Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


Introduction

L'étude des phénomènes psychiques peut elle constituer une science ? Question préliminaire à laquelle nous devons tout d'abord essayer de répondre, car si on la tranche par la négative, le présent livre, qui se propose justement de déterminer les conditions dans lesquelles les sciences psychiques sont appelées à se constituer définitivement et à se développer d'une façon régulière dans un avenir plus ou moins prochain, se trouve immédiatement sans objet. Or, un certain nombre de savants à notre époque, et ce nombre était encore plus considérable aux époques antérieures, se refuseraient peut être ou hésiteraient en tout cas, si, on les interrogeait expressément sur ce point, à admettre l'existence des sciences psychiques, et il est certain que les essais de classification générale des sciences élaborés jusqu'ici par les différents philosophes ou savants qui se sont appliqués à cette tâche ne prévoient aucune place dans leurs cadres pour des sciences de ce genre. Bien que l'opposition contre les recherches d'ordre psychique ait cessé d'être actuellement dans le monde scientifique aussi générale et aussi vive qu'elle l'était pendant la plus grande partie du siècle dernier, bien qu'on puisse dire en fait, comme nous le dirons nous-mêmes plus loin[1], que pour tous ceux dont l'avis compte en cette matière, l'existence des sciences psychiques est dès maintenant un fait dont on ne discute plus, il n'est pas cependant hors de propos d'examiner la question en elle - même et de nous demander en quel sens et dans quelle mesure l'étude des phénomènes psychiques peut prétendre légitimement à la dénomination de science.
Une science, d'après l'idée qu'on s'en fait le plus généralement, consiste dans un ensemble de connaissances toutes marquées du caractère de la certitude et étroitement liées entre elles de façon à former un véritable système où elles se soutiennent et s'expliquent les unes les autres dans un certain ordre. Telles sont par exemple les mathématiques. Cette idée est celle des philosophes anciens : c'est en quelque sorte l'idée classique. La science ainsi comprise a la stabilité et l'autorité d'un dogme ; elle s'oppose absolument non seulement à l'ignorance mais à l'opinion plus ou moins probable, à la simple croyance ; fixée une fois pour toutes, immuable comme la vérité, elle se transmet par l'enseignement, et celui qui ne la possède pas encore, l'élève, le disciple, ne peut que l'accepter docilement de la main de ceux qui en ont reçu et conservé le dépôt. C'est en ce sens que les bibliothèques ; les écoles, les universités, les académies, sont les sanctuaires de la science.
Evidemment, pour tous ceux qui s'en tiennent à une telle conception, il ne saurait être question de science psychique. On chercherait en vain un corps de doctrines solidement établies, rigoureusement enchaînées, qui correspondît à ce titre. Mais cette conception de la science est-elle bien conforme à la réalité ? Ne représente-t-elle pas plutôt un idéal vers lequel tendent, il est vrai, toutes les sciences, mais qui n'est peut-être complètement réalisé par aucune d'elles, même par les sciences mathématiques qui sont celles qui s'en rapprochent le plus ?
Si la science devait tomber du ciel et nous être apportée toute faite par quelque génie supra-terrestre, elle vérifierait sans doute la définition qu'on nous en donnait tout à l'heure ; mais comme c'est nous, hommes, qui la faisons et qui la faisons lentement, progressivement, non sans tâtonnements et sans erreurs, il en résulte qu'on peut toujours distinguer en elle deux moments, celui où elle est en train de se faire et celui où elle est faite, au moins en quelque mesure : le moment de la science in-fieri, pour employer les expressions des scolastiques, et celui de la science in-facto ; ou plutôt, ce ne sont pas là deux moments successifs, ce sont deux points de vue qui coexistent et sous lesquels toute science peut et doit être envisagée, le point de vue du chercheur qui la crée et celui du professeur qui l'enseigne. Il y a toujours en elle d'une part des connaissances acquises et intégrées, d'autre part des con­naissances en voie d'acquisition et d'intégration, un in-facto statique et un in-fieri dynamique et on peut montrer par de nombreux exemples que la proportion de l'in-facto et de l'in-fieri varie d'une science à une autre et même dans l'intérieur d'une seule et même science, selon le moment de son histoire où on la considère.
Les mathématiques paraissent à beaucoup d'esprits le type des sciences faites, parfaites, immobilisées pour toujours dans la possession de vérités éternelles, et cependant ne voyons-nous pas presque à chaque génération de nouveaux penseurs découvrir et conquérir de nouveaux domaines dans les champs sans limites de la quantité idéale ? Pour un mathématicien de génie, pour un Descartes, un Leibnitz, un Cauchy, un Poincaré, la vraie science mathématique est-ce bien celle qui est déjà figée en formules rigides dans des livres, n'est-ce pas plutôt celle qu'il invente, celle qu'il sent sourdre et vivre dans son cerveau ?
L'histoire de la physique nous montre, ce semble, des périodes successives où prédomine tantôt le point de vue statique, tantôt le point de vue dynamique. Pour ne parler que du siècle dernier, les physiciens, pendant sa première moitié, n'étaient pas loin de considérer leur science comme achevée, au moins dans ses parties essentielles ; chacun des chapitres dont elle était composée : pesanteur, son, lumière, chaleur, électricité, pouvait sans doute recevoir des développements nouveaux ; mais on ne supposait pas qu'il fût possible d'ouvrir de nouveaux chapitres. La nature tout entière était, pensait-on, virtuellement comprise dans le cercle déjà tracé, et la tâche de l'avenir consisterait à approfondir, non à étendre. Coup sur coup les découvertes successives des rayons X, de la matière radiante, du radium, etc., sont venues déplacer les bornes qu'on s'était trop hâté de croire fixées pour toujours et peut-être ne serait-il pas excessif de prétendre que ce que nous savons actuellement en physique n'est rien en comparaison de ce qui nous reste à savoir encore.
La chimie et la biologie donneraient lieu à des constatations analogues. En elles aussi nous pouvons distinguer, d'une part, un ensemble de connaissances acquises, prêtes pour l'enseignement et la vulgarisation ; d'autre part, un ensemble d'études, de recherches en train de se faire, ou même simplement en projet, qui attendront plus ou moins longtemps avant de sortir des laboratoires pour entrer dans les écoles. Réserverons-nous exclusivement le nom de science à celle de ces deux parties qui se tourne vers le passé et la refuserons-nous à celle qui est orientée vers l'avenir ? Le chercheur n'a-t-il pas droit au titre de savant, au moins autant, sinon plus, que le professeur ?
Remarquons que plus une science est complexe, difficile, de constitution récente, plus la part des recherches l'emporte en elle sur celle des connaissances ;et tel est justement le cas pour les sciences psychiques, encore à peine organisées, mais d'autant plus attrayantes pour tout esprit curieux et entreprenant que l'inconnu qu'elles recèlent est plus riche de promesses et d'espérances.
Il suffit donc, pour justifier l'existence de ces sciences, de faire voir que l'objet de leurs recherches existe, qu'il appartient bien au monde de la réalité ; qu'on ne poursuit pas une chimère en essayant de le soumettre aux procédés habituels de l'investigation scientifique dûment adaptés à sa nature particulière ; et que même cette investigation peut s'appuyer sur des résultats déjà acquis et suffisamment, consolidés pour servir de base à des développements ultérieurs.
C'est précisément ce qu'on a essayé de faire dans le présent livre.

