Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec

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CHAPITRE IV
-
L'ENFER.

Intuition des peines futures. - L'enfer chr�tien imit� de l'enfer pa�en. - Les limbes. - Tableau de l'enfer pa�en. - Tableau de l'enfer chr�tien.

INTUITION DES PEINES FUTURES.

1. - Dans tous les temps l'homme a cru, par intuition, que la vie future devait �tre heureuse ou malheureuse, en raison du bien et du mal que l'on fait ici-bas ; seulement, l'id�e qu'il s'en fait est en rapport avec le d�veloppement de son sens moral, et les notions plus ou moins justes qu'il a du bien et du mal ; les peines et les r�compenses sont le reflet de ses instincts pr�dominants. C'est ainsi que les peuples guerriers placent leur supr�me f�licit� dans les honneurs rendus � la bravoure ; les peuples chasseurs, dans l'abondance du gibier ; les peuples sensuels, dans les d�lices de la volupt�. Tant que l'homme est domin� par la mati�re, il ne peut qu'imparfaitement comprendre la spiritualit�, c'est pourquoi il se fait des peines et des jouissances futures un tableau plus mat�riel que spirituel ; il se figure que l'on doit boire et manger dans l'autre monde, mais mieux que sur la terre, et de meilleures choses[1]. Plus tard, on trouve dans les croyances touchant l'avenir, un m�lange de spiritualit� et de mat�rialit� ; c'est ainsi qu'� c�t� de la b�atitude contemplative, il place un enfer avec des tortures physiques.

2. - Ne pouvant concevoir que ce qu'il voit, l'homme primitif a naturellement calqu� son avenir sur le pr�sent ; pour comprendre d'autres types que ceux qu'il avait sous les yeux, il lui fallait un d�veloppement intellectuel qui ne devait s'accomplir qu'avec le temps. Aussi le tableau qu'il se fait des ch�timents de la vie future n'est-il que le reflet des maux de l'humanit�, mais dans une plus large proportion ; il y a r�uni toutes les tortures, tous les supplices, toutes les afflictions qu'il rencontre sur la terre ; c'est ainsi que, dans les climats br�lants, il a imagin� un enfer de feu, et dans les contr�es bor�ales, un enfer de glace. Le sens qui devait plus tard lui faire comprendre le monde spirituel n'�tant pas encore d�velopp�, il ne pouvait concevoir que des peines mat�rielles ; c'est pourquoi, � quelques diff�rences de forme pr�s, l'enfer de toutes les religions se ressemble.

L'ENFER CHRETIEN IMITE DE L'ENFER PAIEN.

3. - L'enfer des Pa�ens, d�crit et dramatis� par les po�tes, a �t� le mod�le le plus grandiose du genre ; il s'est perp�tu� dans celui des Chr�tiens, qui, lui aussi, a eu ses chantres po�tiques. En les comparant, on y retrouve, sauf les noms et quelques variantes dans les d�tails, de nombreuses analogies : dans l'un et l'autre, le feu mat�riel est la base des tourments, parce que c'est le symbole des plus cruelles souffrances. Mais, chose �trange ! les Chr�tiens ont, sur beaucoup de points, rench�ri sur l'enfer des Pa�ens. Si ces derniers avaient dans le leur le tonneau des Dana�des, la roue d'Ixion, le rocher de Sysiphe, c'�taient des supplices individuels ; l'enfer chr�tien a pour tous ses chaudi�res bouillantes dont les anges soul�vent les couvercles pour voir les contorsions des damn�s[2] ; Dieu entend sans piti� les g�missements de ceux-ci pendant l'�ternit�. Jamais les Pa�ens n'ont d�peint les habitants des Champs-Elys�es repaissant leur vue des supplices du Tartare[3].

4. - Comme les Pa�ens, les Chr�tiens ont leur roi des enfers, qui est Satan, avec cette diff�rence que Pluton se bornait � gouverner le sombre empire qui lui �tait �chu en partage, mais il n'�tait pas m�chant ; il retenait chez lui ceux qui avaient fait le mal, parce que c'�tait sa mission, mais il ne cherchait point � induire les hommes au mal pour se donner le plaisir de les faire souffrir ; tandis que Satan recrute partout des victimes qu'il se pla�t � faire tourmenter par ses l�gions de d�mons arm�s de fourches pour les secouer dans le feu. On a m�me s�rieusement discut� sur la nature de ce feu qui br�le sans cesse les damn�s sans jamais les consumer ; on s'est demand� si c'�tait un feu de bitume[4]. L'enfer chr�tien ne le c�de donc en rien � l'enfer pa�en.

5. - Les m�mes consid�rations qui, chez les Anciens, avaient fait localiser le s�jour de la f�licit�, avaient aussi fait circonscrire le lieu des supplices. Les hommes ayant plac� le premier dans les r�gions sup�rieures, il �tait naturel de placer le second dans les lieux inf�rieurs, c'est-�-dire dans le centre de la terre, auquel on croyait que certaines cavit�s sombres et d'aspect terrible servaient d'entr�e. C'est l� aussi que les Chr�tiens ont longtemps plac� le s�jour des r�prouv�s. Remarquons encore � ce sujet une autre analogie.

L'enfer des Pa�ens renfermait d'un c�t� les Champs-Elys�es et de l'autre le Tartare ; l'Olympe, s�jour des dieux et des hommes divinis�s, �tait dans les r�gions sup�rieures. Selon la lettre de l'Evangile, J�sus descendit aux enfers, c'est-�-dire dans les lieux bas, pour en tirer les �mes des justes qui attendaient sa venue. Les enfers n'�taient donc pas uniquement un lieu de supplice ; comme chez les Pa�ens, ils �taient aussi dans les lieux bas. De m�me que l'Olympe, le s�jour des anges et des saints, �tait dans les lieux �lev�s ; on l'avait plac� par-del� le ciel des �toiles, qu'on croyait limit�.

