L’obsession et la folie

Il faut faire de soigneuses distinctions entre l’obsession, la fascination, la subjugation et la folie proprement dite, qui comprend : l’hallucination, la monomanie, la manie, la démence et l’idiotie.

Le spiritisme, seul, permet de faire ces différences que la science médicale n’a pas encore reconnues, et bien souvent, elle attribue à la folie des faits qui ne relèvent pas de son domaine. Allan Kardec122 a fort bien défini ces maladies spirituelles qui tiennent plutôt à l’âme qu’à l’organisme matériel ; notre but est d’appeler l’attention sur les conditions physiques qui accompagnent ces désordres de l’intelligence.

Nous ignorons encore si, dans les cas d’obsessions et de subjugation, il n’y a pas une désorganisation cérébrale correspondant au trouble moral. Nous sommes porté à le croire, car les rapports intimes qui existent entre l’âme et le corps, entre le périsprit et le système nerveux sont tellement étroits, qu’on peut affirmer, sans crainte de se tromper, qu’à tout état physique déterminé correspond un certain état intellectuel, et réciproquement. Mais de même qu’entre la subjugation et l’obsession complète il peut exister tous les degrés, de même ils doivent correspondre dans le corps à des désordres organiques, d’abord peu importants, mais qui peuvent s’aggraver ensuite jusqu’à produire de véritables lésions du cerveau.

Dans le Livre des Médiums on constate que la subjugation, ou obsession simple, n’est pas, à proprement parler, un état de conscience, c’est simplement le fait qu’un Esprit s’impose constamment dans les communications, qu’il empêche d’autres Esprits de se manifester, ou qu’il se substitue à ceux que l’on évoque.

Dans ce cas, le médium se rend bien compte de ce qui a lieu ; il en est obsédé, c’est-à-dire fatigué.

Lorsqu’on arrive à la fascination, le phénomène s’accentue et les conséquences en sont plus graves. Le médium ne croît pas être trompé, il ne jouit plus de son entier libre arbitre, il obéit aux injonctions de l’Esprit ; c’est de l’hypnotisation spirituelle qui a lieu. Par suite de la liberté que le médium accorde à l’Esprit, celui-ci peut agir fortement sur le périsprit de son sujet, et cela avec la

plus grande facilité, puisqu’il ne trouve aucun obstacle, la volonté du médium étant complaisamment annihilée.

De là résultent les suggestions simples, qui ont pour résultat de fausser la raison et l’imagination du sujet, et ces suggestions se répétant continuellement, on comprend, dès lors, que certains désordres matériels puissent se produire dans le cerveau de celui qui est l’objet de cette persécution. Souvent plusieurs de ces Esprits se réunissent pour tourmenter leur victime, qui finit par devenir réellement folle, d’obsédée qu’elle était primitivement.

On ne s’explique pas, généralement, comment il peut se faire que des âmes désincarnées peuvent ainsi passer leur temps à torturer des incarnés. Mais il suffit malheureusement de jeter les yeux, sur la Gazette des Tribunaux pour voir à quelle bassesse l’âme humaine peut parfois atteindre. Les Esprits qui ne sont pas avancés ont toutes les passions les plus viles, et surtout celle de la vengeance, et s’ils peuvent reconnaître dans un homme ou une femme l’être qui leur a causé du tort ou qui les a empêchés de faire le mal pendant leur vie terrestre, ou dans d’autres existences, ils lui vouent une haine terrible qui ne se termine parfois qu’à la mort de la victime, si celle-ci a le malheur de leur donner prise, même inconsciemment. C’est de cette manière que beaucoup d’obsédés sont traités comme fous, parce qu’on attribue simplement à des hallucinations des faits qui ont pour cause des suggestions spirituelles irrésistibles. Lorsque l’on voit un sujet hypnotique rire, pleurer, éprouver de la joie ou de la douleur, de l’étonnement ou de la crainte, exécuter passivement les actes les plus bizarres, les plus ridicules ou les plus dangereux, suivant la nature des tableaux hallucinatoires qu’on lui suggère par la volonté, il devient évident que l’action des Esprits sur l’obsédé est de la même nature que celle de l’hypnotiseur sur son sujet : seulement, ici, la volonté agissante est celle d’un ou plusieurs êtres désincarnés invisibles, inaccessibles aux procédés ordinaires dont dispose la médecine.