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Peut-être, cependant, faut-il chercher la raison principale des préventions et de la défiance que les sciences psychiques rencontrent encore, chez quelques-uns de nos contemporains, dans la forme qu'elles ont primitivement revêtue et dont elles ne leur paraissent pas s'être suffisamment dépouillées. Elles ont, en effet, commencé par s'appeler sciences occultes ou,du moins, par faire partie de cet ensemble confus d'observations empiriques, de traditions, d'hypothèses et de rêveries que l'on a longtemps désigné sous ce nom et où elles voisinaient avec l'astrologie, l'alchimie, la chiromancie, la magie et autres pseudo-sciences de l'antiquité, du moyen âge et de la renaissance. C'est seulement depuis deux siècles à peine qu'elles s'en sont graduellement dégagées, et il se peut qu'il reste encore chez quelques-uns de ceux qui s'en occupent quelque chose de l'esprit mystique des anciens adeptes ; mais c'est une raison de plus pour que nous nous efforcions d'y introduire, avec une ardeur et une rigueur croissantes, le véritable esprit de la science moderne. De même que, sous l'influence de cet esprit, l'astronomie est définitivement sortie de l'astrologie et la chimie de l'alchimie sans que l'une ni l'autre en ait gardé la tare d'une sorte de péché originel, de même les sciences psychiques, qui ont eu, en quelque façon, la magie et la sorcellerie pour berceau, méritent déjà et mériteront de plus en plus la qualification de sciences effectives et positives, grâce à l'emploi persévérant de la méthode expérimentale, de cette même méthode à laquelle la physique, la chimie, les sciences médicales, qui elles aussi à leur origine tenaient par plus d'un côté à l'occultisme, doivent leur constitution autonome et leur possibilité de progrès indéfini[2].
On pourrait, croyons-nous, généraliser ces vues et dire que toutes les sciences, sans exception, même les mathématiques, traversent successivement deux phases dans leur histoire, une phase mystique, à laquelle correspond justement l'occultisme, et une phase positive, qui est celle de la science positive. Toute la différence entre elles, c'est que les unes sont passées très rapidement, et presque dès le début, de la première phase à la seconde, tandis que pour les autres, tantôt le passage a eu lieu plus lentement et par des degrés plus ou moins sensibles, tantôt il s'est fait longtemps attendre avant de s'opérer presque brusquement ou du moins dans un temps relativement court. Nous retrouvons ici une sorte de vérification de la célèbre loi des trois états formulée par le fondateur de l'école positiviste, Auguste Comte, loi selon laquelle toutes les connaissances humaines passent nécessairement de l'état théologique (ou mystique) à l'état positif (ou scientifique) en traversant l'état métaphysique (ou philosophique), intermédiaire à la fois par sa position et sa nature entre les deux autres.
On pourrait, il est vrai, objecter que la transformation dont nous parlons n'a pas été si complète qu'elle n'ait laissé subsister, pour quelques-unes de ces sciences, et notamment pour les sciences psychiques, la forme ancienne ou occulte à côté de la forme moderne ou positive. I1 y a encore, de notre temps, beaucoup de croyants du magnétisme animal et du spiritisme dont l'état d'esprit ne diffère pas très sensiblement de celui des occultistes du moyen âge et de la renaissance. Mais de même, dirons-nous, l'alchimie et l'astrologie comptent encore à notre époque des partisans convaincus et obstinés ; le fait est peut-être fâcheux, mais l'astronomie et la chimie doivent-elles en porter la responsabilité ? Tant pis pour ceux qui persisteraient à confondre des doctrines avant tout échafaudées sur l'imagination et la foi avec des recherches qui se réclament exclusivement de l'expérience et de la raison.

