I. Plan de la nature : Construction des êtres vivants

Erreur et ridicule de ceux qui rapportent tout à l'homme. Erreur semblable de ceux qui nient l'existence d'un plan dans la nature. Les lois organisatrices de la vie révèlent une cause intelligente. Construction merveilleuse des organes et des sens. L’oeil et l’oreille. Hypothèse de la formation des êtres vivants sous la puissance d'une force instinctive universelle. Hypothèse de la transformation des espèces. Que toutes les hypothèses ne détruisent pas la sagesse du plan de la nature.

 

Par une douce soirée d'été, je traversais, à la sortie d'un village, un carré de vieux tilleuls, aux pieds desquels s'entre-croisaient les courses d'une dizaine de petites filles. Ces joyeuses enfants couraient à qui mieux mieux sous les arbres séculaires, qui sans doute avaient vu un grand nombre de jeunes générations se succéder sous leurs fronts silencieux. A quoi rêvaient ces arbres immobile ? Combien de soleils avaient-ils vu se lever sur leurs têtes ? Songeaient-ils aux splendeurs de la végétation antique dont la Terre fut glorieusement parée aux jours de son printemps ? Avaient-ils une vague conscience de l'importance du règne végétal et de la grandeur de son rôle dans le système général de la vie terrestre ? Peut-être ! Mais à coup sûr, ils ne se doutaient pas de l'opinion que me témoignait à leur égard l'une de ces enfants charmantes, lorsque m'étant assis près de leur jeu et m'étant mis à causer avec la plus petite, je lui demandai si elle savait à quoi servaient ces gros tilleuls. « jouer à cache-cache quand il fait beau », m'avait-elle répondu avec cet accent de franchise que donne toute conviction profonde. Et un instant après, se ravisant et complétant sa pensée par un beau sentiment de petite tille : « Ils servent encore à faire de la tisane à maman », avait-elle ajouté en m'offrant un petit bouquet blanc parfumé, tombé des branches.

Un autre soir, à Paris, un certain M. C..., à qui nous parlions de l'immensité des cieux et de la multitude des Mondes au milieu de laquelle la Terre est perdue comme un atome insignifiant, nous répondit par une naïveté moins pardonnable que la précédente, attendu que ce monsieur n'est pas une petite tille : « Vous servez des idées désastreuses en enseignant que la Terre n'est pas privilégiée et qu'elle n'est pas supérieure aux astres, elle a fourni le corps divin de Jésus-Christ et celui de la sainte Vierge, et c'est assez pour la mettre au-dessus de tous les astres, pour affirmer que tous les astres ont été faits pour elle102. »

Dans le temps, un autre excellent homme, également animé des sentiments les meilleurs et les plus inoffensifs, M. Le Prieur, prétendait que les marées sont données à l'Océan pour que les vaisseaux entrent plus aisément dans les ports 103.

Ce à quoi Voltaire ajoutait qu'on aurait tort de prétendre que les jambes fussent faites pour être bottées, et les nez pour porter des lunettes. Car, disait-i1104, pour qu'on puisse s'assurer de la fin véritable pour laquelle une cause agit, il faut que cet effet soit de tous les temps et de tous les lieux. On aurait également un tort bien naïf à remercier Dieu d'avoir fait passer les grandes riviéres par les grandes villes, et de faire échouer les navires aux régions polaires pour donner du bois de chauffage aux Groënlandais. On sent combien il serait ridicule de prétendre que la nature eût travaillé de tous temps pour s'ajuster aux inventions de nos arts arbitraries, mais il est bien évident que si les nez n'ont pas été faits pour les besicles, ils l'ont été pour l'odorat, et qu'il y a des nez depuis qu'il y a des hommes. De même les mains n'ayant pas été données en faveur des gantiers, elles sont visiblement destinées à tous les usages que le métacarpe et les phalanges de nos doigts et les mouvements du muscle circulaire du poignet nous procurent.

Il y a des théologiens qui, appliquant la causalité finale à la justification de l'existence des animaux nuisibles, comme à celle des maladies et des misères humaines, attribuent tout le poids de ces difficultés au péché originel. Selon les théologiens Meyer et Stilling, les reptiles nuisibles et les insectes venimeux sont l'effet de la malédiction frappant la terre avec ses habitants. Les formes souvent monstrueuses de ces êtres doivent représenter l'image du péché et de la perdition.

L'auteur des Lettres à Sophie, M. Aimé Martin, nous propose de croire que « l'Éternel, prévoyant que l'homme ne pourrait pas habiter la zone torride, y éleva les montagnes les plus hautes du monde pour en faire un climat agréable », et il ajoute plus loin « qu'il ne pleut pas dans les lieux sablonneux, parce que la pluie y serait perdue. »

Dans la basse Normandie, on a l'habitude de verser son petit verre de cognac dans son café ; j'ai souvent fait la remarque que si le bon Dieu a voulu que l'eau-de-vie soit plus légère que le café, c'est évidemment afin qu'elle puisse brûler à la surface, et donner ainsi à l'excellente infusion coloniale un arôme de plus. Il y a encore un nombre considérable d'autres faits non moins importants qui font aimer les causes finales ; peut-être devons-nous ajouter que tous ne doivent pas être rapportés à Dieu et que quelques uns sont plutôt l'affaire du diable, par exemple celui dont nous parlait un jour un épicurien de nos amis : la condensation de la vapeur d'eau sur le verre, laquelle condensation jette le soir un voile discret sur la portière des voitures fermées.

Selon Bernardin de Saint-Pierre, les volcans étant toujours placés près des mers, sont destinés à consumer les matières corrompues qu'elles charrient, et qui risqueraient d'infecter l'air ; les tempêtes ont la vertu de rafraîchir l'atmosphère, etc. Le même auteur pensait que si les puces ont été créées noires, c'est afin qu'on pût les distinguer sur les bas blancs et sur les chiens blancs. Si les corbeaux furent revêtus de la même teinte, c'est, d'après M. Martin, afin que les perdrix et les lièvres dont ces animaux se nourrissent sans doute pendant l'hiver, puissent les apercevoir de loin sur la neige. L'éloquent auteur du Génie du christianisme dit qu'en voyant le serpent fuir en ondoyant comme une petite flamme bleuâtre, on reconnaît visiblement que c'est lui qui a séduit la première des femmes. L'auteur des Lettres nominées plus haut nous assure que tous les insectes venimeux sont laids, afin que l'homme s'en méfie.

Vraiment les sentiments religieux et la doctrine sur la Providence n'ont pas toujours été bien servis par leurs prosélytes. Quand on appuie ces sentiments sur des raisons aussi puériles et aussi frivoles, on risque fort de compromettre la cause aux yeux des demi-savants , c'est-à-dire de la majorité des esprits. Ces tentatives n'ont abouti qu'à la caricature de l'Être suprême. A propos de certains philosophes compromettants de son temps, Duclos disait : « Ces gens-là finiront par me faire aller à la messe. » A propos des mauvaises raisons mises en avant par certains dévots d'aujourd'hui, on se fait parfois la réflexion que : « Ces gens-ci finiront par nous faire douter de la Providence. »

Ces idées ont non seulement le malheur d'être fausses, mais encore l'impardonnable tort d'être ridicules. Elles ressemblent aux paysans dont parle Riehl105 qui n'imaginant rien au monde de plus beau que les robes du dimanche des grandes dames de leur pays, en revêtent les images de leurs saintes à certains jours de fêtes.

Fénelon lui-même n'est pas à l'abri de ce reproche. Il nous représente par exemple le soleil comme réglant expressément le travail et le repos, nos besoins et nos plaisirs. Grâce à son mouvement diurne et annuel, un seul soleil, dit-il, suffit à toute la terre. « S'il était plus grand, dans la même distance, il embraserait tout le monde, la terre s'en irait en poudre : si, dans la même distance, il était moins grand, la terre serait glacée et inhabitable ; si, dans la même grandeur, il était plus éloigné de nous, nous ne pourrions subsister dans le globe terrestre, faute de chaleur. Quel compas, dont le tour embrasse le ciel et la terre, a pris des mesures si justes ? Cet astre ne fait pas moins de bien à la partie dont il s'éloigne pour la tempérer, qu'à celle dont il s'approche pour la favoriser de ses rayons... Ainsi la nature, diversement parée, donne tour à tour tant de beaux spectacles, qu'elle ne laisse jamais à l'homme le temps de se dégoûter de ce qu'il possède. Mais parmi les astres j'aperçois la lune qui semble partager avec le soleil le soin de nous éclairer. Elle se montre à point nommé avec toutes les étoiles, quand le soleil est obligé d'aller ramener le jour dans l'autre hémisphère. »

On peut certainement révoquer en doute la valeur absolue de ce raisonnement, l'exacte division des jours et des nuits par le soleil n'est bonne que pour l'équateur, s'affaiblit en s'éloignant vers les pôles, et, arrivé là, perd entièrement son application et sa vertu. Si l'on écrit, dans ces pays, pour glorifier la Providence, on lui rend grâces sans doute d'avoir créé des jours de six mois et des nuits d'égale durée. Sur Mercure et sur Neptune on trouvera également le soleil à la distance convenable pour la vie éclose sur ces mondes. Dans Jupiter on louera le Créateur d'avoir créé quatre lunes, dans Saturne on le remerciera d'un anneau qui joint l'utile à l'agréable, etc.

En présence de tels arguments, il n'y a pas lieu de s'étonner que la causalité finale soit tombée dans le discrédit le plus complet. Voilà pourtant, disait J. B. Biot106, voilà pourtant où conduit cette manie aujourd'hui si commune d'expliquer le comment et le pourquoi de toutes les choses naturelles, d'après le sentiment vague et imparfait de l'utilité directe que nous pouvons en retirer. Chacun règle ainsi la prévoyance de la nature au niveau de ses lumières, et la rend plus ou moins folle selon qu'il est plus ou moins ignorant. Ce ne serait rien encore si ces rêveries étaient données pour ce qu'elles valent, mais on veut les faire embrasser comme des vérités, comme des articles de foi, et il semble à leurs auteurs que ce soit une impiété de sentir qu'elles sont absurdes. Il faut, dit Montaigne, se mêler très sobrement de juger des ordonnances divines. « Il n'est rien, ajoute-t-il, qui soit cru si fermement que ce qu'on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, prognostiqueurs judiciaires, chiromanciens, médecins, id genus omne, auxquels je joindrais volontiers, si je l'osais, un tas de gens interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses oeuvres ; et quoique la variété et discordance continuelles des événements les rejette de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur éteuf, et du même crayon peindre le blanc et le noir. »

Pour être écrites depuis quatre cents ans, ces paroles du judicieux vieillard expriment une grande vérité, qui trouve à chaque instant son application. Elles sont dignes d'être ajoutées à la comparaison que fait le même auteur, de l'homme avec l'oie qui se glorifie d'être « le mignon de nature », comparaison que nous avons développée107 à propos de cette même question de la vanité humaine, qui a longtemps bâti l'univers à sa fantaisie. Lorsque l'homme se laisse entraîner pat sa propension naturelle à tout rapporter à soi il rapetisse le monde entier pour le faire entrer dans son cercle étroit et mesquin. Le soleil n'est plus que son très humble serviteur , les étoiles ne sont plus que des ornements utiles décorant son plafond et lui servant à trouver sa route sur les mers inexplorées. Si l'attraction luni-solaire soulève deux fois par jour les eaux de l'océan, c'est pour faciliter l'entrée au Havre des navires qui viennent de New-York ou du fleuve Jaune. Si l'écorce du chêne sécrète le tannin, c'est afin que nous soyons chaussés de bon cuir. Si le bombyx file une soie légère dans son cocon, c'est pour offrir aux dames l'élément de nouvelles parures. Si l'alouette chante à l'aurore, et si le rossignol célèbre en notes joyeuses les approches du soir, c'est pour charmer les oreilles qui les entendent. En un mot, la nature entière est créée dans l'intention de l'homme, et tout entière elle concourt à son avantage et à son bonheur.

