Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


PREFACE DE LA DEUXIEME EDITION

 

En t�te de notre �dition de f�vrier 1910, nous �crivions :
Depuis la publication de cet ouvrage, dix ann�es se sont �coul�es. L'histoire a d�roul� sa trame, et des �v�nements consid�rables se sont accomplis en notre pays. Le Concordat a �t� d�nonc�. L'Etat a rompu le lien qui l'unissait � l'Eglise romaine. Sauf dans quelques villes, c'est avec une sorte d'indiff�rence que l'opinion publique a accueilli les mesures de rigueur prises par le pouvoir civil contre les institutions catholiques.
D'o� vient cet �tat d'esprit, cette d�saffection non seulement locale, mais presque g�n�rale, des Fran�ais envers l'Eglise ? De ce que celle-ci n'a r�alis� aucune des esp�rances qu'elle avait fait na�tre. Elle n'a su ni comprendre, ni remplir son r�le et ses devoirs d'�ducatrice et de conductrice des �mes.
Depuis un si�cle, l'Eglise catholique traversait une des crises les plus redoutables de son histoire. En France, la S�paration est venue accentuer cet �tat de choses, le rendre plus aigu.
Reni�e par la soci�t� moderne, abandonn�e par l'�lite intellectuelle, en conflit perp�tuel avec le droit nouveau qu'elle n'a jamais accept�, et, partant, en contradiction presque sur tous les points essentiels avec les lois civiles de tous les pays, m�connue et ha�e d'une partie du peuple et surtout du monde ouvrier, il ne reste plus gu�re d'adeptes � l'Eglise que parmi les femmes, les enfants, les vieillards. L'avenir ne lui appartient plus, puisque l'�ducation de la jeunesse lui a �t� arrach�e, non sans quelque brutalit�, par les lois de la R�publique fran�aise.
Voil� le bilan de l'Eglise romaine au seuil du vingti�me si�cle. Nous voudrions dans une �tude impartiale, respectueuse m�me, rechercher les causes profondes de cette �clipse de la puissance eccl�siastique, �clipse partielle encore, mais qui menace de devenir totale et d�finitive dans un avenir peu �loign�.
Comment l'Eglise catholique en est-elle arriv�e l� ? C'est qu'elle a trop n�glig� la cause du peuple. L'Eglise ne fut vraiment d�mocratique et populaire qu'� ses origines, quand l'esprit de J�sus �tait avec elle, durant les �ges apostoliques, p�riode de pers�cution et de martyre ; c'est ce qui expliquait alors sa force de pros�lytisme, la rapidit� de ses conqu�tes, sa puissance de persuasion et d'extension. Du jour o� elle fut reconnue officiellement par l'Empire, � partir de la conversion de Constantin, elle devint l'amie des C�sars, l'associ�e, et quelquefois la complice des puissants. Elle entra dans l'�re st�rile des arguties th�ologiques, des querelles byzantines, et � dater de ce moment, elle prit toujours ou presque toujours le parti du plus fort. F�odale au moyen �ge, essentiellement aristocratique sous Louis XIV, elle ne fit � la R�volution que des concessions forc�es et tardives. Toutes les �mancipations intellectuelles et sociales ont �t� faites malgr� elle. Il �tait logique, fatal, que celles-ci se retournassent contre elle.
Longtemps riv�e en France au Concordat, elle fut sans cesse en lutte sourde et syst�matique avec l'Etat. Cette union violent�e, qui durait depuis un si�cle, devait n�cessairement aboutir au divorce. La loi de s�paration l'a prononc�. Le premier usage que fit l'Eglise de sa libert� reconquise, ce fut de se jeter dans les bras des partis r�actionnaires, prouvant par ce geste qu'elle n'a rien appris depuis un si�cle, ni rien oubli�.
Devenue solidaire des partis politiques d�mod�s, l'Eglise catholique, celle de France surtout, se condamne par l� m�me � mourir le m�me jour qu'eux et de la m�me mort : celle de l'impopularit�. Un pape de g�nie, L�on XIII, essaya un moment de la d�gager de toute compromission directe ou indirecte avec l'�l�ment r�actionnaire, mais il ne fut ni �cout� ni ob�i.
