I. Circulation de la matière
Voyages incessants des atomes à travers les organismes. Fraternité universelle des êtres vivants. Solidarité indissoluble entre les plantes, les animaux et les hommes. Vie apparente et vie invisible. L'air, la respiration, l'alimentation, la désassimilation. Le corps se transforme perpétuellement. L'équilibre des fonctions vitales prouve une force directrice. La décomposition du cadavre prouve que la vie est une force, que cette force n'est pas une chimère. Homunculus. Faits et gestes de la chimie organique. Que cette chimie ne crée ni des êtres vivants ni des organes. La matière circule, la Force gouverne.
La puissance qui régit les astres et qui déploie les splendeurs de sa richesse dans l'immensité des cieux, la force qui règle la construction des minéraux et des plantes sur la Terre, l'ordre qui répand l'harmonie sur le monde,vont maintenant nous apparaître sous un aspect différent dont le témoignage ne sera pas moins irrésistible en faveur du principe intelligent qui préside aux destinées du monde. Tandis que le regard perçant du télescope traverse les vides infinis, l'oeil analysateur du microscope visite les habitations minutieuses de la vie à la surface terrestre. Ici, ce n'est plus seulement la grandeur el le caractère formidable de la force qui nous parleront, mais bien plutôt l'ingéniosité, la beauté du plan, la finesse de l'exécution, et par dessus tout la sagesse surhumaine qui domina la matière et la plia sous la loi d'une volonté toute puissante.
Lorsque nous pénétrons le spectacle du monde avec l'oeil de la science, la nature entière nous apparaît sous le caractère d'un dynamisme immense au sein duquel s'associent ou se transforment les forces formidables de la physique et de la chimie. Les phénomènes éphémères qui paraissent isolés au vulgaire sont reliés pour nous en un réseau unique dont une force plus mystérieuse tient les fils. Une grande unité enveloppe le monde. Aucun élément n'est isolé, ni dans l'étendue présente, ni dans l'histoire. La lumière et la chaleur sont soeurs, tantôt elles se montrent ensemble dans une union indéfectible, tantôt elles se font mutuellement le sacrifice de leur vie. L'affinité, le magnétisme se marient dans les mystères du monde minéral. Le doigt inquiet de l'aimant cherche sans cesse le pôle. La plante avide s'élève avec passion vers la lumière. La Terre tourne son front matinal vers le Soleil. Le crépuscule étend son manteau sur le soir. Les tièdes parfums des vallées réchauffent les pieds glacés de la nuit. Aux approches de l’aurore, le baiser de la rosée laisse sa trace sur la corolle entrouverte des fleurs. Un mouvement universel emporte les atomes comme les mondes. Mille ondulations s'entrecroisent dans l'atmosphère, mille variétés de forces se combinent. Nuit et jour, matin et soir, en toute saison, ce même mouvement à la fois insensible et formidable, que 1'oeil ne saisit pas, et que pourtant les chiffres les plus élevés ne sauraient écrire14, ce mouvement indestructible s'exerce à travers le laboratoire du cosmos. Et le résultat de ce mouvement, c'est la Vie.
Hors de ce résultat, le monde n'offre plus qu'un médiocre attrait à l'imagination curieuse. C'est par les aspects ou les sensations de la vie que notre être pensant se rattache à la nature. Si la contemplation solitaire des cieux pendant la nuit silencieuse répand en nous une impression de tristesse indéfinissable, si l'aspect des vastes déserts brûlés d'un ardent soleil nous laisse froids devant eux, si l'étude des combinaisons chimiques les plus merveilleuses qui s'opèrent dans une cornue, nous touche moins intimement que la vue d'un petit oiseau dans son nid ou même d'une violette qui végète doucement au pied d'un arbre, c'est parce que ces contemplations ne nous révèlent pas une vie immédiate. Notre âme est surtout accessible aux impressions qui nous viennent des autres êtres vivants, et parmi ces êtres, ceux qui se rapprochent le plus de notre nature sont encore le plus entièrement écoutés. Une voix aimée trouve dans le fond de notre être un écho plus sûr et plus vibrant que l'éclat du tonnerre. Un regard de ses yeux nous pénètre plus profondément que les rayons du soleil. Un sourire de ses lèvres nous attire avec un charme plus irrésistible que le paysage le plus magnifique. Sur ses épaules, sur ses bras, dans ses cheveux, les diamants, les perles, les pierreries, les émeraudes et les saphirs voient pâlir leur éclat et descendent au rang de simples pierres. C'est qu'ici surtout la vie nous apparaît sous la manifestation terrestre la plus belle et la plus exquise, c'est que la vie est vraiment la grande attraction de la nature.
Mais le caractère qui frappe le plus vivement l'observateur, dans l'ensemble de la vie terrestre, c'est la loi générale qui préside à la vie universelle. Au premier aspect, tous les êtres divers nous paraissent isolés. Le sapin qui couronne les cimes alpestres ne paraît avoir aucun point de commun avec le lièvre qui court dans le sillon. La rose de nos jardins ne connaît sans doute pas le lion du désert. L'aigle et le condor des hauts plateaux de l'Asie centrale n'ont pas goûté aux fruits de nos vergers. Le blé et la vigne ne paraissent pas se rattacher à la vie des poissons. Et si nous nous bornons à des divisions moins tranchées, il ne semble pas qu'il y ait un rapport immédiat entre la vie de l'homme et celle des végétaux ou des herbes qui tapissent les prairies et les bois. Cependant en réalité la vie de tous les êtres qui peuplent la terre, hommes, animaux, plantes, est une vie unique, un même système dont l'air est le milieu, dont le sol est la base, et cette vie universelle n'est autre chose qu'un incessant échange de matières. Tous ces êtres sont constitués des mêmes molécules, qui passent successivement et indifféremment de l'un à l'autre, de telle sorte que le corps d'aucun être ne lui appartient en propre. Par la respiration et par l'alimentation, nous absorbons chaque jour une certaine quantité d'aliments. Par la digestion, les sécrétions et les excrétions, nous en perdons une même quantité. Notre corps se renouvelle ainsi, et après un certain temps, nous ne possédons plus un seul gramme du corps matériel que nous possédions auparavant : il est entièrement renouvelé. C'est par cet échange que s'entretient la vie. En même temps que ce mouvement de rénovation s'opère en chacun de nous, il s'opère également en chacun des animaux et en chacune des plantes. Les millions et les milliards d'êtres qui vivent à la surface du globe sont par conséquent en mutuel échange d'organismes. Tel atome d'oxygène que vous respirez présentement fut hier peut-être expiré par l'un de ces arbres qui bordent la lisière du bois. Tel atome d'hydrogène qui humecte à présent l'oeil inspecteur d'un lion du boulevard, mouillait peut-être il y a quelque temps les lèvres de la plus virginale des vierges de la prude Albion. Tel atome de carbone qui brûle actuellement dans mon poumon brûlait peut-être aussi dans la chandelle dont se servit Newton pour ses expériences d'optique, et peut-être que le phosphore qui formait les fibres les plus précieuses du cerveau de Newton gît présentement sous la coquille d'une huître ou dans l'une de ces myriades d'animalcules microscopiques qui peuplent la mer phosphorescente. L'atome de carbone qui s'échappe actuellement de la combustion (de votre cigare est peut-être sorti, il y a quelques années, du tombeau de Christophe Colomb, qui repose, comme vous savez, dans la cathédrale de la Havane.La vie terrestre tout entière n'est qu'un immense échange de matières. Physiquement rien ne nous appartient en propre. Notre être pensant seul est à nous, est nous. Lui seul nous constitue véritablement, immuablement. Quant à la substance qui forme notre cerveau, nos nerfs, nos muscles, nos os, nos membres, notre chair, elle ne nous reste pas, elle vient, elle va, elle passe d'un être à l'autre. Sans métaphore, les plantes sont nos racines, par elles nous puisons dans les champs l'albumine de notre sang et le phosphate de chaux de nos os ; l'oxygène que leur respiration nous envoie nous donne notre force et notre beauté, et réciproquement l'acide carbonique que notre respiration envoie dans l'air pare de verdure les collines et les vallées.
Lorsqu'on possède le sentiment profond de cet échange universel de matière, qui rend frères, au point de vue de la composition organique, l'oiseau et l'arbre, le poisson et le rivage, l'homme et le lion, on considère la nature sous l'impression de la grande unité qui préside à la marche des choses, elle se trouve ainsi entièrement transfigurée. C'est avec un intérêt plus intime que l'on se représente le système général de la vie terrestre. A. de Humboldt nous en a tracé la physionomie dan une esquisse à grands traits, qui mérite d'ouvrir des considérations spéciales sur la vie. « Lorsque l'homme interroge la nature avec sa curiosité pénétrante, dit-il15, ou mesure dans son imagination les vastes espaces de la création organique, de toutes les émotions qu'il éprouve, la plus puissante et la plus profonde est le sentiment que lui inspire la plénitude de la vie universellement répandue. Partout et jusqu'auprès des pôles glacés, l'air retentit du chant des oiseaux et du bourdonnement des insectes. La vie respire non seulement dans les couches inférieures de l'air où flottent des vapeurs épaisses, mais dans les régions sereines et éthérées. Toutes les fois que l'on a gravi, soit le dos des Cordillères du Pérou, soit, sur la rive méridionale du lac de Genève, la cime du mont Blanc, on a trouvé dans ces solitudes des êtres animés. Nous avons vu sur le Chimborazo, à des hauteurs qui dépassent de près de 2600 mètres le sommet de l'Etna, des papillons et d'autres insectes ailés. En supposant même qu'ils eussent été entrainés par des courants d'air ascendants, et qu'ils errassent en étrangers dans ces lieux où l'ardeur de connaître conduit les pas timides de l'homme, leur présence prouve néanmoins que, plus flexible, l'organisation animale résiste bien au delà des limites où expire la végétation. Nous avons vu souvent le géant des vautours, le condor, planer au-dessus de nos têtes, plus haut que la croupe neigeuse des Pyrénées que surmonterait le pic de Ténérife, plus haut que toutes les cimes des Indes. Ce puissant oiseau était attiré par sa rapacité à la poursuite des vigognes au lainage soyeux, qui, réunis en troupeaux, errent, comme les chamois, dans les pâturages couverts de neige. »
Cette vie, que l'oeil aperçoit répandue dans toute l'atmosphère, n'est qu'une faible image de la vie plus compacte révélée par le microscope. Les vents enlèvent de la surface des eaux qui s'évaporent une multitude d'animalcules invisibles, immobiles, et offrant toutes les apparences de la mort, ces êtres flottent suspendus dans les airs jusqu'à ce que la rosée les ramène à la terre nourrissante, dissolve l'enveloppe qui enferme leur corps, et, grâce sans doute à l'oxygène que l'eau contient toujours, communique à leurs organes une nouvelle irritabilité. Des nuées d'organismes microscopiques traversent les régions aériennes de l'Atlantique et transportent la vie d'un continent à l'autre.
Nous pouvons ajouter, avec l'auteur du Cosmos, qu'indépendamment de ces existences, l'atmosphère contient encore des germes innombrables de vie future, des oeufs d'insectes et des oeufs de plantes, qui, soutenus par des couronnes de poils ou de plumes, partent pour les longues pérégrinations de l'automne. La poussière fécondante que sèment les fleurs masculines dans les espèces où les sexes sont séparés, est portée elle-même par les vents et par des insectes ailés, à travers la terre et les mers, jusqu'aux plantes féminines qui vivent dans la solitude. Partout où l'observateur de la nature plonge ses regards, il rencontre ou la vie ou un germe prêt à la recevoir.
Les formes organiques pénètrent dans le sein de la terre à de grandes profondeurs, partout où les eaux répandues à la surface s'infiltrent à travers les cavités provenant de la nature, ou creusées par le travail des hommes.
On ne peut dire d'une manière certaine quel est le milieu où la vie est répandue avec le plus de profusion. Elle remplit l'Océan depuis les mers tropicales jusqu'aux glaces fixes ou flottantes du pôle antarctique. L'air est peuplé de germes invisibles, et le sol est fouillé par des myriades d'espèces, tant animales que végétales.
Les végétaux tendent incessamment à disposer dans des combinaisons harmonieuses la matière brute de la terre ; ils ont pour office de préparer et de mélanger, en vertu de leur force vitale, les substances qui, après d'innombrables modifications, seront élevées à l'état de fibres nerveuses.
Le même regard, en embrassant la couche végétale qui recouvre la terre, nous dévoile la plénitude de la vie animale, nourrie et conservée par les plantes.