6. - Ce m�lange des id�es pa�ennes et des id�es chr�tiennes n'a rien qui doive surprendre. J�sus ne pouvait tout d'un coup d�truire des croyances enracin�es ; il manquait aux hommes les connaissances n�cessaires pour concevoir l'infini de l'espace et le nombre infini des mondes ; la terre �tait pour eux le centre de l'univers ; ils n'en connaissaient ni la forme ni la structure int�rieure ; tout �tait pour eux limit� � leur point de vue : leurs notions de l'avenir ne pouvaient s'�tendre au-del� de leurs connaissances. J�sus se trouvait donc dans l'impossibilit� de les initier au v�ritable �tat des choses ; mais, d'un autre c�t�, ne voulant pas sanctionner par son autorit� les pr�jug�s re�us, il s'est abstenu, laissant au temps le soin de rectifier les id�es. Il s'est born� � parler vaguement de la vie bienheureuse et des ch�timents qui attendent les coupables ; mais nulle part, dans ses enseignements, on ne trouve le tableau des supplices corporels dont les Chr�tiens ont fait un article de foi.

Voil� comment les id�es de l'enfer pa�en se sont perp�tu�es jusqu'� nos jours. Il a fallu la diffusion des lumi�res dans les temps modernes, et le d�veloppement g�n�ral de l'intelligence humaine pour en faire justice. Mais alors, comme rien de positif n'�tait substitu� aux id�es re�ues, � la longue p�riode d'une croyance aveugle a succ�d�, comme transition, la p�riode d'incr�dulit�, � laquelle la nouvelle r�v�lation vient mettre un terme. Il fallait d�molir avant de reconstruire, car il est plus facile de faire accepter des id�es justes � ceux qui ne croient � rien, parce qu'ils sentent qu'il leur manque quelque chose, qu'� ceux qui ont une foi robuste dans ce qui est absurde.

7. - Par la localisation du ciel et de l'enfer, les sectes chr�tiennes ont �t� conduites � n'admettre pour les �mes que deux situations extr�mes : le parfait bonheur et la souffrance absolue. Le purgatoire n'est qu'une position interm�diaire momentan�e au sortir de laquelle elles passent, sans transition, dans le s�jour des bienheureux. Il n'en saurait �tre autrement selon la croyance au sort d�finitif de l'�me apr�s la mort. S'il n'y a que deux s�jours, celui des �lus et celui des r�prouv�s, on ne peut admettre plusieurs degr�s dans chacun sans admettre la possibilit� de les franchir, et par cons�quent le progr�s ; or, s'il y a progr�s, il n'y a pas sort d�finitif ; s'il y a sort d�finitif, il n'y a pas progr�s. J�sus r�sout la question quand il dit : � Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon P�re [5].�

LES LIMBES.

8. - L'Eglise admet, il est vrai, une position sp�ciale dans certains cas particuliers. Les enfants morts en bas �ge, n'ayant point fait de mal, ne peuvent �tre condamn�s au feu �ternel ; d'un autre c�t�, n'ayant point fait de bien, ils n'ont aucun droit � la f�licit� supr�me. Ils sont alors, dit-elle, dans les limbes, situation mixte qui n'a jamais �t� d�finie, dans laquelle, tout en ne souffrant pas, ils ne jouissent pas non plus du parfait bonheur. Mais, puisque leur sort est irr�vocablement fix�, ils sont priv�s de ce bonheur pour l'�ternit�. Cette privation, alors qu'il n'a pas d�pendu d'eux qu'il en f�t autrement, �quivaut � un supplice �ternel imm�rit�. Il en est de m�me des sauvages, qui, n'ayant pas re�u la gr�ce du bapt�me et les lumi�res de la religion, p�chent par ignorance, s'abandonnant � leurs instincts naturels, ne peuvent avoir ni la culpabilit� ni les m�rites de ceux qui ont pu agir en connaissance de cause. La simple logique repousse une pareille doctrine au nom de la justice de Dieu. La justice de Dieu est tout enti�re dans cette parole du Christ : �A chacun selon ses oeuvres� ; mais il faut l'entendre des oeuvres bonnes ou mauvaises que l'on accomplit librement, volontairement, les seules dont on encourt la responsabilit�, ce qui n'est le cas ni de l'enfant, ni du sauvage, ni de celui de qui il n'a pas d�pendu d'�tre �clair�.

TABLEAU DE L'ENFER PAIEN.

9. - Nous ne connaissons gu�re l'enfer pa�en que par le r�cit des po�tes ; Hom�re et Virgile en ont donn� la description la plus compl�te, mais il faut faire la part des n�cessit�s que la po�sie impose � la forme. Celle de F�n�lon, dans son T�l�maque, quoique puis�e � la m�me source quant aux croyances fondamentales, a la simplicit� plus pr�cise de la prose. Tout en d�crivant l'aspect lugubre des lieux, il s'attache surtout � faire ressortir le genre de souffrances qu'endurent les coupables, et s'il s'�tend beaucoup sur le sort des mauvais rois, c'�tait en vue de l'instruction de son royal �l�ve. Quelque populaire que soit son ouvrage, beaucoup de personnes n'ont sans doute pas cette description assez pr�sente � la m�moire, ou n'y ont peut-�tre pas assez r�fl�chi pour �tablir une comparaison ; c'est pourquoi nous croyons utile d'en reproduire les parties qui ont un rapport plus direct avec le sujet qui nous occupe, c'est-�-dire celles qui concernent plus sp�cialement la p�nalit� individuelle.

10. - �En entrant, T�l�maque entend les g�missements d'une ombre qui ne pouvait se consoler. Quel est donc, lui dit-il, votre malheur ? qui �tiez-vous sur la terre ? - J'�tais, lui r�pondit cette ombre, Nabopharzan, roi de la superbe Babylone ; tous les peuples de l'Orient tremblaient au seul bruit de mon nom ; je me faisais adorer par les Babyloniens dans un temple de marbre o� j'�tais repr�sent� par une statue d'or devant laquelle on br�lait nuit et jour les pr�cieux parfums de l'Ethiopie ; jamais personne n'osa me contredire sans �tre aussit�t puni ; on inventait chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus d�licieuse. J'�tais encore jeune et robuste ; h�las ! que de prosp�rit�s ne me restait-il pas encore � go�ter sur le tr�ne ! Mais une femme que j'aimais, et qui ne m'aimait pas, m'a bien fait sentir que je n'�tais pas dieu : elle m'a empoisonn� ; je ne suis plus rien. On mit hier avec pompe mes cendres dans une urne d'or ; on pleura, on s'arracha les cheveux ; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon b�cher pour mourir avec moi ; on va encore g�mir au pied du superbe tombeau o� l'on a mis mes cendres, mais personne ne me regrette ; ma m�moire est en horreur m�me dans ma famille, et ici-bas je souffre d�j� d'horribles traitements.

