables à la prolongation de leur existence. C'est évidemment l'inverse dans les astres dont les périodes ne s'enchaînent qu'à de courts intervalles. Or nous disions que, sous ce nouveau point de vue, la Terre ne jouit pas des mêmes avantages que certaines planètes, et qu'elle est loin d'être le monde le plus favorablement établi pour l'existence humaine.
On sait que l'inclinaison des axes de rotation des sphères célestes sur le plan de leurs orbites respectives est la cause astronomique de la différence des saisons, des climats et des jours. Si l'axe de rotation était perpendiculaire à ce plan, la zone torride ne s'étendant pas au-delà de l'équateur et la zone glaciale étant circonscrite aux pôles, les effets de la chaleur et de la lumière s'affaibliraient insensiblement depuis le cercle équatorial jusqu'aux cercles polaires, ce qui donnerait un climat tempéré et habitable à toutes les régions de l'astre. Une même saison régnerait perpétuellement sur toute la surface du globe, et une température spéciale et permanente serait affectée à chaque latitude. On peut juger par-là de la fertilité d'une planète ainsi favorisée, de la facilité avec laquelle les plus riches productions du globe se développeraient à sa surface, et de l'influence heureuse d'un tel séjour sur la double vie matérielle et intellectuelle des hommes. Enfin un partage toujours égal entre la durée du jour et celle de la nuit achèverait de doter un tel monde des avantages les plus précieux pour la prospérité, le bonheur et la longévité de ses habitants. La poésie de ce printemps éternel nous transporte à l’âge d'or de la mythologie antique, au paradis terrestre de la Bible... Mais il nous faut descendre de ces régions fortunées pour ne considérer simplement que les avantages réels relatifs à l'habitabilité présente des mondes.
Si l'axe de rotation était couché sur le plan de l'orbite et coïncidait avec lui, on voit de la même manière que la zone tempérée qui, dans la position précédente, s'étendait sur la superficie entière de la planète, en disparaît complètement dans le cas actuel. Le Soleil passerait successivement au zénith de tous les points du globe, auquel il donnerait les saisons les plus disparates et les jours les plus inégaux, et répandrait alternativement dans chaque hémisphère une lumière continue et des ténèbres permanentes, une chaleur torréfiante et un froid glacial. Chaque pays serait exposé tour à tour, dans le courant de l'année, à ces alternances intolérables, et ne donnerait ainsi en partage à ses habitants que les conditions les plus pernicieuses pour le progrès et même pour la stabilité d'une civilisation primitive.
Ce sont là les deux positions extrêmes de l'axe de rotation d'une planète, entre lesquelles il en est une multitude d'intermédiaires. Si nous abaissons les yeux sur la position de la Terre dans le plan de son orbite, nous remarquerons qu'elle est loin de rouler perpendiculairement, mais qu'elle est an contraire très obliquement penchée sur ce plan. Son axe de rotation est, en effet, incliné de plus de 23 degrés, ce qui donne à notre globe trois zones bien distinctes et caractérisées par des climats spéciaux : la zone torride, les zones tempérées et les zones glaciales. Ces diverses régions sont loin d'être également habitables : d'un côté, les feux de l'équateur se montrent peu propices au maintien et à la longue durée de l'existence, dont les ressorts, incessamment fatigués par une chaleur accablante, s'usent en assez peu de temps ; d'un autre côté, la rigueur des climats polaires est incompatible avec les fonctions de la vie humaine et avec les besoins de l'organisation, tant animale que végétale.
