CHAPITRE III

B. LA VIE SPIRITE D'ALLAN KARDEC

(1855-1869)

 

 

 

Le biographe d'Allan Kardec ne peut pas s'enorgueillir de connaître la vie privée du fondateur du spiritisme. De plus, il ressent une sorte de gêne à fouiller l'intimité un homme qui, à maintes reprises, a défendu à quiconque e droit de s'immiscer dans ses affaires personnelles. Il nous suffit de rappeler la réponse qu'il a faite à un spirite de Lyon qui venait de lui faire part de certaines calomnies concernant les « soi-disant richesses accumulées sur le dos spiritisme ». Allan Kardec, dans son article « Voilà comment on écrit l'histoire » (ou Les millions de M. Allan Kardec) publié dans la Revue spirite de 1862, donne quelques précisions au sujet de sa vie privée qu'il entend préserver contre les indiscrets. 

 

« Je n'ai jamais habité Lyon, dit-il (ce qui justifie notre impression que le jeune élève de Pestalozzi, rentrant de Suisse et se mettant en règle avec la conscription, n'a eu qu'une hâte : celle de gagner Paris où sans doute il a été l'élève de M. Boniface). Le spiritisme, continue-t-il, n'est pas un moyen de s'enrichir. Que l'abbé calomniateur vienne et regarde mes repas... ils sont plus maigres que les plus maigres de certains dignitaires de l'Eglise. »

 

« Mais, dit-on, et vos ouvrages ? N’en avez-vous pas vendu chèrement les manuscrits ? - Un instant ; c'est entrer ici dans le domaine privé, où je ne reconnais à personne le droit de s'immiscer ; j'ai toujours fait honneur à mes affaires, n'importe au prix de quels sacrifices et de quelles privations ; je ne dois rien à personne, tandis que beaucoup me doivent, sans cela, j'aurais plus du double de ce qui me reste, ce qui fait qu'au lieu de monter l'échelle de la fortune, je l'ai descendue. Je ne dois donc compte de mes affaires à qui que ce soit, ce qu'il est bon de constater ; cependant, pour contenter un peu les curieux qui n'ont rien de mieux à aire que de se mêler de ce qui ne les regardent pas, je dirai que si j'avais vendu mes manuscrits, je n'aurais fait qu'user du droit qu'a tout ouvrier de vendre le produit de son travail ; mais je n'en ai vendu aucun. »

 

Allan Kardec craint le mensonge qui risque de lui survivre. Il dit :

« ... Car s'il prenait un jour fantaisie à quelqu'un d'écrire mon histoire sur des données pareilles à celles qui sont relatées ci-dessus, il importerait que les faits fussent rétablis dans leur intégrité. C'est pourquoi je laisserai des mémoires circonstanciés sur toutes mes relations et toutes mes affaires, surtout en ce qui concerne le spiritisme, afin d'épargner aux chroniqueurs futurs les bévues dans lesquelles ils tombent souvent sur la foi des ouï-dire des étourdis, des mauvaises langues, et des gens intéressés à altérer la vérité. »

 

Ces mémoires, s'ils n'existent pas, n'en sont pas moins inclus dans différentes déclarations publiées par la Revue spirite. De sorte que le chroniqueur ne risque pas « d'altérer la vérité » ni de jeter une lumière injuste sur le fondateur du spiritisme.   

 

En effet, que nous importe si les droits d'auteur d'Allan Kardec, dont l'œuvre s'est tirée à plusieurs éditions, lui ont apporté une fortune ? Et ce n'est pas aussi indiscret de se demander pourquoi il n'a pas eu d'enfants et pourquoi il ne fait jamais allusion à son expérience de pédagogue. Pour Allan Kardec, la vie de Denizard Rivail doit rester privée et à l'abri des calomnies dont les adversaires du spiritisme le salissent dans l'espoir de porter un coup au spiritisme lui-même. 

 

En ce qui nous concerne, nous estimons que la vie publique de Rivait bien que profane, prépare celle d'Allan Kardec. Le pédagogue, l'éducateur « disciple de Pestalozzi, le maçon et le studieux chercheur des phénomènes curieux rapportés par Mesmer, est bien le même que celui qui va se pencher sur le fait spirite non moins étrange et curieux ». Dire, d'emblée, qu'un certain Rivail à l'âge de cinquante ans a « été converti au spiritisme et lui a rendu service », c'est mettre en doute à la fois le sérieux de cette initiation et la valeur scientifique du spiritisme. Par contre, nous pensons qu'une incursion dans la vie profane de Rivail rend explicable et plus solide cette «conversion ». C'est un peu, nous l'avons déjà mentionné, comme si on parlait du Nouveau Testament sans rappeler l'existence de l'Ancien.

 

Comment Rivail a-t-il été amené à s'intéresser au fait spirite ?

