Un second résultat qui paraît également acquis, c'est que la seule méthode qu'il convienne d'appliquer à l'étude des phénomènes psychiques est la méthode expérimentale, telle que l'ont définie et pratiquée Claude Bernard et Pasteur, avec les modifications de détail nécessitées par les conditions particulières de cette classe de phénomènes. Il ne s'agit plus - tout le monde, ou peu s'en faut, est d'accord sur ce point - d'édifier a priori des théories systématiques sur le fluide universel ou le fluide vital, sur la constitution de la matière ou de l'esprit, et d'en déduire l'explication de faits plus ou moins extraordinaires, admis sans examen et sans contrôle ; ce sont les faits eux-mêmes qu'il faut tout d'abord certifier, observer, analyser, classer, puis soumettre à des expériences répétées et variées, avant d'en tirer patiemment des lois, toujours sujettes à révision. Que l'hypothèse ait sa place et son rôle dans cette méthode, tout le monde aussi le reconnaît, mais à la condition expresse que, suggérée par les phénomènes déjà connus, elle n'ait pas pour objet d'en donner à notre esprit une ingénieuse mais stérile explication, qu'elle serve, au contraire, à nous faire pressentir d'autres phénomènes encore inconnus et à les susciter par des expériences nouvelles où elle-même trouvera les éléments de sa propre vérification.
Ce qui reste maintenant à déterminer, et ce que le développement des sciences psychiques déterminera graduellement, ce sont, d'une part, les procédés particuliers propres à ces sciences, les modes d'observation et d'expérimentation spécialement adaptés à la nature des phénomènes qu'elles étudient, et, d'autre part, les hypothèses, plus ou moins générales, qui permettront aux expérimentateurs de s'orienter dans leurs recherches et d'aller à la découverte de faits encore ignorés et de lois encore inédites.
Il nous faut maintenant passer en revue les diverses branches des sciences psychiques pour examiner l'état d'avancement de chacune d'elles. Nous utiliserons à cet effet la classification de ces sciences proposée par nous dans notre livre de la Psychologie inconnue16 et qui semble bien présenter une certaine commodité pratique, puisque les deux Congrès de Psychologie expérimentale qui se sont tenus successivement à Paris en 1911 et 1913 ont cru pouvoir l'adopter pour établir le programme de leurs travaux, et puisque la plupart des dénominations qu'elle renferme entrent de plus en plus dans l’usage courant des auteurs qui traitent des phénomènes psychiques.
Selon cette classification, les phénomènes psychiques ou parapsychiques, c'est-à-dire, selon la définition que nous en avons donnée, « les phénomènes qui, se produisant chez les êtres animés ou par un effet de leur action, ne semblent pas pouvoir s'expliquer entièrement par les lois et les forces de la nature déjà connues », se répartissent entre trois grands embranchements superposés les uns aux autres par ordre de complexité et de difficulté croissantes, de telle sorte que la connaissance des premiers soit tout ensemble la condition indispensable et l'efficace instrument de l'étude des suivants.
Le premier de ces embranchements est celui des phénomènes hypnoïdes, lesquels semblent pouvoir s'expliquer par les seules forces déjà connues, en supposant seulement que ces forces, dans certaines conditions, opèrent selon des lois que nous ne connaissons pas encore, ou que nous ne connaissons encore qu'imparfaitement, lois plus ou moins différentes de celles que nous connaissons déjà. A cet embranchement appartiennent les phénomènes d'hypnotisme et de suggestion, particulièrement étudiés par les Ecoles de la Salpêtrière et de Nancy, ainsi que les phénomènes de division de conscience ou de dédoublement de la personnalité que le professeur Pierre Janet a pour la première fois soumis à une investigation méthodique dans son livre sur l'Automatisme psychologique, complété plus tard par un autre ouvrage : Névroses et idées fixes. On peut donner le nom général d'hypnologie à la science de ce premier embranchement de phénomènes, tout en réservant le nom de cryptopsychie17 pour l'étude spéciale des phénomènes de subconscience.