�T�l�maque, touch� de ce spectacle, lui dit : Etiez-vous v�ritablement heureux pendant votre r�gne ? sentiez-vous cette douce paix sans laquelle le coeur demeure toujours serr� et fl�tri au milieu des d�lices ? - Non, r�pondit le Babylonien ; je ne sais m�me ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme l'unique bien : pour moi je ne l'ai jamais sentie ; mon coeur �tait sans cesse agit� de d�sirs nouveaux, de crainte et d'esp�rance. Je t�chais de m'�tourdir moi-m�me par l'�branlement de mes passions ; j'avais soin d'entretenir cette ivresse pour la rendre continuelle : le moindre intervalle de raison tranquille m'e�t �t� trop amer. Voil� la paix dont j'ai joui ; toute autre me para�t une fable et un songe ; voil� les biens que je regrette.

�En parlant ainsi, le Babylonien pleurait comme un homme l�che qui a �t� amolli par les prosp�rit�s et qui n'est point accoutum� � supporter constamment un malheur. Il avait aupr�s de lui quelques esclaves qu'on avait fait mourir pour honorer ses fun�railles ; Mercure les avait livr�s � Caron avec leur roi, et leur avait donn� une puissance absolue sur ce roi qu'ils avaient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignaient plus l'ombre de Nabopharzan ; elles la tenaient encha�n�e et lui faisaient les plus cruelles indignit�s. L'une lui disait : N'�tions-nous pas hommes aussi bien que toi ? comment �tais-tu assez insens� pour te croire un dieu, et ne fallait-il pas te souvenir que tu �tais de la race des autres hommes ? Une autre, pour l'insulter, disait : Tu avais raison de ne vouloir pas qu'on te pr�t pour un homme, car tu �tais un monstre sans humanit�. Une autre lui disait : Eh bien ! o� sont maintenant tes flatteurs ? tu n'as plus rien � donner, malheureux ! tu ne peux plus faire aucun mal ; te voil� devenu esclave de tes esclaves m�mes ; les dieux sont lents � faire justice, mais enfin ils la font.

�A ces dures paroles, Nabopharzan se jetait le visage contre terre, arrachant ses cheveux dans un exc�s de rage et de d�sespoir. Mais Caron disait aux esclaves : Tirez-le par sa cha�ne ; relevez-le malgr� lui, il n'aura pas m�me la consolation de cacher sa honte ; il faut que toutes les ombres du Styx en soient t�moins pour justifier les dieux, qui ont souffert si longtemps que cet impie r�gn�t sur la terre.

�Il aper�oit bient�t, assez pr�s de lui, le noir Tartare ; il en sortait une fum�e noire et �paisse, dont l'odeur empest�e donnerait la mort si elle se r�pandait dans la demeure des vivants. Cette fum�e couvrait un fleuve de feu et des tourbillons de flammes, dont le bruit, semblable � celui des torrents les plus imp�tueux quand ils s'�lancent des plus hauts rochers dans le fond des ab�mes, faisait qu'on ne pouvait rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

�T�l�maque, secr�tement anim� par Minerve, entre sans crainte dans ce gouffre. D'abord, il aper�ut un grand nombre d'hommes qui avaient v�cu dans les plus basses conditions, et qui �taient punis pour avoir cherch� les richesses par des fraudes, des trahisons et de cruaut�s. Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en �taient servis comme d'un beau pr�texte pour contenter leur ambition et pour se jouer des hommes cr�dules ; ces hommes, qui avaient abus� de la vertu m�me, quoi qu'elle soit le plus grand don des dieux, �taient punis comme les plus sc�l�rats de tous les hommes. Les enfants qui avaient �gorg� leurs p�res et leurs m�res, les �pouses qui avaient tremp� leurs mains dans le sang de leurs �poux, les tra�tres qui avaient livr� leur patrie apr�s avoir viol� tous les serments, souffraient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l'avaient ainsi voulu, et voici leur raison : c'est que ces hypocrites ne se contentent pas d'�tre m�chants comme le reste des impies ; ils veulent encore passer pour bons et font, par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier � la v�ritable. Les dieux, dont ils se sont jou�s, et qu'ils ont rendus m�prisables aux hommes, prennent plaisir � employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes.

�Aupr�s de ceux-ci paraissaient d'autres hommes que le vulgaire ne croit gu�re coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont lou� le vice, les critiques malins qui ont t�ch� de fl�trir la plus pure vertu ; enfin ceux qui ont jug� t�m�rairement des choses sans les conna�tre � fond, et qui, par l�, ont nui � la r�putation des innocents.

�T�l�maque, voyant les trois juges qui �taient assis et qui condamnaient un homme, osa leur demander quels �taient ses crimes. Aussit�t le condamn�, prenant la parole, s'�cria : Je n'ai jamais fait aucun mal ; j'ai mis tout mon plaisir � faire du bien ; j'ai �t� magnifique, lib�ral, juste, compatissant ; que peut-on donc me reprocher ? Alors Minos lui dit : On ne te reproche rien � l'�gard des hommes ; mais ne devais-tu pas moins aux hommes qu'aux dieux ? Quelle est donc cette justice dont tu te vantes ? Tu n'as manqu� � aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien ; tu as �t� vertueux, mais tu as rapport� toute ta vertu � toi-m�me, et non aux dieux, qui te l'avaient donn�e, car tu voulais jouir du fruit de ta propre vertu et te renfermer en toi-m�me : tu as �t� ta divinit�. Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont rien fait que pour eux-m�mes, ne peuvent renoncer � leurs droits ; tu les as oubli�s, ils t'oublieront ; ils te livreront � toi-m�me, puisque tu as voulu �tre � toi et non pas � eux. Cherche donc, maintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre coeur. Te voil� � jamais s�par� des hommes auxquels tu as voulu plaire ; te voil� seul avec toi-m�me, qui �tais ton idole ; apprends qu'il n'y a point de v�ritable vertu sans le respect et l'amour des dieux, � qui tout est d�. Ta fausse vertu, qui a longtemps �bloui les hommes faciles � tromper, va �tre confondue. Les hommes, ne jugeant des vices et des vertus que par ce qui les choque ou les accommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal. Ici, une lumi�re divine renverse tous leurs jugements superficiels ; elle condamne souvent ce qu'ils admirent et justifie ce qu'ils condamnent.