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Nous avons parlé jusqu'ici des sciences psychiques, comme si l'étude des phénomènes psychiques devait nécessairement se partager entre plusieurs sciences distinctes ; mais ce pluriel est-il bien légitime, et ne pourrait-on prétendre qu'il n'existe qu'une seule science psychique, celle là même à laquelle nous avons nous-mêmes donné le nom de psychologie inconnue ?
On verra plus loin[3] comment nous avons essayé de résoudre la difficulté en montrant qu'il n'y a pas de contradiction à admettre tout à la fois des sciences psychiques particulières et une science psychique générale, selon qu'on se place au point de vue de l'analyse ou au point de vue de la synthèse. D'une part, en effet, disons-nous, les phénomènes qui font l'objet de ces sciences se répartissent naturellement en groupes suffisamment distincts pour que chacun de ces groupes puisse et doive devenir le domaine propre d'une science spéciale et, d'autre part, ils ont en commun des caractères trop importants, ils sont surtout liés entre eux par des relations trop nombreuses et trop étroites pour qu'il soit possible de les étudier utilement si on ne tient pas compte de leurs affinités profondes et de l'intime solidarité qui les unit les uns aux autres.
Pour désigner ces différentes sciences et par conséquent aussi les différents ordres de phénomènes qui font l'objet de chacune d'elle, il nous a paru inévitable et indispensable d'inventer de nouveaux noms, ainsi que cela s'est fait et se fait encore dans toutes les sciences, à mesure qu'elles s'étendent à de nouveaux objets ou envisagent de nouvelles relations. C'est ainsi que dans un précédent ouvrage, La psychologie inconnue, nous avons rappelé ou introduit un certain nombre de néologismes techniques, tels que hypnologie, cryptopsychie, psychodynamie, télépsychie, hyloscopie, etc., et dans le présent livre on en remarquera d'autres, métagnomie, biactinisme, diapsychie, etc.
On nous a reproché cette création de néologismes, tirés du grec, qui peuvent, en effet, au premier abord, sembler prétentieux et barbares, et peut-être ne sera-t-il pas inopportun de dire ici les raisons qui nous semblent de nature à la justifier.
On s'accorde généralement à reconnaître l'importance de la langue et du vocabulaire dans l'économie générale de la science. Condillac allait même jusqu'à prétendre que la science n'est qu'une langue, en spécifiant d'ailleurs qu'elle est une langue bien faite[4]. Cet aphorisme, contestable pour d'autres sciences, est presque rigoureusement vrai pour l'arithmétique, l'algèbre et toutes les mathématiques en général (sauf peut-être pour la géométrie euclidienne, où la considération des figures ne semble pas pouvoir se ramener entièrement à de simples opérations sur des mots ou des signes). En chimie, en zoologie, en botanique, le rôle de la nomenclature est évidemment capital. Encore une fois, toute science est obligée d'avoir son vocabulaire, sa terminologie - propre, et apprendre cette science c'est d'abord apprendre à connaître sa terminologie et à s'en servir comme il faut.
Cependant, presque toutes les sciences, à leur début, commencent par emprunter la plupart de leurs termes à la langue commune ; elles parlent alors, pourrait-on dire, le langage de tout le monde. Puis, peu à peu, il se fait un écart toujours grandissant entre le langage des savants et le langage populaire. Certaines sciences, certaines théories scientifiques s'expriment en des termes qui ne sont plus intelligibles que pour les seuls initiés. On peut regretter à certains égards ce changement. La science devient ainsi moins accessible à la grande masse des hommes, moins facile à enseigner, à répandre ; elle prend un aspect rébarbatif ; ceux qui la professent sont exposés au reproche parfois mérité de pédantisme. Les auteurs comiques, Molière en particulier, ne se sont pas fait faute de ridiculiser l'abus des termes savants, exhibés là où ils n'ont que faire, c'est-à-dire en dehors de la science. Mais quoi qu'on puisse dire dans ce sens, il n'en est pas moins vrai que cette transformation de la langue scientifique, qui va se différenciant de plus en plus de la langue commune, s'explique et se justifie par des raisons sérieuses et profondes.
La première, mais non la plus importante, c'est que le vocabulaire de la langue commune est trop pauvre, trop exigu pour permettre de dénommer tous les objets et tous les aspects des objets qui se découvrent au regard de la sciences à mesure qu'elle élargit le cercle de ses recherches. Là où la langue populaire n'a qu'un seul mot : nuage, la langue de la météorologie, qui conserve d'ailleurs celui-là, en invente forcément d'autres, tirés du latin, pour désigner les différentes sortes de nuages : cirrus, stratus, cumulus, nimbus, etc. Le peuple a des noms pour les espèces de plantes les plus communes, mais la botanique est bien forcée d'en créer d'autres pour les espèces sans nombre que le peuple, faute de les avoir distinguées, ne connaît pas ; et il en est de même dans presque tous les ordres de sciences. D'où il résulte que la langue d'une science se compose presque toujours, dans des proportions variables, de deux catégories de termes, les uns vulgaires, les autres techniques, dont la juxtaposition forme une bigarrure plutôt choquante pour les esprits amoureux d'ordre et d'uniformité : Aussi, voit-on bientôt des doublets techniques se superposer et finalement se substituer aux termes vulgaires, du moins dans l'usage de la langue scientifique, qui tend ainsi à devenir pleinement homogène par l'exclusion progressive de ces derniers. On observe un cas de ce genre dans les sciences médicales, où les noms vulgaires des maladies les plus connues sont remplacés, au grand scandale des profanes, par des noms savants, le rhume de cerveau devenant un coryza, le mal de tête une céphalée, le saignement de nez une épistaxis, etc.
Mais la raison principale de cette évolution, c'est que les mots de la langue commune, ayant été formés et employés par la foule au hasard des circonstances, sont la plupart du temps vagues, imprécis et plus ou moins équivoques leur signification varie plus ou moins d'un esprit à un autre ou même parfois dans un même esprit, selon les associations d'idées ou de sentiments qu'ils évoquent. C'est pourquoi, quand la science se résigne à s'en servir, elle se réserve pourtant le droit d'en modifier le sens par une définition qui le précise en le limitant. Tout comme le premier venu, le géomètre parle de point, de ligne, de surface, de volume, de triangle, de cercle, de sphère, etc. ; mais pour lui tous ces mots ont un sens constant, absolument net, celui qui est circonscrit et fixé par leur définition. En réalité, ce qui nous paraît être un seul et même mot recouvre souvent deux mots tout à fait distincts qui n'ont de commun que leur sonorité identique, mais qui correspondent à des idées foncièrement différentes : le mot vulgaire et le mot savant.
Cette dualité d'aspect peut n'avoir pas d'inconvénients graves dans les sciences abstraites telles que les mathématiques ; elle a des conséquences très fâcheuses dans toutes les sciences concrètes, où il s'agit de faits qui, avant d'avoir été étudiés par la science, ont été de tout temps connus des hommes, impliqués dans leurs croyances, leurs sentiments, leurs actions et qui, par conséquent, portent des noms séculairement façonnés par l'usage populaire. Tel est le cas des sciences morales et sociales, tel est particulièrement le cas de la psychologie, dont dépendent les sciences psychiques. Le savant, le philosophe se trouve en présence d'une difficulté presque insurmontable. I1 lui est bien difficile d'écarter systématiquement les mots de la langue commune : âme, esprit, conscience, sentiment, sensation, sensibilité, émotion, passion, instinct, volonté, etc., pour les remplacer par des mots de son invention dont il fixerait lui-même le sens en les définissant. Il prendra donc les mots que tout le monde connaît, mais il s'efforcera de définir chacun d'eux en le réduisant à sa signification essentielle (à celle du moins qu'il juge telle), et en le dépouillant de tout le revêtement d'associations d'idées dont l'imagination populaire l'a pour ainsi dire incrusté. Seulement, cet effort qu'il fait lui-même, est-il bien sûr que les autres le feront ? A quels malentendus, à quels quiproquos la science n'est-elle pas exposée par l'emploi de mots dont chacun croit connaître le sens, dont, comme le dit Condillac, « il a l'habitude de se servir avant d'en, avoir déterminé la signification et même sans avoir senti le besoin de la déterminer ? »