C'est par l'intermédiaire de l'air que s'opèrent ces incessantes et universelles transformations, et les éléments ne peuvent passer d'un corps dans un autre sans traverser ce grand médium. Cette proposition est si exacte que les physiologistes disent depuis longtemps que tout être vivant sur la terre est de l'air organisé. Comment s'opère cette organisation ? On sait depuis Lavoisier que la respiration de l'homme et des animaux est un acte analogue aux combustions par lesquelles nous nous chauffons et nous nous éclairons. Insistons un instant sur ce point. La respiration, disait M. Riche à l'une des soirées scientifiques de la Sorbonne, est le résultat de l'élément actif de l'air, de l'oxygène, avec le carbone et l'hydrogène des aliments, comme la combustion est le résultat de l'union de ce même oxygène avec le carbone et l'hydrogène de la bougie, du bois et des autres combustibles. La respiration se déclare sous l'influence de la vie, tandis que la combustion proprement dite a lieu sous l'influence d'une chaleur intense. L'un et l'autre de ces actes ont pour effet une production de chaleur, c'est la chaleur dégagée par la respiration qui entretient notre corps à une température de 37 degrés, nécessaire au maintien de la vie.
Lavoisier, Liebig, ont montré depuis longtemps que tout animal est un foyer, tout aliment un combustible. Si la respiration ne s'accompagne pas, comme la combustion, de lueurs d'incandescence, c'est parce qu'elle est une combustion moins active que l'autre, une combustion lente. Toute lente qu'elle est, elle équivaut cependant à celle d'une assez forte dose de charbon. Un homme brûle de 10 à 12 gr de carbone par heure, 250 gr environ par jour, plus une certaine quantité d'hydrogène.
La combustion et la respiration vicient l'atmosphère en détruisant son principe salubre, l'oxygène, et en le remplaçant par un gaz méphitique, l'acide carbonique, et d'autres causes déversent encore d'une façon permanente ce produit insalubre dans les couches d'air que nous habitons. Des expériences faites sur la vapeur d'eau condensée sur des fenêtres dans les théâtres de Paris, montrent en elle une combinaison particulièrement méphitique et insalubre.
La race humaine enlève à l'air chaque année 160 milliards de mètres cubes d'oxygène et les remplace par le même volume d'acide carbonique. La respiration des animaux quadruple ce résultat. La houille seule qu'on retire du sol fournit environ 100 milliards de mètres cubes d'acide carbonique, et les autres combustibles augmentent considérablement ce nombre. Les décompositions augmentent encore ce chiffre; cependant ce gaz ne s'y rencontre que dans la très minime proportion de 4 à 5 litres pour 100 hectolitres. L'acide carbonique est soluble dans l'eau. La pluie dissout ce gaz en traversant l'air et l'entraîne dans les ruisseaux, puis dans les fleuves et enfin dans les mers. Là, ce gaz carbonique s'unit à la chaux ; il en résulte du carbonate de chaux, pierres calcaires, marbres, albâtre, onyx, polypiers, etc.
Les végétaux remplissent, sur une échelle immense, une fonction inverse de la respiration des animaux, fonction très essentielle à la conservation de l'harmonie de la nature, car non seulement elle fixe l'hydrogène de l'eau, soustrait l’acide carbonique à l'air, mais encore elle lui restitue l'oxygène16.
Quelles transformations les végétaux font-ils subir au carbone, à l'hydrogène, à l'azote, dont ils ont débarrassé l'air ? Ils en façonnent mille produits divers. La nature, en unissant cinq molécules de charbon et quatre molécules d'hydrogène, forme dans le citron et dans le sapin deux essences qui tout en différant si radicalement d'odeur, ont cependant la même composition. La nature ajoute souvent de l'oxygène à ces deux éléments. Ainsi elle soude douze molécules de charbon et dix molécules d'hydrogène et d'oxygène, et elle forme à son gré, soit le principe du bois, soit le principe de la pomme de terre. D'autres fois, son travail est plus complexe encore, elle réunit les quatre éléments : charbon, hydrogène, oxygène, azote ; et il en résulte les produits les plus différents, d'excellents aliments comme le blé, des poisons très actifs comme la strychnine.
S'explique-t-on, par exemple, qu'en ajoutant un équivalent d'eau à la substance caractéristique du bois, la cellulose (C12H10O10), la nature forme du sucre (C12H11O11) ?
La nature produit en silence ces merveilleuses synthèses sous l'influence de la vie.
Le règne végétal est une usine immense. Sous l'action de la chaleur solaire tous les rouages se mettent en mouvement. Comme le mécanicien alimente sa locomotive, la nature renouvelle le charbon et les principes de l'air, et ce sont ces principes qui se changent en bois ou en amidon, en sucre ou en poison, qui forment la chair savoureuse des fruits, le parfum subtil des fleurs, la dentelle des feuilles, le tissu coriace du bois. Les animaux se nourrissent des végétaux, ils gazéifient cet air solidifié et le ramènent à l'atmosphère, où il recommence ce cercle de transformations que l'air, ce lien universel, ce premier agent de la vie ne laisse jamais interrompre.
La comparaison de la combustion animale par la respiration à celle des combustibles dans un fourneau, soutenue pour la première fois par Liebig17 est exacte si l'on ne s'en forme pas une image matérielle rappelant le feu de cet appareil. Dans l'animal, le corps entier brûle peu à peu, or on sait que le fourneau ne brûle pas ; dans l'appareil humain , combustibles et enveloppe, tout brûle ensemble. Il est plus juste de prendre la bougie ou la lampe pour point de comparaison.
La chaleur est la mesure de la vie. Descartes avait anticipé sur le progrès de l'expérience en écrivant cette pensée significative : « Il ne faut concevoir dans les machines humaines aucune autre âme végétative ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie que son sang et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brille continuellement dans son coeur et qui n'est point d'une autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés18. »
Tel est sommairement le rôle de l'air dans la nature , tels sont les végétaux, physiciens et chimistes habiles, qui nous préparent à la fois l'alimentation, la respiration, le vêtement, le combustible et les éléments matériels de notre terrestre existence. Aussi, au point de vue de notre sentiment personnel à l'égard de la nature, concluons avec l'orateur de la Sorbonne cité plus haut, que désormais, lorsque nous regarderons dans nos jardins l'herbe naissante, nous n'admirerons pas seulement la teinte fraiche de ce riant tapis de verdure et la grâce des fleurs dont il est émaillé. Nous élèverons plus haut nos pensées, nous songerons que chacun de ces brins d'herbe que nous foulons aux pieds est un bienfaiteur silencieux, car si d'une part nous contribuons à l'embellir en lui fournissant l'acide carbonique sans lequel il s'étiolerait, lui, de son côté nous donne bénévolement tout ce qui est nécessaire à notre vie matérielle, nous songerons que cette harmonie est d'une perfection sublime, car si des contrées sont plongées pendant de longs mois dans les rigueurs de l'hiver, les vents établissent entre ces pays déshérités et les nôtres un échange incessant qui amène dans nos bois, sur nos prairies, l'acide carbonique produit par la respiration du Lapon et de l'Esquimau, et qui rapporte à cet habitant du pôle l'oxygène qu'exhalent les milliers de bouches de nos végétaux.
Si nous suivons l'élévation graduelle de la matière, nous reconnaissons avec les physiologistes en général et avec, Moleschott en particulier le procédé suivant de l'échange de matières : « L'ammoniaque, l'acide carbonique, l'eau et quelques sels, voilà toute la série des matières avec lesquelles la plante construit son propre corps, dit judicieusement ce dernier. L'albumine et la dextrine se forment aux dépens de ces combinaisons simples par l'effet d'une déperdition continue d'oxygène. Ces deux substances se dissolvent dans les sucs de la plante, qui par ce fait deviennent capables de les porter dans les régions les plus différentes, à travers la tige, les feuilles et les fruits. Aux dépens de l'albumine prennent naissance d'autres corps albuminoïdes, la légumine, le gluten et l'albumine végétale coagulé, ces deux dernières substances se déposent à l'état insoluble dans la graine. L'albumine, le sucre et la graisse sont les matériaux organiques qui servent à construire l'animal. Le sang de l'animal est une solution d'albumine, de graisse, de sucre et de sels. Une absorption d'oxygène, qui devient de plus en plus forte change l'albumine en fibrine des muscles, en principes réductibles, en colle des cartilages et des os, en la substance de la peau et des poils. Ces substances, avec de la graisse, des sels et de l'eau, forment la totalité du corps de l'animal. Au même titre que la recomposition progressive , la désassimilation elle-même est un phénomène d'une évolution graduelle. Dans la plante, l'albumine, le sucre et la graisse se décomposent en alcaloïdes, en acides, en matières colorantes, en huiles volatiles, en résine, en azote, en acide carbonique et en eau. Dans l'animal les mêmes substances se résolvent en leucine, syrosine, créatine, créatinine, hypoxanthine, acide urique, acide formique, acide oxalique, urée, ammoniaque, acide carbonique et en eau. Hors du corps, l'urée se décompose en acide carbonique et en ammoniaque. »
Ainsi, grâce à la vie elle-même, les plantes et les animaux retournent à leur source. Après la mort, la désassimilation est encore une évolution non moins régulière que pendant la vie. La matière glisse seulement sur d'autres degrés, jusqu'à ce qu'enfin elle arrive au terme de la décomposition.
La putréfaction n'est pas autre chose qu'une combustion lente des matières organiques, qui se passe en dehors du corps vivant. Elle continue une sorte de respiration après la mort, et chaque atome retourne à la formation ou à l'entretien d'autres corps.
Telle est l'esquisse chimique de l'échange de la vie dans les deux règnes organiques , abordons maintenant le sujet particulier de l'existence dans le règne animal. Dans ces nouveaux faits d'observations, comme dans les précédents, nous sommes d'accord avec nos adversaires. Mais attendons les conséquences. Voici, d'après l'auteur de la Circulation de la vie lui-même, qui se base sur les récents travaux des physiologistes allemands, le procédé général de la désassimilation dans l'animal, ou pour parler plus intelligiblement, les phénomènes principaux de l'échange de matières qui constitue la vie. Il s'agit particulièrement ici du corps humain, qui nous intéresse davantage19.
On sait aujourd'hui que l'histoire de l'évolution des aliments et des matières rejetées au dehors après avoir servi à l'assimilation, est l'essence même de la physiologie de l'échange des matières. La digestion et la formation des tissus sont comprises entre deux limites : les substances alimentaires et les parties constitutives des sécrétions.
C'est ainsi que tous les éléments anatomiques du corps se décomposent pour se rajeunir sans relâche. L'oxygène que nous inspirons passe de la bouche dans la trachée artère, celle-ci se ramifie et ses derniers ramuscules déliés sont pourvus de vésicules latérales et terminales qui ne communiquent entre elles que par l'intermédiaire du ramuscule du tube aérien qui les porte. De ce tube l'oxygène passe dans les vésicules pulmonaires, de celles-ci il passe dans le sang à travers la double paroi des vésicules et des vaisseaux capillaires, puis avec le sang il entre dans le coeur. Ensuite le coeur pousse le sang imprégné d'oxygène dans toutes les parties du corps, à travers les artères de la grande circulation qui tient le corps entier sous sa dépendance. Enfin l'oxygène pénètre dans les tissus à travers les parois des vaisseaux capillaires qui terminent les artères.
Dans le même temps, s'exécute un phénomène inverse. L'acide carbonique provenant du sang, et l'air atmosphérique inspiré s'échangent d'après les lois générales de l'échange des gaz, dans les cavités des poumons, des bronches et du tronc aérien lui-méme. Puis les mouvements de la respiration produisant le rétrécissement de la poitrine, une colonne d'air chargée d'acide carbonique est expulsée, puis après une courte pause, une inspiration suit cette expiration, la poitrine s'élargit, un air riche en oxygène remplace l'air expulsé qui avait perdu une partie du sien, et le phénomène recommence de nouveau.
On peut considérer les poumons comme une banque. L'acide carbonique est livré au monde extérieur pour servir d'aliment aux plantes. L'oxygène est échangé contre l'acide carbonique. Le sang approvisionné d'oxygène s'écoule des poumons vers l'oreillette gauche du coeur, et delà dans toutes les régions du corps. Alors recommence la combustion générale qui, ici sous forme de nutrition, là sous celle de désassimilation, met en jeu les fonctions principales.
On peut mesurer l'intensité de l'échange des matières qui s'est opéré dans un homme, par la quantité d'acide carbonique, d'eau et d'urée qu'il élimine dans un temps donné. La rapidité de l'échange des matières est la mesure de la vie. L'intensité la plus forte de cet échange se place dans la période de la vie qui va de 30 à 40 ans. C'est à cet âge en moyenne que l'activité créatrice de l'homme atteint son apogée.