Il est clair que lorsqu'on en vient à ces excentricités, on compromet singulièrement la causalité finale. Prétendre que tout est créé exprès pour l'homme, c'est abuser trop naïvement de notre position. Il faut d'abord distinguer la nature en deux parts bien différentes: le Ciel et la Terre. Le Ciel, c'est l'espace infini, c'est la multitude incalculable des mondes, c'est l'ensemble harmonieux et splendide de la création. La Terre, c'est une modeste partie de cet ensemble, une goutte d'eau dans la mer, un grain de poussière, un atome. Que le Ciel soit créé pour l'habitant de la Terre, c'est là une idée ni plus ni moins qu'absurde, le Ciel ne connait pas la Terre, et l’homme ne connaît pas davantage la plus petite partie du Ciel. Les étoiles sont autant de soleils, centres de systèmes de terres habitées ; on les compte par millions, et l'on constate que notre planète est complètement inconnue pour elles, complètement insignifiante, qu'elles occupent dans l'espace des empires si vastes, que la lumière emploie des milliers d'années à les traverser, et que si notre globe cessait aujourd'hui d'exister, sa disparition passerait mathématiquement inaperçue pour les mondes célestes. L'atome terrestre tourbillonne avec rapidité autour du Soleil, comme la fronde docile autour du géant ; mille révolutions célestes s'accomplissent simultanément dans l'infini, à toutes les distances imaginables, et bien loin de cet atome. Lors donc que l'homme prétend que l'immensité opulente des cieux fut déployée à son intention dans les déserts du vide, lorsqu'il parle du commencement et de la fin du monde comme se rapportant à sa personne, il est dans la même position qu'une fourmi qui prétendrait que la campagne qui avoisine sa fourmilière a été dessinée pour lui offrir de gracieuses perspectives, que les arbres fleuris sont pour charmer son regard ; que la maison blanche éclairée là-bas par le soleil lui a été posée comme point de repère ; en un mot, que le propriétaire de cette campagne n'a eu qu'elle intelligente fourmi, en vue et en dessein lorsqu'il a organisé son habitation, ses jardins, ses vergers, ses champs et ses bois à son intention expresse.

Si en second lieu nous nous bornons à la Terre, l'idée d'un but dans la création est ici plus particulière, et il n'y aura pas d'absurdité de la part de l'homme, à prétendre que la Terre a été bâtie et organisée dans le dessein d'être le siège de la vie et de l'intelligence. On peut même ajouter que, dans le plan terrestre, l'homme est évidemment le premier d'entre les êtres. Lui seul a reçu le don de l'intelligence. S'il disparaissait de la Terre, il semble que ce globe resterait sans but dans l'univers, à moins qu'une autre race intellectuelle en prenne de nouveau possession, ce qui ramène toujours à la croyance que ce monde a été fait pour être habité. Nous avons précisément démontré, dans un ouvrage antérieur, que les Mondes ont été construits pour être habités par l'intelligence. Mais tout en considérant l'homme comme le dernier né d'entre les êtres terrestres, dont l'apparition successive a suivi la loi générale du progrès, et comme le plus parfait d'entre eux, tout en se regardant comme le centre final ou du moins actuel de l'évolution de la vie terrestre, l'homme ne doit pas prêter à Dieu ses idées étroites et supposer que ses petites combinaisons domestiques ont fait partie du plan divin et éternel. Ce n'est pas en dehors de lui qu'il doit chercher la raison de sa grandeur : c'est dans son état distinctif même, c'est-à-dire dans sa valeur intellectuelle. Si l'homme, par son intelligence, s'est approprié une partie des services que peut lui rendre la nature, il ne faut pas non plus confondre cette appropriation avec le plan général. L'étoile polaire n'a pas été créée pour guider les navires, mais le navigateur a su utiliser sa position particulière. Le chêne n'est pas fait pour servir au tannage des bottes, mais le fabricant a eu l'intelligence de découvrir les propriétés du tannin et de transformer la peau en cuir. La pourpre, mollusque gastéropode de la Méditerrannée, n'a pas été produite pour colorer le manteau royal des potentats ; mais l'industrie a su trouver une brillante couleur dans ses coquilles. Le mouton, le ver à soie, le mérinos, les animaux à fourrures, les plumes, le duvet, la peau de chevreau, les plantes qui servent aux tissus, le cotonnier, le lin, le chanvr, les filons d'or, les mines d'argent, les diamants, les émeraudes, les topazes, les rubis, les saphirs, les perles, les coquillages , en un mot tous les êtres et tous les objets que les trois règnes de la nature offrent actuellement à la parure de l'homme n'ont pas été créés et mis au monde dans ce but particulier ; il est clair que si l'homme s'est successivement approprié toutes ces conquêtes, il le doit à son intelligence, à ses facultés électives, et non pas à un plan primordial et nécessaire qui se serait accompli fatalement et pour ainsi dire en dehors du choix de l'industrie humaine.

L'homme s'expose à tomber dans une erreur grossière lorsqu'il rapporte tout à soi par un procédé incomplet. Mais c'est tomber dans une erreur d'un autre genre que de nier le plan de la création, par la raison que ce plan ne se rapporte pas à l'homme seul. Voltaire déplore, dans de beaux vers, le tremblement de terre de Lisbonne, et demande avec amertume où est cette puissance amie de l'homme dont on parle tant Rousseau lui répond que ce malheur est la faute des hommes : car pourquoi ont-ils bâti sur ce terrain ? Ni l'un ni l'autre ne sont dans le vrai. L'homme s'est trompé dans son égoïsme : nous l'accordons franchement et nous prenons même le soin de mettre en évidence la fantaisie de cette méthode. Mais de ce que cette méthode est fausse, ce n'est pas une raison suffisante pour en conclure que l'objet de cette méthode n'existe pas et que le fond de la doctrine est une erreur.

Or c'est précisément ce que font les matérialistes, sans s'apercevoir qu'ils se laissent séduire par une confusion étrange. Certes la causalité finale, la connaissance du plan de la création, n'est pas aussi simple que des esprits superficiels l'imaginent, elle est d'une extrême complexité et d'une difficulté presque insurmontable pour les esprits les plus clairvoyants. Nous n'avons pas assisté aux desseins de Dieu, et nous sommes bien ignorants devant cette grandeur. Mais franchement, en quoi notre incapacité touche-t-elle le principe des causes ? En quoi nos erreurs diminuent-elles l'idée de la puissance et de la sagesse créatrice ? Vous prenez donc l'homme pour un être bien important, pour poser ainsi ce dilemme : que la nature gravite vers sa personne, ou qu'elle est en repos ? Vous oubliez donc vos principes mêmes et votre dédain ordinaire des aspirations humaines pour nous mettre ainsi dans l'alternative de croire, ou que la destination générale des êtres converge tous ses rayons vers notre être, ou qu'il n'y aucun ordre, aucun dessein dans l'union universelle ? Mais non. Vous tenez trop à laisser l'homme dans les langes de la matière pour vous permettre un seul instant de l'élever au-dessus du rang zoologique et pour mettre en évidence son aspect supérieur. Vous tenez trop à laisser dans l'ombre son caractère intellectuel pour formuler un seul instant cette alternative. Mais comment expliquer votre négation absolue de tout plan dans la nature ?

Voici cette prétendue grande explication, par laquelle on s'imagine supprimer foule idée de destination générale et particulière. Nous allons constater que cette explication est aussi frêle que les allégations contre les éternelles vérités de l'ordre spirituel, et que ces savants hommes qui nous accusent à chaque instant de marcher dans des hypothèses ne font en réalité que les remplacer par d'autres plus compliquées. La principale différence entre eux et nous, c'est qu'ils s'embourbent dans leur obscur dédale, tandis que nous marchons directement à notre but lumineux.

Emmanuel Kant, dont la main gauche contenait autant d'erreurs que sa main droite contenait de vérités (balance enviable, du reste, pour les homes même les plus privilégiés), Kant s'est avisé de dire un beau jour que « la conformité au but n'a été créée que par un esprit réfléchi, qui admire par conséquent un miracle qu'il a créé lui-même. » Vous apercevez d'ici la fécondité d'une pareille proposition pour messieurs d'outre-Rhin. Ils vont en tirer un lait abondant, qu'ils offriront comme remède aux imaginations malades, comme soutien aux enfants et aux vieillards, comme nourriture matinale à toutes les personnes dont l'appétit est, ouvert de bonne heure. Cette déclaration du génie va renverser le jugement séculaire de l'humanité. On retire à Dieu la pensée de l'ordre et de l'harmonie pour en faire hommage à l'esprit humain. Ces chirurgiens d'un nouveau genre ouvrent la veine du bon Dieu pour inoculer son principe vital dans le cerveau de l'heureux habitant de la terre. Il est clair, n'est-ce pas, que s'il y a de l'ordre dans l'arrangement du monde et de l'intelligence dans l'organisation des êtres, c'est à l'homme qu'on doit l'attribuer, car évidemment il ne peut y avoir que l'homme d'intelligent dans l'univers, et prétendre qu'un Dieu lui est supérieur serait insulter à la dignité du bipède humain.

Aussi, écoutons-les un instant. Un des principaux arguments de ceux qui admettent que la naissance et la conservation du monde doivent être attribuées à une puissance créatrice, gouvernant et réglant tout dans l'univers, dit Louis Büchner, a été de tout temps et est encore la prétendue doctrine de la destinée des êtres dans la nature. Toute fleur épanouissant ses fleurs éclatantes, tout souffle de vent agitant l'air, toute étoile éclairant la nuit, toute blessure se guérissant, tout son, toute chose dans la nature excitent l'admiration des partisans de la destinée des êtres pour la profonde sagesse de cette puissance supérieure ! La science naturelle. de nos jours s'est émancipée de ces creuses idées de téléologie qui ne s'arrêtent qu'à la superficie des choses, et abandonne ces innocentes études à ceux qui préfèrent considérer la nature avec les yeux du sentiment plutôt qu'avec ceux de l'entendement.