�A ces mots, ce philosophe, comme frapp� d'un coup de foudre, ne pouvait se supporter soi-m�me. La complaisance qu'il avait eue autrefois � contempler sa mod�ration, son courage et ses inclinations g�n�reuses, se change en d�sespoir. La vue de son propre coeur, ennemi des dieux, devient son supplice ; il se voit et ne peut cesser de se voir ; il voit la vanit� des jugements des hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions. Il se fait une r�volution universelle de tout ce qui est au-dedans de lui, comme si on bouleversait toutes ses entrailles ; il ne se trouve plus le m�me ; tout appui lui manque dans son coeur ; sa conscience, dont le t�moignage lui avait �t� si doux, s'�l�ve contre lui et lui reproche am�rement l'�garement et l'illusion de toutes ses vertus, qui n'ont point eu le culte de la Divinit� pour principe et pour fin ; il est troubl�, constern�, plein de honte, de remords et de d�sespoir. Les Furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livr� � lui-m�me, et que son propre coeur venge assez les dieux m�pris�s. Il cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux autres morts, ne pouvant se cacher � lui-m�me. Il cherche les t�n�bres et ne peut les trouver ; une lumi�re importune le suit partout ; partout les rayons per�ants de la v�rit� vont venger la v�rit� qu'il a n�glig� de suivre. Tout ce qu'il a aim� lui devient odieux, comme �tant la source de ses maux, qui ne peuvent jamais finir. Il dit en lui-m�me : O insens� ! je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-m�me ! non, je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais aim� l'unique et v�ritable bien ; tous mes pas ont �t� des �garements ; ma sagesse n'�tait que folie ; ma vertu n'�tait qu'un orgueil impie et aveugle ; j'�tais moi-m�me mon idole.

�Enfin T�l�maque aper�ut les rois qui �taient condamn�s pour avoir abus� de leur puissance. D'un c�t� une Furie vengeresse leur pr�sentait un miroir qui leur montrait toute la difformit� de leurs vices ; l�, ils voyaient et ne pouvaient s'emp�cher de voir leur vanit� grossi�re et avide des plus ridicules louanges ; leur duret� pour les hommes, dont ils auraient d� faire la f�licit� ; leur insensibilit� pour la vertu ; leur crainte d'entendre la v�rit� ; leur inclination pour les hommes l�ches et flatteurs ; leur inapplication ; leur mollesse ; leur indolence ; leur d�fiance d�plac�e ; leur faste et leur excessive magnificence fond�s sur la ruine des peuples ; leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs citoyens ; enfin leur cruaut�, qui cherche chaque jour de nouvelles d�lices parmi les larmes et le d�sespoir de tant de malheureux. Ils se voyaient sans cesse dans ce miroir ; ils se trouvaient plus horribles et plus monstrueux que n'est la Chim�re, vaincue par Bell�rophon, ni l'Hydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerb�re m�me, quoiqu'il vomisse de ses trois gueules b�antes un sang noir et venimeux qui est capable d'empester toute la race des mortels vivant sur la terre.

�En m�me temps, d'un autre c�t�, une autre Furie leur r�p�tait avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avaient donn�es pendant leur vie, et leur pr�sentait un autre miroir, o� ils se voyaient tels que la flatterie les avait d�peints. L'opposition de ces deux peintures si contraires �tait le supplice de leur vanit�. On remarquait que les plus m�chants d'entre ces rois �taient ceux � qui on avait donn� les plus magnifiques louanges pendant leur vie, parce que les m�chants sont plus craints que les bons, et qu'ils exigent sans pudeur les l�ches flatteries des po�tes et des orateurs de leur temps.

�On les entend g�mir dans ces profondes t�n�bres, o� ils ne peuvent voir que les insultes et les d�risions qu'ils ont � souffrir. Ils n'ont rien autour d'eux qui ne les repousse, qui ne les contredise, qui ne les confonde, au lieu que sur la terre ils se jouaient de la vie des hommes, et pr�tendaient que tout �tait fait pour les servir. Dans le Tartare, ils sont livr�s � tous les caprices de certains esclaves qui leur font sentir � leur tour une cruelle servitude ; ils servent avec douleur, et il ne leur reste aucune esp�rance de pouvoir jamais adoucir leur captivit� ; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont Etna.

�L�, T�l�maque aper�ut des visages p�les, hideux et constern�s. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels ; ils ont horreur d'eux-m�mes, et ils ne peuvent non plus se d�livrer de cette horreur que de leur propre nature ; ils n'ont pas besoin d'autre ch�timent de leurs fautes, que leurs fautes m�mes ; ils les voient sans cesse dans toute leur �normit� ; elles se pr�sentent � eux comme des spectres horribles et les poursuivent. Pour s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a s�par�s de leurs corps. Dans le d�sespoir o� ils sont, ils appellent � leur secours une mort qui puisse �teindre tout sentiment et toute connaissance en eux ; ils demandent aux ab�mes de les engloutir pour se d�rober aux rayons vengeurs de la v�rit� qui les pers�cute, mais ils sont r�serv�s � la vengeance qui distille sur eux goutte � goutte, et qui ne tarira jamais. La v�rit�, qu'ils ont craint de voir, fait leur supplice ; ils la voient, et n'ont des yeux que pour la voir s'�lever contre eux : sa vue les perce, les d�chire, les arrache � eux-m�mes ; elle est comme la foudre ; sans rien d�truire au-dehors, elle p�n�tre jusqu'au fond des entrailles.

�Parmi ces objets qui faisaient dresser les cheveux de T�l�maque sur sa t�te, il vit plusieurs des anciens rois de Lydie qui �taient punis pour avoir pr�f�r� les d�lices d'une vie molle au travail, pour le soulagement des peuples, qui doit �tre ins�parable de la royaut�.

�Ces rois se reprochaient les uns aux autres leur aveuglement. L'un disait � l'autre, qui avait �t� son fils : Ne vous avais-je pas recommand� souvent, pendant ma vieillesse et avant ma mort, de r�parer les maux que j'avais faits par ma n�gligence ? - Ah ! malheureux p�re ! disait le fils, c'est vous qui m'avez perdu ! c'est votre exemple qui m'a inspir� le faste, l'orgueil, la volupt� et la duret� pour les hommes ! En vous voyant r�gner avec tant de mollesse et entour� de l�ches flatteurs, je me suis accoutum� � aimer la flatterie et les plaisirs. J'ai cru que le reste des hommes �taient, � l'�gard des rois, ce que les chevaux et les autres b�tes de charge sont � l'�gard des hommes, c'est-�-dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant qu'ils rendent de services et qu'ils donnent de commodit�s. Je l'ai cru, c'est vous qui me l'avez fait croire ; et maintenant je souffre tant de maux pour vous avoir imit�. A ces reproches, ils ajoutaient les plus affreuses mal�dictions, et paraissaient anim�s de rage pour s'entre-d�chirer.