Les poumons et les reins ne sont pas les seuls organes qui éliminent les produits de désassimilation , il faut leur adjoindre la peau et le rectum. Les cheveux qui tombent, l'épiderme qui se desquame à l'intérieur du corps aussi bien qu'à l'extérieur, les ongles que nous coupons multiplient les points d'élimination des principes azotés. L'activité éliminatrice des poumons et des reins s'élève au quinzième du poids total des excrétions et surpasse de beaucoup celle des intestins. Plus l'activité est grande, plus la désassimilation est prompte. Les hommes occupés à des mouvements corporels éliminent par la peau, en 9 heures, autant d'acide canonique qu'à l'état de repos en 24 heures. Dans un cheval au trot, l'élimination est 117 fois plus grande que celle du repos. Un coureur anglais qui avait parcouru en 100 heures un chemin qui en aurait exigé 500 pour une marche ordinaire, n'avait pas perdu après cet effort moins de 14 kilogrammes du poids de son corps.
L'exercice de la pensée fatigue autant et plus que l'effort corporel. L'expression dont on se sert quand on parle des hommes à pensée ardente est juste. Un accroissement du travail de l'esprit produit une augmentation de l'appétit tout comme le ferait un mouvement musculaire intense. L'appétit n'est qu'un symptôme d'un appauvrissement du sang et des tissus, apprécié au moyen, d'une sensation. L'activité cérébrale, comme le travail des membres, augmente l'élimination par la peau, les poumons et les reins.
Le sang abandonne constamment ses propres parties constitutives aux organes du corps. L'activité des tissus décompose ces éléments en acide carbonique, en urée et en eau. Enfin les matières excrémentielles traversent constamment le courant de la circulation pour gagner les poumons, les reins, la peau et le rectum d'où elles sont rejetées hors du corps. Il est donc nécessaire que les tissus et le sang subissent par la marche régulière de la vie une déperdition de substance, qui ne trouve de compensation que dans le dédommagement fourni par les aliments.
Cet échange de matières s'opère avec une rapidité remarquable. La durée moyenne de la vie ces hommes qui succombent à l'inanition va jusqu'à deux semaine. Mais au moment où un vertébré, quel qu'il soit, meurt d'inanition, son corps a perdu les quatre dixièmes de son poids primitif. Si nous remplaçons les pertes par des aliments, le corps d'un adulte se maintient dans son poids primitif. Chez les individus qui font un usage convenable d'aliments et de boissons, l'échange des matières s'opère plus vite que chez les êtres épuisés par l'abstinence. Moleschott et d'autres physiologistes ont cru pouvoir conclure de certains faits, que le corps renouvelle la plus grande partie de sa substance dans un laps de temps de 20 à 30 jours. En s'imposant un régime régulier, divers observateurs ont trouvé une perte moyenne du vingt deuxième de leur poids en 1 jour.
La nourriture qu'on absorbe et l'oxygène qu'on inspire couvrent cette perte. Le sang, en effet, ne provient pas seulement des substances alimentaires, mais à la fois de la nourriture et de la respiration. Cela est encore plus vrai des tissus organiques. Si le corps perdait chaque jour en hiver un nouveau douzième, en été un nouveau quatorzième de son poids, le corps tout entier serait renouvelé en 12 ou 14 jours. D'après les résultats du dernier observateur, il faudrait 22 jours.
Liebig déduit cette rapidité de l'échange des matières d'une autre considération. On ne se trompe guère en attribuant à l'homme mûr une quantité moyenne de 24 livres de sang. L'oxygène que nous absorbons en 4 ou 5 jours par la respiration suffit à transformer par la combstion tout le carbone et l'hydrogène de ces 24 livres de sang en acide carbonique et en eau. Mais le sang s'élève environ au cinquième du poids du corps d'un adulte. Si donc 5 jours suffisent à dépenser le sang par l'échange des matières, on peut en induire que le corps entier se transforme en 5 fois 5, ou 25 jours. Moleschott a trouvé avec Marfels que des corpuscules colorés du mouton qu'on injecte en grande quantité dans la circulation des grenouilles, en ont complètement disparu après 17 jours. Or comme l'échange matériel s'opère, chez les grenouilles avec plus de lenteur que chez les animaux à sang chaud, on est porté à croire que les globules colorés du sang de l'homme se renouvellent complètement en moins de 17 jours.
L'auteur de la Circulation de la vie déclare donc que la concordance des résultats obtenus, en partant de trois points de vue différents, est une garantie positive de la vérité de l'hypothèse d'après laquelle il faut 30 jours pour donner au corps entier une composition nouvelle. Les sept ans que la croyance du peuple fixait pour la durée de ce laps de temps seraient une exagération colossale. « Quelque surprenante que puisse paraître, au premier coup d'oeil, cette rapidité, dit-il, les observations s'accordent sur tous les points. D'après Stahl, les alouettes perdent en un jour la graisse qui s'est développée pendant la nuit dans leur corps. Le développement des cellules s'opère dans le sang en sept ou huit heures aux dépens des matières fournies par le chyle. Qui ne sait, du reste, qu'il suffit de peu de jours pour rendre un homme presque méconnaissable par l'amaigrissement ?
« La rapidité de l'échange des matières, que toutes ces observations démontrent, est ce qu'il y a de plus propre à diminuer notre étonnement. Elles nous apprennent qu'un adulte pesant cent vingt-huit livres sécrète en vingt-quatre heures près de trois livres de salive, au moins deux livres et demie de bile et plus de vingt-huit livres de suc gastrique, de sorte qu'un fumeur affecté de la mauvaise habitude de cracher peut expulser, en une demi-journée, la quatre-vingt-cinquième partie de son poids. Dans le cours de vingt-quatre heures, il coule dans notre corps près du quart de notre poids de suc gastrique, circulant du sang à l'estomac et de l'estomac au sang. Chaque individu échange la matière avec une vitesse différente. L'homme, la femme, l'enfant et le vieillard manifestent ,des aptitudes différentes par la propriété dont l'homme jouit d'échanger plus de matières que la femme, l'adulte plus que le vieillard et l'enfant. L'ouvrier et le penseur changent la composition de leurs corps dans un temps plus court que les gens oisifs et les viveurs. Il y a des hommes qui vivent vite, chez eux, l'espérance, la passion et l'abattement craintif, qui se transforme rapidement en confiance joyeuse, mettent vivement le sang en mouvement. Ils vivent vite, parce que l'échange des matières s'exécute vite dans leur corps.
Tant, que l'équilibre existe entre la sanguification et l'élimination, le corps ne souffre aucune altération dans sa provision générale de matières. Cet équilibre se maintient dans l'échange des matières de l'adulte. Chez le vieillard, l'équilibre est détruit. La digestion n'est plus aussi puissante que chez l'homme à la fleur de l'âge. L'absorption des aliments et des boissons se règle très vite sur la digestion. L'action de l'oxygène et la désassimilation des tissus qui en est l'effet ne discontinue pas. Il en résulte immédiatement une diminution du suc nourricier qu'on peut reconnaître non-seulement par la pesée, mais aussi par l'inspection directe. Des parties qui, comme le globe de l’oeil contiennent beaucoup le liquide, sont moins remplies, moins tendues dans un âge avancé ; la cornée s'aplatit, ce qui est cause que la myopie diminue d'année en année, et même peut se convertir en l'infirmité opposée. Les os des vieillards ont perdu une partie de leur élasticité, parce qu'ils sont moins riches en eau que ceux des adultes. » Fremy.
« Dès que la recomposition ne fait plus équilibre à la désassimilation, le dépérissement des tissus s'ensuit inévitablement. La mâchoire inférieure diminue de volume, ce qui trahit le menton pointu des vieilles gens. La graisse sous-cutanée subit une déperdition considérable , aussi, sur le front et les mains, la peau, devenue trop large, se ride. Les muscles, amincis, manquent de contractilité, ils ne peuvent plus redresser l'épine dorsale et laissent tomber la tête en avant. Aussi admirons-nous comme une chose rare l'allure assurée et droite des vieillards vigoureux. Les cordes vocales deviennent plus sèches, elles perdent de leur flexibilité et de leur élasticité. La voix devient rauque et sourde ou aigre et criarde. A partir de la cinquantième année, le poids du cerveau diminue aussi. » Peacock.
« Tout doit contribuer, chez le vieillard, à accroître le défaut de proportion entre la sanguificalion et la désassimilation. Avec la matière, la force diminue. La fin s'approche doucement. La mort est un épuisement qui résulte de l'appauvrissement matériel20. »
Ces allégations sont contestables. Il n'est pas encore prouvé que le corps humain se renouvelle entièrement en moins d'un mois. Certains tissus ne se renouvellent même que très lentement, si tant est qu'ils se renouvellent tous. On a retrouvé à tous les âges des cellules embryonnaires, qui pourtant sont destinées à disparaitre dans le foetus même. Les grêlons de la paupière qui succèdent aux petites inflammations (orgelets) ne se résorbent généralement d'eux-mêmes qu'en une année. Les ongles mettent en moyenne six mois à se renouveler, à l'état de santé, ils croissent de 2 millimètres environ par mois , de sorte que si l'on gardait l'ongle de l’index, par exemple, enfermé dans un étui cylindrique pendant une soixantaine d'années, comme on le fait pour ménager certains arbres rares, on n'aurait encore après ce laps de temps, qu'une griffe de 1 mètre et demi, etc. Nous pourrions donc contester les vingt-cinq jours du renouvellement de l'organisme et demander un intervalle légèrement plus étendu. Mais un mois ou un an nous importent peu. Le temps ne fait rien à l'affaire, comme dit le satiriste français. Au contraire, plus cette rénovation de la matière corporelle est formidable et rapide, et mieux l'expérience sert notre théorie.
Les adorateurs de la matière concluent leur fameuse assertion des faits qui viennent d'être exposés. Ils déclarent que la non-existence de l’âme est prouvée par ces transformations chimiques. Pour nous, au contraire (voyez la singulière différence !), nous déclarons que l'existence le l'âme est désormais démontrée par ces mêmes transformations. Mais avant d'entrer dans la discussion, il nous plaît de poser d'abord une simple remarque à l'affirmation si positive de nos adversaires, qui proclament avec tant d'assurance, comme une vérité incontestable, que les molécules matérielles existent seules, et qu'elles seules constituent l'être vivant, de sa naissance à sa virilité, et de sa virilité à sa mort.
Vous affirmez, d'une part, que le corps vivant n'est autre chose qu'un ensemble de molecules, d'autre part, vous dites que le corps tout entier se rajeunit tous les mois. Or, il nous semble qu'il est difficile de concilier ces deux propositions. Comment expliquez-vous que le corps vieillisse ? Ce corps matériel, en tant que molécules chimiques, n'a jamais plus d'un mois d'âge. Le tourbillon vital, comme l'appelle Cuvier, qui se succède incessamment sous et dans notre peau, notre chair même, notre sang, nos os, nos cheveux, nos visages, notre corps entier, est comme un vêtement qui redeviendrait neuf de lui-même. Le corps du sexagénaire ou de l'octogénaire n'a qu'un mois, tout aussi bien que celui de l'enfant qui commence à marcher. Les corps sont donc toujours neufs, et certes, nous ne pouvons nous empêcher d’admirer cette loi ingénieuse de la nature. Cependant, il est incontestable qu'il y a sur la terre des gens de tout âge, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Vous, monsieur Moleschott, vous avez quarante-cinq ans, je crois. Vous, monsieur A. Comte, vous compteriez soixante-dix-neuf hivers. Vous, monsieur Vogt, vous êtes né en l'an de grâce 1817. Nous sommes chacun de différents âges. Moi, je suppose, j'ai moins de vingt lustres sur la tête. Monsieur Schopenhauer les aurait bientôt. Or, s'il est vrai que notre corps se rajeunisse ainsi mensuellement ou annuellement si l'on préfère. Qu'est-ce qui vieillit en nous ?
Encore une fois, ce ne sont pas les molécules constitutives de notre corps, qui, il y a quelque temps, ne nous appartenaient pas encore, qui faisaient partie du poulet, de la perdrix, du grain de blé, du sel, du boeuf, de la volaille, du mouton, du vin, du café que nous avons absorbés, molécules qui, du reste, sont immuables, et qui, chose morte, ne vieillissent pas. Donc, il y a en nous autre chose que ces molécules. Notre organisme a vieilli.
Continuons, et entrons maintenant dans le sujet même de la discussion. Permettez-nous d'abord de remarquer qu'à chaque instant, la faiblesse de votre système se traduit dans l'inconséquence forcée de vos expressions. Vous appelez vous-même la vieillesse un manque d'équilibre entre la recomposition et la désassimilation. Vous appelez la vie pleine et normale l'équilibre entre les fonctions. Tant que l'équilibre existe entre la sanguification et l'élimination, enseignez-vous, le corps ne souffre aucune altération dans sa provision générale de matière. Cet équilibre se maintient dans l'échange de matières de l'adulte. On peut peser le corps d'un homme de trente à quarante ans, successivement et à de longs intervalles, sans constater une augmentation ou une diminution de poids qu'on ne puisse expliquer par une recette ou une dépense qui l'aurait immédiatement précédée. Fort bien. Mais qui organise cet équilibre, je vous prie ? Vous prétendez qu'il n'y a nulle force intérieure présidant en nous à cet incessant renouvellement des molécules. Mais c'est une prétention vaine et insoutenable. L'hypothèse purement matérialiste de la vie, l'assimilation de la circulation des molécules au mouvement de la vapeur dans l'alambic ou de l'électricité dans les tubes de Geissler n'explique ni la naissance, ni l'accroissement, ni la vie, ni la décadence, ni la vieillesse, ni la mort.
