L’évolution terrestre

Les terrains primitifs ne renferment aucune trace d’une matière organisée quelconque, il est donc certain que la vie est apparue sur la terre à un moment donné. Nous avons vu que ce n’est qu’une modification de l’énergie à laquelle la nature préludait par les constructions géométriques des cristaux qui sont organisés, pansent leurs blessures et se reproduisent accidentellement, si une force extérieure en détache une partie qui tombe dans l’eau mère. Mais cette matière est inerte, dépourvue de spontanéité ; il lui faut l’adjonction du principe intellectuel pour qu’elle puisse s’animer.

Ce problème est résolu avec le protoplasma. Il n’y a aucune individualité dans ces masses gélatineuses, molles, visqueuses, qui prennent indifféremment toutes les formes ; mais bientôt une condensation s’opère dans la masse, comme il s’en est produit dans les nébuleuses, cette condensation prend le nom de noyau ; puis le protoplasma se revêt d’une couche plus dense, c’est le début de l’enveloppe membraneuse. A ce moment l’être vivant est constitué : c’est la cellule qui sera la molécule vitale dont tous êtres organisés seront formés. Animaux ou végétaux, du plus simple au plus complexe, tous ne sont que des associations de cellules plus ou moins différenciées. Tout le travail de l’avenir consistera dans ce groupement, et les moyens employés par la nature pour varier son oeuvre primitive sont bien simples, ils se résument en deux propositions : la sélection naturelle, autrement dit la lutte pour la vie, et l’influence des milieux, dont l’action est énergique pour varier les formes ; la nourriture et les instincts.

Les premiers habitants des mers laurentiennes sont donc des cellules albuminoïdes, microzymas, monères, amibes, et leurs premières associations vont former ces algues qui tapissent le fond des mers. Au début, la vie est incertaine, animaux et végétaux semblent se confondre, mais ils ne tarderont pas à se différencier : les cellules à enveloppe flexible donneront naissance aux être vivants mobiles, les animaux ; les cellules à enveloppe résistante, de la nature de la cellulose, engendreront les végétaux stables. Issus directement du protoplasma, les premiers organismes animaux sont des cellules libres ayant une vie propre. Les amibes, assez semblables à des gouttes

d’huile, se contractent et avancent péniblement ; elles n’ont pas encore de forme nette. Un premier perfectionnement se produit avec les monères sphériques, qui sont pourvues de cils rétractiles leur permettant de se déplacer, les volvoces sont animées d’un mouvement continu de rotation. Dans ces premiers êtres sourds, aveugles, muets, le tact est le seul sens qui existe ; ils se reproduisent par fractionnement : lorsque la cellule dépasse une certaine grosseur, qui se sépare en deux parties, et chacune forme une nouvelle cellule. On trouve encore ces organismes primitifs dans le fond de la mer, leur race est contemporaine de l’apparition de la vie sur notre globe. La nourriture se fait par simple absorption comme chez les plantes ; cependant, les cellules possèdent tous les caractères de la vie ; ce sont bien les ancêtres de tous les animaux supérieurs.

Un peu plus tard, les cellules, en se reproduisant, ne se séparent plus ; elles restent associées par des filaments, telle est la myxodictyum sociale. Les protistes, ou zoophytes, nous offrent l’exemple de la première vie en commun des cellules. La forme de ces animaux est variable : les uns sont ovo¨des et rougeâtres ; les autres sont aplatis en forme de feuilles ; d’autres vivent dans des étuis ramifiés en colonies arborescentes. Mais la fusion entre les individualités distinctes qui forment l’animal n’est pas encore faite, c’est lentement et progressivement qu’elle aura lieu. Chez les protistes, chaque partie vit pour son compte personnel ; il faudra une entente de la vie commune, une division du travail général, pour amener un progrès. Les éponges montrent déjà une certaine individualité obscure. C’est une société d’amibes et d’infusoires flagellifères qui se soudent en une masse commune ; celle-ci se rétrécit ou se dilate en bloc, reçoit et exprime l’eau qui sert à la nourriture. Les hydres, les polypiers, les méduses, sont les formes transitoires que la nature emploie pour arriver à fondre les unités particulières dans une individualité totale.