�Autour de ces rois voltigeaient encore, comme des hiboux de la nuit, les cruels soup�ons, les vaines alarmes, les d�fiances qui vengent les peuples de la duret� de leurs rois, la faim insatiable des richesses, la fausse gloire toujours tyrannique et la mollesse l�che redouble tous les maux qu'on souffre, sans pouvoir jamais donner de solides plaisirs.

�On voyait plusieurs de ces rois s�v�rement punis, non pour les maux qu'ils avaient faits, mais pour avoir n�glig� le bien qu'ils auraient d� faire. Tous les crimes des peuples, qui viennent de la n�gligence avec laquelle on fait observer les lois, �taient imput�s aux rois, qui ne doivent r�gner qu'afin que les lois r�gnent par leur minist�re. On leur imputait aussi tous les d�sordres qui viennent du faste, du luxe et de tous les autres exc�s qui jettent les hommes dans un �tat violent et dans la tentation de m�priser les lois pour acqu�rir du bien. Surtout on traitait rigoureusement les rois qui, au lieu d'�tre de bons et vigilants pasteurs des peuples, n'avaient song� qu'� ravager le troupeau, comme des loups d�vorants.

�Mais ce qui consterna davantage T�l�maque, ce fut de voir, dans cet ab�me de t�n�bres et de maux, un grand nombre de rois qui, ayant pass� sur la terre pour des rois assez bons, avaient �t� condamn�s aux peines du Tartare pour s'�tre laiss� gouverner par des hommes m�chants et artificieux. Ils �taient punis par les maux qu'ils avaient laiss� faire par leur autorit�. De plus, la plupart de ces rois n'avaient �t� ni bons ni m�chants, tant leur faiblesse avait �t� grande ; ils n'avaient jamais craint de ne pas conna�tre la v�rit� ; ils n'avaient point eu le go�t de la vertu, et n'avaient point mis leur plaisir � faire du bien.�

TABLEAU DE L'ENFER CHRETIEN.

11. - L'opinion des th�ologiens sur l'enfer est r�sum�e dans les citations suivantes[6]. Cette description, �tant puis�e dans les auteurs sacr�s et dans la vie des saints, peut d'autant mieux �tre consid�r�e comme l'expression de la foi orthodoxe en cette mati�re, qu'elle est � chaque instant reproduite, � quelques variantes pr�s, dans les sermons de la chaire �vang�lique et dans les instructions pastorales.

12. - �Les d�mons sont de purs Esprits, et les damn�s, pr�sentement en enfer, peuvent aussi �tre consid�r�s comme de purs esprits, puisque leur �me seule y est descendue, et que leurs ossements rendus � la poussi�re se transforment incessamment en herbes, en plantes, en fruits, en min�raux, en liquides, subissant, sans le savoir, les continuelles m�tamorphoses de la mati�re. Mais les damn�s, comme les saints, doivent ressusciter au dernier jour, et reprendre, pour ne plus le quitter, un corps charnel, le m�me corps sous lequel ils ont �t� connus parmi les vivants. Ce qui les distinguera les uns des autres, c'est que les �lus ressusciteront dans un corps purifi� et tout radieux, les damn�s dans un corps souill� et d�form� par le p�ch�. Il n'y aura donc plus en enfer de purs Esprits seulement ; il y aura des hommes tels que nous. L'enfer est, par cons�quent, un lieu physique, g�ographique, mat�riel, puisqu'il sera peupl� de cr�atures terrestres, ayant des pieds, des mains, une bouche, une langue, des dents, des oreilles, des yeux semblables aux n�tres, et du sang dans les veines, et des nerfs sensibles � la douleur.

�O� est situ� l'enfer ? Quelques docteurs l'ont plac� dans les entrailles m�mes de notre terre ; d'autres, dans je ne sais quelle plan�te ; mais la question n'a �t� d�cid�e par aucun concile. On en est donc, sur ce point, r�duit aux conjectures ; la seule chose qu'on affirme, c'est que l'enfer, en quelque endroit qu'il soit situ�, est un monde compos� d'�l�ments mat�riels, mais un monde sans soleil, sans lune, sans �toiles, plus triste, plus inhospitalier, plus d�pourvu de tout germe et de toute apparence de bien que ne le sont les parties les plus inhabitables de ce monde o� nous p�chons.

�Les th�ologiens circonspects ne se hasardent pas � peindre, � la fa�on des Egyptiens, des Hindous et des Grecs, toutes les horreurs de ce s�jour ; ils se bornent � nous en montrer, comme un �chantillon, le peu que l'Ecriture en d�voile, l'�tang de feu de soufre de l'Apocalypse et les vers d'Isa�e, ces vers �ternellement fourmillant sur les charognes du Thophel, et les d�mons tourmentant les hommes qu'ils ont perdus, et les hommes pleurant et grin�ant des dents, suivant l'expression des Evang�listes.

�Saint Augustin n'accorde pas que ces peines physiques soient de simples images des peines morales ; il voit, dans un v�ritable �tang de soufre, des vers et des serpents v�ritables s'acharnant sur toutes les parties du corps des damn�s et joignant leurs morsures � celles du feu. Il pr�tend, d'apr�s un verset de saint Marc, que ce feu �trange, quoique mat�riel comme le n�tre, et agissant sur des corps mat�riels, les conservera comme le sel conserve la chair des victimes. Mais les damn�s, sentiront la douleur de ce feu qui br�le sans d�truire ; il p�n�trera sous leur peau ; ils en seront imbib�s et satur�s dans tous leurs membres, et dans la moelle de leurs os, et dans la prunelle de leurs yeux, et dans les fibres les plus cach�es et les plus sensibles de leur �tre. Le crat�re d'un volcan, s'ils pouvaient s'y plonger, serait pour eux un lieu de rafra�chissement et de repos.