C'est pourquoi, toutes les fois que cela n'est pas tout à fait impossible, il est préférable, croyons-nous, d'avoir recours à des mots nouveaux, vierges de toute association préconçue, qui, par leur physionomie insolite, oblige celui qui les entend à comprendre qu'ils sont des inconnus pour lui et qu'il doit en apprendre exactement la définition avant de se risquer à s'en servir.
Or, il semble bien que les sciences psychiques soient en meilleure situation que beaucoup d'autres pour se créer une langue originale et autonome, puisque les phénomènes qu'elles étudient, en raison de leur caractère spécial, sont habituellement peu connus ou peu remarqués du commun des hommes.
Par malheur, ceux qui ont été les initiateurs de cette étude ne se sont pas toujours rendu compte de l'importance que présentait pour elle la constitution d'un langage vraiment approprié ; ils se sont au contraire appliqués, comme il était d'ailleurs naturel, à puiser dans la langue courante les mots dont ils avaient besoin pour désigner des faits nouveaux ou exprimer des idées nouvelles ; et ces mots, déjà en partie consacrés par l'usage, constituent dès maintenant un obstacle à la formation d'un vocabulaire rationnel. Il n'est pas douteux, cependant, que les sciences psychiques auraient tout intérêt à les remplacer par des termes moins imprécis et moins tendancieux. Beaucoup de difficultés où elles s'embarrassent n'ont pas d'autre cause que l'insuffisance de leur outillage verbal.
Nous en avons un exemple dans les controverses de l'École de Nancy et de l'École de la Salpêtrièrie sur la nature de la suggestion et de l'hypnotisme. Le mot suggestion, dans la langue courante, désigne un fait très simple, très banal, qui, au point de vue psychologique, se réduit à une association d'idées ; l'employer pour désigner un autre fait infiniment moins ordinaire, dans lequel les lois habituelles de la pensée et de l'action humaines semblent, au moins momentanément, bouleversées, n'est-ce pas faire supposer, avant tout examen, que ces deux faits sont en réalité identiques ? De même Braid, en forgeant le mot hypnotisme pour désigner un certain état dans lequel des êtres humains peuvent être plongés par certaines manœuvres, affirme en quelque sorte d'autorité que cet état est de même nature que le sommeil : c'est toute une théorie qui nous est insinuée par ce mot, non moins tendancieux que le mot suggestion ; et si nous n'y prenons garde, nous serons bientôt engagés dans des discussions sans fin, comme celles qui ont si longtemps mis aux prises l'école de Charcot et celle de Liébeault et Bernheim. Nous n'oserions cependant proposer d'écarter absolument ces termes désormais traditionnels pour leur substituer les néologismes idéoplastie et hypotaxie créés par Durand de Gros, bien que ces derniers prêtent beaucoup moins à l'équivoque : il est si difficile de remonter le courant des habitudes !
Pareillement, le terme de magnétisme animal, introduit par Mesmer et ses disciples pour désigner tout un ensemble de faits parapsychiques irréductibles par hypothèse aux faits d'hypnotisme et de suggestion malgré les analogies qui les en rapprochent, n'a pas médiocrement contribué à exciter et à entretenir dans l'esprit des savants, à l'égard de ces faits et de leur étude, des préventions qui sont loin d'être encore dissipées. C'est que, comme nous le montrons plus loin[5], cette expression, magnétisme animal, ne désigne pas seulement un certain ordre de faits : elle implique en même temps une hypothèse, elle préjuge l'explication de ces faits et, par suite, tous ceux à qui cette hypothèse répugne, tous ceux qui jugent cette explication inadmissible, rejettent en bloc les faits eux-mêmes et se refusent à les étudier. Aussi nous semble-t-il très désirable qu'on pût lui substituer un terme nouveau, tel que celui de biactinisme, par exemple, dut, sans allusion à aucune hypothèse, à aucune explication, désigne simplement, pour employer la formule de Cuvier[6], « l'action que les systèmes nerveux de deux individus peuvent exercer l'un sur l'autre, la communication quelconque qui s'établit entre eux » avec l'ensemble des effets qui en résulte.
On peut faire une remarque du même genre à propos du mot spiritisme, qui est également équivoque et tendancieux. On l'applique, en effet, tout à la fois à une certaine doctrine philosophique, pour ne pas dire religieuse, qui admet l'intervention des défunts, âmes ou esprits, dans les choses de ce monde et à un certain ensemble de faits énigmatiques que quelques-uns prétendent expliquer par une intervention de ce genre, mais pour lesquels on peut concevoir une toute autre explication, et qui, en tout cas, de quelque façon qu'on les explique et même si on s'interdit de chercher à les expliquer, peuvent devenir l'objet d'une étude méthodique. Est-il besoin de dire que c'est seulement à la condition de se placer à ce point de vue que ces faits intéressent les sciences psychiques et font partie de leur domaine ? Pourtant, on n'ôtera pas de l'idée de la plupart des gens que tous ceux qui étudient les faits spiritiques - ou plutôt, comme nous avons proposé de les appeler, spiritoïdes - sont par cela même des spirites, et c'est ainsi que des chercheurs tels que William Crookes, de Rochas, Charles Richet, Flournoy, etc., se voient confondus avec les croyants de l'évangile selon Allan Kardec. Ici encore, il serait nécessaire d'avoir une dénomination nouvelle qui fût étrangère à toutes les vieilles associations d'idées et n'impliquât pas une sorte de foi tacite dans l'existence des « esprits désincarnés » ; mais une telle dénomination est encore à trouver[7].
Enfin, un troisième défaut des termes empruntés à la langue ordinaire, c'est qu'ils sont, en général, peu commodes, peu maniables, se prêtant mal à la formation des mots dérivés ou composés dont la langue scientifique a constamment besoin. Si la physique devait se contenter des mots chaud et chaleur, elle serait fort embarrassée pour parler couramment de tout ce qui sans être chaud a rapport à la chaleur, de la mesure de la chaleur et de l'instrument de cette mesure, de la théorie des rapports existant entre le travail mécanique et les quantités de chaleur, etc. Toutes ces circonlocutions se trouvent évitées par l'emploi de mots tels que thermique, thermométrie, thermomètre, thermodynamique et autres semblables. Or, il est infiniment probable que les sciences psychiques ne pourront se développer sans éprouver de plus en plus vivement, elles aussi, le besoin d'un vocabulaire souple et maniable. Nous voyons déjà combien sous ce rapport un terme tel qu'hypnotisme est préférable pour elles à ceux de sommeil nerveux ou de somnambulisme artificiel qu'il a remplacés : comment obtenir avec ceux-ci l'équivalent des mots hypnotique, hypnotiser, hypnotiseur, hypnotisation, hypnotisable, etc. ? Pour les mêmes raisons, à la place des mots voyance, clairvoyance, lucidité, double vue, seconde vue, etc., nous préférerions un mot tel que métagnomie[8], qui, outre la plus grande généralité de son sens, a l'avantage de fournir le dérivé métagnomique et de permettre des expressions composées telles que perception métagnomique, souvenir métagnomique, rayons, clichés métagnomiques, etc. On pourrait justifier par des raisons analogues l'introduction d'autres néologismes pour remplacer ou tout au moins doubler les expressions courantes de suggestion mentale, transmission ou pénétration de pensée, division de conscience, dédoublement de la personnalité, et même, peut-être, extériorisation de la sensibilité, extériorisation de la motricité, etc.[9]
Cette constitution du vocabulaire technique des sciences psychiques ne se fera pas, on doit s'y attendre, sans résistances et sans tâtonnements. Tous ceux à qui les nouveautés répugnent - et le nombre en est grand - lutteront contre l'adoption des néologismes même les plus nécessaires, et ceux mêmes qui croient à leur nécessité ne réussiront pas toujours à se mettre d'accord entre eux quand il s'agira de fixer leur choix sur tel ou tel. Mais toutes les sciences ont plus ou moins rencontré ces difficultés sur leurs routes et en sont venues à bout. Il est permis de supposer qu'il en sera de même pour les sciences psychiques.