Comment pourrions-nous parler de conformité au but, nous objecte-t-on, puisque nous ne connaissons les êtres que dans cette seule et unique forme, et n'avons aucun pressentiment de ce qu'ils seraient s'ils nous apparaissaient sous une autre. Notre esprit n'est pas même contraint à se contenter de la réalité. Quel serait l'arrangement naturel qui ne pût se figurer d'une manière ou d'une autre, encore plus conforme au but ? Nous admirons aujourd'hui les êtres, sans penser quelle infinité d'autres formes, d'organisations et de conformités au but la nature a renfermés dans son sein, y renferme encore et y renfermera à l'avenir. Il ne tient qu'au hasard qu'ils parviennent à l'existence ou non. N'y a-t-il pas des formes grandioses de plantes et d'animaux perdus depuis longtemps, et que nous ne connaissons que par les débris du temps primordial ? Toute cette belle nature disposée si conformément au but, ajoute-t-on, ne sera-t-elle pas peut-être détruite un jour par une révolution de notre globe, et ne faudra-t-il pas encore une éternité pour que ces formes d'existences ou d'autres se développent du limon du monde ?

Lors même qu'elle serait détruite, cela ne prouverait rien contre notre thèse. Mais n'interrompons pas les orateurs, et continuons de prêter une oreille attentive aux objections qu'on nous oppose.

Vient ensuite le vieil argument des animaux inutiles ou nuisibles à l'homme, qui ne prouve absolument rien non plus contre l'intelligence des organisations naturelles et qui tombe devant cette vérité : que la Terre n'est pas un monde parfait. Des animaux très nuisibles, écrit l'auteur de Force et Matière, par exemple la souris des champs, ont une telle fécondité, qu'on ne peut espérer de les voir disparaître ; les sauterelles, les ramiers voyageurs forment des volées qui obscurcissent le soleil et portent le ravage, la mort et la famine dans les malheureuses contrées où ils s'abattent dans leur passage... Qui ne cherche que sagesse, but, causes finales dans la nature, dit Giebel, peut employer sa perspicacité à étudier les vers solitaires. Toute l'activité de la vie de ces animaux consiste à produire des oeufs propres à se développer, et cette activité ne peut s'exercer que par les souffrances des autres animaux des millions d'oeufs périssent sans but ; l'embryon change et se transforme en un scolex qui ne fait que sucer et engendrer. Dans ce procédé, il n'y a ni beauté ni sagesse, ni conformité au but, selon l'idée humaine. A quoi bon, demande-t-on ensuite, les maladies, le mal physique en général ? Pourquoi ce nombre infini de cruautés, d'atrocités, que la nature commet chaque jour, chaque heure, sur ses créatures ? L'être qui a donné au chat, à l'araignée leur cruauté et qui a doué l'homme, ce chef-d'oeuvre de la création, d'un naturel qui le rend souvent si cruel et si barbare, cet être, en agissant ainsi, peut-il être bon et bienveillant selon l'idée téléologique ? Parce que l'araignée prend les mouches, que le chat mange les souris, et que l'homme est encore assez inférieur pour se laisser dominer par les instincts matériels, cela prouve que Dieu est méchant ou qu'il n'existe pas ! Pour une démonstration scientifique, il faut avouer que celle-ci est bien superficielle.

On cherche ensuite dans les exceptions, dans les monstruosités de la nature, dans les êtres atrophiés qui subirent un arrêt de développement, des exemples d'inutilité capables de détourner l'attention de l'ordre général et de démontrer l'absence de toute pensée intelligente, comme si quelques pierres isolées qui du reste rentrent elles-mêmes dans le plan général, pouvaient détruire la symétrie de l'ensemble et anéantir la valeur architectonique de l'édifice. « L'anatomie comparée, ajoute le même matérialiste, s'occupe principalement de la recherche de la conformité dans la structure des différentes espèces d'animaux, en faisant voir dans chaque espèce ou genre, le principe fondamental de son organisa lion. Basée sur ces données, cette science nous montre dans chaque ordre d'animaux un grand nombre de formes, d'organes, etc., qui leur sont tout à fait inutiles, non conformes à leur but, et qui ne semblent être que la forme primitive de sa constitution ou les rudiments d'une disposition ou d'une partie du corps, qui a atteint dans une autre espèce un développement propre à rendre à l'individu qui en est pourvu, une certaine utilité déterminée. La colonne vertébrale de l'homme se termine en une petite pointe qui ne lui est d'aucune utilité et que bien des anatomistes regardent comme le rudiment de la queue des animaux vertébrés. La structure du corps des animaux et des plantes offre une foule d'arrangements non conformes au but. Personne ne sait à quoi servent l'appendice vermiculaire, la glande mammaire de l'homme, l'os claviculaire du chat, les ailes de certains oiseaux incapables de voler, les dents de la baleine. Vogt observe qu'il y a des animaux qui sont de véritables hermaphrodites ; ils ont les organes des deux sexes et ne peuvent pourtant pas se reproduire eux-mêmes ; il faut pour cet accouplement deux individus. A quoi bon, demande-t-il avec raison, une telle organisation ? La fécondité de certains animaux est telle, qu'abandonnés à eux-mêmes ; ils rempliraient en peu d'années toutes les mers et couvriraient la terre à la hauteur d'une maison. A quoi une telle organisation sert-elle ? L'espace et la matière ne suffisent pas à une telle quantité d'animaux. Dans quel but la nature fait-elle croître une glande mammaire sur l'épaule d'un homme de 34 ans, phénomène décrit récemment parle docteur Hobb à Vienne ? Pourquoi donne-t-elle trois seins complètement formés à une femme ? Quatre à une autre ? A quoi servent dans une ruelle des milliers de frelons qui n'existent que pour être tués par leurs sœurs ouvrières ? Il y a des animaux qui ne nagent jamais et dont les pattes sont pourtant pourvues de membranes pour la natation, tandis qu'il y a des oiseaux aquatiques importants dont les pattes n'ont qu'une étroite membrane. L'aiguillon de l'abeille ou de la guêpe ne sert qu'à causer la mort de l’insecte s'il en fait usage », etc. Le dessin d'un Créateur tout-puissant et souverainement sage, dit Tuttle, devrait toujours pouvoir se laisser interpréter d'une manière rationnelle ; donnerait-il des organes inutiles aux animaux, s'il était ainsi ? Dans quel but et de quelle utilité sont les formes transitoires du foetus dans lesquelles les mammifères ressemblent aux poissons et aux reptiles avant d'atteindre leur forme complète ? A quoi servent au foetus humain les arcs bronchiaux avec leurs ouvertures ? Pourquoi tous les mammifères ont-ils des organes rudimentaires qui ne sont développés que dans les reptiles ? Pourquoi chez les mammifères mâles les organes génitaux de l'autre sexe ne sont-ils pas développés, et chez les femelles en sens inverse ?

Tuttle ne s'aperçoit pas ici que ces anomalies rentrent elles-mêmes dans le plan général dont la loi du progrès est le principe et la fin. L'auteur de Force et Matière renchérit ardemment sur ces boniments destinés à dissimuler le saut de la coupe en exhibant sur des tréteaux tous les monstres de terre et de mer. « Un des faits les plus importants qui dément les causes finales dans la nature, ce sont les monstres. Le simple bon sens pouvait si peu concilier ces êtres avec la croyance d'un créateur agissant à ses fins, qu'on les a considérés dans un âge plus reculé comme les signes de la colère des dieux , et encore de nos jours, les ignorants les regardent comme une punition du ciel. Nous avons vu dans le cabinet d'un vétérinaire une chèvre nouveau-née qui était parfaitement bien formée dans toutes ses parties, mais elle était née sans tête. Y a-t-il quelque chose de plus absurde et de plus contraire au but, que d'achever en toute perfection la forme d'un animal dont l'existence est d'avance impossible et de permettre qu'il vienne au monde ? Le professeur Lotze à Goettingue se surpasse lui-même en disant à propos de monstres que lorsqu'un foetus manque de cerveau, la seule chose conforme au but d'une puissance absolue, serait de suspendre ses effets, ne pouvant compenser ce manque. Un corps étranger dans la glotte en est peut-être, rejeté par la toux , mais un corps étranger dans l'oesophage peut par la surexcitation des nerfs du larynx causer la suffocation. Chaque jour, chaque heure, le médecin peut se convaincre par les maladies, les blessures et les avortements etc., souvent contraires au but et sans succès. A quoi bon les médecins, si la nature agissait conformément à son but ? » Sous les exagérations qui précédent il y a une vérité constante, qui certainement est l'une des plus grandes difficultés qu'on puisse nous opposer. Nous avouons nous-mêmes n'avoir jamais vu de monstres sans nous sentir gênés dans nos convictions. Le cabinet d'anatomie de Strasbourg, si riche en monstres acéphales et en spécimens de tératologie, nous est particulièrement désagréable sur ce point. Quelle fut l’âme de ces foetus arrêtés et détournés dans leur développement normal ? C'est la question que ni saint Augustin ni saint Thomas ne nous apprennent à résoudre, et sur laquelle la science nous éclaire peu. Mais en considérant les choses à leur juste point de vue, on voit que ce sont là des exceptions fort rares qui ne peuvent infirmer renseignement de l'ensemble. Qu'une plante se boursoufle au-dessus d'un ligament, que les veines se gonflent lorsqu'en comprimant le bras on s'oppose au retour du sang, qu'un foetus s'arrête ou qu'un organe s'atrophie par suite d'une particularité organique : ces anomalies sont plus apparentes que réelles et montrent que les lois sont générales et que Dieu n'est pas un petit être modelant son action suivant les obstacles passagers apportés par l'homme ou par des accidents. Nos adversaires outre-passent la portée de ces difficultés lorsqu'ils en induisent que Dieu n'existe pas, et que l'Être suprême devrait agir selon les idées humaines. Insistant plus spécialement sur les monstres, nos adversaires nous font remarquer qu'on peut en produire artificiellement en faisant une lésion à l'oeuf et au foetus. La nature n'a pas de remède pour réparer ce mal. Elle suit, au contraire, l'impulsion reçue, continue à agir dans la fausse direction qu'elle a reçue et engendre un monstre. « Y a-t-il quelqu'un qui puisse méconnaître l'absence totale d'intelligence et le pur mécanisme dans ce procédé ? Peut-on admettre l'idée d'un créateur intelligent gouvernant la matière à ses fins en présence d'un tel phénomène ? Serait-il possible que la main créatrice de cette intelligence se laissât arrêter ou égarer par la volonté arbitraire de l'homme ? »

