L’éducation
Je me bornerai à quelques considérations générales ; le sujet est trop vaste pour trouver place ici et compte de plus éloquents interprètes que moi.
Quand deux personnes se dirigent vers un même but, l'une marchant et l'autre courant, l’éducation représente celle qui court. L'autre, celle qui marche, c'est l'éducation inconsciente, machinale, apportée à notre cerveau par ce que les yeux voient et les oreilles entendent. Mais que de choses nous pourrions voir ou entendre, glissent sur nos sens sans que nous les remarquions ! Si nous n'avions pas, au dedans de nous, un surveillant attentif qui enregistre les acquisitions que notre inconsistance laisse échapper, une multitude de choses qui aident à notre éducation seraient perdues pour nous. Dans le silence de notre arrière-moi, tout est pesé et classé.
L'homme doit tout apprendre. L'imagination provient du stock acquis. Il ne peut rien concevoir ou imaginer en dehors, la création de quoi que ce soit n'appartient qu'à Dieu. Il n'a donc de conception que par les impressions reçues.
Nous ne parlerons pas de cette assimilation inconsciente, passive, qui représente l'éducation animale, où l'intérêt de la vie tient, tout entier, entre hier et demain, dans l'heure vécue. Mais il y a l'autre, celle qui fait de l'animal un homme.
L'éducation de l'enfance est une évolution, un progrès vers le mieux. Il faut aplanir le chemin et, dès le début, lui ouvrir la route qui conduit vers les sommets, grand devoir pour les parents. Ils ont charge d'âmes qu'ils peuvent sauver ou dévoyer. Leur insouciance, qui est une lourde faute morale, devient criminelle quand ils y mêlent l'exemple d'une vie dissolue et sans principes. Ils auront à rendre, des déchéances qui en seront la conséquence, un compte sévère, parce qu'ils en seront tenus responsables.
Le plus grand ennemi est l'ignorance. Si les sources vives de l'esprit humain chez l'enfant sont taries dès le premier âge, c'est le résultat d'une éducation mal comprise. Les cerveaux alors, qui n'ont pas une grande force de résistance, tombent dans la routine du devoir professionnel, machinal, dans les besognes d'un étage inférieur à celui que leur capacité cérébrale les appelait à atteindre.
L'enseignement moral incombe aux parents et doit remplacer l'enseignement dogmatique ; il complète celui de l'instituteur.
Il faut d'abord faire aimer la classe aux enfants : les en effrayer c'est les en dégoûter, c'est fermer la porte de l'intelligence à toutes les chances de la développer. Il ne faut pas faire de ce petit être une petite victime. Au lieu de lui faire de l'étude un épouvantail en lui disant : « Si tu n'es pas sage, on t'enverra à l'école », ce qui ne fait que prédisposer contre le travail ces petits êtres crédules et impressionnables, il faut le lui faire désirer en lui disant : «Quand tu seras bien sage, tu iras à l'école », et lui répéter souvent : « Si tu n'es pas sage, tu n'iras pas à l'école». Elle est alors entrevue comme une récompense, ou au moins sans terreur, car la valeur des choses réside beaucoup plus dans l'idée que dans la forme. On leur donne un grand prix en les faisant valoir à propos. Le fruit défendu engendre des merveilles.
Un ami, à qui j'ai donné ce conseil, me disait : « Quand mon garçon se conduit mal, je le retiens à la maison, je le prive d'un jour de classe et mets ses livres sous clef, et ce sont toute la journée des larmes de désespoir. Il a fini par aimer l'école comme un lieu de plaisir, et le travail par-dessus le marché. »
La retenue et les pensums n'ont jamais corrigé un enfant, et les mauvais élèves s'y habituent. Un maître d'école que j'ai connu, punissait ses élèves en les mettant à la porte pendant la durée de la classe et les portant au tableau de déshonneur, exposé au dehors, à la vue des passants. L'élève finissait par éprouver un sentiment de honte, que le professeur entretenait en ne décourageant pas les quolibets de ses condisciples. Il était arrivé à se produire dans la classe, chaque fois qu'un élève était expulsé, un haro qui le froissait dans son amour propre et le ramenait peu à peu.