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Bien que les phénomènes psychiques aient de longue date éveillé la curiosité des hommes et frappé leur imagination, les sciences qui ont ces phénomènes pour objet sont des tard venues dans l'ensemble des sciences, et elles n'y ont pas encore de place marquée. Toutefois il est assez clair - et leur nom même l'indique - qu'elles se rattachent à la psychologie envisagée, bien entendu, non comme une partie de la philosophie, mais comme une science expérimentale. S'il était établi, comme quelques-uns le soutiennent, que les phénomènes qu'elles étudient sont non pas seulement anormaux ou super-normaux, mais essentiellement pathologiques, on pourrait dire qu'elles constituent une branche spéciale de la psychologie morbide ou psychopathologie. Mais cette thèse n'est pas encore prouvée, et il est plus exact de dire qu'elles constituent une sorte de psychologie à côté de la psychologie proprement dite, une parapsychologie, ce que nous avons nous-mêmes appelé la « psychologie inconnue », tout en reconnaissant qu'elles sont liées à la psychopathologie par de nombreuses et importantes affinités.
Il faut d'ailleurs se rappeler que les divisions que nous imaginons dans nos classifications, - ou, ce qui revient au même, entre les divers ordres de phénomènes naturels, - sont toutes plus ou moins artificielles et arbitraires. Ainsi la psychologie, dans son ensemble, est inséparable de la physiologie, qui est elle-même inséparable des sciences physiques : l'âme ne va pas sans la vie, et la vie ne va pas sans la matière. On ne doit donc pas être surpris si les sciences psychiques, traversant et dépassant la psychologie, plongent profondément leurs racines dans la physiologie, notamment dans la physiologie du cerveau et du système nerveux, peut-être même au delà, dans les parties de la physique où s'élabore la théorie des forces les plus subtiles de la nature. C'est justement une des raisons pour lesquelles ces sciences ne peuvent progresser que très lentement : leur progrès est, en effet, conditionné dans une large mesure par celui de ces sciences plus générales dont elles dépendent et auquel, d'ailleurs, elles-mêmes contribuent[10]. Pour les mener à bien, il faudrait aux spécialistes qui les étudient la collaboration intime et durable de psychologues, de physiologistes et de physiciens complètement au courant des résultats et en possession des méthodes de leurs sciences respectives ou plutôt il faudrait que chacun de ces spécialistes fût en outre et tout à la fois physicien, physiologiste et psychologue. Est-il besoin de dire combien une telle condition est difficile à réaliser ? En fait, ceux qui se sont jusqu'ici occupés de recherches psychiques se sont principalement recrutés soit parmi des médecins ou des physiologistes[11] soit parmi des physiciens et des chimistes[12] soit parmi des philosophes, des moralistes, des littérateurs, ou même des « amateurs » plus ou moins versés dans la psychologie[13] et ce sont peut-être ces derniers, les psychologues, qui ont été les moins nombreux, bien que la psychologie paraisse plus en mesure que toute autre science - d'apporter un peu de lumière dans le brouillard où se meuvent encore péniblement les sciences psychiques.
Ainsi placées dans le rayonnement de la psychologie, ces sciences sont naturellement en rapport avec les sciences sociales ou du moins avec quelques-unes d'entre elles, principalement avec l'histoire et avec la science des religions. Les phénomènes parapsychiques ont certainement, au cours des siècles, joué un rôle important dans la vie des peuples, surtout dans leur vie religieuse, et ceux qui méconnaissent ce fait ou qui l'ignorent sont exposés à n'avoir sur certains événements historiques que des vues fausses ou incomplètes. C'est ce que nous avons essayé de montrer dans une étude qu'on trouvera à la fin de ce livre sur « le problème religieux et les sciences psychiques[14] »