 

Dans le dialogue sur le spiritisme, il imagine cette discussion avec le sceptique :

« - Je vous dirai, Monsieur, que ma raison se refuse à admettre des phénomènes étranges attribués aux Esprits qui, j'en suis persuadé, n'existent que dans l'imagination. »

 

Dans son honnêteté intellectuelle, Allan Kardec reconnaît que « du moment que la raison s'y refuse, il n'y a rien à faire ». Il laisse voir que tout doit procéder de la raison et qu'aucune foi aveugle ou coup de foudre initiatique ne saurait convaincre. Allan Kardec se met donc à la place du « raisonneur », parce qu'il est lui-même un homme qui cherche la vérité par la raison. Il l'avoue, en toute humilité :

 

« - Il m'a fallu plus d'un an de travail pour être convaincu moi-même ; ce qui vous prouve que, si je le suis, ce n'a pas été à la légère. »

 

En effet, de 1854 à 1855, Allan Kardec a assisté à des séances de spiritisme, essayant de comprendre logiquement le phénomène. Il se refuse, a priori, à reconnaître le surnaturel inexplicable. Sa méthode de travail, vieille de plus de trente ans d'expérience, lui dicte le conseil suivant : 

« ... Il faut d'abord se garder de l'enthousiasme qui aveugle, de l'orgueil qui porte certains médiums à se croire seuls les interprètes de la vérité ; il faut tout examiner froidement, tout peser mûrement, tout contrôler, et, si l'on se défie de son propre jugement, ce qui est souvent le plus sage, il faut en référer à d'autres selon le proverbe que quatre yeux voient mieux que deux; un faux amour-propre, ou une obsession peuvent seuls faire persister dans une idée notoirement fausse, et que le bon sens de chacun repousse. » 

 

La difficulté du spiritisme expérimental consiste justement dans l'élimination de ce qui ne répond pas à la logique et au bon sens. Allan Kardec, comme Denizard Rivail, reste un cartésien.

 

Les prémisses de sa curiosité pour les faits spirites se trouvent dans l'étude du magnétisme. On sait que Mesmer (Frédéric-Antoine, 1734-1815, auteur d'un Mémoire sur la découverte du magnétisme animal), a vulgarisé l'idée que l'être humain comprend, comme la terre, deux pôles magnétiques (la théorie semble curieuse, mais aujourd'hui la physique reconnaît que chaque atome a un neutron sans aucune charge électrique, mais avec deux pôles magnétiques). En grec, magnês, veut dire aimant. Le magnétisme animal est donc l'influence d'un individu sur une autre personne ou sur certains objets, exercée à l'aide d'un fluide particulier appelé fluide magnétique animal ou vital, ou par le seul effort de la volonté. 

 

Allan Kardec reconnaît que l'étude du magnétisme l'a intéressé depuis 1820 ; ce qui a fait dire à certains adversaires du spiritisme, comme René Guénon, que les médiums d'Allan Kardec étaient hypnotisés par le fondateur du spiritisme et qu'ils parlaient selon la volonté de celui-ci.

 

L'objection n'est pas valable, si on connaît l'honnêteté morale d'Allan Kardec. Comment aurait-il pu accepter cette mise en scène ? Et comment expliquer la concordance des enseignements de tous les médiums, « hypnotisés» ou non par Allan Kardec ?

 

Cependant il est certain qu'entre les phénomènes magnétiques et les phénomènes spirites il y a certains rapports sinon des ressemblances. Le magnétisme se dit être un fluide universel, remplissant tout le monde créé et établissant entre les corps célestes des relations harmoniques. L'homme peut à volonté émettre loin de lui le fluide dont il est pénétré, et lui faire produire les effets voulus. L'hypnotisme ne s'explique pas autrement ; il produit le second degré du magnétisme animal qui est le somnambulisme.

 

« Le magnétisme, écrit en 1858 Allan Kardec, a préparé les voies du spiritisme, et les rapides progrès de cette dernière doctrine sont incontestablement dus à la vulgarisation des idées sur la première. Des phénomènes du magnétisme, du somnambulisme et de l'extase aux manifestations spirites, il n'y a qu'un pas... »

 

C'est le pas que Denizard Rivail, convaincu par le magnétisme, franchit avec conviction pour devenir Allan Kardec.

 

En effet, en 1854, Denizard Rivail entend parler pour la première fois des tables tournantes, d'abord par M. Portier, magnétiseur, avec qui il est en relations pour ses études sur le magnétisme. M. Portier lui dit un jour:

« - Voici qui est bien plus extraordinaire, non seulement on fait tourner une table en la magnétisant, mais on la fait parler ; on l'interroge et elle répond. »

« - Ceci, réplique Allan Kardec, est une autre question j'y croirai quand je le verrai, et quand on m'aura prouvé qu'une table a un cerveau pour penser, des nerfs pour sentir, et qu'elle peut devenir somnambule : jusque-là, permettez-moi de n'y voir qu'un conte à dormir debout. »

 

Voici donc comment débute la vie spirite d'Allan Kardec : par le scepticisme le plus absolu. Il est dans la situation de milliers de gens qui pensent, comme lui, que le spiritisme est un conte à dormir debout. L'Apôtre Thomas a jadis demandé à voir et à toucher. Allan Kardec ira assister aux  Séances avec l'idée de mettre en défaut ces tables qui  tournent et qui parlent.

 

Avant d'aborder ces quinze années de vie spirite, disons un  mot sur la méthode de recherches. Nous avons trouvé plus  utile de suivre cette marche vers le monde des Esprits, a année par année, en sachant que la vraie vie d'Allan Kardec est celle qu'il a consacrée au spiritisme, avec la Revue spirite et les œuvres fondamentales de la doctrine. 

 

C'est comme si le chroniqueur écrivait l'histoire de la  naissance de ce Troisième Testament qu'est le Spiritisme.  Et si les esprits malveillants risquent de prendre Allan  Kardec pour un prophète, initié ou pape, libre à eux. Qu'ils  sachent que cet homme, d'une modestie extrême, repousserait cet éloge qui équivaut à une dernière calomnie.