Son successeur, Pie X , reprenant la tradition de Pie IX, ne crut avoir rien de mieux � faire que d'appliquer les doctrines du Syllabus et de l'infaillibilit�. Sous le nom vague de modernisme, il a jug� � propos d'anath�matiser la soci�t� moderne et de frapper toute tentative de r�conciliation ou de conciliation avec elle[1] . La guerre religieuse faillit s'allumer aux quatre coins du pays. Le prestige de grandeur que L�on XIII avait rendu � l'Eglise, � force de g�nie diplomatique, s'est �vanoui en quelques ann�es. Le catholicisme refoul� dans le domaine de la conscience individuelle et priv�e, ne semble plus devoir vivre de la vie officielle et publique.
Encore une fois, quelle est la cause profonde de cet affaiblissement de la plus puissante institution de l'univers ? Les politiciens, les philosophes, les savants croiront la trouver dans les circonstances ext�rieures, en des raisons d'ordre sociologique. Nous, nous la chercherons au coeur m�me de l'Eglise. C'est d'un mal organique qu'elle se meurt ; chez elle, le foyer de la vie est atteint.
La vie de l'Eglise, c'�tait l'esprit de J�sus en elle. Le souffle du Christ, ce souffle divin de foi, de charit�, de fraternit� universelle, c'�tait l� le moteur de ce vaste organisme, la pi�ce ma�tresse de son fonctionnement vital. Or, depuis longtemps, l'esprit de J�sus semble avoir abandonn� l'Eglise. Ce n'est plus le feu de la Pentec�te qui rayonne en elle et autour d'elle ; cette flamme g�n�reuse s'est �teinte.
Elle fut pourtant grande et belle autrefois, l'Eglise de France. Elle fut l'asile des plus hauts esprits, des plus nobles intelligences. Aux temps barbares, elle �tait � la fois la science et la philosophie, l'art et la beaut�, la foi et la pri�re. Les grands monast�res, les c�l�bres abbayes devinrent les refuges de la pens�e. L� se conservaient les tr�sors intellectuels, les d�bris du g�nie antique. Au treizi�me si�cle, elle a inspir� une belle part de ce que l'esprit humain a produit de plus �clatant. Elle domptait tous ces hommes rudes, ces barbares � peine d�grossis ; elle les courbait d'un geste dans l'attitude de la pri�re.
Et maintenant, elle ne vit, elle ne brille plus que du reflet de sa grandeur pass�e. O� sont aujourd'hui, dans l'�glise, les penseurs et les artistes, les vrais pr�tres et les saints ? Les chercheurs de v�rit�s divines, les grands mystiques adorateurs du beau, les r�veurs d'infini y ont fait place aux politiciens batailleurs et aux marchands. La maison du Seigneur est transform�e en banque et en tribune. L'Eglise a un royaume qui est de ce monde, et rien que de ce monde. Ce n'est plus le r�ve divin qui la hante, mais des convoitises terrestres, une hautaine pr�tention � tout dominer, � tout diriger.
Les encycliques et les canons ont remplac� le sermon sur la montagne, et les enfants du peuple, les g�n�rations qui se succ�dent, n'ont pour guide qu'un cat�chisme bizarre, bourr� de notions incompr�hensibles, et qui ne saurait �tre d'un secours efficace aux heures difficiles de l'existence. De l� vient l'irr�ligion du plus grand nombre. Le culte de certaine madone a rapport� jusqu'� deux millions par an, mais il n'y a pas une seule �dition populaire de l'Evangile entre les mains des catholiques.
Toutes les tentatives pour faire p�n�trer dans l'Eglise un peu d'air et de lumi�re, et comme un souffle des temps nouveaux, ont �t� �touff�es, comprim�es. Lamennais, H. Loyson, Didon furent contraints de se r�tracter ou de quitter le � giron �. L'abb� Loisy a �t� chass� de sa chaire.
Courb�e depuis des si�cles sous le joug de Rome, l'Eglise a perdu toute initiative, toute force virile, toute vell�it� d'ind�pendance. L'organisation du catholicisme est telle, qu'aucune d�cision ne peut �tre prise, aucun acte s'accomplir, sans l'aveu ou le signal du pouvoir romain. Et Rome est p�trifi�e dans sa pose hi�ratique comme la statue du Pass�.
Le cardinal Meignan, parlant du Sacr� Coll�ge, disait un jour � un de mes amis : � Ils sont l�, soixante-dix vieillards, ploy�s, non sous le poids des ans, mais sous celui des responsabilit�s, veillant � ce que pas un iota ne soit retranch� du d�p�t sacr�, que pas un iota n'y soit ajout�. � Dans de telles conditions, l'Eglise catholique n'est plus, moralement, une institution vivante ; ce n'est plus un corps o� circule la vie ; c'est une tombe, un s�pulcre dans lequel la pens�e humaine est comme ensevelie.