Citons un exemple emprunté à Brierre de Boismont , le célèbre aliéniste123 :

« Mlle M…, âgée de quarante ans, très nerveuse et par suite fort impressionnable, a toujours été d’une extrême mobilité. Dans sa jeunesse, elle ne pouvait se livrer à aucune étude sérieuse, aussi les médecins avaient-ils recommandé à ses parents de lui faire de préférence des exercices gymnastiques. Sa position de fortune est heureuse, ses parents sont forts, sains d’esprit ; elle a un frère dont l’état offre beaucoup de rapport avec le sien.

Son extérieur annonce la santé ; ses cheveux sont châtains, son teint est coloré et son embonpoint ordinaire.

Il y a dix ans, elle a commencé à éprouver les premiers symptômes de la maladie dont elle est maintenant affligée. Elle voyait des personnages aux formes les plus bizarres ; ces aberrations visuelles ne l’empêchaient pas de vaquer à ses occupations. Il y a six mois, les hallucinations, qui, jusqu’à cette époque, avaient été supportables et éloignées, se rapprochèrent ; la vue ne fut plus le seul sens lésé, tous les autres s’altérèrent à leur tour. Le désordre le plus apparent porté sur l’âme ; à chaque instant, elle entendait des voix qui avaient prix domicile dans son estomac. Ces voix faisaient son tourment ; elles lui commandaient toutes les actions, l’avertissaient de ce qui se passait en elle ; elles lui fournissaient des renseignements sur ses maladies et elles pouvaient prescrire des médicaments qui lui semblaient très raisonnables.

Les voix lui donnaient des indications précises sur le caractère, sur le penchant des personnes ; elle aurait pu alors révéler des particularités fort curieuses. Par moments, elle s’exprimait en termes plus choisis qu’elle n’était dans l’habitude de le faire. Cette abondance, cette facilité, cette richesse d’expression, elle les devait aux voix, car lorsque c’était elle-même qui agissait, elle parlait beaucoup plus simplement. Souvent les voix s’entretenaient sur de sujets d’un ordre élevé : leurs discours roulaient sur la géographie, la grammaire, l’art de parler ; ils la reprenaient quand elle s’énonçait mal, en lui faisant connaître les fautes qu’elle avait commises.

Les voix lui disaient les choses les plus étranges. Un jour elles lui firent croire qu’elle était possédée, ce qui était d’autant plus surprenant qu’elle n’avait pas été élevée dans les idées superstitieuses. Elle alla trouver un curé fort instruit pour se faire exorciser. Il lui est resté depuis cette époque des idées fort pénibles sur l’éternité, les peines à venir, qui la jettent par moments dans un profond désespoir. Une fois les voix lui révélèrent qu’elle deviendrait reine, qu’elle jouerait un grand rôle dans le monde ; elle ne communiqua cette idée à personne.

Attendant les effets de la promesse, mais rien ne se réalisant, elle s’aperçut que les voix l’avaient trompée, ce qu’elles font presque toujours. Le plus ordinairement, elles lui tiennent les discours les plus singuliers. Elle les entend plaisanter, se moquer ; puis elles les la harcèlent plus violemment que jamais, gâtant comme les harpies tout ce qu’elles touchent.

Les voix poussent à se noyer, mais elle éprouve une résistance intérieure qui l’empêche de leur céder ; elle craint cependant de ne pas pouvoir toujours résister.

Souvent elle a des visions singulières. Son appartement se remplit de personnages ; ce sont des figures de toutes espèces. Les aliments qu’elle mange ont des goûts infects ; ils ont perdu leur saveur naturelle.

Met-elle la main à un plat, les voix lui communiquent un goût affreux qui l’empêche d’y goûter.

Lorsqu’elle marche, elle se sent couverte d’eau, le froid du liquide lui pénètre le corps ; elle essuie alors avec les mains ses vêtements mouillés.