Pour qu'il y ait équilibre, pour qu'il y ait organisation dans l'agencement des molécules, il faut qu'il y ait direction. Au surplus, pas plus que Cuvier ou Geoffroy Saint-Hilaire, vous ne niez cette direction. Or, pour qu'il y ait direction, il faut qu'il y ait force directrice. Oserez-vous soutenir le contraire ? Cette force directrice n'est pas un amalgame de propriétés confuses, elle est une, elle est souveraine, elle est nécessaire, et c'est elle qui régit le tourbillon vital, comme c'est l'attraction qui régit le tourbillon des sphères planétaires.
S'il n'y avait pas en nous une force directrice, comment se ferait-il que le corps se forme et grandisse, suivant le type organique, de la naissance à la jeunesse ? Pourquoi, au delà de la vingtième année, ce corps, qui absorbe autant d'air et de nourriture que précédemment, cesse-t-il de grandir ? Qui distribue harmoniquement toutes les substances assimilées ? Après la croissance en hauteur, qui détermine la croissance en épaisseur ? Qui donne la force à l'homme mûr, et qui répare perpétuellement les rouages de la machine animée ?
Sans une force organique, typique, vitale (nous ne tenons pas au mot), comment pourrait-on expliquer la construction d'un corps ? M. Scheffler nous répond par les forces chimiques et physiques : « Chacune de ces forces, dit-il, exerce sur les autres une influence par laquelle tout l'organisme reçoit, dans toutes ses parties, une certaine uniformité d'un ordre plus élevé. Les actions spéciales des forces individuelles se réunissent ensuite en un effet total et forment une résistance qui coordonne la multiplicité des parties en un tout unitaire, où se dessine le type fondamental de toute propriété individuelle.» Voilà qui est fort lumineusement expliqué. Seulement, comment toutes ces merveilleuses combinaisons peuvent-elles se produire, en l'absence d'une unité virtuelle organisatrice ? Qui construit cet organisme ? Comment. les propriétés de la matière peuvent-elles travailler sur un plan, d'après une idée qu'elles ne peuvent avoir ? Comment l'organisme sait-il si bien choisir les aliments qui lui conviennent ? Qui détermine la reproduction fidèle de l'espèce ? Est-il donc plus facile d'admettre tous ces hasards, remarquerons-nous avec M. Tissot, plutôt que de supposer un principe essentiellement actif, doué d’une puissance organisatrice, ayant la faculté d'exercer cette puissance dans le sens de tel ou tel type spécifique ?
« Dans l'homme, répond-on, dans son contenu matériel et dans les substitutions de substances (Stoffwechsel) qui s'opèrent en lui, la fonction chimique a son rôle ; elle produit les particules corporelles qui sont en état de servir de support ou de substratum à tout l'édifice. La force vitale qui résulte de toutes ces combinaisons l'organise. De cette organisation résulte la force spirituelle. » Voilà bien des détours pour ne rien expliquer.
Plusieurs matérialistes, au nombre desquels nous citerons Mulder, sourient de la doctrine de la force vitale et comparent cette force « à une bataille livrée par des milliers de combattants, comme s'il n'y avait en activité qu'une seule force qui fit tirer les canons, agiter les sabres, etc. L'ensemble de ces résultats, ajoute Mulder, n'est pas le résultat d'une seule force, d'une force de bataille, mais la somme des forces et des combinaisons innombrables qui sent en activité dans un pareil événement. » On en conclut que la force vitale n'est pas un principe, mais un résultat.
La comparaison ne manque pas de justesse, elle a, de plus, l'inappréciable finesse de servir non à ceux qui l'imaginent, ruais à nous-mêmes, qui n'avons pas eu la peine de la chercher. Il est clair, en effet, que ce qui constitue la force d'une armée et ce qui gagne la bataille, ce n'est pas seulement le jeu particulier de chaque combattant, mais surtout la direction du combat, l'intelligence du général en chef, le plan de la bataille, l'ordre souverain qui, du front de l'organisateur, rayonne sur chacun des chefs et descend par bataillons jusqu'aux soldats, numéros-machines enrégimentés. A qui persuadera-t-on que ce n'est pas Napoléon qui gagna la victoire d'Austerlitz ? Demandez à M. Thiers (qui le sait peut-être mieux que Napoléon lui-même) si ces batailles que l'on n'oublie pas, aussi bien celles qui sont gagnées à nombre égal que celles qui sont emportées par surprise, ne révèlent pas, au-dessus de la valeur personnelle de chaque guerrier, le génie tristement célèbre qui parvient à coucher en un clin d'œil, dans les ténèbres de la tombe, des milliers d'hommes à l'apogée de leur force et de leur activité.
S'il est nécessaire qu'une armée soit gouvernée par un chef et qu'une discipline sévère embrasse sous la même unité des milliers de soldats, à plus forte raison est-il nécessaire qu'une force gouverne la matière et réduise à l'unité harmonique du corps les milliards de molécules qui le composent successivement. C'est par cette force seule que le corps existe, de même qu'un régiment n'est en quelque sorte qu'un être abstrait, existant en vertu de la loi et non point par l'importance de chaque homme. Les conscrits arrivent, les anciens s'en retournent, et en sept ans, le régiment est renouvelé. Dans l'intervalle, des congés temporaires et des engagements particuliers établissent encore une autre modification dans les molécules constitutives de l'armée. (Pardon du mot) chaque soldat, chaque officier, n'est autre chose qu'un numéro, leur personne ne compte pas, les officiers peuvent être assimilés aux zéros de l'ordre decimal, pour parler plus galamment, ce sont des chefs de dizaines et de centaines, mais leur personnalité ne compte guère plus que celle du voltigeur. Les colonels eux-mêmes changent sans que le régiment cesse pour cela d'exister dans sa forme identique. Les généraux subissent également ces transmutations qui ne mettent pas en danger l'existence des brigades et des divisions. La hiérarchie militaire est une unité. C'est là ce qui fait sa force. Quant aux parties constitutives de cette unité, on ne les connaît pas. Il est incontestable qu'un colonel à la tête de son régiment, ou un général non retraité ont plus d'importance au point de vue du service, qu'un simple grenadier, de même qu'un atome de graisse cérébrale a plus d'importance qu'une rognure d'ongle. Mais ce qui constitue le tronc ou le noeud d'embranchement d'un arbre aux branches étendues ne constitue pas pour cela l'arbre tout entier. La comparaison de nos adversaires convient donc mieux à notre thèse qu'à la leur.
Quel est l'homme instruit, quel est l'observateur de bonne foi qui osera contester que notre corps ne soit pas un organisme formé par une force spéciale ? En quoi diffèrent un cadavre et un corps vivant ? Il y a deux heures que le coeur de cet homme a cessé de battre. Le voilà étendu sur sa couche funéraire. La vie s'est échappée sans qu'une seule lésion, sans qu'aucun trouble ne se soit manifesté dans l'organisme. Son état défie l'autopsie la plus minutieuse. Chimiquement parlant, il n'y a aucune différence entre ce corps et ce même corps de ce matin. Or, en quoi diffère, je le répète, un cadavre d'un corps vivant ? D'après votre théorie ils ne diffèrent pas. C'est exactement le même poids, la même mesure, la même forme. Ce sont les mêmes atomes, les mêmes molécules, les mêmes propriétés physico-chimiques : vous enseignez vous-mêmes que ces propriétés sont inviolablement attachées aux atomes. C'est donc exactement le même être.
Mais ne sentez-vous pas qu'une telle conséquence est la condamnation formelle de votre système ? Un être vivant diffère très sensiblement d'un être mort. C'est vraiment là un fait trop populaire pour que vous puissiez le nier. Avouez donc qu'une hypothèse qui enseigne que la vie n'est autre chose que l'ensemble des propriétés chimiques des atomes tombe à la fois par sa base et par son couronnement, car la naissance et la mort, l'alpha et l'oméga de toute existence, protestent invinciblement contre les assertions de cette hypothèse.
Il est presque outrageant pour l'intelligence humaine d'être obligé de soutenir qu'un être vivant differe d'un cadavre, et que la force animatrice n'existe plus dans celui-ci. Affirmer que la vie est quelque chose, c'est à peu près affirmer qu'il fait jour en plein midi. Mais il est de notre devoir de consentir à mettre les points sur les i à nos adversaires d'outre-Rhin.
Il faut bien que la force qui constitue la vie soit une force spéciale, puisqu'en sa présence les molécules corporelles se distribuent harmoniquement dans une unité féconde, tandis qu'en son absence ces mêmes molécules se séparent, se méconnaissent, se combattent, et laissent rapidement subir une dissolution entière à cet organisme qui bientôt tombe en poussière.
Il faut bien que cette même force existe particulièrement, puisque d'un côté tous les corps de la nature n'étant pas vivants, et d'un autre côté les corps vivants étant composés des mêmes matériaux que les corps inorganiques, ces corps vivants diffèrent cependant des premiers par les propriétés spéciales et admirables de la vie. Il faut bien que la vie soit une force souveraine, puisque le corps vivant n'est qu'un tourbillon d'éléments transitoires, que toutes ses parties sont en mutation incessante, et que, tandis que la matière passe, la vie demeure.
Pensera-t-on avec Buffon qu'il y a dans le monde deux genres de molécules : les organiques et les inorganiques ? Que les premières sont des cellules vivantes, douées de sensibilité et d'irritabilité, qu'elles passent d'un être vivant dans un autre être vivant, et ne se mésallient pas aux corps inorganiques, tandis que les dernières n'entrent pas dans la constitution générale de la vie. Mais la chimie organique a trop magnifiquement démontré que les éléments de la matière vivifiée sont les mêmes que ceux du monde minéral ou aérien : élémentairement, l'oxygène, l'hydrogène, l'azote, le carbone, le fier, la chaux, etc.
Dira-t-on avec le botaniste Dutrochet et avec l'anatomiste Bichat, que la vie est une exception temporaire aux lois générales de la matière, une suspension accidentelle des lois physico-chimiques, qui finissent toujours par terrasser l'être et gouverner la matière ? Mais nous ne craignons pas d'appeler cette idée une erreur, la vie étant le but le plus élevé et le plus brillant de la création, et se perpétuant, par les espèces, du premier au dernier jour du monde. Au surplus, on aura beau penser et beau dire, on ne fera jamais que la vie ne soit pas une force, supérieure aux affinités élémentaires de la matière.
Ce qui caractérise les êtres vivants, c'est la force organique qui groupe ces molécules suivant la forme respective des individus, suivant le type des espèces. « Les vrais ressorts de notre organisation, disait Buffon, ne sont pas ces muscles, ces artères, ces veines, ce sont des forces intérieures qui ne suivent point du tout les lois de la mécanique grossière que nous avons imaginée21 et à laquelle nous voudrions tout réduire. Au lieu de chercher à connaître les forces par leurs effets, on a tâché d'en écarter jusqu'à l'idée, on a voulu les bannir de la philosophie. Elles ont reparu cependant, et avec plus d'éclat que jamais. » Cuvier déclare plus explicitement, car il l'avait observé plus directement, que la matière est simplement « dépositaire de la force qui contraindra la matière future à marcher dans le même sens qu'elle, et que la forme des corps leur est plus essentielle que leur matière, puisque celle-ci change tandis que l'autre se conserve. » Les expériences de Flourens ont surtout mis en évidence ce fait de la mutabilité de la matière à l'opposé de la permanence de la force qui, à vrai dire, constitue essentiellement l'être. L'une de ces expériences consiste à soumettre pendant un mois un animal au régime de la garance, substance qui, comme on le sait, colore en rouge les objets qui en sont imprégnés. Au bout d'un mois de ce régime, l'animal possède un squelette coloré en rouge. Si ensuite on rend à l'animal son alimentation habituelle, les os redeviennent blancs à partir du centre. Car le renouvellement incessant des os comme de la chair s'opère de l'intérieur à l’extérieur. Dans une autre expérience, on dépouille de sa chair un os que l'on entoure d'un anneau de fil de platine. Peu à peu l'anneau, recouvert de couches successivement formées, finit par se trouver dans l'intérieur de l'os. Les os se renouvellent ainsi, les chairs et les parties molles subissent une rénovation plus rapide. Constatons-le encore avec de Quatrefages, « dans les profondeurs les plus cachées des êtres vivants, règnent deux courants contraires : l'un, enlevant sans cesse, molécule à molécule, quelque chose à l'organisme, l'autre réparant au fur et à mesure des brèches qui, trop élargies, entraîneraient la mort. » La force organique qui constitue notre être se cache sous le vêtement variable de la chair, mais on la sent palpiter dans son ardente vigueur. Elle forme, elle dirige, elle gouverne. Voyez ces représentants des degrés primitifs de l'échelle zoologique, ces crustacés, qu'une carapace protégeait contre les bouleversements de l'écorce terrestre, ces annelés et ces vers qui, brisés par morceaux, continuent de vivre. Brisez la patte d'une écrevisse : elle se reproduit dans tout son caractère. Coupez celle d'une salamandre, elle se reformera dans toutes ses parties. Cassez la queue d'un lézard, elle repoussera. Divisez un ver en plusieurs fragments, chacun d'eux reformera ce qui lui manque. La fleur du corail séparée de sa mare, s'en va à travers les ondes reformer un nouvel arbre. Est-ce que la matière seule opère de pareilles choses ? Est-ce que ces faits ne révèlent pas l'action incessante de la force typique qui constitue les êtres chacun selon son espèce, et qui est certainement plus essentielle à leur existence que les molécules mêmes de leurs corps et leurs propriétés chimiques ? Et que conclure des métamorphoses des insectes, formes transitoires sous lesquelles la force seule persiste à travers les phases de la léthargie et de la résurrection ? Le papillon qui s'envole vers la lumtère n'est-il pas le même être qui animait la chenille ou la larve ?