 

 

 

1855

 

 

« L'année suivante, c'était au commencement de 1855, je  rencontrai M. Calotti, un ami de vingt-cinq ans, qui m'entretint de ces phénomènes pendant plus d'une heure avec l'enthousiasme qu'il apportait à toutes les idées nouvelles. M. Carlotti était Corse, d'une nature ardente et énergique ; j'avais toujours estimé en lui les qualités qui distinguent  une grande et belle âme, mais je me défiais de son exaltation. Le premier, il me parla de l'intervention des Esprits, et il augmenta mes doutes. Vous serez un jour des nôtres, me dit-il. Je ne dis pas non, lui répondis-je ; nous verrons cela plus tard.

 

« A quelque temps de là, vers le mois de mai 1855, je me trouvai chez la somnambule Mme Roger, avec M. Fortier, son magnétiseur ; j’y rencontrai M. Pâtier et Mme Plainemaison, qui me parlèrent de ces phénomènes dans le même sens que M. Calotti, mais sur un tout autre ton. M. Pâtier était un fonctionnaire public, d'un certain âge, homme très instruit, d'un caractère grave, froid et calme ; son langage posé, exempt de tout enthousiasme, fit sur moi une vive impression, et, quand il m'offrit d'assister aux expériences qui avaient lieu chez M. Plainemaison, rue Grange-Batelière no 18, j'acceptai avec empressement. Rendez-vous fut pris pour le mardi (La date manque dans le texte) mai à huit heures du soir.

 

« Ce fut là, pour la première fois, que je fus témoin du phénomène des tables tournantes, sautantes et courantes, et cela dans des conditions telles que le doute n'était pas possible. »

« J'y vis aussi quelques essais très imparfaits d'écriture médiumique sur une ardoise à l'aide d'une corbeille. Mes idées étaient loin d'être arrêtées, mais il y avait là un fait qui devait avoir une cause. J'entrevis, sous ces futilités apparentes et l'espèce de jeu que l'on faisait de ces phénomènes, quelque chose de sérieux et comme la révélation d'une nouvelle loi que je me promis d'approfondir. »

« L'occasion s'offrit bientôt d'observer plus attentivement que je n'avais pu le faire. A l'une des soirées de Mme Plainemaison, je fis connaissance de la famille Baudin, qui demeurait alors rue Rochechouart. M. Baudin m'offrit d'assister aux séances hebdomadaires qui avaient lieu chez lui, et auxquelles je fus, dès ce moment, très assidu. »

 

C'est ainsi, avoue Allan Kardec, que tout a commencé. Sa raison refuse les révélations, elle n'accepte que les observations objectives et contrôlables. Il remonte aux causes cachées par la voie logique des déductions : « C'est ainsi, dit-il, que j'ai toujours procédé dans mes travaux depuis l'âge de quinze à seize ans. »

 

Mais il ne se décide pas immédiatement. Des amis, comme Carlotti, René Taillandier, membre de l'Académie des Sciences, Tiedeman-Manthèse, Victorien Sardou ainsi que Didier, l'éditeur, mettent à sa disposition plus de cinquante cahiers, résultat des communications faites par les Esprits depuis cinq ans environ. C'est l'étude de ces cahiers qui sera pour Allan Kardec le travail le plus profond et le plus décisif. De ces cahiers, il pourra en déduire l'existence du monde invisible et de l'existence des Esprits.

 

Il continue cependant à assister aux séances chez M. Baudin. Mais, à présent, dans un but précis : vérifier les révélations des médiums d'après ce que les cahiers lui ont appris. Il pose des questions précises. Il étudie ensuite la logique des explications. Les réponses ne sont pas futiles. Allan Kardec doit se rendre à l'évidence : la meilleure volonté du médium n'aurait pas pu suppléer l'instruction et la science de l'Esprit interrogé. Allan Kardec se convainc qu'aucune supercherie n'est à la base du fait spirite.

 

Dès lors, il se lance dans l'étude raisonnée et expérimentale du spiritisme dont il posera les bases doctrinales et scientifiques.

 

 

 

1856

 

 

Le 25 mars 1856, Allan Kardec est dans son cabinet de travail en train de compulser ses communications et de préparer le Livre des Esprits, lorsqu'il entend des coups répétés se produire contre la cloison ; il en cherche la cause sans la découvrir, puis il se remet à l'ouvrage. Sa femme, entrant vers dix heures, entend les mêmes bruits ; ils cherchent, mais sans succès, d'où ils peuvent venir. M. et Mme Kardec demeurent alors rue des Martyrs, no 8, au deuxième étage au fond de la cour. 

 

« Le lendemain, écrit Allan Kardec, étant un jour de séance chez M. Baudin, je racontai le fait, et en demandai l'explication :

«Demande: Vous avez entendu le fait que je viens de citer ; pourriez-vous me dire la cause de ces coups, qui se sont fait entendre avec tant de persistance ? - Réponse: C'était ton Esprit familier. 

«Demande: Dans quel but venait-il frapper ainsi ? Réponse: Il voulait se communiquer à toi. 

 

« Demande: Pourriez-vous me dire qui il est et ce qu'il me voulait ? - Réponse: Tu peux le lui demander à lui-même, car il est ici. 