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Une objection que l'on entend parfois élever contre les recherches psychiques, c'est qu'on ne voit pas quelle utilité pratique pourrait en résulter, même si elles aboutissaient à une connaissance tout à fait satisfaisante de leur objet. Aucune science, dit-on, n'a pour but unique la satisfaction d'une curiosité purement spéculative ; les théories scientifiques ne sont en quelque sorte pleinement justifiées que par leurs applications, par l'emprise effective qu'elles assurent à l'homme sur les choses, par le pouvoir qu'elles lui donnent d'asservir la nature à sa volonté. Ce qui distingue justement la science de la philosophie ou, si l'on aime mieux, la conception moderne de la conception antique de la science, c'est que, depuis Descartes et Bacon, nous attendons de la science non pas seulement qu'elle nous fasse connaître la réalité, mais aussi qu'elle nous enseigne les moyens de la modifier, de la transformer pour notre usage : « Savoir, a dit Auguste Comte, afin de prévoir et de pourvoir ». Si les sciences psychiques ne répondent pas à cette condition, elles ne méritent pas vraiment le nom de science.
Tout en reconnaissant que la science ne peut consister dans une sorte de dilettantisme intellectuel qui se désintéresserait absolument des fins de la vie pratique, nous ferons cependant observer que son objet propre et immédiat est avant tout le vrai, non l'utile ou le bien, et que dans l'intérêt même de la tâche qu'elle poursuit, elle doit s'imposer un désintéressement relatif ou, si l'on aime mieux, provisoire et apparent à l'égard de tout autre objet. Nul ne peut savoir d'avance quelles applications sortiront un jour de telle vérité qui semble, au premier abord, tout à fait stérile en conséquences pratiques. Le savant qui ne viserait systématiquement que l'utile au lieu de tendre premièrement au vrai manquerait à la fois presque inévitablement le vrai et l'utile. De toutes les sciences, les hautes mathématiques sont sans doute celles dont on voit le moins de prime abord l'utilité pratique, et pourtant c'est chez elles que les autres sciences, avec les innombrables techniques qui en dérivent, vont puiser les indispensables instruments de leur travail, de ce travail par lequel l'homme s'assujettit finalement les choses.
Ce ne serait donc pas une objection dirimante contre les recherches psychiques de dire : « A quoi cela peut-il bien servir ? », car il n'est presque pas de recherche scientifique, du moins à ses débuts, dont on n'ait pu le dire également. Mais en fait, pour beaucoup de ces recherches, nous savons dès maintenant à quoi « cela peut servir » et nous l'entrevoyons pour la plupart des autres.