Cette inclinaison de l'axe, nommée plus généralement obliquité de l'écliptique, exerce une influence fondamentale sur les conditions d'existence des êtres -vivants, et, par suite, sur les conditions de notre espèce elle-même, malgré notre nature plus personnelle, plus indépendante et plus active ; cette influence se fait reconnaître sous un double aspect : dans les vicissitudes des saisons et dans la diversité des climats. Or un changement notable dans cette obliquité, un rapprochement de l'axe vers la perpendiculaire, diminuerait d'autant la diversité des saisons et celle des climats, et indiquerait pour l'économie générale des mondes où il se trouverait réalisé des conditions d'habitabilité préférables à celles que possède le nôtre. C'est ce qui existe en réalité sur d'autres planètes, où l'obliquité est moindre que celle de la Terre, et c'est ce qui rend manifeste l'infériorité de notre état astronomique. « Tout en se résignant à un ordre qu'elle ne peut modifier, écrivait un philosophe qui serait plus grand qu'il ne l'est aujourd'hui s'il n'avait voulu l'être trop pendant sa vie, et surtout à la fin de ses jours 71 , l'humanité ne saurait d'ailleurs lui reconnaître finalement la perfection absolue qu'exigeait naturellement l'optimisme théologique ; puisque de meilleures dispositions peuvent être aisément imaginées, et se trouvent même établies ailleurs. Vainement l'ancienne philosophie tenterait-elle d'éluder cette évidente difficulté, en alléguant la prétendue solidarité de notre véritable obliquité de l'écliptique avec l'économie générale de notre système solaire ; une saine appréciation directe, spécialement confirmée par la mécanique céleste, démontre clairement qu'un tel élément constitue envers chaque planète une donnée essentiellement indépendante de toutes les autres, et, à plus forte raison, de la disposition effective du reste du monde... Envers les climats, encore plus qu'envers les saisons, aucun bon esprit ne peut contester aujourd'hui que si les efforts matériels de l'humanité combinée pouvaient jamais nous permettre de redresser l'axe de rotation de notre globe sur le plan de son orbite, les dispositions existantes seraient réellement beaucoup améliorées, pourvu que ce perfectionnement fût d'ailleurs opéré avec toute la sagesse convenable, puisque la Terre finirait ainsi par devenir mieux habitable. Tout en reconnaissant que notre action, toujours plus bornée que notre conception, ne saurait accomplir une telle opération mécanique, il importe que notre résignation à des inconvénients que nous ne pouvons éviter, ne dégénère point en une admiration stupide des plus évidentes imperfections. »
Quoiqu'elles aient été émises par un homme qui trop souvent se laissa guider par des appréciations incomplètes et exagérées à la fois, ces paroles sont judicieuses ; mais il ne faut pas leur donner trop d'importance ; il y a là une question fondamentale de physiologie à examiner et à résoudre. Nous mettrons tout d'abord de côté cette idée romanesque du redressement de l'obliquité de l’écliptique ; tout homme scientifique la repoussera à priori comme une utopie au premier chef, et nous ne pensons pas que Comte lui-même ne l’ait jamais prise au sérieux ; chacun sait que nous sommes sur la Terre comme des fourmis sur la coupole du Panthéon.
Nous n'avons pas à parler ici de la réalisation d'une hypothèse irréalisable ; mais nous devons examiner quelle est l'influence de l'obliquité de l'écliptique sur l'état de la vie à la surface de chaque monde.
Le seul exemple que nous puissions prendre est celui de la Terre, seul globe dont l'état de vie nous soit connu. Or, sur notre monde, les fonctions de la vie sont intimement liées à sa condition astronomique. La nature végétale, qui sert de base à l'alimentation des animaux et de l'homme, se renouvelle selon le cours des quatre saisons. A la suite de l'hiver, qui représente une période de sommeil, sommeil apparent pendant lequel s'accomplit un grand travail d'élaboration cachée, le printemps voit la renaissance des êtres et mesure leur jeunesse ; l'été fait succéder les fruits aux fleurs ; l'automne les mûrit et en permet la récolte. C'est la vie des grands végétaux qui, sans périr eux-mêmes, voient tomber leur feuillage et disparaître toute leur parure avant l'hiver, pour se revêtir à la saison printanière d'une nouvelle toison semblable à la précédente. La vie des plantes plus petites est encore plus intimement soumise aux mouvements des saisons, et en subit plus complétement l'influence ; le blé, par exemple, qui alimente en Europe le quart du genre humain ; le millet, le maïs, autres graminées, qui nourrissent