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I. - ORIGINE DES EVANGILES.
Depuis un si�cle environ, des travaux consid�rables, entrepris dans les divers pays chr�tiens par des hommes occupant de hautes situations dans les Eglises et les Universit�s, ont permis de reconstituer les v�ritables origines et les phases successives de la tradition �vang�lique.
C'est surtout dans les centres de religion protestante que se sont �labor�s ces travaux, si remarquables par leur �rudition, leur caract�re minutieux, et qui ont jet� de vives lumi�res sur les premiers temps du christianisme, sur le fond, la forme, la port�e sociale des doctrines de l'Evangile[1] .
Ce sont les r�sultats de ces travaux que nous exposerons bri�vement ici, sous une forme que nous nous efforcerons de rendre plus simple que celle des ex�g�tes protestants.
Le Christ n'a rien �crit. Ses paroles, r�pandues au long des chemins, ont �t� transmises de bouche en bouche, puis transcrites � des �poques diverses, longtemps apr�s sa mort. Une tradition religieuse populaire s'est form�e peu � peu, tradition qui a subi une �volution constante jusqu'au quatri�me si�cle.
Durant cette p�riode de trois cents ans, la tradition chr�tienne n'est jamais rest�e stationnaire ni semblable � elle-m�me. En s'�loignant de son point de d�part, � travers les temps et les lieux, elle s'est enrichie et diversifi�e. Un puissant travail d'imagination s'est accompli, et, suivant les formes qu'ont rev�tues les divers r�cits �vang�liques, suivant leur origine h�bra�que ou grecque, on a pu �tablir s�rement l'ordre dans lequel cette tradition s'est d�velopp�e, fixer la date et la valeur des documents qui la repr�sentent.
Pendant pr�s d'un demi-si�cle apr�s la mort de J�sus, la tradition chr�tienne, orale et vivante, est comme une eau courante � laquelle chacun peut puiser. Elle est propag�e par la pr�dication, par l'enseignement des ap�tres, hommes simples, illettr�s[2] , mais qu'illumine la pens�e du Ma�tre.
Ce n'est que de l'an 60 � l'an 80 qu'apparaissent les premi�res relations �crites, celle de Marc d'abord, qui est la plus ancienne ; puis les premiers r�cits attribu�s � Matthieu et � Luc, tous �crits fragmentaires et qui vont s'accro�tre par des additions successives comme toutes les oeuvres populaires[3] .
C'est seulement vers la fin du premier si�cle, de 80 � 98, qu'est n� l'�vangile de Luc, ainsi que celui de Matthieu, le primitif, actuellement perdu ; enfin, de 98 � 110, apparut, � Eph�se, l'�vangile de Jean.
A c�t� de ces �vangiles, seuls reconnus depuis par l'Eglise, un grand nombre d'autres voyaient le jour. On en conna�t actuellement une vingtaine, mais, au troisi�me si�cle, Orig�ne en citait un nombre plus �lev�. Luc y fait allusion dans le premier verset de l'oeuvre qui porte son nom.
Pour quelle raison ces nombreux documents ont-ils �t� d�clar�s apocryphes et rejet�s ? Tr�s probablement parce qu'ils �taient devenus g�nants pour ceux qui, aux deuxi�me et troisi�me si�cles, imprim�rent au christianisme une direction qui devait l'�loigner de plus en plus de ses formes primitives. Apr�s avoir repouss� mille syst�mes religieux qualifi�s d'h�r�sies, cette action devait aboutir � la cr�ation de trois grandes religions dans lesquelles la pens�e du Christ g�t cach�e, ensevelie sous les dogmes et les pratiques, comme en un tombeau [4] .
Les premiers ap�tres se bornaient � enseigner la paternit� de Dieu et la fraternit� humaine. Ils d�montraient la n�cessit� de la p�nitence, c'est-�-dire de la r�paration de nos fautes. Cette purification �tait symbolis�e par le bapt�me, pratique adopt�e par les Ess�niens, initiateurs de J�sus, auxquels les ap�tres empruntaient encore la croyance � l'immortalit� et � la r�surrection, c'est-�-dire au retour de l'�me � la vie spirituelle, � la vie de l'espace.
De l�, une morale et un enseignement qui attiraient de nombreux pros�lytes autour des disciples du Christ, car ils ne contenaient rien qui ne p�t s'allier � certaines doctrines juives, pr�ch�es dans le Temple et dans les synagogues.