Admirons ici jusqu'où l'on ose porter cette singulière critique des oeuvres de la nature108. Pour que ces messieurs fussent contents, pour qu'ils daignassent rendre justice à l'ordre intelligent qui régit le monde, il faudrait que cet ordre souverain et inflexible entourât les êtres d'une cuirasse d'acier trempé. Vous admirez la fine texture de la peau, l'épiderme satiné, sa blancheur et son exquise sensibilité au moindre contact. Vous avez vraiment tort. Ces qualités ne prouvent pas que la nature ait agi avec intelligence, et qu'elle ait à la fois préparé les conditions de santé d'un corps bien constitué, et les sensations utiles ou agréables que cette chair frémissante est susceptible de ressentir. Non. Ces philosophes eussent préféré du marbre ou du fer : « la nature aurait pu faire en sorte que les balles rejaillissent du corps et que les épées portent des coups sans blesser109. » Comment trouvez-vous cette critique ? Voici un petit enfant qui vient de naître : vous lui coupez la tête, et cette tête ne repousse pas. Quelle nature stupide ! « elle se laisse arrêter par la volonté arbitraire de l'homme. » Et voulez-vous connaître encore une nouvelle preuve de l'inintelligence de Dieu et de la sottise de ceux qui croient en lui ? La voici: prenez en note, car elle est irrésistible. Il paraît que la lumière, dont la vitesse est de 77 000 lieues par seconde, ne va pas assez vite. « La lumière traverse si lentement l'univers qu'il lui faut des millions d'années pour parvenir d'une étoile à l'autre. A quoi bon ces restrictions peu sages dans les manifestations d'une volonté créatrice110 ?» Vous vous demandez, ô lecteur borné, en quoi la vitesse ou la lenteur de la lumière démontre l'absence d'une volonté créatrice ? Mais vous ne comprenez donc pas que ces écrivains s'imaginent aussi que si Dieu existait, il devrait avoir des fantaisies semblables aux nôtres et comme cela contrarie M. Büchner que la lumière ne fasse que 4 620 000 lieues par minute, ou 27 720 000 lieues à l'heure, il est clair qu'elle devrait en faire davantage puisqu'elle se traîne aussi péniblement dans l'espace, le Créateur n'existe pas. Maintenant, vous pouvez vous demander quel chiffre ferait plaisir à l'auteur de cette intelligente critique (il est avec le ciel des accommodements) : M. B... ne le sait pas au juste ; tout ce qu'il désire pour l'instant, c'est de la voir marcher plus vite. Après tout, nous aurions mauvaise grâce à nous formaliser de cette innocente fantaisie. Au contraire. Nous nous unissons de grand coeur à ce noble désir, et nous avouons que nous verrions avec bonheur que la lumière fasse des progrès plus rapides, même ici-bas.

Ce sont là, on l'avouera, des objections simplement ridicules. Mais les difficultés plus sérieuses disparaissent elles-mêmes lorsque l'homme cesse de se prendre pour point de comparaison. Et c'est là son devoir, car il fait lui-même partie du plan général qui s'étend aux autres mondes et à l'immensité de la création. Si le Cid, si Andromaque, observerons nous avec M. E. Bersot111, revivaient pour se voir représentés par Corneille et Racine, en considérant le beau rôle qu'ils jouent, leur éclat dominant celui des autres personnages, la prédilection du poêle concentrée sur eux-mêmes, ils diraient sans doute que Corneille, que Racine a eu l'intention d'élever un monument à leur gloire ; qu'ils ont été le but de son travail ; qu'ils sont le centre de la pièce, que chaque personnage qui concourt à l'action n'est amené sur la scène que dans leur propre intérêt... La vérité est que le but de l'auteur est de réaliser le beau dont la vue l'enflamme ; de traduire dans le langage des hommes l'invisible idéal. Les personnages ne sont que des instruments. N'est-ce pas là une juste image de la création ? Quel amusant spectacle, quand on voit quelqu'un de ces acteurs qui ont un mot à prononcer dans toute la pièce, s'imaginer que le théâtre a été fait pour lui, a été orné pour lui, qu'il est demeuré vide jusqu'à lui, etc.

L'illusion des sens et la vanité s'unissent pour nous induire en erreur , le but de la science est de nous en affranchir et de nous délivrer de la superstition, qui est l'ennemie la plus funeste de la vérité. Que les théologiens cessent d'invoquer les causes finales : on ne peut être juge et partie. Le monde organisé est une immense harmonie : les monstres dont nous parlions plus haut sont des témoignages de l'unité de la loi et du plan dans la nature, les êtres inutiles ou nuisibles à l'homme sont des manifestations de la force créatrice et des étapes ou des degrés. C'est l'ensemble qu'il faut considérer et non pas l'entourage de l'homme. Devant cette contemplation toutes les objections dérivées d'une étroite application à l'homme disparaissent en fumée.

Concentrons maintenant notre attention sur la construction intelligente des organes qui servent à transmettre à la connaissance du cerveau l'état du monde extérieur, sur celle des sens et particulièrement sur celle de la beauté de la conformation optique de l'oeil ne peut être contestée par personne, affirmer que l'oeil est fait pour voir et l'oreille pour entendre, c'est presque commettre un pléonasme. Répéter que l'organisation de l'oeil est plus parfaite que celle de n'importe quelle chambre noire de photographe ou n'importe quel appareil d'opticien, c'est encore tomber dans la banalité, tant la chose est évidente. Mais pour combattre un adversaire sur le même pied et sur le même terrain, il est nécessaire d'entrer un instant dans les détails et de nous rappeler la description anatomique de l’oeil.

La vision, dans les yeux des hommes et des animaux, disait Euler, est la chose la plus merveilleuse. La forme du globe de l'oeil est en général celle d'une sphère et se compose de trois feuillets. La membrane la plus extérieure porte le nom de sclérotique (blanc de l'oeil), est opaque, très épaisse et entoure à peu près les trois quarts postérieurs du globe de l'oeil, dont elle constitue la forme et la solidité ; sa partie antérieure offre une ouverture arrondie dans laquelle est enchâssée la cornée transparente. A cette membrane s'attachent les muscles destinés à mettre l'oeil en mouvement. Au-dessous de cette première membrane est la choroïde d'un noir très foncé, qui fait de l'oeil une véritable chambre obscure et absorbe les rayons qui pourraient irriter la rétine : à sa partie antérieure elle forme une espèce de cloison diaphragmatique, qui porte le nom d'iris, disque circulaire percé d'une ouverture à son centre, et coloré de diverses nuances, dont la douce attraction est parfois merveilleusement puissante.

L'ouverture que l'on voit au centre est la pupille ou prunelle : on sait que la pupille n'est pas un objet, comme on est tenté de le croire, mais, au contraire, une ouverture ; et cette ouverture se fait plus ou moins grande, selon la quantité de lumière qui frappe l'oeil, car l'iris jouit de la propriété curieuse de se contracter ou de s'étendre selon l'exacte quantité de lumière, afin que l'oeil n'en reçoive jamais trop ou trop peu. C'est par cette ouverture variable de l'iris que les rayons lumineux pénètrent dans la chambre obscure située derrière. Une lentille biconvexe est suspendue là, pour recevoir ces rayons : c'est le cristallin. Toute la partie postérieure, depuis cette lentille jusqu'au fond de l’oeil, est remplie d'une masse gélatineuse, diaphane, qui ressemble au blanc transparent d'un œuf cru , et qu'on nomme l'humeur vitrée. Enfin, au fond de cette humeur et vis-à-vis la pupille, il y a la membrane la plus délicate et la plus importante de toutes, celle qui sert d'écran pour recevoir l'image, et qui communiquant avec le cerveau lui donne la perception : c'est la rétine, laquelle est un épanouissement du nerf optique qui vient du cerveau. On voit donc que sans métaphore, c'est le cerveau lui-même qui vient se mettre à la fenêtre pour voir le monde extérieur. Le prolongement de la rétine tapisse toute la partie postérieure et interne de l'oeil.

Le cristallin, lentille par laquelle passent tous les rayons lumineux pour aboutir à la rétine, peut avec une facilité merveilleuse modifier à chaque instant sa courbure, de façon à s'adapter sans cesse à la distance et à porter constamment une image nette à la rétine. Mais comment peut-on concevoir que ce cristal organique s'enfle et se désenfle ainsi à volonté ? Sans concevoir cette possibilité, il faut s'imaginer une structure plus étonnante que cet acte lui-même. Il faut savoir que ce globule lenticulaire n'est pas un solide d'une seule pièce, mais plutôt un assemblage de fines lamelles transparentes juxtaposées, lamelles si minces qu'il en faut superposer un millier pour arriver à l'épaisseur de l'ongle, et qu'en réalité le cristallin en renferme quelque chose comme cinq millions. Maintenant, ces lames sont elles-mêmes composées de petits fragments soudés les uns à côté des autres, et c'est le jeu de ces fragments qui constitue l'excessive mobilité interne de cette lentille diaphane. Ce sont là de ces créations merveilleuses qui passent inaperçues, et dont l'oeuvre de la nature est remplie !

Par cette structure ingénieuse et inimitable de l’oeil, les objets extérieurs passent du domaine des corps dans celui de la pensée, ils sont accessibles à notre esprit et se laissent toucher comme si nulle distance ne les séparait de lui. Ce mécanisme se plie à toutes les conditions. De lui-même, et à notre insu, il s'adapte aux variations de la lumière comme à celles de la distance, et ce que nul instrument ne peut faire, il sait distinguer les corps célestes à d'énormes distances et les êtres microscopiques situés à quelques centimètres de lui. Brewster a raison de l'appeler « la sentinelle gardant le passage entre les mondes de la matière et ceux de l'esprit, par laquelle s'échangent leurs communications. »

Nous comprenons qu'après avoir contemplé la structure de l'oeil, Euler se livre à son admiration. « L'oeil surpasse donc infiniment, dit-il, toutes les machines que l'adresse humaine est capable de produire. Les diverses matières transparentes dont il est composé ont non-seulement un degré de densité capable de causer des réfractions différentes, mais leur figure est aussi determine, en sorte que tous les rayons sortis d'un point de l’objet sont exactement réunis dans un même point, quoique l'objet soit plus ou moins éloigné, situé devant l'oeil directement ou obliquement, et que ses rayons souffrent une différente réfraction. Au moindre changement qu'on ferait dans la nature et la figure des matières transparentes, l'oeil perdrait d'abord tous les avantages que nous venons d'admirer. Cependant, les athées ont la hardiesse de soutenir que les yeux, aussi bien que le monde, tout entier, ne sont que l'ouvrage d'un pur hasard. Ils n'y trouvent rien qui mérite leur attention. Ils ne reconnaissent aucune marque de sagesse dans la structure des yeux. Ils croient plutôt avoir raison de se plaindre de leur imperfection, ne pouvant voir ni dans l'obscurité, ni à travers une muraille, ni distinguer les plus petites choses dans les objets fort éloignés, comme dans la lune et les autres corps célestes. Ils crient hautement que l'oeil n'est pas un ouvrage fait à dessein, qu'il est formé au hasard, comme un morceau de limon qu'on rencontre dans la campagne, et qu'il était absurde de dire que nous avons des yeux afin que nous puissions voir, mais que plutôt ayant reçu les membres par hasard, nous en profitons autant que leur nature le permet. Il est inutile de s'engager dans une dispute avec ces gens-là, ils demeurent inébranlables dans leur sentiment, et nient lesrités les plus respectables. Leurs prétentions à l'égard des yeux sont aussi absurdes qu'injustes112