le midi de l'Europe, l'Inde et les contrées tropicales ; le riz, le doura et d'autres substances alimentaires, sont autant de plantes nommées annuelles par les botanistes, parce qu'elles doivent à l'hiver la faculté très précieuse pour nous – de mourir pour renaître au printemps. Sans l'hiver, le blé ni les autres céréales ne donneraient pas d'épis et ne permettraient pas les utiles récoltes auxquelles nous devons une partie de notre subsistance ; ce fait est hors de discussion, et nous en avons l'exemple dans la diversité d'alimentation dont on observe la succession depuis nos latitudes jusqu'à l'équateur. Mais ce n'est pas seulement à l'hiver que nous devons nos épis d'or du mois de juillet et nos opulentes moissons, c'est encore à la saison opposée, à l'été, qui met une distance corrélative entre sa température moyenne et celle du printemps. Le blé demande pour mûrir 2,000 degrés de chaleur accumulés à la longue ; la vigne plus encore ; l'orge 1,200 seulement. Or la seule température de nos équinoxes ne serait pas suffisante pour mûrir nos céréales. Nos plantes sont nées pour notre globe et pour la condition dans laquelle il se trouve, et tout nous démontre, selon une expression du docteur Hœfer, « que tous les corps de la nature doivent leurs propriétés aux conditions ordinaires dans lesquelles se trouve placé le globe que nous habitons. » Des liens indissolubles rattachent les êtres terrestres à la Terre, et il est incontestable qu'une transformation quelconque dans l'intensité relative des saisons amènerait une transformation immédiate dans les phénomènes de la vie du globe. Cette vie, dont la relation avec notre condition astronomique est telle que tous les êtres, animaux et végétaux, portent en eux l'instinct de prévoir les variations inévitables de la température et d'agir suivant cette prévision, de vivre à la hâte toute leur vie pendant les derniers beaux jours, ou de se préparer à la mort passagère qui doit amener leur prochain renouvellement ; cette vie terrestre, disons-nous, est mesurée entre certaines limites qu'elle ne pourrait très probablement dépasser ; elle oscille autour d'une position moyenne, où sont réunis les éléments de toute sa plénitude ; elle s'en éloigne jusqu'à certaines distances, mais elle parait en même temps rester toujours attachée aux conditions inhérentes à notre globe. Or, quoique nous puissions dire que si, par un phénomène cosmique quelconque (ce qui ne peut arriver dans l'ordre actuel), l'obliquité de notre écliptique venait à être diminuée, et si une loi lente et progressive, comme tontes les lois de la nature, rapprochait graduellement notre axe de rotation de la perpendiculaire, nos saisons seraient par-là mieux harmonisées, nos climats mieux nuancés et plus constants, nos jours moins inégaux et moins disparates ; nous ne pouvons cependant avancer que les conditions de la vie terrestre, ainsi transformée, deviennent préférables pour nous à celles qui existent actuellement ; ce serait là une supposition un peu arbitraire, par la raison que la vie terrestre est née à la surface de notre globe, en corrélation étroite avec la condition de ce globe. Mais on peut, sans contredit, affirmer que là où les conditions sont préférables, la vie est apparue dans un état supérieur, corrélatif avec ces conditions elles-mêmes, et que là où le régime astronomique constitue un degré d'habitabilité supérieur à celui de la Terre, les forces de la vie se sont développées en puissance et en énergie, et ont donné naissance à des êtres conformés pour vivre au sein d'une splendeur constante, comme nous le sommes pour vivre au sein d'une indigence irrégulière.
Les saisons, dont nous avons esquissé en quelques traits les conséquences biologiques pour nos climats, doivent être considérées, sans qu'il soit nécessaire de nous étendre à cet égard, comme attachées aux deux hémisphères de notre globe : à notre hémisphère, que nous prenons pour terme de comparaison, et à l'hémisphère opposé. On sait qu'elles se succèdent inversement sur l'un et sur l'autre ; que le pôle boréal et le pôle austral se présentent tour à tour au Soleil dans l'intervalle d'une année, et que, tandis que nous avons ici le printemps, l'été, l'automne ou l'hiver, les habitants des latitudes diamétralement opposées ont l'automne, l'hiver, le printemps et l'été. Le mouvement des saisons, indiqué pour un lieu déterminé, doit donc être implicitement appliqué à tous les points du globe, en ayant soin, toutefois, de tenir compte de la différence des latitudes, car ce mouvement, inappréciable à l'équateur, est d'autant mieux caractérisé que l'on s'éloigne davantage vers les pôles.