Un second embranchement est celui des phénomènes magnétoïdes, lesquels semblent impliquer l'intervention des forces encore inconnues, distinctes de toutes celles que les sciences ont déjà découvertes et étudiées, mais qui sont de nature physique et plus ou moins analogues aux forces rayonnantes de la physique, lumière, chaleur, électricité, magnétisme, etc. On peut y distinguer trois groupes de phénomènes, d'ailleurs insensiblement reliés les uns aux autres : d'abord ceux du magnétisme animal ou, comme disent volontiers les Anglais, du mesmérisme ; ensuite ceux de la télépsychie, comprenant de nombreuses variétés, transmission ou pénétration de pensée, extériorisation de la sensibilité, psychométrie, télépathie, clairvoyance ou lucidité, etc., enfin ceux de l'hyloscopie, où la matière paraît exercer sur des êtres animés, principalement sur des êtres humains, une action qui ne semble pas explicable par ses propriétés physiques ou chimiques déjà connues, et qui semblent, par conséquent, révéler en elle une force irréductible à toutes celles que la science a étudiées jusqu'ici. A ce dernier groupe appartiennent les effets obtenus par les chercheurs de sources et de métaux, baguettisants et pendulisants, qui ont si fortement excité la curiosité publique pendant le dernier Congrès de psychologie expérimentale.
Enfin, le troisième et dernier embranchement, celui des phénomènes spiritoïdes, semble impliquer aussi l'hypothèse d'agents encore inconnus, mais, cette fois, de nature psychologique plus ou moins analogues aux intelligences humaines, peut-être même situées en dehors de notre monde habituel, dans un plan de la réalité extérieur à celui où nous vivons. Il embrasse tous les phénomènes dits de spiritisme ou de médiumnisme, dans la mesure où ils ne paraissent pas pouvoir se ramener à ceux des embranchements précédents et abstraction faite de toute assertion dogmatique relativement à leurs causes réelles.
C'est dans les sciences psychiques du premier degré, hypnologie et cryptopsychie, que nous allons trouver le plus grand nombre de résultats acquis et désormais incontestés. Nous sommes là sur un terrain à peu près solide où les savants, sauf des exceptions qui se font de plus en plus rares, ne craignent pas de s'aventurer, et quoique plus d'une question de détail reste encore incertaine et obscure, on peut dire que, dans leurs grandes lignes au moins, ces sciences sont définitivement constituées. Malgré quelques cas isolés de retour offensif de l'ancien scepticisme18, on ne doute plus que l'être humain ne puisse, sous certaines conditions, tomber dans un état particulier de torpeur et d'automatisme où certaines de ses facultés sont plus ou moins annihilées, tandis que d'autres sont singulièrement exaltées, et que cet état, dit hypnotique, ne se présente avec des caractères plus ou moins variables, auxquels correspondent les diverses dénominations de catalepsie, de léthargie, de somnambulisme, etc. On ne doute pas davantage que la suggestion, c'est-à-dire la parole humaine ou, pour aller plus au fond, la pensée, sous les espèces de l'imagination et de la foi, ne puisse exercer une action quasi‑magique non seulement sur les facultés de notre être moral, mais même sur les fonctions de notre organisme. On ne doute pas, enfin, que cette action ne puisse parfois se produire en nous, à notre insu, de telle façon qu'au-dessous de notre personnalité consciente une autre personnalité qui est encore nous même, tout en nous paraissant autre que nous, sente, pense et agisse sans que nous en soyons autrement informés que par ses manifestations extérieures. Tous ces points, croyons-nous, sont désormais fixés ; mais il reste à connaître avec plus de précision les conditions déterminantes de ces différents phénomènes, l'étendue de leurs effets, les applications pratiques qu'il est possible d'en tirer.
