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La vall�e est charmante ;
un flot �blouissant s'y joue aux feux du jour :
c'est la Meuse.
SAINT-YVES D'ALVEYDRE
Fils de la Lorraine, n� comme Jeanne dans la vall�e de la Meuse, mon enfance a �t� berc�e par les souvenirs qu'elle a laiss�s dans le pays.
Pendant ma jeunesse, j'ai visit� souvent les lieux o� elle a v�cu. J'aimais � errer sous les grandes vo�tes de nos for�ts lorraines, qui sont autant de d�bris de l'antique for�t des Gaules. Comme elle, j'ai bien des fois pr�t� l'oreille aux harmonies des champs et des bois. Et je puis dire que je connais aussi les voix myst�rieuses de l'espace, les voix qui, dans la solitude, inspirent le penseur et lui r�v�lent les v�rit�s �ternelles.
Devenu homme, j'ai voulu suivre, � travers la France, la trace de ses pas. J'ai refait, presque �tape par �tape, ce douloureux voyage. J'ai vu ce ch�teau de Chinon, o� elle fut re�ue par Charles VII et qui n'est plus qu'une ruine. J'ai vu, au fond de la Touraine, la petite �glise de Fierbois, d'o� elle fit retirer l'�p�e de Charles Martel, et les grottes de Courtineau o� elle se r�fugia pendant l'orage ; puis, Orl�ans et Reims, Compi�gne o� elle fut prise. Pas un lieu o� elle ait pass� o� je ne sois all� m�diter, prier, pleurer en silence.
Plus tard, c'est dans cette cit� de Rouen, au-dessus de laquelle plane sa grande ombre, que j'ai termin� ce p�lerinage. Comme les chr�tiens qui parcourent pas � pas le chemin qui m�ne au Calvaire, j'ai suivi la voie douloureuse qui conduisait la grande martyre au supplice.
Plus r�cemment, je suis retourn� � Domremy. J'ai revu l'humble maisonnette o� elle a re�u le jour ; la chambre � l'�troit soupirail dont son corps virginal, promis au b�cher, a fr�l� les murs, l'armoire rustique o� elle d�posait ses hardes, et la place o�, ravie en extase, elle �coutait ses voix ; puis l'�glise o�, si souvent, elle a pri�.
De l�, par le chemin qui gravit la colline, j'ai gagn� le lieu sacr� o� elle aimait � r�ver ; j'ai revu la vigne qui fut � son p�re, l'arbre des f�es et la fontaine au doux murmure. Le coucou chantait dans le bois chenu ; des senteurs d'aub�pine flottaient dans l'air ; la brise agitait le feuillage et �veillait comme une plainte au fond du hallier. A mes pieds se d�ployaient les prairies riantes, �maill�es de fleurs, qu'arrosent les m�andres de la Meuse.
Au loin, des coteaux bois�s, des ravins profonds se succ�dent jusqu'� l'horizon fuyant ; une douceur p�n�trante, une paix sereine planent sur tout le pays. C'est bien l� le lieu b�ni, propice aux m�ditations ; le lieu o� les vagues harmonies du ciel se m�lent aux murmures lointains et apais�s de la terre. O �me r�veuse de Jeanne ! je cherche ici les impressions qui t'enveloppaient, et je les retrouve saisissantes, profondes. Elles �treignent mon esprit ; elles l'emplissent d'une ivresse poignante. Et ta vie enti�re, �pop�e �blouissante, se d�roule devant ma pens�e comme un panorama grandiose, couronn� par une apoth�ose de flammes. Un instant j'ai v�cu de cette vie, et ce que mon coeur a ressenti, aucune plume humaine ne saurait le d�crire !...
Derri�re moi, comme un monument �tranger, note discordante dans cette symphonie des impressions et des souvenirs, se dressent la basilique et le monument th��tral o� l'on voit Jeanne � genoux, aux pieds d'un saint Michel et de deux images de saintes �clatants de dorures. La statue de Jeanne, seule, riche d'expression, touche, int�resse, retient le regard.