�Ainsi parlent, en toute assurance, les th�ologiens les plus timides, les plus discrets, les plus r�serv�s ; ils ne nient pas, d'ailleurs, qu'il y ait en enfer d'autres supplices corporels ; ils disent seulement que, pour en parler, ils n'en ont pas une connaissance suffisante, aussi positive, du moins, que celle qui leur a �t� donn�e de l'horrible supplice du feu et du d�go�tant supplice des vers. Mais il y a des th�ologiens plus hardis ou plus �clair�s qui font de l'enfer des descriptions plus d�taill�es, plus vari�es et plus compl�tes ; et, bien qu'on ne sache pas en quel endroit de l'espace cet enfer est situ�, il y a des saints qui l'ont vu. Ils n'y sont pas all�s la lyre en main, comme Orph�e, ou l'�p�e en main comme Ulysse ; ils y ont �t� transport�s en Esprit. Sainte Th�r�se est de ce nombre.

�Il semblerait, d'apr�s le r�cit de la sainte, qu'il y a des villes en enfer ; elle y vit, du moins, une esp�ce de ruelle longue et �troite, comme il y en a tant dans les vieilles cit�s ; elle y entra, marchant avec horreur sur un terrain fangeux, puant, o� grouillaient de monstrueux reptiles ; mais elle fut arr�t�e dans sa marche, par une muraille qui barrait la ruelle ; dans cette muraille �tait pratiqu�e une niche o� Th�r�se se blottit, sans trop savoir comment cela arriva. C'�tait, dit-elle, la place qui lui �tait destin�e, si elle abusait, de son vivant, des gr�ces que Dieu r�pandait sur sa cellule d'Avila. Quoi qu'elle se f�t introduite avec une facilit� merveilleuse dans cette niche de pierre, elle ne pouvait cependant ni s'y asseoir, ni s'y coucher, ni s'y tenir debout : encore moins pouvait-elle en sortir ; ces horribles murailles, s'�tant abaiss�es sur elle, l'enveloppaient, la serraient, comme si elles eussent �t� anim�es, Il lui sembla qu'on l'�touffait, qu'on l'�tranglait, et, en m�me temps, qu'on l'�corchait vive et qu'on la hachait en lambeaux ; et elle se sentait br�ler, et elle �prouvait � la fois tous les genres d'angoisses. De secours, nul espoir ; tout n'�tait autour d'elle que t�n�bres, et n�anmoins, � travers ces t�n�bres elle apercevait encore, non sans stupeur, la hideuse rue o� elle �tait log�e et tout son immonde voisinage, spectacle pour elle aussi intol�rable que les embrassements de sa prison[7].

�Ce n'�tait l� sans doute qu'un petit coin de l'enfer. D'autres voyageurs spirituels ont �t� plus favoris�s. Ils ont vu en enfer de grandes villes tout en feu : Babylone et Ninive, Rome m�me, leurs palais et leurs temples embras�s, et tous les habitants encha�n�s ; le trafiquant � son comptoir, des pr�tres r�unis avec des courtisans dans des salles de festins, et hurlant sur leurs si�ges dont ils ne pouvaient plus s'arracher, et portant � leurs l�vres, pour se d�salt�rer, des coupes d'o� sortaient des flammes ; des valets � genoux dans des cloaques bouillants, les bras tendus, et des princes de la main desquels ruisselait sur eux en lave d�vorante de l'or fondu. D'autres ont vu en enfer des plaines sans bornes que creusaient et ensemen�aient des paysans fam�liques, et de ces plaines fumantes de leurs sueurs, de ces semences st�riles, comme il ne poussait rien, ces paysans se mangeaient entre eux ; apr�s quoi, tout aussi nombreux que devant, tout aussi maigres, tout aussi affam�s, ils se dispersaient par bandes � l'horizon, allant chercher au loin, mais vainement, des terres plus heureuses, et remplac�s aussit�t, dans les champs qu'ils abandonnaient, par d'autres colonies errantes de damn�s. Il en est qui ont vu en enfer des montagnes remplies de pr�cipices, des for�ts g�missantes, des puits sans eau, des fontaines aliment�es par les larmes, des rivi�res de sang, des tourbillons de neige dans des d�serts de glace, des barques de d�sesp�r�s voguant sur des mers sans rivages. On y a revu, en un mot, tout ce que les Pa�ens y voyaient : un reflet lugubre de la terre, une ombre d�mesur�ment agrandie de ses mis�res, ses souffrances naturelles �ternis�es, et jusqu'aux cachots et aux potences, et aux instruments de torture que nos propres mains ont forg�s.

�Il y a l�-bas, en effet, des d�mons qui, pour mieux bourreler les hommes dans leurs corps, prennent des corps. Ceux-ci ont des ailes de chauves-souris, des cornes, des cuirasses d'�cailles, des pattes griffues, des dents aigu�s ; on nous les montre arm�s de glaives, de fourches, de pinces, de tenailles ardentes, de scies, de grils, de soufflets, de massues, et faisant, pendant l'�ternit�, avec de la chair humaine, l'office de cuisiniers et de bouchers ; ceux-l�, transform�s en lions ou en vip�res �normes, tra�nant leurs proies dans des cavernes solitaires ; quelques-uns se changent en corbeaux, pour arracher les yeux � certains coupables, et d'autres en dragons volants, pour les charger sur leur dos et les emporter tout effar�s, tout saignants, tout criants � travers les espaces t�n�breux, et puis les laisser retomber dans l'�tang de soufre. Voici des nu�es de sauterelles, des scorpions gigantesques, dont la vue donne le frisson, dont l'odeur donne des naus�es, dont le moindre attouchement donne des convulsions ; voil� des monstres polyc�phales, ouvrant de toutes parts des gueules voraces, secouant sur leurs t�tes difformes des crini�res d'aspics, broyant les r�prouv�s entre leurs m�choires sanglantes, et les vomissant tout hach�s, mais vivants, parce qu'ils sont immortels.

�Ces d�mons � forme sensible, qui rappellent si visiblement les dieux de l'Amenthi et du Tartare, et les idoles qu'adoraient les Ph�niciens, les Moabites, et les autres Gentils voisins de la Jud�e, ces d�mons n'agissent point au hasard ; chacun a sa fonction et son oeuvre ; le mal qu'ils font en enfer est en rapport avec le mal qu'ils ont inspir� et fait commettre sur la terre[8]. Les damn�s sont punis dans tous leurs sens et dans tous leurs organes, parce qu'ils ont offens� Dieu par tous leurs sens et par tous leurs organes ; punis d'une fa�on comme gourmands par les d�mons de la gourmandise, et d'une autre fa�on comme paresseux, par les d�mons de la paresse, et d'une autre comme fornicateurs, par les d�mons de la fornication, et d'autant de mani�res diverses qu'il y a de diverses mani�res de p�cher. Ils auront froid tout en br�lant, et chaud tout en gelant ; ils seront avides de repos et avides de mouvement ; et toujours affam�s, et toujours alt�r�s, et mille fois plus fatigu�s que l'esclave � la fin du jour, plus malades que les mourants, plus rompus, plus bris�s, plus couverts de plaies que les martyrs, et cela ne finira point.