Les rayons qui transmettent à notre cerveau l'aspect des objets pénètrent dans l'oeil en suivant les lois de la réfraction, sur lesquelles les substances de l'oeil sont elles-mêmes disposées. L'iris remplit dans le globe oculaire et par rapport aux rayons lumineux, la fonction de diaphragme. Le faisceau lumineux central qui traverse la pupille arrive bientôt sur le cristallin ; ces rayons sont fortement rapprochés par cette lentille biconvexe, mais sans qu'il en résulte de décomposition de rayons lumineux, d'où naîtrait la coloration prismatique des objets. Cet achromatisme parfait, que l'on obtient si rarement et si difficilement dans la construction des objectifs, est dû aux différences de densités offertes par les nombreuses couches concentriques dont est formé le cristallin. Les rayons lumineux, devenus fortement convergents en traversant le cristallin, et rendus plus convergents encore par l'humeur vitrée qu'ils traversent ensuite, tendent à se réunir en un foyer commun et à former une image qui va se peindre sur la surface de la rétine.

L'oeil s'accommode donc de lui-même aux distances, soit par la contraction de l'iris, soit par l'allongement ou le raccourcissement de l'axe du cristallin; de plus, sa position l'exposant à de nombreuses altérations, la nature a pris les plus grandes précautions pour l'en garantir; afin de le soustraire à la trop grande excitation de la lumière, elle a tendu au-devant de la partie antérieure de cet organe les voiles mobiles des paupières, dont le bord est garni de cils protecteurs et dont l'intérieur est tapissé par une membrane muqueuse du plus délicat tissu, lubréfiée par les larmes que secrète une glande située sous la voûte de l'orbite, et qui verse son liquide par six ou sept petits canaux s'ouvrant sur la partie supérieure et externe de la paupière supérieure.

Devant la description anatomique de l'oeil, que nous voudrions pouvoir illustrer par la représentation directe de l'oeil lui-même, nous nous demandons avec Newton « si l'oeil a pu être fait sans aucune connaissance de l'optique », et nous répondons avec l'illustre penseur que cette structure démontre sans contestation possible l'existence d'une intelligence non-seulement au courant des lois de l'optique, mais encore capable de plier tous les mouvements de la matière sous ces lois. Il semble en effet qu'il faudrait être doué d'une certaine audace pour venir, devant la construction admirable de l'organe visuel, prétendre que la force qui l'a édifiée est une force aveugle et ignorante, jouet de la matière et étrangère à toute intelligence. Si la lunette astronomique, qui n'est qu'un grossier arrangement de lentilles, affirme au sens commun qu'elle fut construite par un opticien, comment l'oeil humain lui-même, infiniment supérieur à tout appareil de l'art, pourrait-il passer pour l’oeuvre de la matière ou du hasard ? Eh bien ! Il est pénible de l'avouer : c'est précisément ce que prétend l'école matérialiste.

L'oeil s'est formé tout seul ! Ce fait important est désormais acquis à cette demi-science. Et cette acquisition s'est faite en deux phases : la première phase est celle de Darwin, la seconde celle de Büchner. Celui-ci nous apprend qu'en écrivant il y a sept ans qu'il n'y a pas de Dieu, il ne s'attendait pas que les progrès incessants de la nature lui fournissent sitôt les preuves « les plus exactes et les plus convaincantes » à l'appui de son assertion. Ces preuves, c'est Darwin qui se charge de les éditer. Il est enfin prouvé ( ?) que l'oeil, un des organes les plus parfaits du corps animal (M. B... l'avoue), s'est insensiblement développé d'un simple nerf sensitif ! M. B... en saute de joie, car ce fait, ou pour mieux dire cette théorie lui prouve bien clairement que Dieu n'existe pas. Écoutons donc M. Darwin lui-même ; voyons si le fait est bien prouvé, et si dans ce cas même l'explication seconde supprime Dieu.

Au premier abord, dit ce naturaliste113, il semble, je l'avoue, de la dernière absurdité de supposer que l'oeil si admirablement construit pour admettre plus ou moins de lumière, pour ajuster le foyer des rayons visuels à différentes distances et pour en corriger l'aberration sphérique et chromatique, puisse s'être formé par élection naturelle. Cependant lorsqu'on a dit pour la première fois que le soleil était immobile et que la terre tournait, le sens commun déclara de même la théorie fausse. Tous les philosophes savent bien qu'en fait de science on ne peut jamais se fier au vieux dicton : Vox populi, vox Dei. La raison me dit et m'assure que si on peut démontrer qu'il existe de nombreux degrés de transition depuis l'oeil le plus parfait et le plus compliqué jusqu'à l'oeil le plus imparfait et le plus simple, chacun de ces degrés de perfection étant utile à celui qui en jouit : si, de plus, l'oeil varie quelquefois, si peu que ce soit, et si ces variations s'héritent, ce qui peut se prouver par des faits, si enfin les variations ou les modifications de cet organe ont jamais pu être de quelque utilité à un animal placé dans des conditions de vie changeantes, dès lors la supposition qu'un oeil parfait et compliqué puisse s'être formé par élection naturelle, tout, en confondant notre imagination, peut, avec toute rigueur, être considérée comme vraie. Comment un nerf peut-il devenir sensible à la lumière ? C'est un problème qui nous importe aussi peu que celui de l'origine première de la vie elle-même. Je dois dire seulement que plusieurs faits me disposent à croire que les nerfs sensibles au contact peuvent devenir sensibles à la lumière, et de même à ces vibrations moins subtiles qui produisent le son.

M. Darwin a tort de prétendre que l'origine de l'oeil nous importe aussi peu que l'origine de la vie elle-même, et nous aurions aimé savoir si pour lui cette origine élémentaire offrait quelque ressemblance avec la sensibilité de l'iode pour la lumière, avec la plaque du photographe. Mais puisqu'il se tait sur cette explication, admettons provisoirement la possibilité du fait, et écoutons le développement de la théorie du progrès.

Parmi les vertébrés vivants, on ne trouve pas une grande variété d'yeux ; mais dans l'embranchement des articulés, on peut suivre une série d'yeux, depuis le simple nerf optique recouvert d'une couche de pigment qui forme quelquefois une sorte de pupille, mais qui est toujours dépourvue de lentille, ou de tout autre mécanisme optique. Depuis cet oeil rudimentaire capable de distinguer seulement la lumière de l'obscurité, rien de plus, on trouve deux séries parallèles d'organes visuels de plus en plus parfaits, séries entre lesquelles, selon Müller, il existe des différences fondamentales. L'une est celle des yeux à stemmates ; nommés yeux simples ; pourvus d'une lentille et d'une cornée ; l'autre est celle des yeux composés, qui excluent tous les rayons venant de tous les points du champ de la vision excepté le pinceau lumineux qui arrive sur la rétine, suivant une ligne perpendiculaire à son plan.

Le grand défenseur de la loi d'élection naturelle pense qu'en admettant à l'origine des premiers organismes l'existence d'un nerf sensible à la lumière, on peut admettre que la nature, par celle loi organisatrice du progrès, arriva insensiblement aux appareils optiques, soit coniques, soit lenticulaires les plus parfaits. Les êtres favorisés du nerf merveilleux s'en sont servis et l'ont perfectionné par l'usage. Si l'on réfléchit, dit-il, combien il existe de degrés divers dans la structure des yeux de nos crustacés vivants ; et si l'on se rappelle combien le nombre des espèces vivantes est peu de chose par rapport au nombre des espèces éteintes, je ne puis trouver de difficulté réelle, je ne puis trouver surtout une difficulté plus grande qu'à l'égard de tout autre organe, à admettre que l'élection naturelle a transformé un simple appareil, formé d'un nerf optique revêtu de pigment et recouvert d'une membrane transparente, en un instrument optique aussi parfait que puisse le posséder un représentant quelconque de la grande famille des articulés.

Il semble tout naturel de comparer l'oeil à un télescope. Or, nous savons que cet instrument a été perfectionné successivement par les efforts longtemps continués d'intelligences humaines d'ordre supérieur , et nous en inférons que l'oei1 doit avoir été formé par un procédé analogue. « Une telle induction n'est-elle pas bien présomptueuse ? Remarque-t-il avec quelque raison. Quel droit avons-nous d'affirmer que le Créateur travaille à l'aide des mêmes facultés intellectuelles que l'homme ? » Malgré cette remarque, Darwin continue à appliquer à l'oeuvre de Dieu les idées écloses dans son cerveau. Et voici comment il expose la formation lente dans les espèces vivantes de l'instrument d'optique qui nous fait voir. C'est une hypothèse dans laquelle il n'y a pas mal de suppositions. « Il faut nous représenter, dit-il, un nerf sensible à la lumière placé derrière une épaisse couche de tissus transparents renfermant des espaces pleins de fluides, puis nous supposerons que chaque partie de cette couche transparente change continuellement et lentement de densité, de manière à se séparer en couches partielles différentes par leur densité et leur épaisseur, placées à différentes distances les unes des autres, et dont les deux surfaces changent lentement de forme. De plus, il faut admettre qu'il existe un pouvoir intelligent, et ce pouvoir intelligent, c'est l'élection naturelle, constamment à l'affût de toute altération accidentellement produite dans les couches transparentes, pour choisir avec soin celles d'entre ces altérations qui, sous des circonstances diverses, peuvent, de quelque manière et en quelque degré, tendre à produire une image plus distincte. Nous pouvons supposer encore que cet instrument a été multiplié par un million sous chacun de ses états successifs de perfection, et que chacune de ces formes s'est perpétuée jusqu'à ce qu'une meilleure étant découverte, l'ancienne fût presque aussitôt abandonnée et détruite. »

Chez les êtres vivants, la variabilité produira les modifications légères de l'instrument naturel, la génération la multipliera ainsi modifiée jusqu'à l'infini, et l'élection naturelle choisira avec une habileté infaillible chaque nouveau perfectionnement accompli. Que ce procédé continue d'agir pendant des millions de millions d'années, et chaque année sur des milliers d'individus de toutes sortes, est-il donc impossible de croire qu'un instrument d'optique vivant puisse se former ainsi « jusqu'à acquérir sur ceux que nous construisons en verre toute la supériorité que les œuvres du Créateur ont généralement sur les oeuvres de l'homme ? »

Les observateurs peuvent remarquer dans le système de Darwin une réserve en faveur de Dieu ; mais cette réserveve convient pas aux émancipateurs plus absolus de la matière. Son traducteur français même, Mademoiselle Clémence-Auguste Royer, lui reproche avec quelque véhémence de s'arrêter en si beau chemin et de croire encore en l'existence d'un Être suprême. « M. Darwin ne me semble pas assez hardi, dit-elle dans sa préface. Est-ce par prudence qu'il ne va pas jusqu'au bout de son système, qu'il s'arrête au milieu de la chaîne de ses conséquences ? Lorsque des esprits plus ardents, sinon plus logiques, sont formulé des conséquences extrêmes, le monde puritain scandalisé de ce qu'on osât soutenir qu'il ne descendait pas en droite ligne de la cuisse de quelque dieu, a jeté les hauts cris, » etc. Cette demoiselle au moins va jusqu'au bout, elle ne supporte pas qu'on ose encore prendre Dieu au sérieux, elle se moque élégamment des théolâtres, elle saute à pieds joints sur les débris du déisme et fulmine contre les défenseurs d'un Être suprême , elle tourne le dos à toute manifestation de la plus humble idée religieuse et tend les deux mains aux déclamateurs allemands ; le curé Meslier joue du violon sur son tonneau, et la danse marche à merveille.