Cette dame dit que ces voix proviennent d’une affection nerveuse ; elles sont plus fortes que son raisonnement ; elles la subjuguent, la dominent. Leur pouvoir est si grand, qu’elles la font aller partout où elles veulent…. Les voix ne veulent pas qu’elle parle, elles lui troublent les idées ; elle ne peut s’exprimer que difficilement. Elle s’aperçoit fréquemment que les voix lui font faire des choses déraisonnables ; elle veut s’y opposer, mais elles l’entraînent, la forcent à obéir ; elles

ont un pouvoir irrésistible. »

Brierre de Boismont fait les réflexions suivantes :

« Un fait psychologique qui n’échappera point à l’attention des observateurs, c’est cette nouvelle

manifestation du principe de dualité en vertu duquel cette malade accablée par les railleries, les plaisanteries, les menaces, les horribles propos, prête à s’abandonner au désespoir, se trouve tout à coup consolée par des paroles bienveillantes, des encouragements. On dirait deux esprits, l’un méchant, l’autre bon, qui la tiennent chacun de leur côté. »

Évidemment il en est bien ainsi. Cette demoiselle est la proie d’Esprits méchants qui lui font éprouver des hallucinations de tous les sens, et cet exemple complet d’obsession est bien fait pour inspirer de profondes réflexions. D’abord désordres de toutes les sensations, puis désordre du moi ; lutte de l’intelligence contre les sens révoltés ; conscience momentanée des illusions, puis triomphe de ces mêmes illusions, entraînement de la volonté qui se débat contre la force qui la pousse.

Est-il, en effet, spectacle plus digne des méditations du philosophe que la vue de cette femme qui reconnaît que ses sens sont abusés, qu’elle est le jouet de chimères, et ne peut cependant échapper à leur influence. Cent fois trompée, persuadée qu’il en sera toujours ainsi, elle n’en fait pas moins ce que les voix lui commandent, et se rend dans tous les lieux qu’elles lui désignent.

Cette annihilation de la volonté, devant les suggestions provenant d’êtres invisibles, tient à la faiblesse du système nerveux, et il est facile de reproduire artificiellement et temporairement un état semblable sur un sujet hypnotisable. On pourrait comparer les obsédés à des somnambules éveillés qui, tout en subissant l’action du magnétiseur, ont conscience de leur état.

M. Richet124 montre, par des exemples aujourd’hui bien connus, comment on peut procurer des hallucinations de la vue et du goût à un somnambule.

- Il fait voir à des sujets, tour à tour, des tableaux gais ou horribles, et l’impression hallucinatoire est profonde lorsqu’il leur raconte des récits ; ils y prennent un intérêt extraordinaire et s’appliquent à en être violemment impressionnés.

– Ils pleurent si ce sont des épisodes tristes, ils rient si le récit est gai ; en un mot, le pouvoir de commander aux idées est absolument aboli. Ils subissent précisément l’empire de l’hypnotiseur et sont incapables de résister aux impressions qui leur viennent du dehors ; ce sont des automates intellectuels. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que certains sujets ont conscience de leur état, bien qu’impuissants à le modifier.

En voici un exemple emprunté encore à M. Richet125 :

« Alors qu’il n’y a aucun désordre dans l’intelligence, il y a déjà, par une sorte d’action élective, inhibition et paralysie de la volonté.

Chez Mme X…, on suivait très bien ce phénomène spécial. Ainsi, comme elle conservait le procédé de l’analyse lui-même, elle me disait : Je n’ai aucune idée, il m’est impossible de faire attention à quoi que ce soit.

J’ai la tête vide et il me semble que tout est dans le brouillard. »

Cette sensation du vide est de la même nature que celle de la demoiselle dont parle Brierre de Boismont, qui se figurait que sa tête et sa colonne vertébrale étaient remplie d’air. – Continuons :

Cette fois le sujet est un homme.