Voici par exemple ce premier groupe de sciences psychiques qu'on peut réunir sous le nom d'hypnologie et qui s'occupent particulièrement des faits d'hypnotisme et de suggestion. Il est déjà assez avancé pour qu'on en tire des applications pratiques. Ne parlons pas de l'utile contribution apportée par l'hypnologie à la psychologie générale pour l'étude expérimentale des différentes facultés humaines : conscience, mémoire, volonté, etc., car cette utilité pourrait sembler plus théorique que pratique. Ne parlons même pas des services que l'hypnologie pourra rendre pour la connaissance - pratiquement si importante - des caractères individuels ou pour leur redressement, quand les procédés de la pédagogie ordinaire ont échoué dans cette entreprise, attendu que ce genre d'applications à l'orthopédie mentale n'a pas encore été poussé bien loin, malgré les intéressantes indications données en ce sens par Durand de Gros et le docteur Bérillon.
C'est surtout dans le domaine médical que les connaissances déjà acquises en hypnologie ont donné lieu aux applications les plus importantes. On sait les résultats remarquables obtenus par les praticiens de l'École de Nancy dont la méthode, plus ou moins modifiée dans le détail, est entrée maintenant dans la pratique courante de la psychothérapie, principalement pour le traitement des affections nerveuses ; et il n'est pas sûr que d'autres affections ne soient pas justiciables, au moins indirectement, de cette même méthode, le cerveau, sur lequel son action s'exerce d'abord, étant le grand régulateur non seulement des fonctions nerveuses, mais encore, par l'intermédiaire de celles-ci, de toutes les autres fonctions de l'organisme.
Les autres branches de sciences psychiques ne sont pas encore assez avancées pour pouvoir être aussi couramment et surtout aussi sûrement utilisées pour des fins pratiques. Le jour où l'étude du magnétisme animal, méthodiquement poursuivie dans un esprit vraiment scientifique, aura donné tous les résultats qu'on peut légitimement en attendre, elle apportera vraisemblablement à la thérapeutique une contribution au moins aussi importante que celle de l'hypnologie : quelque exagération qu'on puisse relever dans les récits des cures merveilleuses opérées par les anciens magnétiseurs, il ressort cependant des faits observés par eux cette conséquence, bien difficile à rejeter sans parti pris, que la force biactinique de l'organisme humain produit, dans certaines conditions, des effets curatifs singulièrement puissants. I1 ne s'agirait que de déterminer ces conditions avec une précision suffisante pour que ce qui n'était jusqu'ici qu'un empirisme incertain prît rang parmi les procédés réguliers de la technique médicale.
Arrivera-t-on jamais à établir scientifiquement la réalité et, ce qui vaudrait mieux encore, à formuler les lois de l'incompréhensible phénomène de la voyance ? Si l'avenir donne à cette question une réponse affirmative, il n'est peut-être pas chimérique de penser qu'il sortira de là pour l'humanité un nouvel organe d'information et de communication comparable au télégraphe, au téléphone[15], etc. Dès maintenant, bien des gens se sont demandés s'il ne serait pas possible d'utiliser la métagnomie, soit pour venir en aide à la police et à la justice dans leurs investigations et leurs enquêtes, soit, plus particulièrement en temps de guerre, pour pénétrer les desseins de l'ennemi et se rendre compte de l'organisation de ses moyens d'attaque et de défense. Mais notre connaissance actuelle du mécanisme métagnomique est trop imparfaite pour qu'on puisse se risquer sans témérité à employer, dans des circonstances aussi graves, un instrument dont on est encore aussi peu sûr.
Il semble que l'hyloscopie, sous la forme de la prospection des sources et des minerais, soit déjà presque entrée dans la phase des applications pratiques. Du moins a-t-on raconté que les Allemands avaient eu recours à l'emploi méthodique de la baguette et du pendule pour rechercher des mines dans leurs possessions africaines et, plus récemment, que pendant l'expédition des Dardanelles, les troupes anglaises avaient dû à ce procédé la découverte de sources d'eau potable en un pays où elles souffraient cruellement de la sécheresse et de la soif. Si, comme on le prétend, la sensibilité spéciale révélée par les mouvements de la baguette ou du pendule se rencontre chez la plupart des gens à l'état de virtualité latente, c'est peut-être cette branche des sciences psychiques qui, en raison même de sa vérification croissante par une pratique de plus en plus généralisée, ouvrira la brèche par laquelle passeront ensuite toutes les autres en mettant définitivement hors de doute la réalité d'influences imperceptibles, à nos sens ordinaires et capables pourtant de se révéler à nous par des réactions sui generis de notre système nerveux.
Enfin il n'est pas jusqu'à la région ténébreuse des phénomènes spiritoïdes où on puisse concevoir la possibilité d'applications pratiques qui, si elles se réalisaient un jour, amèneraient évidemment dans les affaires humaines une révolution aussi considérable que celles de la vapeur et de l'électricité. Supposez en effet qu'on arrive à prouver expérimentalement que les étranges effets d'action à distance, de lévitation et de matérialisation produits par certains médiums, tels qu'un Daniel Douglas Home ou une Eusapia Paladino, sont des phénomènes aussi réels et aussi naturels que la chute d'une pierre, une décharge électrique ou une combinaison chimique ; supposez qu'on arrive en outre à prouver expérimentalement que la cause de ces effets réside dans une condensation ou transformation particulière d'une force émanant du système nerveux et à déterminer les lois selon lesquelles cette force, commune à tous les êtres humains, agit, se développe et se transforme ; que faudra-t-il pour faire sortir de ces constatations théoriques des conséquences pratiques d'une portée extraordinaire ? Il faudra que ces lois, soient telles que notre volonté puisse les utiliser pour le maniement de cette force, connue elle peut utiliser dans une large mesure les lois de la vapeur et de l'électricité pour le maniement de ces dernières. Évidemment nous ne savons pas si cette condition est réalisable : il se peut que la force productrice des phénomènes palladiens (comme on les a parfois nommés) échappe par sa nature au contrôle de la volonté, tout comme celle qui produit l'orage et la foudre et dont, malgré notre connaissance des lois de l'électricité, nous ne pouvons pas et vraisemblablement ne pourrons jamais provoquer ou empêcher l'action à notre gré. Mais il se peut aussi qu'il en soit autrement, et, en ce cas, il suffirait de condenser artificiellement cette force et de la diriger pour obtenir, avec les seules ressources des organismes humains, des effets mécaniques, calorifiques, lumineux, électriques, etc., dont il est impossible de limiter a priori la diversité et la puissance. - Utopie, dira-t-on ! - Peut-être, mais lorsque Galvani étudiait les contractions des cuisses de grenouilles suspendues à son balcon, qui aurait pu prévoir que la force qui se manifestait alors à ses yeux par des effets aussi infimes ferait un jour, travailleuse infatigable au service de l'homme, circuler sans relâche, sur toute la surface du globe, le mouvement, la lumière et la pensée ?