En passant aux sciences psychiques du second degré, nous entrons dans une région encore peu explorée des savants, entourée à leurs yeux de ténèbres suspectes, où ils ne se risquent pas volontiers, par crainte d'y compromettre leur dignité professionnelle, leur renom d'esprits prudents et sérieux. Aussi le nombre des résultats acquis est-il beaucoup moins considérable que dans l'embranchement qui précède. Ici, tout est plus ou moins douteux ou, en tout cas, contesté. En général, les faits sont niés ou passés sous silence, ou traités d'imaginaires, ou attribués à la supercherie, ou, dans l'hypothèse la plus favorable, ramenés de gré ou de force à quelque combinaison, provisoirement impossible à analyser, des faits du premier degré. Il semble bien, cependant, que le jour ne soit plus très éloigné où la science finira par reconnaître l'existence d'une force émanant de l'organisme humain, vraisemblablement des nerfs et du cerveau, et susceptible d'agir à distance. Déjà cette force est presque universellement admise pour expliquer les phénomènes de transmission de pensée et de télépathie dont la réalité n'est plus guère mise en doute. Par l'effet d'une confusion très fréquente, qui s'explique par la similitude des dénominations, la suggestion, que personne ne conteste plus, rend admissible la transmission de pensée baptisée du nom de suggestion mentale, et l'on ne s'aperçoit pas que cette dernière diffère essentiellement de l'autre, en ce qu'elle implique avant tout une influence exercée par un cerveau sur un autre, à travers un milieu imperceptible à nos sens. Ainsi, chose singulière, le magnétisme animal, qui paraît bien être le phénomène le plus général, condition de la suggestion mentale, est nié au profit de celle-ci qui n'en est qu'une conséquence particulière. Mais tôt ou tard, sans doute, la logique reprendra ses droits et l'on reconnaîtra que le magnétisme animal, trop peu étudié de notre temps, recèle en réalité la clé des phénomènes psychiques sous toutes leurs formes. C'est une des vérités que nous nous sommes principalement proposé d'établir dans notre Psychologie inconnue, et nous espérons qu'à notre exemple, d'autres chercheurs travailleront aussi à en faire un résultat acquis à la science.
Les récentes découvertes scientifiques des rayons X et des émanations du radium ont d'ailleurs disposé les savants à admettre plus facilement l'existence dans la nature d'une multitude de radiations et d'influences trop subtiles pour être habituellement perçues par nos sens, et c'est peut-être ce qui explique l'accueil plutôt encourageant fait par le monde scientifique aux récentes expériences des sourciers. Là encore, un résultat paraît avoir été acquis. On n'est plus aussi fermement décidé à soutenir que les mouvements de la baguette ou du pendule sont uniquement causés, comme le prétendait Chevreul, par la pensée inconsciente de l'opérateur, à l'exclusion de toute influence objective ; on n'est pas éloigné de croire que cette pensée subit en tout cas l'action secrète de quelque force inconnue mais réelle. L'hyloscopie est déjà presque au seuil de la science, et tout fait prévoir qu'elle ne tardera pas longtemps à le franchir.
Le phénomène de la clairvoyance, dont le mystérieux mécanisme dépasse toute imagination humaine, tient en quelque sorte le milieu entre l'hyloscopie et la télépsychie, puisqu'il suppose à la fois, autant du moins qu'on peut essayer de se le représenter, une action exercée par les objets, malgré l'interposition de distances souvent énormes, sur la sensibilité du sujet voyant et, chez ce sujet même, une faculté de percevoir susceptible d'être mise en jeu par cette lointaine et incompréhensible action.
Il s'en faut de beaucoup que la science en admette la réalité, mais on commence, de divers côtés, à l'étudier scientifiquement ; et des travaux comme ceux d'Edmond Duchâtel sur la Psychométrie, du docteur Osty sur la Lucidité et l'Intuition, hâteront sans doute le moment où le phénomène étant reconnu comme réel, il sera possible de découvrir expérimentalement quelques-unes des lois qui le régissent. Dès maintenant, on remarque chez ceux qui s'en occupent, une tendance à le rapprocher de la pénétration de pensée, c'est-à-dire à croire que la vision des clairvoyants ne se rapporte pas directement aux objets eux-mêmes, mais à des cerveaux humains dans lesquels ces objets sont représentés. En d'autres termes, la clairvoyance serait essentiellement, non un rapport de cerveau à objet, mais un rapport de cerveau à cerveau ; et ainsi s'effacerait la distinction que les anciens magnétiseurs avaient cru devoir faire entre la clairvoyance proprement dite ou lucidité, et la transmission de pensée. Seules, les recherches futures résoudront finalement la question.