La persuasion est un levier tout-puissant ; l'enfant croit à tout, au petit Noël, à Saint-Nicolas, à la mère Cigogne, au croquemitaine. Tout a prise sur ces petits cerveaux tout neufs, magnifique champ à exploiter, à condition de faire du travail une récompense, et non une menace, une punition.
Le maître habile sera celui qui saura se faire aimer de ses élèves et s'en faire des amis.
Entrons dans l'école. A part quelques courtes récréations, ce sont des petits forçats. Le soir, heures d'expansion au foyer, ne leur appartient même pas, il y a encore des devoirs à faire, comme si un ouvrier, après sa journée, emportait encore du travail chez lui. On leur atrophie les forces cérébrales par un enseignement abstrait, reposant sur des tours de force de mémoire, au lieu de se faire intéressant, anecdotique et reposant surtout sur des moyens d'assimilation qui lui facilitent la fixation dans la mémoire. Nous y reviendrons plus loin.
Quatre ou cinq heures de classe bien entendue, devoirs compris, devraient suffire. Les heures de reste pourraient être réservées à des exercices de toutes sortes, à tous les sports utiles de leur âge, tels que la gymnastique, la natation, le jardinage, des jeux d'adresse et l'enseignement de travaux manuels qui cacheraient, sous forme de divertissement, les premiers degrés de véritables apprentissages selon les goûts et les aptitudes. Ces exercices ne seraient jamais inutiles, même à ceux qui n'en auraient aucun besoin, et leur rendraient probablement de grands services dans la vie. C'est ainsi que nous avons vu Trollope scier du bois, Gladstone bûcheron, lord Mandeville serrurier, etc.
Il faut commencer par dégrossir le cerveau en le meublant d'idées qui le frappent par les sens. C'est à ceux-ci qu'il faut s'adresser et non à l'intelligence, qui n'est pas encore développée, ce qui a fait dire à un illustre pédagogue anglais qu'il voulait l'école sans livres. Les sens sont la porte qui laisse entrer les impressions durables dans le cerveau. L'escalader en dépit des moyens naturels n'assure jamais une impression bien stable. La mémoire des yeux est un appareil qui photographie et garde ce qu'elle voit. La mémoire pure, sans point d'appui, ne conserve aucune impression qui ne s'évapore avec le temps.
Le raisonnement, provocation des idées, viendra ensuite se greffer sur les connaissances acquises sans effort. Il les groupera pour s'en faire un pivot, un ascenseur.
Il faut surtout, comme le conseille Claparède, étudier la mentalité et les aptitudes de chacun et les favoriser. C'est pour ainsi dire l'école sur mesure. E. Legouvé nous donne raison en conseillant l'enseignement par les yeux, au moyen de la reproduction photographique des lieux, des êtres et de tous les faits rendus patents par une forme. Il veut que l'image complète le livre.
Tous ces grands murs nus dans les établissements d'éducation et même dans les casernes, les prisons, etc., sont l'ignorance d'une richesse méconnue et gaspillée, en même temps qu'un aveu d'imprévoyance et d'impuissance.
Pourquoi chaque mur ne représenterait-il pas une immense carte de géographie ; le plafond, notre système planétaire ; tous ces longs couloirs nus, des développements historiques par l'image. Partout des peintures au poncif, appropriées, morales, instructives.
On pourrait aussi reproduire la vue des monuments célèbres de tous pays. Par exemple, on parle aux enfants des sept merveilles du monde, mais elles restent pour lui un inconnu sans intérêt. Montrez-les lui sur vos murs, il les comprendra d'un coup d’œil et ne les oubliera pas. Mettez-y la silhouette des grands règnes, avec les célébrités de son époque et les détails allégoriques sur les événements qui l'ont illustrée. Montrez la gradation des découvertes et inventions de siècle en siècle. Utilisez les murs, même au village, en représentant les instruments aratoires, les procédés en usage dans d'autres pays.
Partout où vous ferez parler les murs, vous verrez combien leur voix est éloquente.