Il est des muscles rudimentaires qui donnent à la masse des mouvements d’ensemble. Il y a déjà un estomac, quelques rudiments de nerfs, mais la vue, l’odorat, l’ouïe, sont toujours absents. Les propriétés sont encore si peu différenciées dans l’hydre que, si on retourne le sac qui constitue l’animal, la partie qui était extérieure devient intérieure et digère les aliments comme si rien d’anormal n’était survenu.

Les tuniciers marquent une étape nouvelle et déjà considérable ; il existe une sorte de liquide nutritif qu’un coeur rudimentaire, battant indifféremment dans tous les sens, envoie aux différentes parties du corps ; l’animal respire par des branchies. Quelques-uns secrètent une substance qui forment une coquille d’un arbre, comme le corail.

La nature a déjà parcouru une longue voie dans l’élaboration des formes précédentes. Cependant, nous n’avons vu encore que des êtres diffus, informes, végétant dans les profondeurs de l’océan sans limites. Il a fallu des milliers d’années pour arriver à produire les annelés qui succèdent immédiatement aux animaux précédents.

Comme les tuniciers, le ver de terre n’est encore qu’un tube ; il a des branchies, mais son système cardiaque est plus perfectionné ; il rampe ; l’extrémité de son corps, qui forme la bouche, marche la première ; c’est elle qui doit pourvoir à la nourriture qu’elle sait trouver. Chez les annélides, les nerfs visuels se montrent, en même temps qu’un système nerveux rudimentaire.

Jusqu’alors, l’individualité du principe pensant a été peu caractérisée. Nous avons vu comment on peut concevoir la formation d’un premier nerf sensitif, différencié de la sensibilité générale par la répétition, longuement réitérée, d’un même mouvement vibratoire se produisant toujours sur la même partie du corps ; nous avons admis que le périsprit finissait par s’incorporer ce mouvement, et que c’est grâce à lui que, lorsque le principe intelligent revenait occuper la même forme, celle-ci s’organisait avec la modification nouvelle. Il n’y avait pas, jusqu’alors d’individualité réelle, mais, avec la naissance du système nerveux, la vie qui était éparse, diffuse, va se concentrer. Chaque partie du corps accomplira un travail déterminé. La respiration, la digestion, la circulation, la reproduction, vont se localiser dans des tissus spéciaux, qui formeront des organes particuliers, et le système nerveux sera le coordinateur, le régulateur de cette action. A partir de ce moment, la vie personnelle du principe pensant se précisera davantage, et les instincts pourront naître et devenir plus compliqués, plus parfaits avec le changement des conditions extérieures.

La vie est encore sous-marine, les terrains primitifs sont couverts par les eaux, et c’est dans leur sein que les crustacés vont succéder aux annelés. Cet animal, précurseur des poissons, a une carapace ; il peut se diriger dans l’eau, il voit. C’est le trilobite du terrain silurien. Mais, à partir de ce moment, la vie a pu devenir aérienne. La faible couche des terrains primaires a dû céder bien souvent sous la pression des gaz intérieurs ; une lutte titanique s’est établie entre le feu et l’eau, et, au milieu de cataclysmes gigantesques, la force centrale a vomi ses feux, ses scories, ses laves, ses basaltes, ses porphyres, qui ont créé les premières îles ; ce sont les amorces des continents futurs. Alors l’action des pluies, des sels, de la température, amène les érosions, les désagrégations de ces roches, et forment la première couche arable où les plantes se développent.

L’atmosphère est encore saturée d’humidité, et, sur ces plages basses et sablonneuses, nous rencontrons le premier crustacé terrestre, le scorpion, frère des crustacés marins.