[1] Voir dans chapitre I : « Les résultats acquis dans les sciences psychiques et ce qu'il reste à faire».

[2] Sur cette question du rapport des sciences psychiques avec la magie, on pourra consulter avec profit le livre de Carl du Prel : La magie science naturelle, trad.Nissa, principalement la deuxième partie, « La psychologie magique », voir aussi dans l'appendice, note 1.

[3]Voir chapitre II : « La méthode dans les sciences psychiques » .

[4]« Toutes les erreurs, dit Condillac, non sans exagération, viennent de l'habitude de nous servir de mots avant d'en avoir déterminé la signification et même sans avoir senti le besoin de la déterminer. »

[5] Voir chapitre IX : « Le magnétisme animal ».

[6] Leçons d'anatomie, t. II, p. 107.

[7] Celle de médiumnisme ou médianisme, outre qu'elle est très incorrectement formée, a aussi le tort d'impliquer l'affirmation, peut être contestable à certains égards, du rôle nécessaire du médium dans tous les faits de cet ordre. Un terme de physionomie tout à fait neutre, tel que par exemple allopsychie ( Üλλοό, autre ; Ψυχη,  âme)  : ensemble de faits dans lesquels l'âme, la personnalité des individus qui y prennent part semble aliénée au profit d'une autre âme, d'une personnalité étrangère, serait, à ce qu'il semble, moins sujet à confusion.

[8]Voir chapitre  XI : « La clairvoyance ».

[9] C'est à la même préoccupation que répondent des néologismes tels que cryptomnésie, cryptopsychie, ectoplasme, télékinésie, etc., que beaucoup d'auteurs ne se font plus scrupule d'employer à la place de mémoire inconsciente, cérébration inconsciente, matérialisation, mouvement sans contact etc.

[10] Il n'est pas interdit de penser que les recherches expérimentales de William Crookes sur certains phénomènes parapsychiques n'ont pas été sans influence sur sa conception de la matière radiante et sur les découvertes qui en ont été la suite.

[11]Mesmer, Charcot, Dumontpallier, Bernheim, Charles Richet, etc.

[12] De Reichenbach, Gregory, William Crookes, Oliver Lodge, etc.

[13] Flournoy, William James, Frédéric Myers, la plupart des membres de la Société anglaise et de la Société américaine des recherches psychiques, etc.

[14]Voir dans l'appendice, note II.

[15] Cf. Jaurès, De la réalité du monde sensible. Voir dans l'appendice, note III.

 

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