Il est clair, il est incontestable, d'après ces faits, qu'une force quelconque (peu importe le nom qu'on lui donne) organise la matière suivant la forme typique des espèces végétales et animales. Or, nos adversaires ne craignent pas d'affirmer qu'il n'en est absolument rien et que les propriétés chimiques des molécules suffisent pour tout expliquer. « L'ensemble des circonstances, prétend Moleschott, l'état par lequel l'affinité de la matière produit les mêmes formes avec le pouvoir de persistance, a reçu de Henle, à l'exemple de Schelling, le nom de force typique. Cette force typique est un petit pas en avant sur la force vitale, puisqu'elle admet autant d'états de la matière qu'il y a d'organes et d'espèces. Mais la force typique des plantes et des animaux est une idée aussi vide, une personnification aussi puérile que la force vitale sa mère. »
M. Virchow l'appelle « une pure superstition, qui ne saurait nier sa parenté avec la croyance au diable et la recherche de la pierre philosophale. »
L'auteur de l'Étude de philosophie positive ferme les yeux et s'écrie : « Il n'y a de réel que les corps. La prétendue force vitale est une chimère, déclare de son côté du Bois-Reymond, dans son ouvrage sur l'électricité animale. Si nos adversaires s'obstinent à soutenir que les organismes sont soumis à des forces qu'on ne trouve pas en dehors d'eux, ils n'ont plus qu'à affirmer ce qui suit : une molécule de matière, en entrant dans le tourbillon de la vie, reçoit pour un temps le don de nouvelles forces, ces forces, la molécule les perd de nouveau quand le tourbillon de la vie, dégoûté d'elle, la rejette définitivement sur le rivage de la nature inanimée. »
Ce raisonnement est faux, attendu qu'il suffit d'admettre qu'une molécule de matière, en entrant dans le tourbillon de la vie, soit dirigée suivant le type de l'être auquel elle appartient momentanément. Pour soutenir leur scepticisme, ils sont obligés, comme nous l'avons déjà vu, de fermer les veux sur la différence non discutable qui distingue un corps vivant d'un cadavre et d'admettre qu'il n'y a aucune distinction entre les deux. On ne peut plus regarder comme douteuse, au dire de du Bois-Reymond, la question de savoir « si la différence, la seule dont nous reconnaissons la possibilité, entre les phénomènes de la nature morte et ceux de la nature vivante, existe réellement. Une différence de cette espèce n'existe pas. Dans les organismes, il ne s'ajoute point aux molécules matérielles des forces nouvelles, point de force qui ne soit aussi en activité hors des organismes. Donc il n'y a pas de forces qui méritent le nom de forces vitales. La séparation entre la nature prétendue organique et l'inorganique est tout à fait arbitraire. Ceux qui poussent à la maintenir, ceux qui prêchent l'hérésie de la force vitale, sous quelque forme, sous quelque déguisement trompeur que ce soit, n'ont jamais, ils peuvent, s'en tenir assurés, pénétré jusqu'aux limites de leur pensée. »
Remarquez en passant cette assurance, nous pouvons même dire ce léger ton d'arrogance envers ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils affirment sans preuve les propositions les plus contestables. « Les propriétés de l'azote, disent-ils, du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène, du soufre et du phosphore, résident en eux de toute éternité. Prouvez-nous le contraire. Vous vous taisez ? Donc vous avez tort. » Et le tour est joué. Les propriétés de la matière ne peuvent pas changer, quand elle entre dans la composition des plantes et des animaux. Par conséquent, il est évident que l'hypothèse d'une force particulière à la vie est tout à fait chimérique ! On objecte enfin que cette force n'existe pas parce qu' « une force sans substrat matériel est une idée abstraite, dépourvue de sens. »
Nous ne voyons pas qu'il soit nécessaire d'admettre ou qu'une force typique n'existe pas, ou que cette force soit en dehors de la matière. Nos négateurs commettent encore ici la morne erreur que celle qu'ils ont commise dans la question de Dieu lorsqu'ils déclarent que pour admettre l'existence de cette puissance, il faut nécessairement la concevoir en dehors du monde. C'est toujours le même principe qui est en jeu. Il nous serait facile, au surplus, de démontrer que toutes les connaissances de l'homme se réduisent, en définitive, à la notion de la force et de l'étendue, nous pourions appeler en témoignage les mathématiques, la physique, la chimie, l'histoire naturelle dans ses trois règnes: mineralogie, botanique et zoologie, la science de l'homme : psychologie, esthétique, morale, théologie naturelle, philosophie. Toutes ces sciences aboutiraient au même noeud des problèmes : la force et l'étendue. Mais ce n'est pas ici le lieu de faire un dictionnaire. Qu'il nous suffise de considérer au point de vue de la vie cette double question et de remarquer encore la primauté de la force sur l'étendue.
Bichat définissait la vie : l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. Sans prendre puérilement au mot cette définition, quelle est la première image que nous offre l'examen de la structure d'un végétal ou d'un animal ? C'est la coordination des fonctions organiques qui constituent l'être vivant. Et qu'est-ce que cette coordination, sinon un système de forces destiné au mouvement de la machine animée. L'idée dynamique domine d'abord à ce point de vue : exilons-la, il ne reste plus qu'un cadavre.
Si, de la description de l'organe approprié à sa fonction et de cette idée de forces particulières, nous remontons à l'ensemble de l'être et à sa conservation du commencement à la fin de son existence, nous observons avec Cuvier que « la vie est un tourbillon continuel, dont la direction, toute compliquée qu'elle est, demeure constante, ainsi que l'espèce de molécules qui y sont entraînées, mais non les molécules individuelles elles-mêmes. » Ici encore, nous reconnaissons la présence de la force qui, à travers les mutations incessantes des corps, assure et maintient l'identité de leur forme, elle est le plus important caractère de cet organisme. Et remarquons ces paroles de Cuvier « Les molécules individuelles sont en circulation perpétuelle, mais l'espèce de molécules reste la même. » Cette permanence, nous la devons à la force.
Que serait-ce, par exemple, si la forme seule était sauvegardée, et qu'aucune direction virtuelle ne présidât à l'élection des molécules chimiques ? On aurait bientôt le corps le plus hétérogène qu'on pût imaginer, quoiqu'il gardât la perfection de sa forme. Imaginez, par exemple, que l'élément qui constitue la virginale blancheur de ce teint, l'incarnat de ces lèvres, la finesse de cette bouche, la délicatesse du nez, la nuance expressive de ces yeux, se trouve au hasard remplacé par des molécules d'autre espèce, par de l'iode, qui noircit à la lumière, par de l'acide butyrique, qui fond au soleil, par quelque sel qui se dissout à l'humidité, etc... L'humanité aurait là un beau personnel ! Voilà pourtant où l'on en vient en prétendant qu'une force vitale n'existe pas. De l'individu passant à l'espèce, nous observons, ici encore, la prédominance nécessaire de la force. Si chaque individu reste vivant, c'est grâce à sa dynamique intime. Si les espèces végétales ou animales demeurent, c'est grâce à la force initiale qui seule peut caractériser l'identité d'espèce, qui se transmet par la génération et qui existe, à l'état latent ou sensible, dans l'oeuf végétal et dans l'oeuf animal.
D'où vient que ce chêne immense est éclos d'un gland tombé dans l'humus ? D'où vient qu'il est devenu chêne, à côté de la fève d'où est sorti le hêtre, de la pomme d'où s'est élancé le pin, de l'amande sur la tombe de laquelle le cornouiller déploie ses baies écarlates, à côté du grain de blé ou d'avoine, dans le même terrain, sous le même rayon de soleil et les mêmes gouttes de pluie, en un mot dans une condition identique ? D'où vient que les éléphants d'aujourd'hui sont exactement les mêmes que ceux dont se servait Pyrrhus il y a vingt siècles, et que le corbeau de Noé (si Noé il y a) était vétu du même deuil que ces bandes croassantes qui rayent notre ciel de septembre ? Sinon que le germe organique ne réside pas seulement dans la structure anatomique, mais encore et surtout dans une force spéciale qui se charge d'organiser l'être sans jamais se tromper de sens, et sans donner une tête de mouton au cheval ou des pattes de canard au lapin !
Puisque vous affirmez avec tant de passion qu'il n'y a aucune force spéciale dans les êtres vivants, et que la vie n'est autre chose qu'un résultat de la présence simultanée des molécules qui constituent le corps animal ou végétal, essayez donc au moins de démontrer ces audacieuses affirmations par une modeste expérience. Construisez seulement un être vivant, et... nous vous en féliciterons. Voyons. Voici une bouteille contenant du carbonate d'ammoniaque, du chlorure de potassium, du phosphate de soude, de la chaux, de la magnésie, du fer, de l'acide sulfurique et de la silice. De votre aveu même22, le principe vital complet des plantes et des animaux est renfermé dans ce flacon. Or, faites donc une petite plante, un petit animal ou un petit homme, nous vous en prions. Vous différez ! vous ne répondez pas ? Vous êtes pourtant du pays de Goethe. Ne vous souvenez-vous pas du sombre laboratoire de Wagner, encombré d'appareils confus, difformes, de fourneaux et de cornues pour des expériences fantastiques ? La bouteille que nous venons de nommer était déjà entre ses mains. Rappelez vos souvenirs, écoutez un peu la scène merveilleuse : c'est l'éternel Méphistophélès qui cause avec l'alchimiste.
Wagner, au fourneau. « La cloche retentit, formidable, elle ébranle les murs noircis par la suie, l'incertitude d'une attente si solennelle ne peut se prolonger plus longtemps. Déjà les ténèbres s'éclairent, déjà au fond de la fiole quelque chose reluit23 comme un charbon vivant, non, comme une escarboucle splendide d'où s'échappent mille jets de flammes dans l'obscurité. Une lumière pure et blanche parait ! Pourvu que cette fois je n'aille pas la perdre ! Ah ! Dieu ! quel fracas à la porte maintenant !
Méphistophélés, entrant. Qu'y a-t-il donc ? Wagner, plus bas. Un homme va se faire ! Méphistophélés. Un homme ? Et quel couple amoureux avez-vous donc enfermé dans la cheminée ? Wagner. Dieu me garde ! L'ancienne mode d'engendrer, nous l'avons reconnue pour une veritable plaisanterie. Le tendre point d'où jaillissait la vie, la douce force qui s'èxhalait de l'intérieur, et prenait, et donnait, destinée à se former d'elle-même, à s'alimenter des substances voisines d'abord, puis des substances étrangères, tout cela est bien déchu maintenant de sa dignité ! Si l'animal y trouve encore son plaisir, il convient à l'homme doué de nobles qualités d'avoir une origine plus pure et plus haute. (Il se tourne vers le foyer.) Cela brille ! Voyez ! Désormais, vraiment, nous pouvons espérer que, si de cent matières et par le mélange, car tout dépend du mélange, nous parvenons à composer aisément la matière humaine, à l'emprisonner dans un alambic, à la cohober, à la distiller comme il faut, l'oeuvre s'accomplira dans le silence. (Se tournant de nouveau vers le foyer.) Cela se fait ! La masse s'agite plus lumineuse, et ma conviction s'affermit à chaque instant. Nous tentons d'expérimenter judicieusement ce qu'on appelait les mystères de la nature, et ce qu'elle produisait jadis organisé, nous autres, nous le faisons cristalliser.