Telles sont les conséquences premières de l'obliquité de l'écliptique, conséquences fatales et absolues, quoi qu'en aient écrit certains théoriciens abusés. A l'opposé de ceux qui espèrent une rénovation du globe dans l'avenir, beaucoup ont avancé, parmi les anciens surtout, que la Terre roulait jadis perpendiculairement sur le plan de son orbite ; qu'à l'époque de la première apparition de l'homme sur la Terre, un printemps perpétuel embellissait et enrichissait notre globe, et que, dans la suite des âges, cette Terre pencha peu à peu jusqu'à sa position actuelle. C'est là une brillante rêverie, bien faite pour aller avec les délices de l'âge d'or, un magnifique décor qui encadre à merveille les séduisantes épopées sous lesquelles les poètes ont voulu représenter le mystérieux berceau de notre race. L'épicurien Ovide, dans le Ier livre des Métamorphoses, et le pauvre Milton, dans le IXe chant du Paradis perdu, se sont étendus avec complaisance sur cet antique privilège, et se sont mieux accordés sur ce fait qu'on ne pourrait au premier abord l'attendre de chacun d'eux ; d'autres poètes ont chanté, ou pour mieux dire pleuré comme eux, sur la décadence imaginaire de notre monde ; et des philosophes ont avancé, à la suite d'Anaxagore et d'Œnopide de Chios, que la sphère, primitivement droite, s'était inclinée d'elle-même après la naissance des êtres animés.
On peut affirmer aujourd'hui que toutes ces théories n'ont aucun fondement ; les grands travaux d'Eider, de Lagrange et de Laplace ont établi que la variation de l'axe terrestre est renfermée en certaines limites, et que l'obliquité de l'écliptique oscille à peine de quelques degrés de chaque côté d'une position moyenne. Tandis que la nutation de l'axe terrestre dépend uniquement de l'influence du Soleil et de la Lune sur l'aplatissement polaire de notre globe, l'état de l'obliquité de l'écliptique résulte du déplacement de toutes les orbites planétaires. Cette obliquité diminue actuellement chaque année d'une demi-seconde environ. Au 1er janvier de cette année (1862) elle était de 23°27' 15",90 ; elle sera, au 1er janvier 1863, de 23° 27'15", 43 ; au 1er janv.1864, de 23° 27'14", 97, etc. Il y a un siècle, en 1762, elle était de 23°28' 2", 66 ; dans un siècle, en 1962, elle sera de 23°26' 29",11, etc. Mais cette diminution (qui est constante et que l'on peut calculer pour une série de plusieurs siècles) est loin d'être invariable pour un plus grand laps de temps ; c'est une série décroissante, il arrivera une époque où elle sera complétement annulée, et où l'obliquité reprendra un mouvement inverse pour croître graduellement jusqu'à une certaine limite. Si l'obliquité diminue maintenant, c'est une conséquence de la distribution actuelle des orbites planétaires ; dans quelques milliers d'années, cette distribution aura tellement varié qu'il en résultera un accroissement en sens contraire. Ainsi cet élément astronomique est, comme tous les autres, relativement constant, et l'on ne peut s'appuyer sur aucun fait scientifique pour avancer qu'à une époque ancienne les conditions de l'habitabilité de la Terre aient été supérieures à ce qu'elles sont aujourd'hui, pas plus que l'on ne peut espérer dans l'avenir une amélioration de nos conditions physiques d'existence.
La théorie que nous venons d'exposer sur la marche et la valeur des saisons envisage ce phénomène sous son point de vue le plus important : comme l'une des conséquences de l'obliquité de l'écliptique. Mais pour être plus complet, nous devons ajouter que ces sortes de saisons ne sont pas les seules auxquelles la Terre et les planètes soient soumises ; il en est d'autres, moins appréciables pour nous, mais néanmoins réelles : ce sont celles qui résultent de l'excentricité des orbites planétaires. On sait que les planètes ne se meuvent pas dans l'espace suivant des circonférences régulières, mais bien suivant des ellipses dont le Soleil occupe un foyer, et que, par suite de ce mouvement, elles sont tantôt plus éloignées, tantôt plus rapprochées de l'astre solaire. La distance qui les sépare de cet astre varie d'un jour à l'autre, depuis son maximum, qui arrive à l'aphélie, jusqu'à son minimum qui arrive au périhélie. C'est ainsi que la Terre est d'environ 1 million 300,000 lieues plus proche du Soleil au périhélie (solstice d'hiver pour notre hémisphère) qu'à l'aphélie (solstice d'été) ; on donne le nom d'excentricité à la moitié de la différence qui existe entre les distances du Soleil en ces deux points extrêmes.