Avec Paul et apr�s lui, des courants nouveaux s'�tablissent, et des doctrines confuses surgissent au sein des communaut�s chr�tiennes. Successivement, la pr�destination et la gr�ce, la divinit� du Christ, la chute et la r�demption, la croyance � Satan et � l'enfer, seront jet�es dans les esprits et viendront alt�rer la puret� et la simplicit� de l'enseignement du fils de Marie.
Cet �tat de choses va se poursuivre et s'aggraver, en m�me temps que les convulsions politiques et sociales agiteront l'enfance du monde chr�tien.
Les premiers Evangiles nous reportent � l'�poque troubl�e o� la Jud�e, soulev�e contre les Romains, vit la ruine de J�rusalem et la dispersion du peuple juif (an 70). C'est au milieu du sang et des larmes qu'ils ont �t� �crits, et les esp�rances qu'ils expriment semblent jaillir d'un ab�me de douleurs, alors que, dans les �mes attrist�es, s'�veille l'id�al nouveau, l'aspiration vers un monde meilleur, appel� � royaume des cieux �, o� seront redress�es toutes les injustices pr�sentes.
A cette �poque, tous les ap�tres, � l'exception de Jean et de Philippe, �taient morts ; le lien qui unissait les chr�tiens �taient encore bien faible. Ceux-ci formaient des groupes isol�s les uns des autres et portant le nom d'�glises (ecclesia, assembl�e), dirig�s chacun par un �v�que ou surveillant nomm� � l'�lection.
Chaque �glise �tait livr�e � ses propres inspirations ; elle n'avait, pour se diriger, qu'une tradition incertaine, fix�e en quelques manuscrits, qui r�sumaient plus ou moins fid�lement les actes et les paroles de J�sus, et que chaque �v�que interpr�tait � son gr�.
Ajoutons � ces difficult�s si grandes celles provenant de la fragilit� des parchemins, � une �poque o� l'imprimerie �tait inconnue, l'inintelligence de certains copistes, tous les maux que peut faire na�tre l'absence de direction et de contr�le, et nous comprendrons ais�ment que l'unit� de doctrine et de croyance n'ait pu se maintenir en des temps aussi tourment�s.
Les trois Evangiles synoptiques[5] sont fortement impr�gn�s de la pens�e jud�o-chr�tienne des ap�tres, mais d�j� l'�vangile de Jean s'inspire d'une autre influence. On y trouve un reflet de la philosophie grecque, rajeunie par les doctrines de l'�cole d'Alexandrie.
Vers la fin du premier si�cle, les disciples des grands philosophes grecs avaient ouvert des �coles dans toutes les villes importantes de l'Orient. Les chr�tiens se trouvant en contact avec eux, des discussions fr�quentes s'�levaient entre les partisans des diverses doctrines. Recrut�s dans les rangs inf�rieurs de la population, peu lettr�s pour la plupart, les chr�tiens �taient mal pr�par�s � ces luttes de la pens�e. De leur c�t�, les th�oriciens grecs furent frapp�s de la grandeur et de l'�l�vation morale du christianisme. De l� un rapprochement, une p�n�tration des doctrines, qui se produisit sur certains points. Le christianisme naissant subissait peu � peu l'influence grecque, qui l'amenait � faire du Christ, le Verbe, le Logos de Platon.
[1] Ces travaux sont r�sum�s dans l'Encyclop�die
des Sciences religieuses, de F. LICHTENBERGER, doyen de la Facult� de th�ologie
protestante de Paris, que peuvent consulter avec fruit tous ceux qui s'int�ressent
aux �tudes d'ex�g�se et de critique sacr�e. En outre, on peut leur recommander
l'Histoire de la Th�ologie chr�tienne au si�cle apostolique, par EDOUARD REUSS,
professeur de th�ologie � Strasbourg (Paris, Treuttel et W�rtz, 1852) ; - HARNACK,
l'Essence du Christianisme, traduit par A. Bertrand (Paris, Fischbacher).
[2] A l'exception de Paul, vers� dans
les lettres.
[3] A. SABATIER, directeur de la section
des hautes Etudes � la Sorbonne, les Evangiles canoniques, p. 5. L'Eglise a
senti la difficult� de retrouver les v�ritables auteurs des Evangiles. De l�,
la formule adopt�e par elle : Evangile selon...
[4] Voir notes compl�mentaires, n�
2, 3 et 4, � la fin du volume.
[5] On d�signe ainsi ceux de Marc,
Luc et Matthieu.
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