« Je prends alors un objet quelconque, je le lui mets dans la main et je lui dis : « Il faut ne le laisser prendre à personne. » Il sait parfaitement que cela n’est qu’une expérience, que cela n’a aucune importance ; il ne laisse pas prendre cet objet. Quelques-uns de ses amis présents à la scène lui disent alors :

- Donne-moi ce livre.

Il refuse, alléguant toutes sortes de raisons, demandant pourquoi. « Vous n’avez pas besoin de ce livre, dit-il, je vous le donnerai tout à l’heure, mais pas maintenant. » Comme on insiste en lui représentant que l’expérience consiste précisément à savoir s’il aura la volonté de donner ce livre, il dit qu’il peut le faire, mais il ne le fait pas. Pendant dix minutes et plus longtemps encore, il résiste à toutes les sollicitations, raisonnant sa résistance, trouvant des raisons pour expliquer pourquoi il ne cède pas.

Réveillé brusquement par insufflation, il cède immédiatement le livre, disant « qu’il peut maintenant vouloir ».

Cette expérience est caractéristique. Je l’avais faite sur beaucoup de somnambules, mais elle est plus intéressante chez ce dernier sujet, parce qu’il conserve la notion de lui-même et qu’il peut très bien analyser ses sensations. C’est l’inhibition de la volonté dans toute sa netteté et sa simplicité.

Cette suspension de la volonté fait qu’il n’y a plus de réaction aux injonctions diverses qu’on fait aux somnambules.

Je dis à M… de rire. Il me dit : « Pourquoi faire ? Ce n’est pas sérieux, c’est pour la forme, et je n’ai pas envie de rire ». Cependant il rit, ou plutôt grimace quelque chose d’analogue au rire, et cela aussi longtemps qu’il me plaît. Je lui dis de pleurer. Il pousse d’abord de profonds soupirs, il se cache les yeux avec les mains et de grosses larmes roulent de ses joues.

Dans ces expériences, il peut analyser ses sensations, il est spectateur de lui-même, et cependant il est automate, incapable de résister, pleurant quoiqu’il n’ait aucun sujet de larmes et out en sachant qu’il n’a aucun sujet de pleurer. »

Dans cet exemple, le sujet hypnotique sait comprendre qu’il participe à une expérience, que c’est son ami Richet qui agit sur lui ; mais si l’opérateur devenait invisible, la position de M… serait identique à celle de la demoiselle dont parle Brierre de Boismont. Elle n’était pas folle, elle se rendait compte de son état, puisque, à part l’influence des voix, qui était irrésistible, elle vaquait à ses occupations ordinaires sans que rien décelât les troubles mentaux auxquels elle était en proie.

« Depuis dix ans que dure cet état pathologique, dit l’auteur, la malade ne s’occupe pas moins à ses affaires ; elle dirige elle-même l’administration de ses biens, remplit ses devoirs de la vie sociale, et, quoique depuis dix années les fausses sensations ne lui laissent pas in instant de repos, rien n’est changé dans ses habitudes : seulement, elle comprend d’une manière intuitive que la raison va lui échapper, et elle cherche, dans des conseils qu’elle ne peut suivre, un soulagement à ses maux. »

Le spiritisme offre donc une explication logique de certains états d’esprit que l’on caractérise par le nom de folie, et qui ne tiennent pas le moins du monde à de fausses perceptions, à des troubles cérébraux, mais à une action certaine, analogue à celle que produit la suggestion sur un incarné, et dont il faut chercher la cause dans le monde spirituel. Ce qui rend la distinction entre la folie et

l’obsession assez difficile, c’est que les sens sont sujets à être hallucinés à la suite de certains désordres du système nerveux, sans aucune intervention extérieure.

Il faut donc une grande pratique et un discernement très développé pour reconnaître si la maladie est due à l’une ou à l’autre cause, et il serait à souhaiter que les spécialistes ayant l’habitude de traiter les hallucinés, voulussent bien envisager la question à ce point de vue, car nous sommes persuadés qu’il en résulterait un progrès immense de cette branche de la médecine.