A quelque distance de Domremy, sur un raide coteau, au milieu des bois, se cache la modeste chapelle de Bermont. Jeanne y venait chaque semaine ; elle suivait le sentier qui, de Greux, se d�roule sur le plateau, fuit sous les ombrages et passe pr�s de la fontaine de Saint-Thi�bault. Elle gravissait la colline pour s'agenouiller devant l'antique madone, dont la statue, du huiti�me si�cle, y est encore v�n�r�e de nos jours. J'ai suivi, pensif, recueilli, ce sentier pittoresque ; j'ai parcouru ces bois touffus o� chantent les oiseaux. Tout le pays est plein de souvenirs celtiques ; nos p�res avaient dress� l� un autel de pierre. Ces fontaines sacr�es, ces ombrages aust�res furent t�moins des c�r�monies du culte druidique. L'�me de la Gaule vit et palpite en ces lieux. Sans doute elle parlait au coeur de Jeanne, comme elle parle encore aujourd'hui au coeur des patriotes et des croyants �clair�s.
J'ai port� mes pas plus loin ; j'ai voulu voir dans les environs tout ce qui a particip� � la vie de Jeanne, tout ce qui rappelle sa m�moire : Vouthon, o� naquit sa m�re, et le petit village de Burey-la-C�te, qui poss�de toujours la demeure de son oncle Durand Laxart, celui qui facilita l'accomplissement de sa mission en la conduisant � Vaucouleurs, pr�s du sire de Baudricourt. L'humble maison est encore debout, avec les �cussons aux fleurs de lis qui en d�corent le seuil, mais elle est chang�e en �table. Une simple cha�nette en fixe la porte ; je la d�tache et, � ma vue, un chevreau, blotti dans l'ombre, fait entendre sa voix gr�le et plaintive.
J'ai err� en tous sens dans ce pays, m'enivrant � la vue des sites qui servirent de cadre � l'enfance de Jeanne. J'ai parcouru les vall�es �troites, lat�rales � celle de la Meuse, qui se creusent entre les bois sombres. J'ai m�dit� dans la solitude, le soir, � l'heure o� les �toiles s'allument au fond des cieux. J'y pr�tais l'oreille � tous les bruits, � toutes les voix myst�rieuses de la nature. Je me sentais, en ces lieux, loin de l'homme ; un monde invisible planait autour de moi.
Alors la pri�re jaillit des profondeurs de mon �tre ; puis j'�voquai l'esprit de Jeanne, et aussit�t je sentis le soutien et la douceur de sa pr�sence. L'air fr�missait ; tout semblait s'�clairer autour de moi ; des ailes invisibles battaient dans la nuit ; une m�lodie inconnue descendait des espaces, ber�ait mes sens, faisait couler mes pleurs.
Et l'ange de la France m'a dict� des paroles que, suivant son ordre, je retrace ici pieusement :
MESSAGE DE JEANNE
� Ton �me s'�l�ve et sent en ce moment la protection que Dieu jette sur toi.
� Avec moi, que ton courage augmente et, patriote sinc�re, aime et d�sire �tre utile � cette France si ch�re, que, d'en haut, en Protectrice, en M�re, je consid�re toujours avec bonheur.
� Ne sens-tu pas, en toi, na�tre des pens�es de douce indulgence ? Pr�s de Dieu, j'ai appris � pardonner, mais ces pens�es, toutefois, ne doivent point en moi faire na�tre la faiblesse, et, don divin, je trouve en mon coeur assez de force, pour chercher � �clairer parfois ceux qui, par orgueil, veulent accaparer mon souvenir.
� Et quand, par indulgence, j'appelle sur eux les lumi�res du Cr�ateur, du P�re, je sens que Dieu me dit : � Prot�ge, inspire, mais ne fusionne jamais avec tes bourreaux. Les pr�tres, en rappelant ton d�vouement � la patrie, ne doivent demander que le pardon pour ceux dont ils ont pris la succession. �
� Chr�tienne pieuse et sinc�re sur la terre, je sens dans l'espace les m�mes �lans, le m�me d�sir de pri�re, mais je veux que mon souvenir soit libre et d�tach� de tout calcul ; je ne donne mon coeur, en souvenir, qu'� ceux qui ne voient en moi que l'humble et pieuse fille de Dieu, aimant tous ceux qui vivent sur cette terre de France, auxquels je cherche � inspirer des sentiments d'amour, de droiture et d'�nergie. �
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