Il n'y a qu'un léger défaut dans la logique de ces excellents esprits, c'est que cette prétendue rigoureuse logique est souverainement illogique, et que les faits comme les théories signalés par les darwinistes ne mènent pas du tout aux conséquences ridicules auxquelles on prétend les faire aboutir. Et le plus curieux de l'affaire, c'est que ces esprits forts, fort étourdis par une exaltation bruyante, ne s'aperçoivent en aucune façon de la lacune qu'ils persistent à garder entre le commencement et la fin de leur raisonnement. Leur manière de parler ressemble à une route tracée sur un plateau élevé, qui serait coupée au beau milieu de son trajet par un de ces profonds abîmes qui séparent brusquement deux glaciers. Les deux bouts de la route ne sont pas mal formés et entretenus, mais malheureusement il est impossible d'aller de l'un à l'autre par ladite route, attendu que la crevasse insondable les isole inexorablement. C'est qu'il est plus difficile qu'on ne le pense de jeter un pont sur cet abîme.

Dans la pensée des maîtres, il n'y a pas solution de continuité, et l'action purement permanente de Dieu reste pour expliquer la succession connue l'origine des choses ; mais les disciples ont la prétention de les dépasser et dénaturent les théories dont ils se disent les défenseurs. Tristes défenseurs ! Nous avons vu comment les expérimenta leurs raisonnent. Nous devons ajouter ici l'opinion de l'auteur de la théorie de l'unité de composition, Geoffroy Saint-Hilaire. Loin de tendre aux négations qu'on nous oppose aujourd'hui, le savant physiologiste se fait un devoir d'affirmer hautement qu'il voit, au contraire, dans cette succession des espèces « une des manifestations les plus glorieuses de la puissance créatrice et un motif de plus d'admiration, de gratitude et d'amour114. »

Disons-le donc avec fermeté. En admettant me sans réserve tous les faits invoquès par les matérialistes, en se rangeant de plus avec Darwin, Owen, Lamarck, G. Saint-Hilaire, et avec ces savants surtout (car il est des gens plus royalistes que le roi), en supposant que l'oeil, les sens, les hommes, les animaux, les plantes, les êtres vivants, en un mot, se soient formés sous la puissance permanente d'une force naturelle, cela ne prouverait pas que Dieu n'existe pas ; cela prouverait que Dieu existe. Seulement au lieu de nous apparaître sous l'idée de maçon, il nous apparaîtra sous l'idée d'architecte. Nous ne voyons pas qu'il y perde beaucoup.

Nous avons déjà assisté à cette métamorphose de l'idée de Dieu dans notre étude générale115 sur la force et la matière. Au point de vue de la destination des êtres et des choses, l'idée corrélative subit la même progression ; loin d'affaiblir l'antique beauté du plan de la création, elle la développe et l'agrandit en d'immenses proportions. Si nous supposons qu'au lieu d'une main construisant le prototype de chaque espèce végétale et animale, c'est une force intime ordonnée à la matière : en quoi celle modification détruit-elle la conviction d'une intelligence créatrice et d'un but dans la création ? Ne faut-il pas se fermer tout exprès les yeux de l'entendement pour refuser de voir dans cette force intime de la nature l'effet d'une pensée intelligente ? Ne faut-il pas être aveugle pour mésonnaître l'indice évident d'une cause puissante et éternelle ?

Que si l'on prétend que la nature se forme seule et qu'elle progresse instinctivement dans son oeuvre dans une direction permanente vers des résultats sans cesse plus parfaits, c'est avouer à demi que cette nature est dirigée vers cet idéal par une cause intelligente. Comment la matière inerte aurait-elle l'idée de s'agencer successivement sous la forme végétale, animale, humaine ? De former ces organes qui constituent l'être vivant et conservent la vie à travers les siècles ? De construire ces appareils par lesquels l’être vivant est en communication permanente avec les choses qui ne sont pas lui ? Par quelle bizarrerie du hasard ces organes se trouveraient-ils peu à peu formés pour cette communication des sens, et reliés au cerveau pensant qui, seul, juge et connaît. Comment se fait-il qu'ils soient si bien construits ? Pourquoi la plupart des appareils sont-ils réussis, et non pas inutiles ou manqués ? Comment les organismes vivants se perpétuent-ils dans leur intégrité par la génération ? Pourquoi la création est-elle composée de genres, d'espèces, de familles ? Pourquoi l'esprit humain peut-il établir des classifications fondées dans l'ensemble des êtres ? Comment se fait-il qu'il y reconnaisse un ordre général ? Pourquoi la nature n'est-elle pas un chaos de monstruosités ? A toutes ces questions on répond par la loi d'élection naturelle. On explique tous les problèmes en répétant que la nature est poussée vers un progrès incessant, qu'elle laisse le mauvais pour prendre le bon, et tend sans cesse à la réalisation des formes les plus parfaites. Mais cette tendance, ce progrès instructif, ce besoin de grandir : Qu'est-ce ? Sinon l'acte d'une force universelle qui dirige le monde vers l'idéal. Qu'est-ce que cette marche simultanée de tous les êtres vers la perfection, sinon la révélation éloquente d'une cause qui sait où elle mène le char et comment elle le mène, et contre la volonté de laquelle la matière servile n'a jamais su opposer le moindre obstacle ?

Ce que nous venons de dire du mécanisme de oeil peut aussi bien se rapporter à celui de l'oreille, car celui-ci n'est pas moins admirablement construit selon les lois de l'acoustique que le premier selon les lois de l'optique. Nous pourrions peut-être concevoir que les ignorants, qui n'ont jamais observé d'organes et qui ne connaissent aucune loi de la physique aient la fantaisie de croire que l'oeil n'est pas fait pour voir ni l'oreille pour entendre. Mais que des hommes instruits, qui ont tenu ces sens sous leur scalpel et qui ont observé leur parfaite et inimitable construction, viennent enseigner que ces organes sont le produit de forces inintelligentes, c'est là une perversion d'esprit difficile à justifier. N'aurait-on vu qu'une construction en cire de ces appareils merveilleux, que cette vue serait suffisante pour exalter l'esprit et lui faire reconnaître l'existence d'un mécanicien au courant des lois de la nature. Qui n'a pas senti à la fois dans son esprit et dans sa poitrine l'évidence et l'émotion éclater, en admirant le mécanisme de l'ouïe. L'oreille extérieure, dont les gracieuses ondulations amènent les ondes sonores jusqu'à leur centre, n'est autre chose qu'un pavillon destiné à diriger ces ondes vers le conduit auditif. Ce conduit, portant le son de l'ouverture de l'oreille à la membrane du tympan, le transmet dans son intégrité au nerf qui doit effectuer la sensation ; il est tapissé d'une substance muqueuse, où des glandes sécrètent une humeur destinée à modérer l'impression trop irritante de l'air et à interdire aux corps étrangers l'entrée de l'organe de l'ouïe. En arrière de la membrane du tympan est une petite chambre dans laquelle deux fenêtres, l'une ronde, l'autre ovale, situées à l'opposé du tympan, communiquent avec l'oreille interne. Celle-ci se compose d'abord d'une cavité osseuse contournée en spirale, appelée limaçon, puis de trois cavités en demi-cercle, enfin d'une cavité centrale remplie d'un liquide aqueux dans lequel baigne le nerf acoustique qui y vient aboutir. Les vibrations sonores arrivent aux membranes de la fenêtre ovale et de la fenêtre ronde, passent par la rampe du limaçon et de là par les canaux demi-circulaires, et arrivent enfin à la cavité centrale remplie du liquide qui transmet au nerf acoustique ces vibrations. Celui-ci est ébranlé, et c'est seulement cette impression transmise au cerveau qui constitue l'audition. Tel est dans son ensemble le mécanisme du sens de l'ouïe. Nous n'entrons pas dans les détails, parce que c'est suffisamment compliqué comme cela. Or en se bornant même à cette simple description, quel est l'esprit cultivé qui osera sérieusement prétendre que ce mécanisme ne prouve pas que celui qui l'a construit savait que le son consiste en vibrations, que ces vibrations ne pouvaient se transmettre que par certains intermédiaires, et que pour rendre le son intégralement perceptible au cerveau, il fallait un appareil d'acoustique en avant du nerf ? Quel est l'homme de bon sens qui admettra que cet instrument s'est construit seul, par hasard, sous l'impulsion de je ne sais quelle force brute, et sans aucun dessein arrêté pour sa construction116 ? Et si ne nous bornant pas à l'aspect physique de l'être pensant, nous faisions à nos adversaires l'embarrassant honneur d'entrer dans le caractère intime de la pensée, si nous leur demandions comment un son parle à l'esprit et comment l'esprit répond à l'oreille ; si nous les invitions en un mot à démontrer que l'homme n'est pas une intelligence servie par des organes, nous doutons fort qu'ils puissent se tirer de leur position négative autrement que par les faux-fuyants à l'abri desquels s'esquivent les mauvais combattants.