Ces saisons qui dépendent, comme on le voit, de la distance variable des planètes au Soleil, sont peu appréciables pour la Terre, parce que l'excentricité de celle-ci est très faible (elle est de 0,0168), et parce que les saisons qui dépendent de l'inclinaison de son axe sont très caractérisées ; mais elles ont une valeur assez prononcée sur les planètes dont l'orbite est très allongée, et se rapproche des longues ellipses cométaires. A part les petites planètes situées entre Mars et Jupiter, dont quelques-unes manifestent une excentricité considérable, mais auxquelles on ne saurait attacher une grande importance dans la théorie qui nous occupe, Mercure est le monde sur lequel ces sortes de saisons sont le plus caractérisées. Son excentricité est treize fois plus grande que celle de la Terre, et il en résulte que la distance de l'astre au Soleil varie, du périhélie à l'aphélie, à peu près dans le rapport de 5 à 7. La lumière et la chaleur solaires sont par-là deux fois plus intenses au périhélie qu'à l'aphélie ; c'est comme si l'on se représentait à une certaine époque de l'année un second Soleil venant prendre place dans le ciel à côté de notre Soleil habituel. Sur Jupiter, nos saisons ordinaires n'existent pas, et les saisons dépendantes de l'excentrité sont prépondérantes.
L'excentricité de l'orbite terrestre va présentement en diminuant, comme l'obliquité de l'écliptique ; et cette diminution est d'une extrême lenteur : elle ne change que de 0,000043 par siècle. Elle est de plus restreinte entre des limites très resserrées. Poisson, dans la Connaissance des temps pour 1836, Arago, dans ses Notices scientifiques, et d'autres géomètres, ont établi que l'influence des variations séculaires de la quantité de chaleur solaire reçue par notre globe sur sa température moyenne est limitée à un mouvement presque insensible. Comme nous l'avons dit, la condition astronomique de la Terre est relativement stable et permanente.
Reprenant la théorie des saisons ordinaires au point on nous l’avons laissée, c'est maintenant le lieu de faire remarquer la diversité qui existe entre les autres mondes et la Terre, diversité qui leur donne à chacun des éléments spéciaux, et dont l'examen est d'une haute importance dans la question de leur physiologie générale. En commençant par les planètes dont la condition diffère le plus de la nôtre, nous nommerons Uranus, Mercure et Vénus, qui ont des saisons et des climats excessifs ; puis Saturne et Mars, dont les saisons sont à peu près analogues aux nôtres ; Jupiter est un monde à part, privilégié par-dessus tous les autres : il jouit d'une seule et même saison pendant sa lente période annuelle ; le jour et la nuit y sont en tous lieux d'une égale durée ; des climats constants affectés à chaque latitude descendent en nuances harmonieuses de l'équateur aux pôles. – Si nous appliquions nos considérations à la physiologie des satellites, nous ajouterions que notre lune est hautement favorisée, car son axe de rotation n'est incliné que de 2° ; l'été et l'hiver se confondent là-haut en une seule saison, uniforme et permanente, égale à la durée de l'année (vingt-neuf jours), et il n'y a là d'autres transitions que celles du jour et de la nuit, qui durent chacun une demi-année lunaire, c'est-à-dire près de quinze jours. Nous ajouterions encore qu'au point de vue de la lenteur des périodes qui se partagent la vie, les habitants des anneaux de Saturne (s'ils existent) sont peut-être mieux favorisés que les Sélénites, car ils comptent des années d'un seul jour et d’une seule nuit, années égales à trente des nôtres. Mais les conséquences de ces conditions et les hypothèses que l'on peut élever sur ces éléments inconnus sortent trop des limites de la science pour que nous puissions leur donner accès ici.