« Demande: Mon Esprit familier, qui que vous soyez, je vous remercie d'être venu me visiter; voudriez-vous me dire qui vous êtes ? - Réponse: Pour toi, je m'appellerai La Vérité, et tous les mois, ici, pendant un quart d'heure, je serai à ta disposition. 

« Demande : Hier, quand vous avez frappé pendant que je travaillais, aviez-vous quelque chose de particulier à me dire ?  Réponse : Ce que j'avais à te dire était sur le travail que tu faisais ; ce que tu écrivais me déplaisait et je voulais te faire cesser. 

« Remarque : Ce que j'écrivais était précisément relatif aux études que je faisais sur les Esprits et leurs manifestations. 

« Demande : Votre désapprobation portait-elle sur le chapitre que j'écrivais ou sur l'ensemble du travail ? Réponse: Sur le chapitre d'hier, je t'en fais juge ; relis-le ce soir, tu reconnaîtras tes fautes et tu les corrigeras. 

« Demande : Je n'étais pas moi-même très satisfait de ce  chapitre, et je l'ai refait aujourd'hui ; est-ce mieux ? -  Réponse : C'est mieux, mais pas assez bien. Lis de la troisième à la trentième ligne, et tu reconnaîtras une grave erreur. 

« Demande: J'ai déchiré ce que j'avais fait hier ! - Réponse: N'importe ! Cette déchirure n'empêche pas la faute de subsister ; relis et tu verras. 

« Demande : Le nom de Vérité, que vous prenez, est-il une allusion à la vérité que je cherche ? – Réponse : Peut-être, ou du moins c'est un guide qui te protègera et t'aidera. 

« Demande : Puis-je vous évoquer chez moi ? - Réponse: Oui, pour t'assister par la pensée ; mais pour des réponses écrites chez toi, ce n'est pas de longtemps que tu pourras en obtenir. 

« Demande : Pourriez-vous venir plus souvent que tous les mois ?  Réponse : Oui, mais je ne promets qu'une fois par mois jusqu'à nouvel ordre. 

« Demande : Avez-vous animé quelque personnage connu sur la terre ?  Réponse : je t'ai dit que pour toi j'étais la Vérité; ce nom pour toi voulait dire discrétion ; tu n'en sauras pas davantage. » 

 

Le choix fait en faveur de l'Esprit de la Vérité ou si l'on veut, l'inverse, de l'Esprit de la Vérité en faveur d'Allan Kardec, découvre bien les desseins cachés de la Providence. L'initiative de Rivail dans le phénomène spirite n'est pas un événement parmi d'autres. Le fondateur du spiritisme ne pouvait pas faire appel à un Esprit inférieur ou de moindre envergure. Allan Kardec doit jeter les bases du spiritisme scientifique à la suite des communications faites par la Vérité et au nom de la vérité. De plus, cet Esprit est le Consolateur lui-même ; le spiritisme, écrit, devient vraiment le Troisième Testament annoncé par Jésus.

 

Quelques jours après, le 30 avril exactement, Allan Kardec se rend, comme d'habitude, rue Tiquetone, chez M. Roustan, pour assister à la séance spirite avec, comme médium, Mlle Japhet. A cette séance, très intime puisqu'il n'y a que sept ou huit personnes, le médium se saisit de la corbeille à bec et se met à écrire, spontanément :

« Quand le bourdon sonnera, vous le laisserez ; seulement vous soulagerez votre semblable : individuellement, vous le magnétiserez afin de le guérir. Puis, chacun à son poste, car il faudra de tout, puisque tout sera déduit, surtout pour un instant. Il n'y aura plus de religion, et il en faudra une, mais vraie, grande, belle et digne du Créateur. Les premiers fondements en sont déjà posés. Toi, Rivail, ta mission est. »

 

A ce moment, dans un silence presque religieux, la corbeille se retourne du côté de Rivail, comme l'aurait fait une personne qui aurait désigné Rivail du doigt. Cette première annonce de sa mission le met dans un état d'émotion extrême. Mais la corbeille précise :

« A toi M.... l'épée qui ne blesse pas, mais qui tue ; contre tout ce qui est, c'est toi qui viendras le premier. Lui, Rivail, viendra le second ; c'est l'ouvrier qui reconstruit ce qui a été démoli. ».

 

L'«ouvrier » se met donc au travail. Mais c'est un ouvrier qui a derrière lui une longue expérience pédagogique, un ouvrier qui sait traiter un problème, l'expérimenter, l'encadrer dans un ensemble harmonieux et architectural. Ce « penseur laborieux » est un architecte dont l'édifice créé ne pourra jamais être détruit par la critique ou l'assaut des adversaires.

 

Le 7 mai, toujours chez M. Roustan avec Mlle Japhet, médium, Rivail interroge l'Esprit de Hahnemann :

« L'autre jour les Esprits m'ont dit que j'avais une mission importante à remplir, et m'en ont indiqué l'objet ; je désirerais savoir si vous la confirmez ?

« Oui, répond l'Esprit, si tu interroges tes aspirations, tes tendances, et l'objet presque constant de tes méditations cela ne doit pas te surprendre. Tu dois accomplir ce que tu as rêvé depuis longtemps ; il faut que tu travailles activement pour être prêt, car le jour est plus proche que vous ne pensez.»

 

Allan Kardec avoue cependant son impuissance :

« Pour accomplir cette mission telle que je la conçois, il faut des moyens d'exécution qui sont encore loin de moi. »

« Laisse la Providence faire son œuvre, et tu seras satisfait », lui répond l'esprit.