Méphistophélès. L'expérience vient avec l’âge ; pour quiconque a beaucoup vécu, rien de nouveau n'arrive sur la terre, et, quant à moi, je me souviens d'avoir rencontré souvent dans mes voyages bien des gens cristallisés.
Wagner, qui n'a cessé de couver de l'oeil sa fiole. Cela monte, cela brille, cela bouillonne, en un moment l'oeuvre sera consommée ! Un grand projet paraît d'abord insens, cependant désormais nous voulons braver le hasard, et de la sorte un penseur ne pourra manquer, à l'avenir, de faire un cerveau bien pensant. (Contemplant la fiole avec ravissement.) Le verre timbre et vibre, une force charmante l'émeut, cela se trouble, cela se clarifie, les choses vont leur train. Je vois dans sa forme élégante un gentil petit homme qui gesticule. Que voulons-nous de plus ? Qu'est-ce que le monde maintenant peut vouloir encore ? Voilà le mystère qui se dévoile au grand jour, prêtez l'oreille, ce tintement devient la voix, elle parle !
Homunculus de la fiole, à Wagner. Bonjour, papa. Eh bien ! C'était donc vrai ? Viens, presse-moi sur ton sein avec tendresse, mais pas trop fort pourtant de crainte que le verre n'éclate. C'est la propriéte des choses : à ce qui est naturel, l'univers suffit à peine, ce qui est artificiel, au contraire, réclame un espace borné. (A Méphistophélès.) Te voilà ici, drôle ! Maître cousin, le moment est bon et je te rends grace, un heureux destin te conduit vers nous. Puisque je suis au monde, je veux agir, et sur le champ me préparer à l'oeuvre, tu es assez habile pour m'abréger les chemins.
Wagner. Un mot encore ! Jusqu'ici, je me suis souvent senti pénétré de confusion quand jeunes gens et vieillards venaient m'assaillir de problèmes. Par exemple, personne encore n'avait pu comprendre comment l'âme et le corps, qui s'ajustent si bien ensemble, qui tiennent si ferme l'un à l'autre, qu'on les dirait à jamais inséparables, se combattent sans cesse au point de s'empoisonner l'existence, et puis… Méphistophélès. Arrêtez ! J'aimerais mieux demander pourquoi l'homme et la femme s'accommodent si mal : voilà une question, mon cher, dont tu auras de la peine à te tirer. Ici, il y a à faire, c'est justement ce que veut le petit... »
Mais tournez la page du libretto et revenez au premier acte : c'est Faust, c'est la jeune et vieille science qui parle : « Comme tout se meut pour l'oeuvre universelle ! comme toutes les activités travaillent et vivent l'une dans l'autre ! comme les forces célestes montent et descendent, et se passent de main en main les seaux d'or, et, sur leurs ailes, d'où la bénédiction s'exhale, du ciel à la terre incessamment portées, remplissent l'univers d'harmonie ! Quel spectacle ! Mais, hélas ! rien qu'un spectacle. Où te saisir, ô nature infinie ? Et vous, mamelles, où ? Ô vous, sources de toute vie, auxquelles se suspendent les cieux et la terre ! vers vous le sein flétri se tourne, vous coulez à torrents. Vous abreuvez le monde, et moi, je me consume en vain. »
Oui. c'est en vain que vous vous consumez à substituer au Créateur le travail homunculéen, c'est en vain que vous écrivez : « La toute puissance créatrice, c'est l'affinité de la vie. » Avec toute votre magnifique connaissance de la matière et de ses splendides propriétés, vous ne pouvez encore faire un champignon.
Mais vous vous récusez, ou vous vous excusez, je crois. Ce que nous ne pouvons pas faire, la nature le peut, car elle est encore plus habile que nous (charmante modestie, vraiment, mais alors que devient votre intelligence, si d'un autre côté vous prétendez qu'il n'y a pas d'Esprit dans la nature). Mais passons. Et d'ailleurs, ajoutez-vous finement, si nous ne produisons pas encore d'êtres vivants par les procédés de la chimie, nous produisons toutefois des matières organiques, par exemple l'acide caractéristique de l'urine et l'huile essentielle de moutarde (éther allylsulfocyanique). Cela nous fait grand plaisir. Prenons donc part un instant aux manipulations décisives de ces illustres chimistes.
Dés la fin du siècle dernier, comme le remarque M. Alfred Maury24, on reconnut que les matières qui se développent chez les végétaux et les animaux, qui sont retirées de leurs débris, renferment presque exclusivement dn carbone, de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote. On constata par là que ces quatre corps sont les principes formateurs, les éléments de toutes les substances organiques, éléments qui se trouvent souvent combinés avec certains autres corps simples et divers sels minéraux.
Ce premier résultat nous apprit que, si la végétation et la vie sont des forces à part qui ne sauraient être confondues avec le simple mouvement, avec l'affinité et la cohésion, elles ne créent cependant rien dont elles ne prennent les matériaux dans le règne minéral qui les entoure. En effet, les quatre éléments organiques existent tout formés dans l'atmosphère. L'air est un mélange d'oxygène et d'azote, associé à une faible proportion d'acide carbonique, c'est à dire de carbone combiné avec l'oxygène. De plus, l'atmosphère tient en suspension de la vapeur d'eau, et personne n'ignore que l'eau est un composé d'oxygène et d'hydrogène. Donc, les matières organiques empruntent à cette masse fluide et inorganique qui environne et pénètre notre globe les éléments de leur composition. Quant aux autres substances placées pour ainsi dire accidentellement dans leur trame, elles les tirent du sol, les plantes les y pompent, et les animaux, en se nourrissant des plantes, se les assimilent.
La chimie est capable de créer immédiatement les éléments organiques. C'est M. Büchner qui le proclame avec le plus d'enthousiasme. Les chimistes ont créé le sucre de raisin et plusieurs acides organiques. Ils ont créé, dit-il, différentes bases organiques, et entre autres l'urée, cette substance organique par excellence, en réponse aux médecins qui leur objectaient leur impuissance de créer les produits de l'organisme. Chaque jour nous voyons accroître l'expérience des chimistes pour créer des combinaisons. M. Berthelot a réussi à créer de corps inorganiques les corps formés des combinaisons du carbone avec l'hydrogène, et cette découverte, malgré son désaccord apparent avec la nature organique, fournit un point de départ pour la composition artificielle des corps organiques. Aujourd'hui, on fait de l'alcool et de précieux parfums du charbon de terre, on tire des bougies de l'ardoise, l'acide prussique, l'urée, la taurine et une quantité d'autres corps qu'on croyait autrefois ne pouvoir être créés que de substances végétales ou animales, s'obtiennent avec de simples matières que fournit la nature inorganique. Aussi la distinction ancienne entre la nature organique et inorganique s'efface-t-elle aujourd'hui pour les manipulations. En 1828, Woehler, en produisant l'urée d'une manière artificielle, renversa l'ancienne théorie qui soutenait que les combinaisons organiques ne pouvaient être formées que par des corps organiques. En 1856, M. Berthelot créa l'acide formique de substances inorganiques, c'est-à-dire d'oxyde carbonique et d'eau, en chauffant ces matières avec de la potasse caustique et sans la coopération d'une plante ou d'un animal. Bientôt après, on parvint à obtenir directement de ces éléments la synthèse de l'alcool. On arriva même à produire la graisse artificielle de l'acide oléique et de la glycérine, deux substances qui peuvent être obtenues par la voie purement chimique, c'est là un des résultats les plus extraordinaires que la chimie synthétique ait fournis jusqu'à nos jours.
L'auteur de Force et matière conclut de ces données qu'il faut bannir de la vie et de la science l'idée d'une force organique produisant les phénomènes de la vie d'une manière arbitraire et indépendante des lois générales de la nature. Nous repoussons comme lui l'arbitraire, mais nous gardons la force. Il ajoute que cette séparation rigoureuse qu'on prétend faire entre le monde organique et inorganique n'est qu'une distinction arbitraire. Il a ici contre lui les représentants de la vie terrestre tout entière. Cela n'empêche pas Carl Vogt d'ajouter que « Alléguer la force vitale, n'est qu'une circonlocution pour cacher son ignorance, et qu'elle est du nombre de ces portes de derrière si nombreuses dans les sciences, par lesquelles se sauvent toujours les esprits superficiels qui reculent devant l'examen d'une difficulté pour se contenter d'admettre un miracle imaginaire. »
La doctrine de la force vitale serait donc aujourd'hui une cause perdue. « Ni les efforts des naturalistes mystiques pour ranimer cette ombre, ni les lamentations des métaphysiciens conjurant les prétentions et l'irruption imminente du matérialisme physiologique et lui contestant sa part aux questions philosophiques, ni les voix isolées qui signalent des faits encore obscurs de la physiologie, tout cela ne peut sauver la force vitale d'une ruine prochaine et complète. »
Bunsen et Playfair ont montré, il y a déjà quelques années, dit aussi l'auteur de la Circulation de la vie, et Rieken l'a confirmé depuis peu, qu'on peut obtenir du cyanogène, combinaison d'azote et d'hydrogène, aux dépens de substances inorganiques. Nous savons en outre que l'hydrogène, au moment où il se sépare de ses combinaisons, peut s'unir à l'azote pour former de l'ammoniaque. De plus, on peut aller du cyanogène à l'ammoniaque : on n'a qu'à exposer à l'air du cyanogène dissous dans l'eau, pour voir se séparer du liquide des flocons bruns, signes d'une décomposition, à la suite de laquelle on trouve de l'acide carbonique, de l'acide prussique, de l'ammoniaque, de l'oxalate d'ammoniaque et de l'urée dissous dans le liquide. L'acide oxalique est une combinaison de carbone et d'oxygène qui, pour la même quantité de carbone, ne contient que les trois quarts du poids de l'oxygène de l'acide carbonique. L'acide oxalique est la cause du goût acide de l'oseille, de l'oxalitle, et de beaucoup d'autres plantes. C'est un acide organique que, d'après ce qui vient d'être dit, nous pouvons préparer aux dépens de corps simples, sans le secours d'aucun organisme. « Ainsi nous connaissons maintenant trois substances, s'écrie Moleschott: une base organique, l'ammoniaque, un principe acidifiant organique, le cyanogène, et un acide organique, l'acide oxalique, que nous pouvons fabriquer avec des corps simples. Il n'y a que quelques années qu'on croyait encore de tous les trois qu'on pouvait bien les préparer en décomposant les combinaisons organiques plus complexes mais qu'il n'était pas possible de les obtenir avec de simples éléments. Dans l'ammoniaque, nous avons une combinaison d'azote et d'hydrogène, sans parlir des corps organiques. Cette énigme, que le sphinx de la force vitale nous opposait comme un épouvantail, pour nous empêcher d'avancer dans la préparation artificielle des combinaisons organiques, Berthelot l'a résolue. Il a jeté à bas le sphinx et ses adorateurs, et les a remplacés par une foule d'investigateurs, à qui il a mis sous la main les fils dont ils se serviront pour potasser plus avant le tissu de leurs découvertes en reproduisant de toutes pièces le monde organique. »
Nous ajouterons qu'on obtient aujourd'hui l'acide acétique en faisant passer une combinaison de soufre et de carbone par trois états que nous ne ferons qu'indiquer : perchlorure de carbone, chlorure de carbone, acide chloracétique, et que la combinaison directe du carbone et de l'hydrogène donne la synthèse de l'acétylène25.
Il est encore plus facile de préparer l'acide formique à l'aide de corps simples seulement, ainsi que le professeur du Collège de France y est arrivé en faisant agir de la potasse humide sur du gaz oxyde de carbone, dans un ballon de verre fermé à la lampe, durant soixante-douze heures, sous une chaleur de 100 degrés26. D'ailleurs, la nature tire les substances organiques des mêmes sources auxquelles les chimistes les empruntent dans les expériences de leurs laboratoires.
Certes, nous applaudissons des deux mains (il est vrai qu'on ne peut guère applaudir d'une seule), à ces admirables tentatives de la science, et ce n'est pas à nous que l'on puisse jamais reprocher de mettre des entraves au progrès du génie créateur de l'homme. L'homme est sur la Terre pour apprendre à connaître la nature et pour se rendre maître de la matière. Le « Connais-toi toi-même » des anciens s'est traduit de nos jours par l'étude du monde extérieur, et c'est par cette étude féconde que nous apprendrons véritablement à nous connaître nous-mêmes.