Or nous disions que de toutes les planètes la plus favorisée sous le rapport du régime astronomique que nous examinons ici, comme sous la plupart de ceux que nous avons examinés précédemment, c'est le gigantesque et magnifique Jupiter, dont les saisons, graduées en nuances insensibles, ont encore l'avantage de durer douze fois plus que les nôtres. C'est là le type réalisé du monde que les aspirations humaines ont imaginé au-delà des temps, dans le passé ou dans l'avenir ; c'est là le monde supérieur dont la Terre n'atteindra jamais la perfection lointaine. Ce géant planétaire semble placé dans les cieux comme un défi aux faibles habitants de la Terre, ou, disons mieux, comme un symbole d'espérance qui doit les encourager dans leurs efforts de science et de vertu, en leur faisant entrevoir les tableaux pompeux d'une longue et fertile existence. C'est bien à lui que doivent être appliquées ces paroles de Brewster : « Sur une planète plus magnifique que la nôtre, se demande le célèbre physicien72 , ne peut-il pas exister un type d'intelligences dont la plus faible serait encore supérieure à celle de Newton ? Ses habitants ne se servent-ils pas de télescopes plus pénétrants ou de microscopes plus puissants que les nôtres ? N'ont-ils pas des procédés d'induction plus subtils, des moyens d'analyse plus féconds et des combinaisons plus profondes ? Là, n'a-t-on pas résolu le problème des trois corps, expliqué l'énigme de l'éther luminifère, et enveloppé la force transcendante de l'esprit dans les définitions, les axiomes et les théorèmes de la géométrie ? Ces hommes jouissent sans doute d'une haute puissance de raison, qui les conduit à une plus saine appréciation et à une plus parfaite connaissance des desseins et des œuvres de Dieu ? Mais quelles que soient leurs occupations intellectuelles, qui peut douter qu'ils étudient et développent les lois de la matière, qui sont en action autour d'eux, au-dessus d'eux, au-dessous d'eux et parmi eux dans les cieux ? »
Pour nous, qui sommes attachés au boulet terrestre par des chaînes qu'il ne nous est pas donné de rompre, nous voyons s'éteindre successivement nos jours avec le temps rapide qui les consume, avec les capricieuses périodes qui les partagent, avec ces saisons disparates dont l'antagonisme se perpétue dans l'inégalité continuelle du jour et de la nuit et dans l'inconstance de la température. Combien la condition de la Terre est éloignée de celle de ce monde que nous considérions au premier abord, où les jours succèdent aux jours, les années aux années, suivant des périodes égales et constantes ! monde dont se rapproche au plus haut degré le splendide Jupiter, monde qui existe certainement dans la multitude des planètes qui circulent autour des soleils de l'espace, monde où, à l'abri des transitions de chaleur et de froid, de sécheresse et d'humidité, et des variations incessantes de l'équilibre de la température, les fonctions de l'économie vivante s'accomplissent sans trouble et, loin de s'opposer aux opérations de la pensée, se sont érigées en protectrices de l'intelligence !
Loin de nous la pensée de terminer cette étude par des lamentations sur notre pauvre condition humaine ! Mais il ne sera pas inutile toutefois de constater ici, par des faits irrécusables, que la Terre est loin d'être le meilleur des mondes possible. De tous côtés la Nature lutte contre l'homme, au lieu de le seconder dans ses vues : c'est bien souvent un adversaire que nous devons dominer de toute l'étendue de notre puissance et sur lequel nous devons étendre notre empire. « Notre régime, dit un philosophe contemporain dans un ouvrage que chacun devrait connaitre73 notre régime peut se traduire par ce seul fait, que nous avons été obligés de quitter le plein air de la campagne pour nous réfugier dans des lieux plus agréables. La nature terrestre ne nous donne qu'une fort mauvaise hospitalité : non seulement elle ne nous étale guère de beautés qui ne soient quelque part gâtées par des laideurs ; mais, sans attention pour nos besoins, après s'être capricieusement complue à nous caresser un instant, elle se pousse à des excès de climat que nous ne pouvons supporter sans douleur, et nous réduit à nous garder de ses injures, tout en utilisant ses bienfaits. C'est à quoi nous parvenons, grâce à la puissance de notre industrie, dans l'intérieur des maisons bien établies. Nous nous y faisons un monde à part, soumis à nos lois, aussi indépendant du dehors que nos convenances le commandent, et dans lequel, bravant les intempéries, nous coulons à notre gré des jours paisibles… Toutefois, toute notre industrie ne saurait empêcher que, si nous voulons jouir de toute l'étendue de territoire qui nous est attribuée, il ne faille nous résoudre à endurer, au gré de la nature, le froid et le chaud. C'est une des fatalités de notre séjour actuel, et il ne parait pas que notre puissance ne soit jamais capable de s'agrandir assez pour la réprimer tout à fait. La constitution fondamentale de la Terre ne nous laisse d'autre alternative que de choisir entre deux esclavages : l'esclavage des saisons ou l'esclavage du logis. »