 

La mission qu'il a à accomplir ne l'effraie pas. Mais Rivail veut avoir toutes les garanties sur cette mission qu'il conçoit magnifique. Ce n'est qu'un mois après, le 12 juin que le médium Alice C., le met en présence de l'esprit de la Vérité, son guide.

« Bon esprit, demande Rivail, je désirerais savoir ce que vous pensez de la mission qui m'a été assignée par quelques Esprits ; veuillez me dire, je vous prie, si c'est une épreuve pour mon amour-propre. J'ai sans doute, vous le savez, le plus grand désir de contribuer à la propagation de la vérité, mais du rôle du simple travailleur à celui de Missionnaire en chef, la distance est grande, et je ne comprendrais pas ce qui pourrait justifier en moi une telle faveur, de préférence à tant d'autres qui possèdent des talents et des qualités que je n'ai pas. »

« Je confirme, répond la Vérité, ce qui t'a été dit, mais je t'engage à beaucoup de discrétion si tu veux réussir. Tu sauras plus tard des choses qui t'expliqueront ce qui te surprend aujourd'hui. N'oublie pas que tu peux réussir, comme tu peux faiblir ; dans ce dernier cas un autre te remplacerait, car les desseins de Dieu ne reposent pas sur la tête d'un homme ; ce serait le moyen de la faire échouer. Elle ne peut être justifiée que par l'œuvre accomplie, et tu n'as encore rien fait. Si tu l'accomplis, les hommes sauront le reconnaître tôt ou tard eux-mêmes, car c'est aux fruits qu'on reconnaît la qualité de l'arbre. »

 

Le débat avec la Vérité, ressemble à un problème de conscience. Rivail lutte contre son amour-propre, mais avoue le désir de remplir une mission « à laquelle je crois à peine moi-même ». Par modestie, il ne voudrait être que l'instrument des vues de la Providence. L'esprit de Vérité lui promet son entière assistance. Il lui rappelle :

« Il faut d'abord, pour plaire à Dieu, de l'humilité, de la modestie et du désintéressement, car il abat les orgueilleux, les présomptueux. Pour lutter contre les hommes, il faut du courage, de la persévérance et une fermeté inébranlable ; il faut aussi de la prudence et du tact pour conduire les choses à propos et ne pas en compromettre le succès par des mesures ou avec des paroles intempestives ; il faut enfin du dévouement, de l'abnégation, et être prêt à tous les sacrifices. »

« Tu vois, dit encore l'Esprit de Vérité, que ta mission est subordonnée à des conditions qui dépendent de toi.»

 

Rassuré sur les desseins et l'aide des Esprits, Rivail se met avec acharnement au travail qui aboutira à cette «Bible » du spiritisme qu'est le Livre des Esprits. 

Mais il ne connaît pas encore son nom d'élection.

 

 

 

1857

 

 

Or, un soir, son Esprit protecteur Z. lui donne une communication toute personnelle : il lui dit l'avoir connu dans une précédente existence, alors qu'au temps des Druides ils vivaient ensemble dans les Gaules. Son nom, révèle l'Esprit protecteur, était celui d'Allan Kardec.

 

A partir de ce moment, il n'y a plus de Denizard Rivait La mission reçue, le titre de chef doctrinaire d'une science dictée par les Esprits l'oblige à « renaître » en tant qu'Allan Kardec. Le nom lui semble chargé d'une valeur presque ésotérique. Allan Kardec rendra hommage à cette existence antérieure en écrivant, un an après, un article sur le spiritisme chez les Druides. Dans cette étude, il semble très sensible à l'identité entre l'échelle moderne et celle établit par la religion druidique.

 

La première classe, celle des Purs Esprits, porte alors le nom de Ceugant, ou séjour de Dieu. C'est là que se trouve le monde de Gwynfyd, ou le séjour des Bienheureux qui vivent éternellement. 

Dans la seconde classe, ou ordre, on trouve  les huit classes du spiritisme moderne qui concernent les Esprits plus ou moins évolués.

La troisième classe est, pour le spiritisme druidique, le cercle Abred : migrations, états différents d'existence corporelle que les âmes parcourent pour arriver d'annoufn, ou l'abyme et point de départ des âmes, dans gwynfyd. 

 

Allan Kardec continue d'écrire. Son Esprit protecteur veille sur lui. Le 17 janvier, lors de la séance chez M. Baudin (médium Mlle Baudin), il le gronde :

« - Ne te donne pas tant de mal soir et matin : tu t'en porteras mieux et l'ouvrage ne perdra pas pour attendre. »

 

Cet Esprit Z., protecteur d'Allan Kardec n'est pas un Esprit supérieur. Mais il est bienveillant. Avec la dispersion de la famille Baudin, il devait disparaître, non sans lui avoir annoncé une nouvelle réincarnation.

 

Le Livre des Esprits sort le 18 avril de l'année. C'est le livre promis, attendu, le livre nécessaire. Cette date dont on a célébré le centenaire, doit rester dans l'histoire du spiritisme comme est resté, pour la philosophie, l'an 1637 (le Discours de la Méthode, de R. Descartes). 