Pourquoi ne pas disposer de précieux auxiliaires, jusqu'ici abandonnés au domaine récréatif, comme le cinéma1, les projections lumineuses et le microscope solaire. Ce dernier nous initierait au monde des infiniment petits, resté à l'état de curiosité. On pourrait avoir des cinémas déroulant l'histoire des peuples avec explications, ainsi que les vues et la description de pays étrangers, procédé rapide et effectif qu'on pourrait répéter souvent. On retient plus vite ce qu'on a vu que ce qu'on a entendu. Nous-mêmes, quand on nous décrit un appareil, nous ne le saisissons vraiment dans ses détails et dans sa forme que quand nous voyons l'appareil lui-même.
On pourrait instituer dans les mairies des cours de toute espèce, publics et gratuits, par ce procédé. Quant à nos tapisseries, d'une monotone banalité, répétant sans cesse le même motif, la même fleur, elles pourraient, fresques à quelques sous le mètre, se transformer en vues de monuments, de scènes historiques, de reproductions d'œuvres d'art, de paysages, d'instruments, etc.
Au lieu d'ancêtres, figés sur une toile, enfermés dans un cadre comme dans une cellule et qui nous suivent éternellement des yeux comme pour reprocher à leur descendance le carcan qu'ils subissent, on pourrait avoir une sélection de personnages illustres et l'infinie variété de tout ce qui constitue la vie et le progrès.
L'enfant retient bien mieux des mots réunis en phrases que des mots isolés, sans rapport les uns avec les autres, et les connaissances sont d'autant plus stables qu'on a fait appel à un plus grand nombre d'organes sensoriels.
On apprendra mieux la zoologie dans un jardin d'animaux, la chimie dans un laboratoire, l'astronomie dans un observatoire et la botanique en herborisant.
Enfin, au lieu de nos jardins sans but, j'aurais des parcs géographiques, où l'on pourrait faire des voyages en raccourci dans les cinq parties du monde. Il n'y aurait pas d'autres chemins que les grandes voies naturelles. Chaque ville serait représentée par des attributs indiquant son industrie ou son commerce. Des rigoles, des flaques d'eau simuleraient les rivières, les lacs, les mers. Les montagnes auraient un relief proportionné. J'y ajouterais de la climatologie, de la géologie. La faune et la flore auraient leur place en miniature. On pourrait en avoir de plus restreints, recouverts en voliges, couverture qui serait utilisée pour l'étude de la cosmographie. Il n'y a pas jusqu'au soleil, la lune et les planètes que pourraient représenter des globes dont les mouvements seraient tracés mécaniquement et qui serviraient aux démonstrations.
Il n'existe pas de livre pouvant rivaliser avec cette instruction ; les moyens pratiques sont toujours infaillibles et bien plus rapides.
Pourquoi aussi ne pas donner aux enfants des jeux de patience représentant les subdivisions d'un pays, provinces, départements, etc., avec des indications utiles par l'image : cours d'eau, montagnes, villes, etc. Il faut créer des jeux scientifiques qui éveillent leur sagacité et stimulent leur curiosité.
Le théâtre même, un théâtre-école, pourrait fournir son appoint en scènes et actions historiques. On retient mieux une comédie vue qu'une comédie lue. Le costume, la mise en scène, l'action, l'image d'une réalité impressionnent davantage et tendent à vivre dans la mémoire.
Si l'on pouvait jouer l'histoire aux enfants et, mieux, la leur faire jouer à eux-mêmes, elle prendrait possession de ces jeunes imaginations ouvertes à tous les émerveillements, avides de tout ce qui offre une forme révélatrice pour frapper leur insatiable curiosité.
La comédie d'école est toujours une petite fête. Il faut la multiplier, mais lui donner un but plus utile. Au besoin, l'on peut, comme on improvise des charades, tracer des scènes à grands traits et laisser à chacun le soin de compléter son rôle. Vous verrez comme il piochera ses auteurs pour le rendre exact. Et l'émulation, le petit amour-propre, les applaudissements, les compliments ? Au premier succès, il serait prêt à jouer l'histoire ancienne et moderne.
Je ne m'attarderai pas à ce sujet qui demanderait tout un volume. Je l'ai développé dans un autre ouvrage2.