Mais lors même que l'on serait dans le vrai sur le rapport entre les organes et les fonctions, lors même qu'il serait prouvé que les organes sont développés, constitués par le jeu des fonctions, il resterait encore un fait bien plus général et plus considérable que celui-là à expliquer. Par quelle fonction expliquerait-on l'organisation de la vie terrestre tout entière ? Voyez ces masses floconneuses suspendues dans l'azur comme des édifices d'argent vaporeux, ces nuages dont l'ombre tempère l'accablante chaleur du jour. Ils viennent des mers et, portés sur les vagues de l'atmosphère, ils sont dirigés par les vents du ciel vers les continents et les terres habitées. Qu'arriverait-il si, sous l'action d'une force aveugle, ils refusaient de verser la pluie fécondante sur les champs et les prairies ? Bientôt une immense sécheresse crevasserait le sol, la verdure des plantes se fânerait, la vie cesserait de couler dans les canaux de la sève. Si l'organisation générale de la planète n'est pas réglée par un esprit supérieur, osera-t-on prétendre que c'est à force de rouler dans l'espace que la Terre a successivement acquis la faculté de vivre et de renouveler sans cesse le progrès de son existence ? Ici encore nous opposons aux négations de nos ignorants ou systématiques adversaires le témoignage des explorateurs du monde physique, de ceux qui ont découvert les lois des courants aériens et maritimes. « Après la constatation si évidente de l'ordre qui préside à l'économie physique de notre planète, dit le commandant Maury, on pourrait aussi bien admettre que les rouages et les resorts d'une montre ont été construits et assemblés par le hasard, que de donner à ce même hasard une direction dans les phénomènes de la nature. Tout obéit à des lois conformes au but suprême si clairement indiqué par le Créateur, qui a voulu faire de la terre une habitation pour l'homme 117»

Le spectacle des oeuvres de la nature, dont la beauté est d'une éloquence si irrésistible, ne parle ni à leur esprit ni à leur coeur. Après l'avoir contemplé, ils déclarent sans façon que « les faits démontrent que dans les formations organiques et inorganiques qui se renouvellent sans cesse sur la Terre, il ne peut y avoir l’action directe d'aucune intelligence. L'instinct de la nature de créer lui est prescrit formellement, ajoutent-ils118 sans s'apercevoir que leurs expressions mêmes laissent entrevoir la nécessité où nous sommes d'admettre une loi et une ordonnance dans la nature.

Au surplus, ils rejettent loin d'eux toute demande d'explication sur le plan de la nature. Les idées de finalité doivent être rejetées comme du levain aigri, disait déjà G. Forster, et l'auteur de Lehre der Nahrungsmittel für das Volk renchérissant encore sur cette déclaration, ajoute que « plus on a pris l'habitude de les combattre, plus il faut craindre les tentatives qu'on fait sourdement pour introduire dans la science l'idée d'une finalité, afin d'éclairer les phénomènes de la nature. »

Voilà en un mot leur grande crainte : la lumière. Plus le labyrinthe est obscur, plus il y a de brouillard, plus les Allemands sont heureux. Si nous voulions presser la défense de notre cause jusqu'en ses retranchements, nous sommes dans une position si bien gagnée d'avance que nos interrogations tomberaient dans le ridicule. Expliquez-nous, par exemple, ô savants juges ! Pourquoi les yeux ne nous ont pas poussé sous les pieds, et les oreilles aux jarrets ? C'est un effet de la moelle épinière, répondez-vous. Allons donc ! Est-ce que la moelle épinière sait ce qu'elle fai ? Dites-nous seulement pourquoi nos paupières et nos sourcils n'ont pas la forme d'un pavillon d'oreille, et pourquoi nos oreilles ne se ferment pas par des paupières clignotantes. Vous souriez ! Je crois. À la bonne heure ! C'est la réponse la plus spirituelle que vous nous ayez faite jusqu'à présent : vous vous répondez à vous-mêmes...

Le fait que l'adaptation des organes aux fonctions qu'ils doivent remplir, et l'état organique de l'être suivant sa fonction dans l'économie générale, sont des exemples si évidents du plan de la nature, qu'il faut se borner à une observation très incomplète pour ne pas en tirer la conclusion en faveur de notre thèse. Quel que soit l'aspect, sous lequel nous envisagions les êtres vivants, ce plan est partout écrit en lisibles caractères. Sans l'idée générale de la destination, le physiologiste ne pourrait déterminer le jeu d'aucun organe, et la science se stériliserait. Et si, nous élevant des faits particuliers aux faits généraux, nous considérions non plus un organe spécial, mais un être vivant dans sa personne entière, suivant sa fonction dans la nature, par exemple suivant son sexe, nous reconnaîtrions que tout dans cette personne concourt au but de la nature. Il ne nous est pas nécessaire de nous étendre sur cet aspect délicat de la question, quoique nous soyons assuré d'avance de la victoire, surtout si nous prenions pour type cette moitié du genre humain qui diffère très sensiblement, de la nôtre depuis son caractère anatomique jusqu'à sa tournure d'esprit. En vérité, le plan du Créateur est si universellement marqué, que Rabelais pourrait prouver l'existence de Dieu par l'immoralité de certaines descriptions... Mais c'est assez sur ce sujet.

L'antique problème de l'origine des espèces est d'un intérêt plus général encore que celui de l'appropriation des organes à leurs fins. Nous avons vu que l'existence de la vie à la surface du globe ne s'explique pas sans cause première. Au point de vue des causes finales, parlons seulement ici de l'organisation des espèces selon les climats et les lieux où elles vivent, et de l'énigme de leur transformation selon les âges géologiques. Ceux qui nient l'existence d'un pouvoir intelligent dans la direction du monde, prétendent que les espèces peuvent se transformer les unes dans les autres, en commençant au bas de l'échelle zoologique, sous l'action des milieux et des circonstances dominantes. Cette hypothèse se plaçant immédiatement dans le noeud même du problème, explique entièrement l'adaptation des êtres animés à leur lieu d'habitation, puisqu'elle enseigne que ces êtres sont le résultat de ce lieu. Voyez, par exemple, cette girafe : si elle a un long cou, c'est parce que l'espèce primitive qui lui a donné naissance s'est trouvée en des pays où il n'y avait pas de feuilles basses aux arbres. Obligée de tendre constamment la tête en haut, le cou s'est successivement allongé, jusqu'au point où nous le voyons aujourd'hui. Le cou n'a donc pas été donné à la girafe en vue de son genre de nourriture, mais il est le résultat définitif de ce genre même. Un aigle fend l'espace de son vol rapide. Vous admirez la construction ingénieuse (et encore inimitable) de ce complexe appareil qui donne aux oiseaux l'empire des airs. Eh bien ! Les ailes n'ont pas été données à l'oiseau pour voler ; mais il vole parce qu'il a des ailes. Comment les ailes lui sont-elles venues ? Une première espèce aura commencé à sauter, et se sera bien trouvée de cette innovation. Elle aura d'abord fait de petits sauts. Puis, en s'exerçant, elle aura donné plus de développement aux membres antérieurs. En continuant ainsi pendant quelques millions d'années, elle se sera peu à peu trouvée munie d'une transformation radicale dans ses organes antérieurs. Et voilà comment les ailes sont le résultat du vol. Ces messieurs mettent le Créateur dans un certain embarras. Car enfin, le bon Dieu a cru bien faire de donner des ailes aux oiseaux pour voler, et voilà que précisément, parce que ces ailes sont parfaitement adaptées à leur usage, on vient dire qu'elles ne prouvent pas du tout l'intelligence de celui qui les a faites ; au contraire ! De bonne foi, messieurs, vouliez-vous donc qu'il fit voler les oies avec vos robes, de chambre ?... Continuons un instant encore.

Comme la mer a recouvert jadis toutes les contrées du globe, il est naturel de penser que toutes les espèces vivantes, végétales et animales (l'homme compris), ont commencé par l'état de poisson. Est-ce que cette transformation de poissons en chevaux et en hommes vous étonne ? Vous avez tort de vous étonner pour si peu, il y a bien d'autres faits merveilleux dans la nature. Faites-nous au moins l'honneur de prêter un peu d'attention à l'éditeur responsable de cette théorie, feu M. de Maillet. Il n'y a aucun animal marchant, volant ou rampant, dont la mer ne renferme des espèces semblables ou approchant, et dont le passage d'un de ces éléments à l'autre ne soit possible, probable, même soutenu d'un grand nombre d'exemples. Nous ne parlons pas seulement des animaux amphibies, des serpents, des crocodiles, des loutres, des divers genres de phoques et d'un grand nombre d'autres qui vivent également dans la mer on dans l'air, ou en partie dans les eaux et sur la terre, mais encore de ceux qui ne peuvent vivre que dans l'air, Nous savons que, les animaux que la mer produit sont de deux genres. L'un voyage dans le sein des eaux, nage, se promène et fait ses chasses ; l'autre rampe au fond, ne s'en sépare pas ; ou très-rarement, et n'a point de disposition à nager. Qui petit douter que, du genre volatil des poissons, ne soient venus nos oiseaux qui s'élèvent dans les airs et que, de ceux qui rampent dans le fond de la mer, ne proviennent nos animaux terrestres qui n'ont ni disposition à voler, ni l'art de s'élever au-dessus de la terre ?

Pour se convaincre que les uns et les autres ont passé de l'état marin au terrestre, il suffit d'examiner leur figure, leurs dispositions et leurs inclinations réciproques et de les confronter ensemble.

Pour commencer par le genre volatil, faites attention, s'il vous plait non seulement à la forme de toutes les espèces, de nos oiseaux, mais encore à la diversité de leur plumage et à leurs inclinations vous n'en trouverez aucune que vous ne rencontriez dans la mer.

Observez encore que le passage du séjour des eaux à celui de l'air est beaucoup plus naturel qu'on ne se le persuade communément. L'air dont la terre est environnée est mêlé de beaucoup de parties d'eau. L'eau est un air chargé de parties beaucoup plus grossières, plus humides et plus pesantes que ce fluide supérieur auquel nous avons attaché le nom d'air, quoique l'un et l'autre ne fassent réellement qu'une même chose pour les besoins de la théorie de Telliamed. Il est donc facile de concevoir que des animaux, accoutumés au séjour des eaux, aient pu conserver la vie en respirant un air de cette qualité. L'air inférieur n'est qu'une eau étendue. Il est humide à cause qu'il vient de l'eau, et il est chaud parce qu'il n'est pas si froid qu'il pourrait être en retournant en eau. » Il ajoute plus bas : « Il y a dans la mer des poissons de presque toutes les figures, des animaux terrestres, même des oiseaux. Elle renferme des plantes et des fleurs, et quelques fruits : l'ortie, la rose, l'oeillet, le melon, le raisin, y trouvent leurs semblables. »

Ajoutons à ces réflexions les dispositions favorables, qui peuvent se rencontrer en certaines régions pour le passage des animaux aquatiques du séjour des eaux à celui à celui de l’air ; la nécessité même de ce passage, en quelques circonstances, par exemple, à cause que la mer les aura abandonnés dans des lacs dont les eaux auront enfin diminué à tel point qu'ils auront été forcés de s'accoutumer à vivre sur la terre, ou même par quelques-uns de ces accidents qu'on ne peut regarder comme fort extraordinaires, il peut arriver que les poissons ailés et volants, chassant ou étant chassés dans la mer, emportés du désir de la proie ou de la crainte de la mort, ou bien poussés peut-être à quelques pas du rivage par les vagues qu'excitait une tempête, soient tombés dans des roseaux ou dans des herbages, d'où ensuite il ne leur fut pas possible de reprendre vers la mer l'effort qui les en avait tirés, et qu'en cet état ils aient contracté une plus grande faculté de voler. Dans ce cas, leurs nageoires n'étant plus baignées des eaux de la mer, se fendirent et se déjetèrent par la sécheresse. Tandis qu'ils trouvèrent dans les roseaux et les herbages dans lesquels ils étaient tombés quelques aliments pour se soutenir, les tuyaux de leurs nageoires, séparés les uns des autres, se prolongèrent et se revêtirent de plumes, ou, pour parler plus juste, les membranes qui auparavant les avaient tenus collés les uns aux autres se métamorphosèrent. La barbe formée de ces pellicules déjetées s'allongea elle-même ; la peau de ces animaux se revêtit insensiblement d'un duvet de la même couleur dont elle était peinte, et ce duvet grandit. Les petits ailerons qu'ils avaient sous le ventre, et qui, comme leurs nageoires, leur avaient aidé à se promener dans la mer, devinrent des pieds et leur servirent à marcher sur la terre. Il se fit encore d'autres petits changements dans leur figure. Le bec et le col des uns s'allongèrent, ceux des autres se raccourcirent, il en fut de même du reste du corps. Cependant la conformité de la première figure subsiste dans le total, et elle est et sera toujours facile à reconnaître.