Reste la science du troisième degré, celle qui a pour objet les troubles et déconcertants phénomènes du spiritisme. A mesure que nous avançons dans notre enquête, les résultats acquis deviennent de plus en plus rares. Ne croyons pas, cependant, comme le public ordinaire des lecteurs et rédacteurs de journaux quotidiens, qu'il n'y ait rien de vrai dans ces phénomènes. Ainsi, il est certain, il est prouvé que les tables tournent, qu'elles font, moyennant certaines conventions, des réponses intelligibles aux questions qu'on leur pose ; il est certain, il est prouvé que certains individus, ceux qu'on appelle des médiums, peuvent écrire, parler, agir, sans avoir conscience de faire par eux-mêmes ce qu'ils font, exactement comme s'ils étaient les instruments de personnalités étrangères. Tous ces faits sont amplement établis, et il n'y a que les ignorants qui les nient.
Maintenant, à quelle cause faut-il les attribuer ? Sont-ils, comme les apparences en suggèrent l'idée, comme les médiums l'assurent, des effets et des preuves de l'intervention des esprits ? Est-ce que vraiment les âmes des morts reviennent de l'autre monde pour faire tourner les tables et habiter passagèrement les corps des vivants ? C'est là une toute autre question. Ce qui est acquis, c'est la réalité des phénomènes spiritoïdes, du moins d'un certain nombre d'entre eux ; ce qui est loin d'être acquis, c'est la façon de les expliquer. Admettre ces phénomènes, ce n'est pas nécessairement admettre telle ou telle explication qu'on en propose ; et même, au point de vue scientifique, l'explication, quelle qu'elle soit, est d'une médiocre importance ; l'essentiel, c'est l'étude méthodique des faits, leur constatation et leur analyse. Il ne s'agit pas de prouver ni de réfuter telle ou telle doctrine philosophique ou religieuse ; il s'agit de savoir si certains faits se passent réellement et comment ils se passent. Le plus important des résultats sera acquis dans les recherches de cet ordre le jour où tous ceux qui s'en occupent seront bien persuadés que c'est avec cet esprit qu'il convient de les aborder. Seule, la méthode expérimentale, loyalement et patiemment pratiquée, permettra de se rendre compte si certains phénomènes généralement considérés comme incroyables, lévitation, apports, matérialisation, sont effectivement réels ou s'il ne faut y voir que des « trucs » et des fraudes ; seule aussi, elle fera surgir des interprétations, provisoires sans doute et hypothétiques, mais utiles cependant pour guider le chercheur à travers des obscurités plus impénétrables que celles de la forêt de l'Enfer du Dante.
Ainsi, quelque imparfait que soit leur état actuel, les sciences psychiques se montrent pourtant à nous, après cette rapide revue, comme suffisamment organisées pour vivre et se développer régulièrement, assurées de la réalité de leur objet, en possession de leur méthode, ayant déjà acquis un certain nombre de résultats essentiels.
Que faudrait-il pour que leur évolution s'accélérât et que le nombre de ces résultats s'accrût sûrement de jour en jour ? Tout d'abord que l'opinion publique, mieux informée, comprit l'intérêt et l'utilité de leurs recherches et s'accoutumât à voir en elles des sciences véritables, non des sortes de grimoires ou de jeux de société ; il faudrait surtout que, sous l'influence de ce nouvel état d'esprit, on vit s'établir, comme nous l'avons dit ailleurs19, « en France et à l'étranger, de multiples centres d'études, laboratoires ou instituts, où des chercheurs préparés à ces travaux particulièrement délicats par une forte discipline scientifique et philosophique, et traités par le public et les autres savants sur le même pied que les physiciens, chimistes et physiologistes, se consacreraient à l'exploration exclusive du champ des phénomènes psychiques (entendus au sens le plus large) et se contrôleraient constamment les uns les autres » .