Nous croyons avec M. Maury que l'intérêt de tant de découvertes vaut bien la peine qu'on tente quelque effort pour les comprendre. Quelle science est plus faite pour nous captiver que celle qui nous révèle de quelle matière nous sommes formés, de quoi nous nous nourrissons, avec quelles substances nous sommes en contact, quels effets physiques se produisent en nous, hors de nous, où passent ces parties que nous nous assimilons, que nous rejetons incessamment ? Ce ne sont pas là des affaires particulières, des intérêts du moment : ce sont des problèmes qui touchent à l'humanité physique tout entière : c'est le monde des êtres auquel nous appartenons qui est ici en jeu. Nous dépensons beaucoup d'intelligence et de travail à pénétrer dans le dédale de contestations mesquines et de faits insignifiants, et nous n'aurions pas souci d'apprendre ce qui a bien autrement d'intérêt, à savoir ce qu'est la merveilleuse nature au sein de laquelle nous naissons, nous vivons, nous mourons, qui nous précède et qui nous survit, qui fournit à toutes les générations les principes mêmes qui les font exister !
Mais nous ne nous associons pas pour cela aux prétendues conséquences que MM. les matérialistes en déduisent, conséquences que MM. Berthelot, Pasteur, et les chimistes praticiens répudient les premiers. Ils prétendent avoir le mot le plus difficile de l'énigme, depuis que l'on produit le gaz artificiel avec des corps simples. Quand on mêle du cyanate de potasse avec du sulfate d'ammoniaque, la potasse se combine avec de l'acide sulfurique etncyanique avec l'ammoniaque. Cette dernière combinaison n'est pas du cyannte d'ammoniaque, mais de l'urée. Or admirez la conclusion : « C'est par cette découverte éclatante que Liebig et Woehler ont ouvert des perspectives étendues sur cette voie et se sont acquis un éternel honneur en donnant un peu à contre coeur, un peu sans le savoir, la preuve que désormais la flamme de la vie se résout pour nous dans les forces physiques et chimiques. » Quel honneur pour Liebig et Woehler d'être ainsi tirés par la bride vers la source de l'Achéron. Nos ennemis aiment ce fleuve et ses rivages obscurs. « Certes, ajoutent-ils, le chimiste affranchi des préventions, qui ne met pas sa parole au service du trône et de l'autel, comptant tranquillement sur une victoire certaine, peut sourire du pauvre philosophe dont le savoir ne dépasse pas la connaissance de l'urée, et qui croit imposer cette limite au pouvoir du physiologiste. » Quel autel et quel trône consentiraient à nommer ministres de pareils logiciens ? La science elle-même vit retirée dans son sanctuaire, et les laisse autour de son temple battre le rappel et faire l'exercice.
Quelle conclusion définitive l'école matérialiste tire-t-elle de ces manipulations ? C'est que la chimie et la physique nous offrent les preuves les plus claires que les forces connues des substances inorganiques exercent leur action de la même manière dans la nature vivante que dans la nature morte. De même qu'ils ont été obligés de diviniser la matière pour remplacer Dieu, de même on les voit animer sans s'en douter la matière pour détrôner la vie. « Les sciences, dit l'auteur de Force et matière, ont suivi et démontré l'action de ces forces dans les organismes des plantes et des animaux, quelquefois jusque dans les combinaisons les plus subtiles. Il est à présent généralement constaté que la physiologie, ou la science de la vie, ne peut plus se passer de la chimie et de la physique, et qu'aucun procédé physiologique n'a lieu sans les forces chimiques et physiques. »
« La chimie, dit Mialhe a, sans contredit, part à la création, à la croissance et à l'existence de tous les êtres vivants, soit comme cause, soit comme effet. Les fonctions de la respiration, de la digestion, de l'assimilation et de la sécrétion n'ont lieu que par la voie chimique. La chimie seule peut nous dévoiler les secrets de ces importantes fonctions organiques. »
L'oxygène, l'hydrogène, le carbone, l'azote, déclarent pompeusement nos matérialistes, entrent sous les conditions les plus diverses dans les combinaisons des corps, s'allient, se séparent, agissent conformément aux mêmes lois que quand ils se trouvent en dehors de ces derniers. Les corps composés même peuvent présenter les mêmes caractères. L'eau, incomparablement la plus volumineuse substance de tous les êtres organiques, et sans laquelle il n'y a ni vie animale ni végétale, pénètre, amollit, dissout, coule, tombe suivant les lois de la pesanteur, elle s'évapore, se précipite et se forme exactement au dedans de l'organisme comme au dehors. Les substances inorganiques, les sels calcaires que l'eau renferme à l'état de composition, elle les dépose dans les os des animaux ou dans les vaisseaux des plantes où ces substances affectent la même solidité que dans la nature inorganique. L'oxygène de l'air qui, dans les poumons entre en contact avec le sang veineux de couleur noire, lui communique la couleur vermeille que le sang acquiert, si on l'agite dans un vase au contact de l'air. Le carbone qui se trouve dans le sang éprouve dans ce contact les mêmes modifications par la combustion (en se changeant en acide carbonique) que partout ailleurs. On peut avec raison comparer l'estomac à une cornue dans laquelle les substances mises en contact se décomposent, se combinent, etc., conformément aux lois générales de l'affinité chimique. Un poison qui est entré dans l'estomac peut être neutralisé, comme si l'on faisait ce procédé au dehors, une substance morbifique qui s'y est fixée est neutralisée et détruite par les remèdes chimiques, comme si ce procédé avait lieu dans un vase quelconque, et non dans l'intérieur de l'organe. La digestion est un acte de simple chimie.
On peut pérorer longtemps sur ce point. « Les observations, dit Miahle, nous apprennent que toutes les fonctions organiques ont lieu à l'aide de procédés chimiques, et qu'un être vivant peut être comparé à un laboratoire chimique, dans lequel s'accomplissent les actes qui constituent la vie dans leur ensemble. Les procédés mécaniques déterminés par les lois physiques de l'organisme vivant ne sont pas moins clairs. La circulation du sang a lieu par un mécanisme aussi parfait qu'on puisse l'imaginer. L'appareil qui la produit ressemble tout à fait aux oeuvres mécaniques exécutées par la main de l'homme. Le coeur est pourvu de valvulves et de soupapes, comme une machine à vapeur, et leur jeu produit un bruit distinct. L'air en entrant dans les poumons frotte les parois des bronches et cause le bruit de la respiration. L'inspiration et la respiration sont le résultat de forces purement physiques. Le mouvement ascensionnel du sang des parties inférieures du corps au coeur, contrairement aux lois de la pesanteur, ne peut avoir lieu que par un appareil purement mécanique. C'est par un procédé mécanique que le canal intestinal, au moyen d'un mouvement vermiculaire évacue les excréments de haut en bas, c'est encore d'une manière mécanique qu'ont lieu toutes les actions des muscles, et que les hommes et les animaux exécutent les mouvements de locomotion. La construction de l'oeil repose sur les mêmes lois que la chambre obscure, et les ondulations du son sont transmises à l'oreille comme à toute autre cavité. »
« La physiologie a donc parfaitement raison, conclut Büchner, de concert avec Schaller, en se proposant aujourd'hui de prouver qu'il n'y a pas de différence essentielle entre le monde organique et le monde inorganique. »
Pas de différence entre le monde organique et le monde inorganique ! Mais il n'y a pas au monde une proposition plus fausse que celle-là. Les réactions qui s'opèrent dans les corps vivants sont bien loin d'être identiques avec celles que l'on peut faire avec les mêmes liquides dans une cornue de laboratoire. Les forces organisatrices, comme le dit Bichat, échappent au calcul, agissent d'une façon irrégulière et variable. Les forces physico-chimiques, au contraire, ont leurs lois régulières et constantes. L'auteur d'un livre récent, intitulé : la Science des athées, fait très bien ressortir cette vérité en présentant les exemples suivants : « Injectez dans les veines d'un animal les éléments constitutifs du sang, moins celui qui en produit la synthèse et qui n'est pas à votre disposition : au lieu de lui continuer la vie vous lui apportez la mort. Et même le sang qui est resté peu de temps hors d'une veine, de nouveau interjeté par l'ouverture qui lui a donné issue, peut occasionner les troubles les plus graves. Mettez dans l'estomac d'un cadavre des matières alimentaires : au contact des tissus ces matières se putréfieront, elles qui, dans l'animal vivant se seraient changées en sang et lui auraient entretenu la vie. On demandera aux chimistes comment, dans l'organisme, agissent l'opium, le quinquina, la noix vomique, le kousso, le soufre, l'iodure de potassium, etc. ? quelle est l'action chimique de la nicotine, de l'acide prussique, de tous les poisons végétaux qui ne laissent aucune trace ? Comment le curare agit-il dans le tétanos ? Pourquoi l'ipéca, mis dans l'estomac, fait-il contracter immédiatement tous les muscles inspirateurs, etc., etc. ? « Action de présence » disent les physiciens, action de présence, répètent les chimistes , et ils croient, les graves docteurs, avoir répondu ! »
Il est contraire à la vérité de prétendre que les phénomènes physiologiques puissent s'expliquer par la physique et la chimie, que les réactions aient lieu dans l'organisme comme au dehors. La physique et la chimie se touchent parce que les mêmes lois président à leurs phénomènes , mais un immense intervalle les sépare de la science des corps organisés, parce qu'une énorme différence existe entre ces lois et celles de la vie. Dire que la physiologie est la physique des animaux, c'est en donner une idée aussi inexacte que si l'on disait que l'astronomie est la physique des astres. A cette opinion de Bichat le docteur Cerise ajoute : « Les phénomènes vitaux sont complexes, et les forces physiques, tout en y prenant une part difficile à mesurer, mais incontestable, sont soumis à l'empire d'une force supérieure qui les régit, en les faisant servir à ses fins. »
Les anatomistes français, Piorry, Malgaigne, Poggiale, Bouillaud, sont du même avis. « Au-dessus de toutes les sciences, dit celui-ci, comme au-dessus de toutes leurs lois, la vie domine, modifie, neutralise, diminue ou augmente l'intensité des forces physico-chimiques.» Notre éminent chimiste Dumas, déclare quelque part que loin de diminuer l'importance des faits auxquels la matière morte obéit, la notion de la vie se dégage au contraire de la connaissance intime de ces lois et le sentiment de son « essence mystérieuse et divine » se purifie et s'agrandit par de fortes études sur la chimie des corps organisés.
Les opérations chimiques qui peuvent s'accomplir dans notre organisme ne doivent pas être confondues avec celles qui appartiennent à la physiologie de notre être, qu'on le sache bien. Sous le premier point de vue, l'identité des forces qui concourent à la formation des substances organiques et des substances inorganiques est désormais un fait avéré. En se conformant aux lois naturelles, le chimiste compose une multitude de combinaisons, qui se trouvent dans les corps organisés, et, plus fécond que la nature elle-même, il peut à sa fantaisie opérer d'autres combinaisons qui ne se trouvent pas réalisées chez les habitants de la terre, portant peut-être ainsi jusque dans le domaine des autres mondes l'action de sa science. Il sait que la fermentation est un procédé général d'intervention, qui détermine non seulement les phénomènes de la mort et de la décomposition, mais encore ceux de la naissance et de tous les actes de la vitalité, depuis le grain de blé qui germe, depuis le vin qui travaille, jusqu'à la levure du pain ou de la bière et jusqu'aux phénomènes de nutrition et de digestion. La chimie organique a les mêmes bases que la chimie minérale. Nul, mieux que M. Berthelot, n'exprime ces conquêtes de la science des corps, nul n'exprime mieux aussi ses limites devant le problème de notre être.
Écoutons sa déclaration : « Tout avait concouru, dit-il27 à faire regarder par la plupart des esprits la barrière entre les deux chimies comme infranchissable. Pour expliquer notre impuissance, on tirait une raison spécieuse de l'intervention de la force vitale, seule apte jusque là à composer des substances organiques. C'était, disait-on, une force mystérieuse déterminant exclusivement les phénomènes chimiques observés dans les êtres vivants, agissant en vertu de lois essentiellement distinctes de celles qui règlent les mouvements de la matière purement mobile et quiescible. Telle était l'explication au moyen de laquelle on justifiait l'imperfection de la chimie organique, et on la déclarait pour ainsi dire sans remède. En proclamant ainsi notre impuissance absolue dans la production des matières organiques, deux choses avaient été confondues : la formation des substances chimiques dont l'assemblage constitue les êtres organisés, et la formation des organes eux-mêmes. Ce dernier problème n'est point du domaine de la chimie. Jamais le chimiste ne prétendra former dans son laboratoire une feuille, un fruit, un muscle, un organe. Ce sont là des questions qui relèvent de la physiologie, c'est à elle qu'il appartient d'en discuter les termes, de dévoiler les lois du développement des êtres vivants tout entiers, sans lesquels aucun organe isolé n'aurait ni sa raison d'être, ni le milieu nécessaire à sa formation. Mais ce que la chimie ne peut faire dans l'ordre de l'organisation, elle peut l'entreprendre dans la fabrication des substances enfermées dans les êtres vivants. Si la structure même des végétaux et des animaux échappe à ses applications, elle a le droit de prétendre former les principes immédiats, c'est-à-dire les matériaux chimiques qui constituent les organes indépendamment de la structure spéciale en fibres et en cellules que ces matériaux affectent dans les animaux et dans les végétaux. Cette formation même et l'explication des métamorphoses pondérales que la matière éprouve dans les êtres vivants constituent un champ assez vaste, assez beau, la synthèse chimique doit le revendiquer tout entier. »
Cette déclaration, dans laquelle nos adversaires prétendent voir le triomphe définitif du matérialisme, nous propose de croire deux points fondamentaux, le premier : que la formation des substances organiques peut être due aux mêmes lois qui règlent l'état du monde inorganique, le second : que la formation des organes mêmes appartient à une force qui n'est pas du domaine de la chimie. Sur le premier point, le spiritualisme triomphe déjà , comme nous l'avons vu, les forces qui régissent le monde inanimé révélant l'existence d'un architecte intelligent. Sur le second, il triomphe plus brillamment encore, puisque la chimie organique se récuse devant l'explication de l'être vital. Comme le remarque judicieusement M. Laugel, cette chimie étudie et compose seulemnt les matériaux de la vie, sans s'occuper de l'être vivant lui-même, elle broie les couleurs du tableau, mais il faut une autre main pour employer ces couleurs et pour créer l'oeuvre où elles se fondent en une harmonieuse unité.