À l'égard des animaux rampants ou marchant sur la terre, leur passage du séjour de l'eau à celui de la terre est encore plus aisé à concevoir. Il n'est pas difficile à croire, par exemple, que les serpents et les reptiles puissent également vivre dans l'un et l'autre élément ; l'expérience ne nous permet pas d'en douter. Quant aux animaux à quatre pieds, nous ne trouvons pas seulement dans la mer des espèces de leur figure et de leurs mêmes inclinations, vivant dans le sein des flots des mêmes aliments dont ils se nourrissaient sur la terre, nous avons encore cent exemples de ces espèces vivant également dans l'air et dans les eaux. Les singes marins n'ont-ils pas toute la figure des singes de terre ? Il y en a de même de plusieurs espèces. Le lion, le cheval, le boeuf, le porc, le loup, le chameau, le chat, le chien, la chèvre, le mouton, ont de même leurs semblables dans la mer.

L'histoire romaine fait mention de phoques apprivoisés et montrés au peuple dans les spectacles, saluant de leur tête et de leur cri, et faisant au commandement de leur maître tout ce qu'on apprend chez nous à divers animaux, qu'on dresse et qu'on instruit à certain manège. N'en a-t-on pas vu s'affectionner à ceux qui en prenaient soin, comme les chiens s'attachent à ceux qui les élèvent ? On conçoit que ce que l'art opère dans ces phoques, la nature peut le faire d'elle-même, et que, dans certaines occasions, ces animaux ayant bien vécu plusieurs jours hors de l'eau, il n'est pas impossible qu'ils s'accoutument à y vivre toujours dans la suite, par l'impossibilité même d'y retourner. C'est ainsi, sans doute, que tous les animaux terrestres ont passé du séjour des eaux à la respiration de l'air, et ont contracté la faculté de rugir, de hurler, d'aboyer et de se faire entendre, qu'ils n'avaient point dans la mer, ou qu'ils n'avaient du moins que fort imparfaitement119.

Nous n'écouterons pas plus loin cet écrivain, plus célèbre par les railleries de Voltaire que par son philosophe indien. Il continue par une interminable série d'histoires et de contes plus ou moins authentiques d'hommes marins de toutes formes et de toutes couleurs, d'hommes sauvages, d'hommes à queue, d'hommes sans barbe, d'hommes d'une jambe et d'une main, de noirs, de géants, de nains, etc., et par la transmigration des singes et des hommes marins sur la terre ferme. Le plus illustre des géologues, Cuvier, a consigné dans la déclaration suivante son jugement absolu sur cette théorie renouvelée des Grecs, et que nos contemporains nous proposent aujourd'hui sous une figure peu différente : « Des naturalistes, matériels dans leurs idées, sont demeurés humbles sectateurs de Maillet ; voyant que le plus ou moins d'usage d'un membre en augmente ou en diminue quelquefois la forte et le volume, ils se sont imaginés que des habitudes et des influences extérieures longtemps combinées ont pu changer par degrés les formes des animaux, au point de les faire arriver successivement à toutes celles que montrent maintenant les différentes espèces ; idée peut-être la plus superficielle et la plus vaine de toutes celles que nous avons déjà eu à réfuter. On y considère en quelque sorte les corps organisés comme une simple masse de pâte ou d'argile qui se laisserait mouler entre les doigts. Aussi, du moment où ces auteurs ont voulu entrer dans le détail, ils sont tombés dans le ridicule. Quiconque ose avancer sérieusement qu'un poisson, à force de se tenir au sec, pourrait voir ses écailles se fendiller et se changer en plumes, et devenir lui-même un oiseau, ou qu'un quadrupède, à force de pénétrer dans des voies étroites, de repasser à la filière, pourrait se changer en serpent, ne fait autre chose que prouver la plus profonde ignorance de l'anatomie. »

Cette théorie, contre laquelle tant de difficultés s'élèvent, suppose que tous les êtres descendent d'un type primordial par une série de transformations successives constituant l'unité organique. L'oeil, l'oreille, ne sont qu'un nerf sensible développé par l'exercice ; le front et le crâne se sont moulés sur le cerveau ; le cerveau n'est que l'épanouissement de la moelle épinière. Mais, répondrons-nous avec M. Paul Janet, « comment l'habitude a-t-elle pu opérer une pareille métamorphose et changer la vertèbre supérieure de la colonne vertébrale en une cavité capable de contenir l'encéphale ? Voici ce qu'il faudrait supposer : cest qu'un animal qui n'aurait qu'une moelle épinière, à force de l'exercer, a réussi à produire cette expansion de matière nerveuse que nous appelons le cerveau ; qu'à mesure que cette partie supérieure s'élargissait, elle refoulait les parois d'abord molles qui la recouvrent, jusqu'à ce qu'elle les eût forcées à prendre sa propre forme, celle de la boîte crânienne : mais que d'hypothèses dans cette hypothèse ! D'abord il faudrait imaginer des animaux qui eussent une moelle épinière sans cerveau, car autrement il est tout aussi plausible de considerer la moelle épinière comme un prolongement du cerveau, que le cerveau comme un épanouissement de la moelle épinière. Ce qui semble l'indiquer, c'est qu'on trouve déjà l'analogue du cerveau même dans les animaux qui n'ont pas de moelle épinière, dans les mollusques et les articulés. Or, si le cerveau préexiste dans les animaux vertébrés, le crâne préexiste : il n'est donc pas le produit de l'habitude. Ajoutez qu'on comprend difficilement l'exercice et l'habitude se produisant sans cerveau : ce sont des faits qui résultent de la volonté, et il semble bien que le cerveau soit l'organe de la volonté. Ajoutez enfin qu'il faudrait encore admettre que la matière osseuse eût d'abord été cartilagineuse, afin de se prêter aux élargissements successifs nécessités par le progrès du système nerveux, ce qui impliquerait une remarquable accommodation dans cette souplesse primitive de la matière osseuse, sans laquelle le développement du systèmf nerveux eût été impossible. » Les organes et les fonctions se sont parallèlement manifestés suivant, le plan général. La causalité nous paraît si évidente que vraiment nos adversaires mériteraient que la nature les privât quelque temps de certains muscles (par exemple du sphincter !) et les forçât ainsi à avouer que les moindres organes ont un but à remplir.

Nous ne voulons pas reprendre dans ce chapitre la question primitive de l'origine de la vie à la surface du globe, ni de son entretien et de sa progression sous la puissance des lois providentielles. Nous avons examiné cette question sous tous ses aspects dans notre chapitre sur l'Origine des êtres, et nous avons tiré la conclusion inattaquable que la vie terrestre est constituée par une force, unique et centrale pour chacun des êtres, qui dispose la matière suivant un type dont l'individu doit être l'expression physique. Nous avons vu que la loi du progrès chez les êtres organisés, depuis la plante jusqu'à l'esprit humain, affirme l'intelligence divine et montre la présence continue de Dieu dans la nature, loin de tendre, au contraire, à la négation de la puissanc et créatrice. Dans notre cas particulier (Plan de la nature : construction des êtres vivants), nous avons une affirmation plus directe encore de l'action intelligente dans l'organisation merveilleuse, des corps animés, attendu que cette action intelligente est également nécessaire dans le cas où les espèces se seraient successivement transformées suivant l'ascension zoologique (hypothèse qui est loin d'être admise), et dans le cas où le premier couple de chaque espèce serait le produit d'une force particulière qu'il ne nous est pas donné d'apprécier. Nous avons donc le droit de clore cette discussion de l'adaptation de chaque espèce à son genre de vie par la déclaration qu'en supposant même une progression naturelle, instinctive, lente et insensible, une plasticité normale de l'organisme, une obéissance inconsciente de chaque espèce aux forces dominantes, l'hypothèse matérialiste ne gagne rien pour cela. Cette appropriation de la matière organisée aux causes extérieures démontrerait simplement une glande sagesse dans la pensée et dans l'acte du créateur.

Si, comme on le demandait plus haut, les êtres étaient de marbre ou de fer, certaines critiques pourraient sans doute être satisfaites. Mais qu'arriverait-il ? Tout changement de climat, de température, de milieu, de nourriture, d'altitude, serait un arrêt de mort pour ces espèces inflexibles. Le roseau plie, mais le chêne est déraciné par l'aquilon.

Loin donc de voir l'absence de pensée et de dessein dans cette flexibilité merveilleuse de l'organisme vivant, dans cette faculté impérissable de tirer le meilleur parti des circonstances les plus fâcheuses, de vaincre les obstacles et de planter quand même l'étendard de la vie sur le sol le plus abrupt et le plus ingrat ; nous reconnaissons dans cette puissance le témoignage irrécusable de la cause omnipotente qui, dès les premiers âges, a aimé que les mondes harmonieusement bercés dans l'étendue, fussent, enveloppés des caresses de la vie.

L'intelligence créatrice et organisatrice que nous appelons Dieu demeure donc la loi primordiale et éternelle, la force intime et universelle qui constitue l'unité vivante du monde. Toute difficulté disparaît en substituant l'idée de plan général à la causalité humaine. Organes et fonctions, individus et espèces, sont emportés par la même direction. L'univers est le développement d'une même pensée, et l'unité de type est sensible sous toutes les formes particulières de la vie terrestre. Vers quelle direction nous emporte la pensée éternelle ? C'est ce que nous allons essayer d'entrevoir en terminant cette étude sur la Destination des êtres et des choses.