Embrassons, s'il est possible, sous un même coup d'œil, la population humaine qui couvre la Terre, et constatons que ce globe est loin d'être à la convenance de l'Homme et que la stérilité de sa planète le force, ce roi de la Terre, à employer la majeure partie de son temps à l'acquisition des moyens de subsistance. Les plantes dont il se nourrit doivent être semées, cultivées et préparées ; les animaux dont il se sert pour ses besoins nombreux doivent être abrités par lui contre l'intempérie des saisons ; il lui faut leur bâtir des logements, préparer leurs aliments, leur donner des soins assidus et se rendre lui-même leur esclave. Seul au milieu de la nature, l'Homme ne reçoit pas d'elle le moindre concours direct ; il en utilise le mieux possible les forces aveugles, et s'il trouve de quoi vivre sur la Terre, c'est par un travail continuel et non point en vertu des bonnes dispositions de la nature. Voyons-la, cette même nature terrestre, engloutir chaque année des milliers d'hommes qui vont chercher l'alimentation du progrès au-delà des mers, secouer et détruire en un clin d'œil les villes où ils ont établi des centres de civilisation, dessécher les productions de la terre par une chaleur torride ou les inonder par des pluies torrentielles et le débordement des fleuves. Contemplons ces multitudes en haleine et courbées vers la terre, brisées par un labeur souvent stérile, et dont l'intelligence est fermée par l'implacable Nécessité aux belles et nobles aspirations de la pensée ! Promenons nos regards investigateurs, sur la surface du globe terrestre : partout le même et désolant spectacle. Et si nous rencontrons ici et là des palais où le luxe étincelle, interrogeons ce luxe pour connaître à quel prix on l'a rassemblé ; analysons, s'il est possible, les fatigues qu'il a coûtées... Et dans les palais mêmes où resplendit sa somptuosité, que nos regards percent ces lambris d'or, nous rencontrerons là aussi des yeux mouillés de pleurs ! Nous saurons alors que l'intelligence humaine aux vastes pensées n'a point établi son règne ici-bas, où tout obéit aux exigences de la matière ; nous constaterons que l'immense majorité des hommes est à la peine pour donner à un très petit nombre les commodités de la vie, en restant elle-même dans une attristante infortune ; et nous reconnaîtrons l'infériorité manifeste du monde où nous sommes !
Si ce n'est pas assez des réflexions précédentes, considérons qu'outre cette inimitié de la nature extérieure, il en est une plus redoutable encore qui nous est dévolue par les forces intérieures qui régissent ce monde. La constitution géologique du globe terrestre n'a même rien de bien rassurant pour nous, et quoique les grands phénomènes de la nature s'accomplissent ordinairement avec gradation et lenteur, quoique les plus importantes révolutions du globe paraissent s'être opérées avec calme et périodiquement, l'histoire est là pour montrer que trop souvent de funestes cataclysmes sont venus jeter le trouble sur la scène du monde. Or nos campagnes, nos villes et nos habitations ne sont portées que sur un océan de matières incandescentes qui, d'un siècle à l'autre, peuvent s'effondrer et engloutir tout un peuple dans leurs brillantes profondeurs. Les observations thermologiques et métallurgiques sur l'accroissement progressif de la température, à mesure que l'on descend vers le centre de la Terre, et les faits géognostiques que l'on a universellement constatés dans les deux hémisphères, ont établi que la croûte solide du globe n'a pas plus de dix lieues d'épaisseur74 . Un tel fait, dit Arago, rend compte des réactions incessantes exercées contre les parties faibles de l'enveloppe solide de notre planète par les matières fluides intérieures. A une dizaine de lieues au-dessous