*
* *

Depuis de longs si�cles, l'Eglise n'�tait plus qu'une puissance politique, admirablement hi�rarchis�e, organis�e ; elle emplissait l'histoire du bruit de ses luttes retentissantes avec les empereurs et les rois, partageant avec eux l'h�g�monie du monde. Elle avait con�u un plan grandiose : la chr�tient�, c'est-�-dire l'ensemble des peuples catholiques mass�s, serr�s comme une arm�e formidable autour du pape romain, souverain seigneur et point culminant de la f�odalit�. C'�tait grand, mais purement humain.
A l'Empire romain, min� par les Barbares, l'Eglise avait substitu� l'Empire d'Occident, vaste et puissante institution autour de laquelle gravita le moyen �ge tout entier. Tout disparaissait dans cette conf�d�ration politique et religieuse, d'o� �mergeaient uniquement deux t�tes : le pape et l'empereur, � ces deux moiti�s de Dieu �.
J�sus n'avait pas fond� la religion du Calvaire pour dominer les peuples et les rois, mais pour arracher les �mes au joug de la mati�re et pr�cher, par la parole et l'exemple, l'unique dogme r�dempteur : l'Amour.
Passons sur les despotismes solidaires de l'Eglise et des rois ; oublions l'Inquisition et ses victimes, et revenons aux temps actuels.
L'une des plus grandes fautes de l'Eglise romaine au dix-neuvi�me si�cle a �t� la d�finition du dogme de l'infaillibilit� personnelle du pontife romain. Un tel dogme, impos� comme article de foi, fut un d�fi jet� � la soci�t� moderne et � l'esprit humain.
Proclamer au vingti�me si�cle, en face d'une g�n�ration fi�vreuse, tourment�e du mal de l'infini, devant des hommes et des peuples qui poursuivent la v�rit� sans pouvoir l'atteindre, qui recherchent la justice, la libert�, comme le cerf alt�r� cherche et d�sire l'onde de la fontaine et la source du torrent, proclamer, disons-nous, dans un tel monde en travail d'enfantement, qu'un seul homme sur la terre poss�de toute v�rit�, toute lumi�re, toute science, n'est-ce pas, nous le r�p�tons, jeter un d�fi � l'humanit� tout enti�re, � cette humanit� condamn�e sur la terre � la soif de Tantale, aux d�chirements de Prom�th�e ?
L'Eglise catholique se rel�vera difficilement de cette faute grave. Le jour o� elle a divinis� un homme, elle a m�rit� le reproche d'idol�trie que lui faisait Montalembert, lorsque, apprenant sur son lit de mort la d�finition de l'infaillibilit� pontificale, il s'�cria : � Jamais je n'adorerai l'idole du Vatican ! � Le mot idole est-il exag�r� ? Comme les C�sars romains � qui l'on offrait un culte, le pape affecte de se faire appeler pontife et roi. Qu'est-il, sinon le successeur des empereurs de Rome et de Byzance ? Son costume m�me, ses gestes, son attitude, l'�tiquette surann�e et le faste de sa curie, tout rappelle les pompes c�sariennes des plus mauvais jours, et n'est-ce pas l'�loquent orateur espagnol, le religieux Emilio Castelar, qui s'�criait un jour, en voyant Pie IX port� sur la sedia et allant processionnellement � Saint-Pierre : � Ce n'est pas l� le p�cheur de Galil�e, c'est un satrape de l'Orient ! �
La cause profonde de la d�ch�ance et de l'impopularit� de l'Eglise romaine est l� : elle a mis le pape � la place de Dieu. L'esprit du Christ s'est retir� d'elle. En perdant la vertu d'en haut qui la soutenait, l'Eglise est tomb�e au pouvoir de la politique humaine. Elle n'est plus une institution d'ordre divin ; la pens�e de J�sus ne l'inspire plus, et les dons merveilleux que l'Esprit de la Pentec�te lui avait communiqu�s se sont �vanouis.