Dans la subjugation appelée jadis possession126, la domination de l’esprit est complète. Le subjugué est un instrument tout à fait docile aux suggestions de l’Esprit ; il ne lutte même plus contre ce pouvoir occulte, soit physiquement, soit moralement ; il est tout à fait passif, car la volonté de l’obsesseur s’est substituée entièrement à la sienne ; encore un peu, et il perdrait la conscience de lui-même, pour se croire un personnage célèbre, un réformateur du monde ; en un mot, il deviendra fou, car ce n’est pas impunément que l’influence perturbatrice s’exerce pendant si longtemps, des lésions du cerveau s’ensuivant, la maladie sera incurable.

Le malade peut présenter différents genres de subjugations. Tantôt elle est seulement morale ; le sujet prendra les décisions les plus bizarres, les plus contraires à son intérêt ou à la loi, avec la ferme conviction que ses décisions sont sensées. Lorsque la subjugation est matérielle, elle peut présenter bien des caractères différents.

Allan Kardec a connu un homme, ni jeune, ni beau, qui, sous l’influence de son Esprit obsesseur se mettait à genoux devant toutes les jeunes filles. Un autre sentait, à certains moments, sur le dos et les jarrets une pression énergique, qui le faisait, malgré lui, se mettre à genoux et baiser la terre dans les endroits publics, et en présence de la foule. Cet homme passait pour fou, mais il ne l’était

pas encore, puisqu’il avait parfaitement conscience de son état et en souffrait horriblement.

L’hypnotisme est venu nous donner la clef de ces phénomènes. Le sujet obéit passivement, ou à peu près, à celui qui l’a plongé dans cet état, il ne peut résister efficacement à la suggestion, quelles qu’en puissent être pour lui les conséquences.

Supposons que cette situation persiste pendant des semaines, des mois, des années, il en résultera des désordres physiques que l’on aura de la peine à guérir, même après la disparition de l’obsesseur qui les a provoqués.

Jusqu’alors, on ne savait pas qu’une cause purement spirituelle, indépendante de l’organisme, pouvait produire la folie et, consécutivement, des désordres encéphaliques, de sorte qu’en soignant seulement le corps, on négligeait l’esprit.

Le spiritisme montre qu’il faut faire suivre aussi un traitement moral au malade, en même temps qu’on agit sur l’obsesseur et que, dans beaucoup de cas, si la lésion produite n’est pas irrémédiable, il sera possible de rendre à l’aliéné son ancien pouvoir sur ses organes, c’est-à-dire de le ramener à la raison. Les médecins ont le devoir d’étudier notre doctrine, car leur mission les oblige à rechercher tous les moyens de rendre la santé à ceux qui souffrent, et plus tard, lorsque les phénomènes du spiritisme seront mieux connus, beaucoup de formes de la folie, réputées incurables, pourront céder devant une médication qui ne sera plus systématiquement matérialiste.

C’est l’abandon voulu dans lequel on laisse la cause psychique de la maladie, qui fait que la science est aussi souvent impuissante. Nous ne disons pas que l’on n’ait pas essayé de traiter la folie au point de vue intellectuel, ce serait faire preuve d’ignorance ; mais ce que nous prétendons, c’est qu’on a cherché dans une fausse direction, en ne faisant pas la part de l’Esprit obsesseur, c’est-à-dire de l’hypnotiseur désincarné.

C’est lui qu’il faut d’abord chasser par tous les moyens que le spiritisme préconise. Ceci fait, la plus grosse difficulté est vaincue ; il ne reste plus qu’à réparer le corps, ce qui rentre dans les attributions ordinaires de la médecine, à la condition toutefois, comme nous le disions plus haut, que les dégradations organiques ne soient pas trop considérables.

Pour en revenir à la folie considérée dans ses rapports avec l’hérédité, il est incontestable que, dans beaucoup de cas, la folie est due à une lésion du système nerveux, lésion qui se manifeste à une certaine époque de la vie, et qui provient des parents par voies héréditaires.

Dans ces conditions, il ne peut plus être question d’Esprits obsesseurs.

C’est l’organisme lui-même qui est vicié, détérioré, et qui ne répond plus à la volonté de l’âme, il peut se produire des hallucinations qui ont leur fondement dans le mécanisme cérébral faussé.