 

Certes, Allan Kardec se défend d'avoir inventé un système. « Mon rôle a été uniquement de systématiser un matériel communiqué par les Esprits, dit-il. Mais il doit reconnaître que le Livre des Esprits est la pierre angulaire de l'édifice ; tous les principes de la doctrine y sont posés, jusqu'à ceux qui doivent en faire le couronnement... » 

 

Plus tard, il se défendra d'avoir inventé un système comme l'insinuent les adversaires du spiritisme. « J'ai vu, dit-il, observé, coordonné, et je cherche à faire comprendre aux autres ce que je comprends moi-même. » La mission s'avère également un travail d'initiation personnelle. Connaître la vérité par l'Esprit de la Vérité signifie : répandre cet enseignement, fonder malgré soi le spiritisme scientifique. « Voici toute la différence entre moi et un philosophe ou écrivain, conclut-il. » 

 

Le 6 mai, il se rend chez Mme Cardonne, membre assidu des séances chez M. Roustan. Mme Cardonne qui savait lire les lignes de la main désire regarder de près le destin qui y est inscrit. Allan Kardec note le résumé de ce que Mme Cardonne lui a dit ce jour-là :

« - Je vois ici le signe de la tiare spirituelle... il est très prononcé, regardez, lui dit-elle. » 

Allan Kardec se penche et, naturellement, il ne voit rien.

« - Qu'entendez-vous par tiare spirituelle ? demande-t-il. Voulez-vous dire que je serai pape ? Si cela devait être, ce ne serait certainement pas dans cette existence. »

« - Remarquez, répond la dame, j'ai dit tiare spirituelle, ce qui veut dire autorité morale et religieuse et non pas souveraineté effective. » 

 

Huit ans plus tard, il rencontre de nouveau Mme Cardonne qui lui rappelle ses révélations. Allan Kardec s'étonne : il n'est pas sur le trône de saint Pierre. La dame lui réplique :

«  - ... N'êtes-vous pas, de fait, le chef de la doctrine reconnue par les spirites du monde entier ? Ne sont-ce pas vos écrits qui font loi ? Vos adeptes ne se comptent-ils pas par millions ? Est-il un homme dont le nom ait plus d'autorité que le vôtre en fait de spiritisme ? Les titres de Grand-Prêtre, de pontife, de pape même ne vous sont-ils pas spontanément donnés ? C'est surtout par vos adversaires, et par ironie, je le sais, mais ce n'en est pas moins l'indice d'une grande influence qu'ils vous reconnaissent; ils pressentent votre rôle, et ces titres vous resteront. »

 

Nous savons combien sa modestie a dû en souffrir. Aujourd'hui, on parle du pape de l'existentialisme, parce que les adeptes de la philosophie sartrienne reconnaissent dans les écrits de Sartre l'unique autorité. Le monde est ainsi fait : il a besoin d'adorer, de diviniser, de trouver celui qui porte la tiare spirituelle d'une doctrine qu'il estime digne d'être mise en pratique.

 

Mais avouons que le titre de Pape du Spiritisme crée des malentendus qui peuvent être nuisibles à la doctrine. Allan Kardec refusera toujours ce titre, justement pour que le spiritisme ne soit pas regardé comme une nouvelle religion, mais une science dont il est le modeste ouvrier.

 

 

 

1858

 

 

Un an après l'apparition du Livre des Esprits, Allan Kardec se rend compte de la nécessité d'une revue mensuelle. Ayant fondé le spiritisme doctrinaire, l'ancien disciple de Pestalozzi se rappelle que le contact avec ceux qui partagent ses idées est plus que jamais souhaitable. L'an 1858 sera celui de la création de la Revue Spirite et de la Société Parisienne des études spirites. L'auteur du Livre des Esprits ne s'enferme donc pas dans une gloire de sphinx retiré du monde, semblable aux philosophes inaccessibles. Il reste un éducateur, ami des hommes, combattant actif de la nouvelle lumière. 

 

Mais pour fonder un journal, il faut avoir de l'argent. Allan Kardec n'en a pas assez. Il s'adresse à M. Tiedeman, ami des spirites et d'Allan Kardec. Mais Tiedeman hésite. Pendant ce temps, Allan Kardec demande l'avis des Guides, par l'entremise de Mme E. Dufaux. On lui répond de mettre son idée à exécution et de ne s'inquiéter de rien.

 

« Je me hâtai, dit Allan Kardec, de rédiger le premier numéro et je le fis paraître le 1er janvier 1858, sans en avoir rien dit à personne. Je n'avais pas un seul abonné, et aucun bailleur de fonds. Je le fis donc entièrement à mes risques et périls, et n'eus pas lieu de m'en repentir, car le succès dépassa mon attente. A partir du 1er janvier, les numéros se succédèrent sans interruption, et, comme l'avait prévu l'Esprit, ce journal devint pour moi un puissant auxiliaire. Je reconnus plus tard qu'il était heureux pour moi de n'avoir pas eu de bailleur de fonds, car j'étais plus libre, tandis qu'un étranger intéressé aurait pu vouloir m'imposer ses idées et sa volonté, et entraver ma marche ; seul, je n'avais de comptes à rendre à personne, quelque lourde que fût ma tâche comme travail. »

 

Dès la première page de sa Revue, Allan Kardec écrit : 

« Il n'existe jusqu'à présent, en Europe, qu'un seul journal consacré à la doctrine spirite, c'est le Journal de l'âme, publié à Genève par le Dr Boessinger. En Amérique, le seul journal français est le Spiritualiste de la Nouvelle Orléans, publié par M. Barthès. Par contre, il y a dix-sept journaux en langue anglaise. » 