�Aucun d�mon ne se rebute et ne se rebutera jamais de son affreuse t�che ; ils sont tous, sous ce rapport, bien disciplin�s, et fid�les � ex�cuter les ordres vengeurs qu'ils ont re�us ; sans cela, que deviendrait l'enfer ? Les patients se reposeraient si les bourreaux venaient � se quereller ou � se lasser. Mais point de repos pour les uns, point de querelles entre les autres ; quelque m�chants qu'ils soient, et quelque innombrables qu'ils soient, les d�mons s'entendent d'un bout � l'autre de l'ab�me, et jamais on ne vit sur la terre de nations plus dociles � leurs princes, d'arm�es plus ob�issantes � leurs chefs, de communaut�s monastiques plus humblement soumises � leurs sup�rieurs[9].

�On ne conna�t gu�re d'ailleurs la populace des d�mons, ces vils Esprits dont sont compos�es les l�gions de vampires, de goules, de crapauds, de scorpions, de corbeaux, d'hydres, de salamandres et autres b�tes sans nom, qui constituent la faune des r�gions infernales ; mais on conna�t et on nomme plusieurs des princes qui commandent ces l�gions, entre autres Belph�gor, le d�mon de la luxure ; Abaddon ou Apolyon, le d�mon du meurtre ; Belz�buth, le d�mon des d�sirs impurs, ou le ma�tre des mouches qui engendrent la corruption ; et Mammon, le d�mon de l'avarice, et Moloch, et B�lial, et Baalgad, et Astaroth, et combien d'autres, et au-dessus d'eux leur chef universel, le sombre archange qui portait dans le ciel le nom de Lucifer, et qui porte en enfer celui de Satan.

�Voil�, en raccourci, l'id�e qu'on nous donne de l'enfer, consid�r� au point de vue de sa nature physique et des peines physiques qu'on y endure. Ouvrez les �crits des P�res et des anciens Docteurs ; interrogez nos pieuses l�gendes ; regardez les sculptures et les tableaux de nos �glises ; pr�tez l'oreille � ce qui se dit dans nos chaires, et vous en apprendrez bien davantage.�

13. - L'auteur fait suivre ce tableau des r�flexions suivantes, dont chacun comprendra la port�e :

�La r�surrection des corps est un miracle ; mais Dieu fait un second miracle pour donner � ces corps mortels, d�j� us�s une fois par les passag�res �preuves de la vie, d�j� une fois an�antis, la vertu de subsister, sans se dissoudre, dans une fournaise o� s'�vaporeraient les m�taux. Qu'on dise que l'�me est son propre bourreau, que Dieu ne la pers�cute pas, mais qu'il l'abandonne dans l'�tat malheureux qu'elle a choisi, cela peut � la rigueur se comprendre, quoique l'abandon �ternel d'un �tre �gar� et souffrant paraisse peu conforme � la bont� du Cr�ateur ; mais ce qu'on dit de l'�me et des peines spirituelles, on ne peut, en aucune mani�re, le dire des corps et des peines corporelles ; pour perp�tuer ces peines corporelles, il ne suffit pas que Dieu retire sa main ; il faut, au contraire, qu'il la montre, qu'il intervienne, qu'il agisse, sans quoi le corps succomberait.

�Les th�ologiens supposent donc que Dieu op�re, en effet, apr�s la r�surrection, ce second miracle dont nous avons parl�. Il tire, d'abord, du s�pulcre qui les avait d�vor�s, nos corps d'argile ; il les en retire tels qu'ils y sont entr�s, avec leurs infirmit�s originelles et les d�gradations successives de l'�ge, de la maladie et du vice ; il nous les rend dans cet �tat, d�cr�pits, frileux, goutteux, pleins de besoins, sensibles � une piq�re d'abeille, tout couverts des fl�trissures que la vie et la mort y ont imprim�es, et c'est l� le premier miracle ; puis, � ces corps ch�tifs, tout pr�ts � retourner � la poussi�re d'o� ils sortent, il inflige une propri�t� qu'ils n'avaient jamais eue, et voil� le second miracle ; il leur inflige l'immortalit�, ce m�me don que, dans sa col�re, dites plut�t dans sa mis�ricorde, il avait retir� � Adam au sortir de l'Eden. Quand Adam �tait immortel, il �tait invuln�rable, et quand il cessa d'�tre invuln�rable, il devint mortel ; le tr�pas suivit de pr�s la douleur.

�La r�surrection ne nous r�tablit donc ni dans les conditions physiques de l'homme innocent, ni dans les conditions physiques de l'homme coupable ; c'est une r�surrection de nos mis�res seulement, mais avec une surcharge de mis�res nouvelles, infiniment plus horribles ; c'est, en partie, une vraie cr�ation, et la plus malicieuse que l'imagination ait os� concevoir. Dieu se ravise, et pour ajouter aux tourments spirituels des p�cheurs des tourments charnels qui puissent durer toujours, il change tout-�-coup, par un effet de sa puissance, les lois et les propri�t�s par lui-m�me assign�es, d�s le commencement, aux compos�s de la mati�re ; il ressuscite des chairs malades et corrompues, et, joignant d'un noeud indestructible ces �l�ments qui tendent d'eux-m�mes � se s�parer, il maintient et perp�tue, contre l'ordre naturel, cette pourriture vivante ; il la jette dans le feu, non pour la purifier, mais pour la conserver telle qu'elle est, sensible, souffrante, br�lante, horrible, telle avec cela qu'il la veut immortelle.