Souvent, aussi, on remarque une complication du phénomène. L’hérédité peut présenter des métamorphoses : ainsi un alcoolique peut donner naissance à des enfants idiots ; ceci tient à ce que l’encéphale, sous l’influence de l’alcool, est partiellement détruit, de sorte que, chez l’enfant, le cerveau n’occupe pas toute la capacité de la boîte osseuse. D’autres fois, les convulsions des ascendants se changent en hystérie ou épilepsie chez les descendants.

On cite un cas où l’hyperesthésie de père (développement maladif de la sensibilité) s’est irradiée chez ses petits-enfants et a produit la monomanie, la manie, l’hypocondrie, l’hystérie, les convulsions, le spasme… les faits de ce genre abondent127 et sont explicables par la théorie de la réincarnation et de l’expiation des fautes antérieures. Nous rapporterons quelques exemples : le périsprit n’est pas créateur, il est simplement l’organisateur de la machine ; mais si l’hérédité ne lui donne que des matériaux viciés ou incomplets, il est incapable de les régénérer, et il reste des parties du cerveau sur lesquelles il n’a pas d’action. Or la vie mentale est si compliquée, les facultés : mémoire, idéalisme, imagination, jugement, etc., sont dans une liaison si étroite, que l’oblitération d’une seule entrave la manifestation des autres ; de là, les désordres dont nous parlons.

Guitras a aussi rapporté le fait suivant : Un père atteint de folie a des enfants qui remplissent avec distinction des emplois publics.

Leurs enfants semblent d’abord sensés, mais à vingt ans deviennent fous. Sur 22 cas d’hérédité de folie, Aubanel et Thoré ont noté des faits de ce genre.

Il y a des familles dont les membres, à peu d’exception près, sont tous atteints de folie, et de la même espèce.

Trois parents entrèrent à la fois dans l’hôpital des fous de Philadelphie. On a vu dans l’hôpital de Connecticut un fou qui était le onzième de sa famille. Lucas parle d’une dame qui était la huitième ; ce qui est le plus curieux, c’est que le mal se développe au même âge dans les générations successives.

Un négociant Suisse voit ses deux enfants mourir à dix-neuf ans. Une dame est aliénée à vingt-cinq ans, après une couche. Sa fille devient folle à vingt-cinq ans, à la suite de couches. Dans une famille, le père, le fils, le petit-fils se sont suicidés à cinquante ans (Esquirol).

Malgré tous les faits que nous venons de citer, l’hérédité intellectuelle n’est pas la règle, car on remarque que ce sont des maladies qui se transmettent par voie séminale, et non les facultés proprement dites ; l’innéité est de beaucoup plus fréquente encore, malgré le nombre des exceptions. C’est ce qu’a soutenu le docteur P. Lucas, et nous sommes de son avis, puisque nous savons que l’Esprit qui vient s’incarner apporte son individualité, le plus souvent différente de celle des parents. Ne voit-on pas quelquefois des hommes de génie naître dans une famille dont aucun membre n’avait de faculté transcendante ? Et, d’autre part, l’on constate parfois qu’un scélérat est issu au milieu d’une très honnête famille.

La loi de la réincarnation explique très bien ces apparentes anomalies, car dans cette étude, comme dans toutes celles qui touchent au physique et au moral, il ne faut jamais se placer à un point de vue exclusif, sans quoi l’on est exposé à ne considérer toujours qu’un côté de la question. Le savant qui ne voit que la matière se trompe aussi lourdement que le spiritualiste qui n’envisage que l’Esprit.

Le spiritisme a pour devoir d’éclairer la science, en étendant son domaine jusqu’au monde invisible. Nous dirons donc que si l’esprit qui vient sur la terre apporte incontestablement les acquis de ces vies antérieures, il faut cependant tenir compte des dispositions organiques qui peuvent être favorables ou nuisibles au développement de ses facultés natives.

Voici à ce sujet l’avis du savant docteur Moreau de Tours128, qui n’admet l’hérédité qu’au point de vue physiologique, en ce sens qu’il dit que c’est la transmission héréditaire des défauts organiques qui déterminent chez les descendants des maladies mentales.