Pendant longtemps, il est le seul habitant du domaine terrestre. Les îles sont couvertes de plantes primitives, et, dans les forêts sombres, nul autre bruit que la plainte du vent. Tous les êtres sont muets.

Une autre phase va s’ouvrir. Après les premiers tâtonnements, la nature va marcher plus hardiment dans la perfection de son oeuvre. Des exhaussements de terrain ont lieu ; les dépôts sédimentaires s’augmentent, et lentement la terre conquiert son domaine sur l’eau qui se réfugie dans les bas-fonds. Pendant ces changements aériens un immense progrès est accompli dans le sein des mers, avec la période primaire apparaissent les premiers vertébrés marins : les poissons. Le céphalaspis et le ptérichtys ont une colonne vertébrale, et en passant de l’état ganglionnaire à l’état cérébro-spinal, revêtu d’une ossification qui ira en se perfectionnant, la nature arme ses dernières créations pour une vie plus active. Certains poissons ont des tendances à vivre, de préférence, sur les plages limoneuses, et acquièrent des traces de respiration aérienne, préparant l’arrivée des batraciens.

L’époque carbonifère qui vient ensuite est caractérisée par un développement extraordinaire de la végétation. Le soleil nébuleux et immense des âges précédents s’est condensé, sa chaleur a augmenté, et la chaleur centrale étant encore très grande, l’humidité considérable, l’on voit le règne végétal atteindre des proportions colossales.

Les fougères arborescentes, les sigillaires démesurées atteignaient parfois quarante mètres de hauteur. Ce sont ces géants que l’on retrouve pétrifiés dans les mines de houille.

Les bactéries, qui sont poissons pendant la première partie de leur vie et animaux aériens pendant la seconde, ont peu à peu quitté la mer pour habiter la terre ; ils sont plus intelligents que les poissons et, les premiers, ils font entendre des sons, peu harmonieux encore, de simples coassements, mais désormais les êtres ne seront plus muets.

A cette période de la création succède, l’ère du reptile ; la nature inaugure une série de formes fantastiques, hideuses et démesurées. Après les essais précédents, elle semble vouloir chercher la perfection dans la grandeur et dans les formes les plus étranges, les plus tourmentées. Il faut voir ces animaux reconstitués pour arriver à se figurer ces conceptions monstrueuses qui, fort heureusement, n’ont pas laissé de postérité. Cette vue démontre la puissance et la fécondité des moyens employés, l’infinité et la diversité de cette infatigable ouvrière qu’est la nature ; mais le progrès intérieur poursuit sa marche, le cerveau et la moelle épinière sont fortement défendus par un système nerveux.

Avec les marsupiaux, se montrent les premiers mammifères. Le petit naît incomplètement formé,

embryonnaire, et il achève son développement dans la poche ventrale de la mère.

Le principe intelligent va manifester les premières lueurs du sentiment, l’amour maternel est né avec cette créature informe ; plus elle est faible, plus sa mère prend soin d’elle. La tendresse de la sarigue pour sa progéniture est légendaire, le premier instinct supérieur est né de la nécessité. Les sentiments les plus élevés, que l’on constatera plus tard chez les animaux et chez l’homme, n’auront pas d’autres causes, et de la sorte on peut se rendre compte que les phénomènes matériels et intellectuels ont une connexité absolue et rationnelle.

Tous les monstres qui peuplaient les mers triasiques, jurassique et crétacées ont disparu à la fin de la période secondaire, les conditions de la vie ne pouvaient plus leur convenir. Les terres, devenues plus étendues, se couvraient de milliards de coquilles microscopiques, les continents se détachaient plus nets, les conditions générales de la vie s’amélioraient ; avec l’âge tertiaire, la nature sort des langes de l’enfance ; instruite par les tâtonnements et les expériences successifs, débarrassée des impedimenta de la genèse, ayant anéanti les animaux devenus inutiles à son oeuvre, elle va marcher, rapide et résolue, dans une voie plus claire et plus accélérée.