« On ne saurait donc contester l'utilité d'un organe spécial qui tienne le public au courant des progrès de cette science nouvelle et le prémunisse contre l'exagération de la crédulité, aussi bien que contre celle du scepticisme. C'est cette lacune que nous nous proposons de remplir par la publication de cette revue, dans le but d'offrir un moyen de communication à tous ceux qui s'intéressent à ces questions, et de rattacher par un lien commun ceux qui comprennent la doctrine spirite sous son véritable point de vue moral : la Pratique du bien et de la charité évangélique à l'égard de tout le monde. » 

 

Moyen de contact, certes. Mais aussi moyen, pour Allan Kardec, de continuer son œuvre spirite, d'enseigner sans cesse comme un maître d'école. Plus tard, en 1864, il le reconnaîtra :

 

« La Revue Spirite est moins un journal que le complément et le développement de mes œuvres doctrinales. » En effet des parties importantes de tous les autres ouvrages publiés après 1858 paraîtront d'abord dans la Revue. « En un mot, ajoute Allan Kardec, la Revue est une œuvre personnelle dont nous assurons seul la responsabilité et pour laquelle nous ne devons ni ne voulons être entravés par aucune volonté étrangère ; elle est conçue selon un plan déterminé pour concourir au but que nous devons atteindre. » 

 

 Pour l'instant, en 1858, Allan Kardec demande le concours bienveillant de tous ceux qui s'intéressent aux questions spirites. Il dresse même la liste de documents qui peuvent être envoyés à la rédaction :

- Manifestations matérielles ou intelligentes obtenues dans les réunions auxquelles ils sont à même d'assister.

- Faits de lucidité somnambulique et d'extase.

- Faits de seconde vue, prévisions, pressentiments.

- Faits relatifs au pouvoir occulte attribué à tort ou à raison, à certains individus.

- Légendes et croyances populaires.

- Faits de visions et apparitions.

- Phénomènes psychologiques particuliers qui s'accomplissent à l'instant de la mort.

- Problèmes moraux et psychologiques à résoudre.

- Faits moraux, actes remarquables de dévouement et d'abnégation dont il peut être utile de propager l'exemple.

 

Après cette note - qui a valeur de programme et de manifeste, Allan Kardec donne le premier l'exemple de sa mise en application. Il reproduit les résultats des séances spirites. Le nom du médium Ermance Dufaux, à qui l'esprit de Jeanne d'Arc a dicté son histoire, ainsi que l'esprit de Louis XI et de Charles VIII, revient souvent. Allan Kardec parle également de M. Home qui, arrivé à Paris depuis 1855, a montré « une faculté remarquable». Ce médium écrira plus tard contre la doctrine spirite.

 

A la même époque est fondée la Société Parisienne des études spirites jusqu'au 1er avril 1858, les réunions spirites ont lieu chez Allan Kardec, rue des Martyrs, Mlle B. Dufaux étant le principal médium. Or, le salon d'Allan Kardec permet à peine la réunion d'une quinzaine de personnes. On propose alors de trouver un local, en se constituant en même temps comme société. Mais il fallait avoir l'autorisation de la préfecture. M. Dufaux, ami du préfet, s'en charge. Grâce aussi au ministre de l'Intérieur, un général intéressé par la nouvelle doctrine, Dufaux obtient en moins de quinze jours, l'autorisation désirée.

 

A partir de ce moment, le Société qui augmente sans cesse se réunit tous les mardis dans un local de la galerie de Valois, au Palais-Royal. Un an après, le 1er avril 1859, la société change de local (galerie Montpensier, dans un salon du restaurant Douix) et de jour (le vendredi). Ce n'est qu'en 186o que la Société s'installe au Passage Sainte-Anne, n°59.

 

Ainsi donc, l'année 1858 marque la naissance du premier journal spirite en France, dont la vie continue toujours aujourd'hui. En effet la revue spirite qui paraît à Soual (Tarn), sous la direction de M. Hubert Forestier, garde le célèbre motto écrit par Allan Kardec : 

« Tout effet a une cause. Tout effet intelligent a une cause intelligente. La puissance de la cause intelligente est en raison de la grandeur de l'effet. »

 

 

 

1859

 

 

Donc Allan Kardec se met au travail. Les abonnements affluent et les communications venues de tous les coins de France enrichissent la culture spirite. Pour la clôture de l'année sociale de 1858-1859 de la S.P.E.S. et dont le Bulletin publié par la revue spirite donne l'essentiel, Allan Kardec rappelle les conditions qui ont déterminé la société à chercher un local véritable. Il dit aussi que la S.P.E.S. a été bien bonne de le charger «d'imprimer aux travaux une direction méthodique et uniforme ». Mais que, maintenant, étant donné le travail personnel qu'il a à effectuer, il ne peut plus assumer aucune fonction dans la société. Il précise même la durée de ses travaux : dix ans. Ce qui est stupéfiant, prémonitoire même (en effet, dix ans après Allan Kardec mourra, son œuvre accomplie). 

 

Evidemment la société ne donne pas suite à ses désirs ; Allan Kardec est de nouveau chargé du travail administratif et présidentiel.

 

Comment se déroulent ces réunions ? Le profane pense que la Société se réunit dans un but frivole ou d'amusement. Allan Kardec en parlera dans son Livre des Médiums. Pour lui, les séances des sociétés spirites doivent avoir un but d'étude. Les Esprits se manifestent afin que les incarnés en soient instruits. 