Nous ne disons pas autre chose, tout en différant absolument du docteur Moreau, quant à l’appréciation de la nature du principe intelligent.

Pour les matérialistes, l’âme, résultant de l’organisme, est malade si l’organisme est malade ; pour nous, qui croyons à l’indépendance constitutive de l’âme, nous disons qu’elle n’est jamais malade, mais qu’elle ne peut manifester ses facultés dans un corps mal construit, auquel il manque certaines parties indispensables pour le bon fonctionnement intégral de l’esprit. Le cas est le même que si l’on voulait obliger un musicien à donner le sol avec un piano où manqueraient les cordes qui produisent ce son, à toutes les octaves.

Nous sommes donc d’accord avec la science pour convenir que la folie résulte, le plus souvent, d’une lésion ou d’un trouble nerveux, transmissible par hérédité ; mais notre explication de ce phénomène en diffère absolument, l’âme étant une personnalité indépendante après la mort, comme le démontre le spiritisme.

Une citation empruntée à M. Moreau fera voir en quoi nous différons. « C’est mal comprendre la loi d’hérédité, dit-il, que d’attendre à chaque génération nouvelle le retour de phénomènes identiques. Il y en a qui ont refusé de soumettre les facultés mentales à l’hérédité parce qu’ils voudraient que le caractère et l’intelligence des descendants fussent exactement semblables à ceux des ascendants, qu’une génération fût la copie de la précédente, que le père et le fils donnassent le spectacle d’une même créature naissant deux fois, et parcourant chaque fois la même vie dans les mêmes conditions. Mais ce n’est point dans l’identité des fonctions ou des faits organiques ou des facultés intellectuelles qu’il faut chercher l’application de la loi d’hérédité : c’est dans la source même de l’organisation, dans la condition intime.

Une famille dont le chef est mort aliéné, épileptique, ne se compose pas d’aliénés et d’épileptiques, mais les enfants peuvent être idiots, paralysés, scrofuleux. Ce que le père a transmis, ce n’est pas la folie, mais c’est le vice de sa constitution qui se manifestera sous des formes différentes par h’hystérie, l’épilepsie, la scrofule, le rachitisme. C’est ainsi que doit se comprendre la transmission héréditaire. »

Voici un autre témoignage qui confirme celui du docteur Moreau. En parlant de jeunes détenus des maisons de correction, le docteur Legrand du Saule nous montre toute une catégorie « d’êtres quinteux, irritables, violents, pas intelligents, réfractaires à tout sentiment honnête, indisciplinables et incorrigibles » et de qui sont-ils nés ?

Tantôt ils sont fils de vieillards, de consanguins, d’alcoolisés, d’épileptiques et d’aliénés. Tantôt, et c’est le cas le plus fréquent, ils doivent la vie à un père inconnu, et ils la reçoivent d’une mère rachitique, hystérique, prostituée ou fille.

Ces faits mettent parfaitement en évidence le rôle et l’importance du corps dans les cas anormaux : ils nous font parfaitement saisir pourquoi un enfant pourra présenter des tendances à la folie, mais ils ne détruisent en rien la loi de la réincarnation et l’identité substantielle de l’être qui vient s’incarner. D’ailleurs, l’observation établit directement que l’hérédité intellectuelle n’a pas lieu et que , partout et toujours, il n’y a transmission que des caractères physiques. Etablissons fortement ce point si important pour nous :

1° Ce qui prouve la réincarnation, c’est que souvent, dit Burdach, les parents ont des facultés intellectuelles très bornées, et leurs enfants annoncent cependant les plus heureuses dispositions,. C’est fréquemment de parents simples que sortent les hommes supérieurs, ces esprits dont l’influence se fait sentir pendant des milliers d’années et dont la présence était un besoin pour l’humanité, au moment où ils sont entrés dans la vie. Les plus grands hommes appartiennent à des familles pauvres, vulgaires et inconnues. Témoins : le Christ, Socrate, Jeanne d’Arc.