Bien plus : frapp�e d'aveuglement, comme les pr�tres de la Synagogue antique � l'av�nement de J�sus, l'Eglise a oubli� le sens profond de sa liturgie et de ses myst�res. Ses pr�tres ne connaissent plus le sens cach� des choses ; ils ont perdu le secret de l'initiation. Leurs gestes sont devenus st�riles ; leurs b�n�dictions ne b�nissent plus, leurs anath�mes ne maudissent pas. Ils sont redescendus au niveau commun, et le peuple, comprenant que leur puissance est vaine, que leur minist�re est illusoire, s'est tourn� vers d'autres pouvoirs et a encens� d'autres dieux.
Dans l'Eglise, la th�ologie a tu� l'Evangile, comme dans la vieille Synagogue le Talmud avait d�natur� la Loi. Ce sont les partisans de la lettre qui aujourd'hui la dirigent. Une collectivit� de fanatiques �troits et violents ach�vera d'enlever � l'Eglise les derniers restes de sa grandeur, de consommer son impopularit�. Nous assisterons probablement � la ruine progressive de cette institution, qui fut pendant vingt si�cles l'�ducatrice du monde, mais qui semble avoir forfait � sa v�ritable vocation.
S'ensuit-il que l'avenir religieux de l'humanit� soit irr�vocablement perdu, que le monde entier doive sombrer dans le mat�rialisme comme dans une mer bourbeuse ? Loin de l�. Le r�gne de la lettre se meurt, celui de l'esprit commence. Le feu de la Pentec�te, qui abandonne le chandelier d'or de l'Eglise, vient allumer d'autres flambeaux. La v�ritable r�v�lation s'inaugure dans le monde par la vertu de l'invisible. Quand le feu sacr� s'�teint sur un point, c'est pour se ranimer ailleurs. Jamais la nuit totale ne couvre le monde de ses t�n�bres. Il brille toujours quelque �toile au firmament.
L'�me humaine, par ses racines profondes, plonge dans l'infini. L'homme n'est pas un atome isol� dans le grand tourbillon vital. Son esprit est toujours en relation avec la Cause �ternelle ; sa destin�e fait partie int�grante des harmonies divines et de la vie universelle. Par la force des choses, l'homme se rapprochera de Dieu.
Nous assistons aujourd'hui au cr�puscule des Eglises formalistes ; mais d�j� nous pouvons pressentir l'aube initiale d'un astre qui se l�ve : celui du spiritualisme moderne.
A l'heure trouble o� nous sommes, un grand combat se livre entre la lumi�re et la nuit.
Sursum corda ! C'est la vie �ternelle qui s'ouvre radieuse, illimit�e devant nous ! De m�me que dans l'infini des milliers de mondes sont emport�s par leurs soleils vers l'incommensurable, en une course harmonieuse, rythm�e comme une danse antique, et qu'aucun astre, aucune terre ne repasse jamais par un m�me point, ainsi les �mes, emport�es par l'attraction magn�tique de leur centre invisible, poursuivent leur �volution dans l'espace, sans cesse attir�es par un Dieu dont elles s'approchent toujours sans l'atteindre jamais.
Reconnaissons que cette doctrine est autrement vaste que les dogmes exclusifs des Eglises mourantes, et que, si l'avenir appartient � quelque chose ou � quelqu'un, c'est vraisemblablement au spiritualisme universel, � cet Evangile de l'infini et de l'�ternit� !

[1] Voir, � la fin du volume, note compl�mentaire n� 11.

 

Chapitre suivant




Téléchargement | Bulletin
nous écrire | L’Agora Spirite