C’est dans cette période que sont nés tous les ancêtres des animaux actuels, et la science, qui a suivi pas à pas le développement progressif des formes, nous conduit insensiblement des lémuriens aux simiens ; tout avance à la fois, la terre, les plantes, les animaux ; ses milieux changent, la place à l’eau, l’humidité diminue, la terre s’assainit, le soleil verse des torrents de lumières et de chaleur, les plantes, quittant les abîmes des mers, ont conquis le sol, elles se développent, se diversifient, fleurissent, portent des fruits. Les saisons se différencient, les climats se régularisent, les formes deviennent plus appropriées aux milieux, le niveau de la création s’élève d’une façon continue.

Combien est grand le chemin parcouru ! Les êtres se sont diversifiés à un tel point, qu’ils paraissent étrangers les uns aux autres ; mais nous avons vu qu’ils sont issus de la primitive monère, et l’étude de leur composition nous fait voir que ce ne sont toujours que des associations plus compliquées de l’élément primitif ; tous, en naissant, ils sont encore cette monère primitive qui se partage, se fragmente, s’associe à celles qui naissent de sa substance, pour constituer le nouveau venu, dont la place dans l’échelle des êtres dépend du degré de son évolution. Le développement du cerveau s’est poursuivi indépendamment des formes.

Les zoophytes primitifs n’offrent pas trace de cerveau, ils n’ont ni sens, ni sexe ; avec les mollusques, système nerveux obtus, mal défini, génération rudimentaire, sens imparfaits ; avec les crustacés, en même temps que nerveux ganglionnaire, apparaissent la vue, l’ouïe, le toucher ; les poissons ont un cerveau et une moelle épinière défendus, ce sont les premiers vertébrés, les sens sont séparés. Puis arrivent les amphibiens et les reptiliens, qui font succéder la génération vivipare à la génération ovipare, et, ont l’ossature endurcie ; les marsupiaux, mammifères inférieures, se présentent avec un encéphale très simple, qui va se compliquer chez leurs successeurs, pour arriver à la division en lobes et à présenter les circonvolutions, qui s’observent chez les singes et dans l’homme. Le singe et l’homme sont cousins, ils dérivent d’ancêtres primitifs de l’époque tertiaire, et il est possible de voir les progrès successifs accomplis par notre race en suivant le développement de l’homme quaternaire dont le crâne, les côtes, le fémur offraient des caractères simiens, qui n’ont pas complètement disparu chez certaines races inférieures, telles que les Australiens, les Fuégiens, etc.

Aucune théorie philosophique ne peut, aussi bien que le spiritisme, expliquer tous ces phénomènes. Au moyen de la loi de la réincarnation et en connaissant la nature de l’âme, il est facile de comprendre le progrès de l’esprit, depuis ses modalités, les plus rudimentaires, jusqu’à ses manifestations les plus élevées.

Le principe pensant a parcouru lentement tous les échelons de la vie organique : c’est par une ascension ininterrompue, pendant l’innombrable série des siècles passés, qu’il a pu lentement fixer, dans son enveloppe fluidique, toutes les lois de la vie végétative, organique et psychique. Il a fallu revenir un nombre de fois énorme pour que tous ces mouvements, sentis, conscients, voulus, arrivent à l’inconscience et à l’automatisme parfait qui caractérisent les réactions vitales et les actions réflexes. Ce n’est pas tout d’un coup que chaque être est arrivé à ce résultat, la nature ne fait point de miracle, elle va toujours du simple au composé. Pour qu’un être aussi complexe que l’homme, qui réunit les caractères les plus élevés de toutes les créatures vivantes, puisse exister, il faut, de toute nécessité, qu’il ait passé dans toute la série dont il résume les états différents.