2° Des hommes illustres donnent le jour à des enfants indignes d’eux : Cicéron et son fils, Germanicus et Commode, les fils de Henri IV, de Louis XIV, de Cromwell, de Pierre le Grand, de Lafontaine, de Crébillon, de Goethe, de Napoléon.

3° Des races inférieures produisent des grands hommes : Chez les nègres : Toussaint Louverture.

4° Il est d’observation vulgaire que très souvent les enfants, tout en ayant une ressemblance physique très grande avec les parents, peuvent en différer beaucoup moralement.

Le spiritisme, grâce à la loi bien démontrée de la réincarnation, explique ces anomalies de l’hérédité, qui déconcertent ceux qui s’entêtent à ne pas vouloir faire intervenir l’élément spirituel, comme individualité bien définie, dans les problèmes qui exigent ce postulatum pour être résolus ; aussi ils en sont réduits à dire avec M. Ribot :

« Quelles sont les causes de ces métamorphoses ? Par quelle transmutation mystérieuse la nature tire-t-elle le meilleur du pire, le pire du meilleur ? Nous n’avons rien à répondre. Cette question est en dehors de la portée actuelle de la science. Nous ne pouvons dire pourquoi tel mode d’activité se transforme en se transmettant, ni pourquoi il revêt telle forme plutôt que telle autre. »

On voit donc, en somme, que, pour bien comprendre la nature de l’homme, il faut tenir compte de l’hérédité qui s’exerce toujours au point de vue physiologique et que, sans admettre que les facultés de l’esprit soient transmissibles, ce qui est impossible suivant le spiritisme, il y a des dispositions organiques des parents qui se montrent chez leurs descendants.

Il y a une lourde responsabilité à encourir pour ceux qui, se sachant atteints de maladies incurables, ou de vices qui ont laissé en eux des traces ineffaçables, ne craignent cependant pas de donner la vie à des êtres qui porteront fatalement le stigmate indélébile de l’infamie de leurs progéniteurs. Ecoutons à ce propos le savant et consciencieux naturaliste M. de Quatrefages :

« Depuis longtemps on a remarque les enfants engendrés pendant l’ivresse présentent souvent en permanence certains signes caractéristiques de cet état : des sens obtus et des facultés intellectuelles presque nulles. Or à Toulouse, pendant une courte carrière médicale, j’ai eu l’occasion d’observer un fait de ce genre. Deux artisans, le mari et la femme, appartenant à des familles dont tous les membres avaient été sains de corps et d’esprit, avaient quatre enfants. Les deux premiers étaient vifs et intelligents ; le troisième, à demi idiot et presque sourd ; le dernier ressemblait aux aînés. Des détails que me donna la mère, dont cet enfant dénué d’intelligence faisait l’affliction, il résulta qu’il avait été conçu dans un moment où son père était abruti par l’ivresse. Ce fait isolé n’aurait que peu ou point de signification ; rapproché de ceux qu’ont fait connaître Lucas, Morel, etc., il en a au contraire une très grande. »

Il n’y a pas que l’alcoolisme qui produise ces tristes résultas ; et sans insister davantage sur ce sujet, on comprendra toute la gravité qui s’attache à ces questions si délicates.

Les dispositions organiques dont on hérite des parents sont donc avantageuses ou néfastes, et l’Esprit qui s’incarne, suivant son degré d’avancement, subit ou choisit une famille129 qui lui permettra d’accomplir sur la terre le genre de progrès qu’il désire réaliser. S’il doit cultiver les sciences, les arts ou les lettres, ses affinités périspritales le conduiront de préférence dans les milieux où les autorités sont en honneur. Si, au contraire, il doit souffrir pour s’épurer, il sera attiré dans des familles où des tendances héréditaires se manifestent dans toute leur intensité, et elles feront de sa vie une douloureuse épreuve.

Ainsi s’expliquent les maladies redoutables qui semblent s’abattre arbitrairement sur certaines familles, et qui feraient douter de la Justice divine, si le spiritisme ne nous faisait comprendre le pourquoi de cette apparente iniquité.