Lorsque la chimie a laissé deviner un alambic dans l'être humain, où l'acide cherche la base, où les molécules se groupent d'après les lois dont nous avons parlé au premier livre, lorsqu'on a fait voir que l'animal vivant n'est qu'un vase à réactions, que les forces chimiques et physiques s'y livrent un perpétuel combat en champ clos, lorsqu'on a montré que les phénomènes de la fécondation, ceux de la nutrition, la mort elle-même, ne sont que des fermentations ordinaires, on ne sait bientôt plus où résident ces forces plus mystérieuses qui se nommentla vie, l'instinct, et quand on arrive à l'homme, la conscience. Nous entrerons bientôt dans le coeur même de ce grave sujet. Quant à présent, avouons-le avec M. Laugel28 : « la science peut se laisser entraîner à des doutes, à des négations qui nous épouvantent, mais elle a également ses propres mystères, que l'oeil humain ne peut sonder. Elle se contente aussi de mots toutes les fois qu'il est impossible de pénétrer l'essence même des phénomènes. De quoi parle sans cesse la chimie ? D'affinité : n'est-ce pas là une force hypothétique, une entité aussi peu tangible que la vie ou que l'âme ? La chimie renvoie à la physiologie l'idée de la vie, et refuse de s'en occuper ; mais l'idée autour de laquelle la chimie se déroule a-t-elle quelque chose de plus réel ? Cette idée est souvent insaisissable, non seulement dans son essence, mais encore dans ses effets. Peut-on méditer, par exemple, un instant sur les lois connues sous le nom de lois de Berthollet sans comprendre qu'on est en face d'un mystère impénétrable ? Dans le simple phénomène d'une combinaison, dans cet entraînement qui précipite l'un vers l'autre des atomes qui se cherchent, se joignent en échappant aux composés qui les emprisonnaient, n'y a-t-il pas de quoi confondre l'esprit ? Plus on étudie les sciences dans leur métaphysique, plus on peut se convaincre que celle-ci n'a rien d'inconciliable avec la philosophie la plus idéaliste : les sciences analysent des rapports, elles prennent des mesures, elles découvrent les lois qui règlent le monde phenomenal, mais il n'y a aucun phènomène, si humble qu'il soit, qui ne les place en face de deux idées sur lesquelles la méthode expérimentale n'a aucune prise : en premier lieu, l'essence de la substance modifiée par les phénomènes, en second lieu, la force qui provoque ces modifications. Nous ne connaissons, nous ne voyons que des dehors, des apparences, la vraie réalité, la réalité substantielle et la cause nous échappent. Il est digne d'une philosophie élevée de considérer toutes les forces particulières dont les efforts sont analysés par les sciences diverses comme issues d'une force première, éternelle, nécessaire, source de tout mouvement, centre de toute action. En se plaçant à ce point de vue, les phénomènes, les êtres eux-mêmes ne sont plus que des formes changeantes d'une idée divine. »
L'unité vers laquelle tend la chimie peut-elle nous faire supposer que des lois complètement identiques régissent le monde animé et le monde brut ? Devons nous nous flatter de pouvoir un jour non seulement refaire artificiellement toutes les matières organiques, mais reproduire à volonté les conditions dans lesquelles naîtra la végétation ou la vie. A cette question un physiologiste autorisé, M. Maury, répond comme M. Berthelot : « Je ne le peux pas. La physiologie et la chimie sont deux domaines bien autrement distincts que ne l'étaient, il y a un siècle, la chimie organique et la chimie minérale. Nulle part la plante même la plus élémentaire, l'animal le plus bas placé dans l'échelle zoologique, ne sont nés du concours d'affinités chimiques. Quelques progrès que fasse la chimie organique, elle sera toujours arrêtée par l'impossibilité de donner naissance à la force vitale, dont elle ne dispose pas. »
Non, messieurs, malgré votre position affirmative et audacieuse, vous ne pouvez créer la vie, vous ne pouvez même seulement savoir ce que c'est que la vie, et vous êtes contraints d'avouer votre ignorance en même temps que vous vous laissez opposer les preuves de votre impuissance.
En vain ripostez vous par des faux fuyants ou des suppositions gratuites : « Pour soutenir l'existence d'une force vitale propre, dites vous, on invoque constamment l'impuissance où nous sommes de faire des plantes et des animaux. Mais si nous pouvions nous rendre maitres de la lumière, de la chaleur, de la pression atmosphérique, comme des rapports du poids de la matière, non seulement nous serions à même de recomposer des corps organiques, mais nous serions capables de remplir les conditions qui donnent naissance aux corps organisés. »
Puis vous ajoutez, sans vous apercevoir que vos paroles même continuent de tourner à l'avantage de notre cause : « Quand les éléments, le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote sont une fois organisés, les formes arrêtées qui en résultent ont le pouvoir de persister dans leur état, et, ainsi que l'expérience acquise jusqu'à ce jour nous l'apprend, elles se conservent à travers des centaines et des milliers d'années. Par le moyen des semences, des bourgeons et des oeufs, les mêmes formes reparaissent dans une succession déterminée. »
En d'autres termes, deux propositions sont démontrées, la première, c'est que nous ne pourrions donner naissance à la vie qu'en héritant de la puissance de la nature, la seconde, que la vie se conserve, a le pouvoir de persister, de se transmettre par une vertu qui lui est propre.
Tel est vraiment l'état de la question. De deux choses l'une : ou l'homme est (ou sera) capable de constituer la vie, ou il ne l'est pas. Dans le dernier cas, vos prétentions sont condamnées sans autre forme de procès. Dans le premier, vous êtes condamnés dans la forme suivante : en travaillant à l'organisation de la vie, vous êtes forcés de vous soumettre aux lois ordonnées, et de les appliquer humblement en ayant soin de ne les contrarier en aucune façon. Ici donc, ce ne serait pas encore nous qui formerions la vie, mais bien les lois éternelles dont nous nous serions faits un instant les mandataires. Je vous entends crier au sophisme et déclarer que nous nous échappons par la tangente. Pardon, messieurs, remarquez d'abord que si quelqu'un s'échappe des choses en parlant ainsi, mais que nous traitons l'essence même de la question. Réfléchissez un peu. Vous le savez bien : on ne crée rien ici-bas, on applique des lois dominantes.
Créez-vous de l'oxygène quand vous décomposez par la chaleur du bioxyde de manganèse et que les bulles d'oxygène s'élèvent dans le tube à dégagement ? Non, vous ne faites que voler, ou si vous aimez mieux, demander au bioxyde de manganèse le tiers de l'oxygène qu'il renferme. Créez-vous de l'azote en enlevant l'oxygène à l'air atmosphérique ? Mais le nom même de ce procédé indique qu'il consiste en une soustraction. Créez-vous de l'eau quand, réunissant l'hydrogène à l'oxygène dans l'eudiomètre, vous en faites la synthèse ? Ce n'est là qu'une combinaison. Créez-vous le carbone quand vous décomposez le carbonate de chaux par l'acide chlorhydrique ? Créez-vous les acides oxalique, acétique, lactique, tartrique, tannique, quand vous les tirez des matières végétales ou animales par des agents d'oxydation ? Non, mille fois non. Si nous nous servons parfois du mot créer, c'est par abus de langage. Or, lors même que vous parviendriez à former un morceau de chair, vous ne l'auriez certainement pas créé: vous auriez réuni les éléments qui le constituent, selon la formule inexorable des lois assignées à l'organisation de la nature. Et si jamais nos descendants voient un jour apparaître au fond de leurs tubes un être vivant formé sur le fourneau de la chimie, nous leur déclarons d'avance qu'ils se tromperont indignement s'ils en concluent que les lois de Dieu n'existent pas, car ce n'est que par la permission de ces lois qu'ils seront parvenus au chef-d'oeuvre de l'industrie humaine.
Enfin, si les raisonnements qui précèdent n'ont pas suffi pour établir votre erreur, nous consentons, en concluant cet exposé de la circulation de la matière, à admettre que la nature emploie dans la construction des êtres vivants les mêmes procédés que l'homme, c'est-à-dire qu'elle traite simplement par la chimie des matières inorganiques. Or, dans cette hypothèse même, vous ne pouvez éviter la nécessité pour le constructeur de savoir ce qu'il veut faire ou d'agir conformément à un ordre. Une nature intelligente, ou ministre d'une intelligence, remplace le chimiste. L'oeuvre du génie, consiste précisément à faire découler d'un petit nombre de principes facilement formulables les applications les plus ingénieuses et les inventions les plus puissantes. Or ce génie dont les plus merveilleuses intelligences humaines ne sont que des réductions infiniment petites, a ramené à une simplicité extrême, à la plus grande simplicité possible, toutes les opérations de la nature ; l'intelligence divine nous apparait comme la conscience d'une loi unique et simple embrassant tout l'univers, et dont les applications indéfinies engendrent une multitude de phénomènes qui se groupent par analogie et sont régies par les mêmes lois secondaires, découlant de la loi primordiale. Certes, le chimiste ne remplace pas encore la vie, et ne sait encore former cet embryon dans lequel le germe joue un rôle si merveilleux ; mais dans ses actes, il s'efforce de se substituer à la nature, et comment ? Par l'intelligence. Il existe un élément dont il est absolument impossible de se passer : c'est l'intelligence.
L'intelligence souveraine s'impose nécessairement à la pensée de celui qui étudie la nature. Elle est visible dans ces règles qui peuvent être déterminées à l'avance, calculées, combinées, parce qu'elles ont entre elles un admirable enchaînement et qu'elles sont immuables dans des conditions identiques, parce qu'elles ont reçu l'inflexibilité de l'infinie sagesse.
Il est donc surabondamment démontré que la circulation de la matière ne s'accomplit que sous la direction d'une force intelligente. Mais par quelque route que nous passions, dans quelque détour que nous consentions à vous suivre, nous revenons toujours et quand même au mode de formation de la nature, à la cause même de toute existence ; et ici, le champ devient plus vaste encore, plus immense. Les procédés humains n'embarrassent plus le regard. A l'extrémité de toutes nos avenues, nous arrivons au point capital et il s'agit pour nous maintenant d'examiner l'origine même de la vie sur la Terre. Les êtres vivants sont-ils éclos à la surface du globe ? Sont-ils apparus en six jours à l'ordre de la baguette d'un magicien ? Se sont-ils éveillés soudain au fond des bois, sur le rivage des fleuves, dans les vallées endormies ? Quelle est la main qui apporta du ciel le premier homme dans les bosquets de l'Éden ? Quelle est la main qui s'ouvrit dans l'atmosphère et mit en liberté la multitude chantante des oiseaux à la brillante parure ? Seraient-ce les forces physico-chimiques qui, par une expansion féconde, auraient donné naissance aux habitants de la mer et des continents ? Ces forces sont-elles donc stériles aujourd'hui ? Nous ne rencontrons pas d'êtres qui ne soient nés d'un père et d'une mère, ou dont la naissance ne se rattache aux lois établies de la génération. Comment les espèces animales et végétales sont-elles apparues à la surface de la Terre ? C'est là la question qui vient actuellement dominer notre intérêt ; après le spectacle de la salle, après le préambule et les causeries des spectateurs, levons le rideau qui nous cache la Véritable scène, et pénétrons sur le théâtre. La nature elle-même en est l'invisible machiniste. Essayons de la surprendre et berçons-nous de l'espérance qu'elle n'est pas assez fine, et que d'ailleurs elle n'a aucune raison pour soustraire son jeu à notre rude perquisition !