de la surface que nous habitons, les substances connues pour leur plus grande résistance à la fusibilité sont en fusion, et nous savons qu'au-dessous s'étendent des régions perpétuellement tourmentées par les réactions centrales, que cette enveloppe si légère du globe terrestre est constamment en agitation par l'activité incessante des forces souterraines, à ce point que des révolutions intérieures produisent souvent à la surface de terribles tremblements de terre, et qu'une fluctuation puissante pourrait, à un moment donné, soulever le bassin des mers et, déversant leurs eaux sur nos contrées, nous engloutir en même temps qu'elle mettrait à sec leurs lits transformés en continents. Une révolution géologique pourrait aussi briser un beau jour, en mille fragments, cette enveloppe fragile sur laquelle nous nous croyons en sûreté, et en disperser les débris dans l'espace. Ce sont là des considérations qui sont bien propres à atténuer en nous le sentiment de sécurité sur lequel nous nous reposons avec trop de confiance, et nous n'avons guère qu'une raison à invoquer en notre faveur : celle de la lenteur des mouvements géologiques. Mais, quoique nous aimions à penser que ces phénomènes n'arrivent qu'à de longs intervalles, devant lesquels la durée de notre vie est complètement insignifiante, cela n’empêche pas cependant qu'ils n'arrivent en réalité, et ne restent les éternels ennemis de notre progrès et de notre bonheur. Or, à la suite de telles réflexions, pourra-t-on prétendre encore que ce globe soit, même pour l'homme, le meilleur des mondes possibles, et qu'un grand nombre d'autres corps célestes ne puissent lui être infiniment supérieurs, et réunir mieux que lui les conditions favorables au développement et à la longue durée de l'existence humaine ? Loin de le mettre au-dessus des autres astres, ou s'étonnera que la vie y ait établi une résidence, et l'on avouera que s'il est aussi peuplé, c'est parce que la Nature est prodigieusement féconde, et qu'elle engendre des êtres là même où l'homme n'aurait jamais osé en concevoir. On comprendra qu'elle n'a peuplé la Terre que parce qu'il est dans son essence de produire la vie partout où il y a matière pour la recevoir, et loin de penser qu'elle a tari sa source inépuisable en multipliant ainsi les êtres à sa surface, on trouvera, dans la diversité et dans l'infinité de ses productions, une preuve éloquente de ce qu'elle ne s'est pas épuisée en décorant les autres mondes d'une multitude innombrable de créatures, puisqu'elle a pu encore en produire ici-bas.
Ainsi donc, non seulement la position astronomique de la Terre sur l'orbe qu'elle parcourt, mais encore les dispositions normales de sa nature et sa constitution géologique particulière nous prouvent qu'elle est loin d'être le monde le plus favorablement établi pour l'entretien de l'existence. Les différences d'âges, de positions, de masses, de densités, de grandeurs, de milieux, de conditions biologiques, etc., placent un grand nombre d'autres mondes à un degré d'habitabilité supérieur à celui de la Terre, sur l'amphithéâtre immense de la création sidérale. Notre étude sur les Cieux va nous conduire à ce panorama splendide. Des mondes supérieurs, séjours magnifiques des hautes intelligences, constellent l'étendue inexplorée des lointains espaces. C'est dans ces mondes que l'humanité vit tranquille et glorieuse, protégée par un ciel pur et bienfaisant, au sein d'une température constamment en harmonie avec les fonctions de l'organisme, et jouissant en paix des dispositions amies de la nature. Un printemps éternel, peut-être plus diversifié par des charmes toujours nouveaux que nos saisons les plus disparates, décore ces mondes fortunés, où l'homme est affranchi de toute occupation purement matérielle, et exempt de ces besoins grossiers inhérents à notre organisation terrestre ; où, au lieu de mendier sa nourriture aux débris des autres êtres, il est doué d'organes qui l'aspirent insensiblement dans le milieu vital ; où, au lieu d'étudier avec peine la science du monde, des sens plus délicats et un entendement plus parfait lui révèlent les merveilles de la création et ses lois universelles. Là, les liens dorés de l'amour réunissent tous les membres de l'humanité comme une immense famille, le frère n'est point esclave du frère, et ni les rivalités sanglantes de la gloire guerrière, ni les discordes de l'envie n'en troublent l'éternelle paix ; – peut-être le venin de la mort ne circule-t-il plus dans les veines de ces humanités d'en haut, et notre trépas glacé n'est-il pour eux que le départ d'une âme vers des familles aimées. Là, le genre humain est parvenu au champ de la Vérité ; religion, science et philosophie se donnent la main ; – Dieu n'est plus aussi loin : on l'adore sans se renfermer sous un ciel de pierre ; la nature est le temple, et l'Homme est le prêtre. Là, enfin, l'homme contemple sans voile le panorama superbe des cieux infinis, suit de sa vue perçante les pérégrinations des mondes, et converse par des facultés merveilleuses avec les habitants des sphères avoisinantes.