�On fait de Dieu, par ce miracle, un des bourreaux de l'enfer, car si les damn�s ne peuvent imputer qu'� eux-m�mes leurs maux spirituels, ils ne peuvent, en revanche, attribuer les autres qu'� lui. C'�tait trop peu apparemment de les abandonner, apr�s leur mort, � la tristesse, au repentir et � toutes les angoisses d'une �me qui sent qu'elle a perdu le bien supr�me ; Dieu ira, suivant les th�ologiens, les chercher dans cette nuit, au fond de cet ab�me ; il les rappellera un moment au jour, non pour les consoler, mais pour les rev�tir d'un corps hideux, flambant, imp�rissable, plus empest� que la robe de D�janire, et c'est alors seulement qu'il les abandonne pour jamais.

�Il ne les abandonnera m�me pas, puisque l'enfer ne subsiste, ainsi que la terre et le ciel, que par un acte permanent de sa volont�, toujours active, et que tout s'�vanouirait s'il cessait de tout soutenir. Il aura donc sans cesse la main sur eux pour emp�cher leur feu de s'�teindre et leurs corps de se consumer, voulant que ces malheureux immortels contribuent, par la p�rennit� de leur supplice, � l'�dification des �lus.�

14. - Nous avons dit, avec raison, que l'enfer des Chr�tiens avait rench�ri sur celui des Pa�ens. Dans le Tartare, en effet, on voit les coupables tortur�s par le remords, toujours en face de leurs crimes et de leurs victimes, accabl�s par ceux qu'ils avaient accabl�s de leur vivant ; on les voit fuir la lumi�re qui les p�n�tre, et chercher en vain � �chapper aux regards qui les poursuivent ; l'orgueil y est abaiss� et humili� ; tous portent les stigmates de leur pass� ; tous sont punis par leurs propres fautes, � tel point que, pour quelques-uns, il suffit de les livrer � eux-m�mes, et que l'on juge inutile d'y ajouter d'autres ch�timents. Mais ce sont des ombres, c'est-�-dire des �mes avec leurs corps fluidiques, image de leur existence terrestre ; on n'y voit pas les hommes reprendre leur corps charnel pour souffrir mat�riellement, ni le feu p�n�trer sous leur peau et les saturer jusqu'� la moelle des os, ni le luxe et le raffinement des supplices qui font la base de l'enfer chr�tien. On y trouve des juges inflexibles, mais justes, qui proportionnent la peine � la faute ; tandis que dans l'empire de Satan, tous sont confondus dans les m�mes tortures ; tout y est fond� sur la mat�rialit� ; l'�quit� m�me en est bannie.

Il y a sans doute aujourd'hui, dans l'Eglise m�me, beaucoup d'hommes de sens qui n'admettent point ces choses � la lettre et n'y voient que des all�gories dont il faut saisir l'esprit ; mais leur opinion n'est qu'individuelle et ne fait pas loi. La croyance � l'enfer mat�riel avec toutes ses cons�quences n'en est pas moins encore un article de foi.

15. - On se demande comment des hommes ont pu voir ces choses dans l'extase, si elles n'existent pas. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer la source des images fantastiques qui se produisent parfois avec les apparences de la r�alit�. Nous dirons seulement qu'il faut y voir une preuve de ce principe que l'extase est la moins s�re de toutes les r�v�lations [10], parce que cet �tat de surexcitation n'est pas toujours le fait d'un d�gagement de l'�me aussi complet qu'on pourrait le croire, et qu'on y trouve bien souvent le reflet des pr�occupations de la veille. Les id�es dont l'esprit est nourri et dont le cerveau, ou mieux l'enveloppe p�rispritale correspondant au cerveau, a conserv� l'empreinte, se reproduisent amplifi�es comme dans un mirage, sous des formes vaporeuses qui se croisent et se confondent, et composent des ensembles bizarres. Les extatiques de tous les cultes ont toujours vu des choses en rapport avec la foi dont ils �taient p�n�tr�s ; il n'est donc pas surprenant que ceux qui, comme sainte Th�r�se, sont fortement imbus des id�es de l'enfer, telles que les donnent les descriptions verbales ou �crites et les tableaux, aient des visions qui n'en sont, � proprement parler, que la reproduction, et produisent l'effet d'un cauchemar. Un Pa�en plein de foi aurait vu le Tartare et les Furies, comme il aurait vu, dans l'Olympe, Jupiter tenant la foudre en main.

 



[1]��� Un petit Savoyard, � qui son cur� faisait un tableau s�duisant de la vie future, lui demanda si tout le monde y mangeait du pain blanc comme � Paris.

[2]��� Sermon pr�ch� � Montpellier en 1860.

[3]��� �Les bienheureux, sans sortir de la place qu'ils occupent, en sortiront cependant d'une certaine mani�re, en raison de leur don d'intelligence et de vue distincte, afin de consid�rer les tortures des damn�s ; et en les voyant, non seulement ils ne ressentiront aucune douleur mais ils seront accabl�s de joie, et ils rendront gr�ces � Dieu de leur propre bonheur en assistant � l'ineffable calamit� des impies.� (Saint Thomas d'Aquin.)

[4]��� Sermon pr�ch� � Paris en 1861.

[5]��� Evangile selon le Spiritisme, chapitre III.

[6]��� Ces citations sont tir�es de l'ouvrage intitul� l'Enfer, par Auguste Callet.

[7]��� On reconna�t, dans cette vision, tous les caract�res des cauchemars ; il est donc probable que c'est un effet de ce genre qui s'est produit chez sainte Th�r�se.

[8]��� Singuli�re punition, en v�rit�, que celle qui consisterait � pouvoir continuer, sur une plus grande �chelle, le mal qu'ils ont fait en petit sur la terre ! Il serait plus rationnel qu'ils souffrissent eux-m�mes des suites de ce mal au lieu de se donner le plaisir de le faire souffrir aux autres.

[9]��� Ces m�mes d�mons, rebelles � Dieu pour le bien, sont d'une docilit� exemplaire pour faire le mal ; aucun d'eux ne recule ni ne se ralentit pendant l'�ternit�. Quelle �trange m�tamorphose s'est op�r�e en eux, qui avait �t� cr��s purs et parfaits comme les anges !

���� N'est-il pas bien singulier de leur voir donner l'exemple de la parfaite entente, de l'harmonie, de la concorde inalt�rable, alors que les hommes ne savent pas vivre en paix et s'entre-d�chirent sur la terre ? En voyant le luxe des ch�timents r�serv�s aux damn�s, et en comparant leur situation avec celle des d�mons, on se demande quels sont les plus � plaindre : des bourreaux ou des victimes ?

[10]�� Livre des Esprits, n� 443 et 444.



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