 

La technique de l'évocation peut avoir un aspect quelque peu insolite. La pièce est noire afin que l'aura périsprital soit bien vu (aujourd'hui, la science bîo-physique a pu photographier la traînée blanchâtre laissée par le corps humain, en pleine nuit, et qui s'explique par les ondes d'énergie calorique du corps humain, les infra-rouges précisément). L'assemblée se recueille, elle murmure la prière à Dieu afin qu'il permette à l'Esprit invoqué de venir (ce qui nous éloigne de la pratique magique où le démon - l'esprit maléfique - peut s'en passer). Tous les membres se tiennent par la main, ce qui rappelle la « chaîne de l'union » de certaines loges maçonniques. On chante des cantiques. Tout est à la fois science et musique (on se rappelle le goût poussé de Rivail pour la musique), élévation de l'âme, pureté morale et spirituelle. Ce n'est qu'après ces préliminaires que la séance commence.

 

Certes, en cette année Allan Kardec est en butte à des attaques et à des railleries. Mais il a pris comme conduite de vie de ne pas y répondre. Il sait que la discussion avec des gens de mauvaise foi est peine perdue. Quand cependant un adversaire du spiritisme est de bonne foi, il lui répond avec le même esprit, correct et méthodique.

 

« Malgré le ridicule que vous jetez sur une question bien plus grave que vous ne le pensez, dit-il à un certain Oscar Comettant (qui avait écrit dans le Siècle contre les Esprits et leurs partisans), je me plais à reconnaître que, tout en attaquant le principe, vous sauvegardez les convenances par l'urbanité des formes. »

 

On voit combien Allan Kardec est sensible à « l'urbanité des formes ». Mais il sait aussi être ironique :

« Pour certaines personnes, il est regrettable qu'on ne puisse mettre les Esprits en bocal pour les observer à loisir.»

 

Il a aussi des satisfactions. Un correspondant de Lima (Perou), Don Fernando Guerrera, lui écrit :

        « Très honoré Monsieur Allan Kardec,

« Votre livre des Esprits m'accompagne dans mes solitudes... etc. » C'est ainsi qu'il a pu constater la véracité des propos en traduisant quelques passages du livre aux « sauvages » Incas.

« L'idée de revivre sur la terre leur paraît toute naturelle, écrit Don Fernando, et l'un d'eux me dit un jour :

« - Est-ce que quand nous serons morts, nous pouvons naître parmi les blancs ? Assurément, répondis-je. Alors tu es peut-être un de nos parents ? - C'est possible. - C'est sans doute pour cela que tu es bon et que nous t'aimons? - C'est encore possible. - Alors quand nous rencontrons un Blanc, il ne faut pas lui faire du mal, parce que c'est peut-être un de nos frères ? »

Don Fernando termine sa lettre :

« Vous admirez, sans doute, comme moi, monsieur, cette conclusion d'un sauvage, et le sentiment de fraternité qu'elle a fait naître en lui... »

On comprend combien Allan Kardec a dû être ému par le contenu de cette lettre venue de loin !

 

 

 

1860

 

 

Le Bulletin de la S.P.E.S. rend régulièrement compte des séances de travail. On y apprend que « la crainte du qu'en dira-t-on diminue chaque jour, et, qu'aujourd'hui, il est peu de personnes qui craignent d'avouer leurs opinions touchant au spiritisme ». Allan Kardec lit une lettre d'une dame de Bordeaux, qui, ayant fait un héritage, envoie une somme de dix mille francs à la Société. Le président propose d'employer cette somme «pour l'installation de la société dans des conditions plus favorables à ses travaux ». Ce sera fait le 1er avril de l'année, quand elle est transférée Passage Sainte-Anne, 59. 

 

A la séance de vendredi, 30 mars, Allan Kardec refuse d'évoquer l'esprit de M. de R.... comte, membre titulaire qui, en rade de Cherbourg, désire être évoqué à la séance présente. « Il a déjà été évoqué deux fois, dit Allan Kardec et nous avons des choses plus utiles à discuter. »

 

Peu après, Allan Kardec fait un voyage à Lyon. C'est déjà une tournée de propagande, la première avant tant d'autres. Il a choisi Lyon parce que c'est sa ville natale. Mais aussi parce que : « Lyon a été la ville des martyrs ; la foi y est vive ; elle fournira des apôtres au spiritisme. Si Paris est la tête, Lyon sera le coeur. » Il a dû penser à l'évêque de Lyon, Pothin, qui, nonagénaire, avait été tué à coups de cailloux en l'an 177 avec tant d'autres gaulois chrétiens. C'est en effet à Lyon que les adversaires du spiritisme sont les plus actifs. Ils traitent Allan Kardec d'halluciné, ce qui est un comble. Voici d'ailleurs le sage conseil qu'il donne aux spirites lyonnais :

«  ... Il faut tout examiner froidement, tout peser mûrement, tout contrôler... »

 

« Propagateur zélé de la doctrine », selon le toast prononcé au banquet du 19 septembre offert par les spirites lyonnais, Allan Kardec n'en continue pas moins à travailler à son deuxième grand ouvrage, le Livre des Médiums. Des communications obtenues pendant son absence parlent toujours de sa mission (le 12 avril, chez M. Dehau, médium M. Crozet). De Limoges, on lui communique qu'il a encore pour dix ans de travaux (ce qui est vraiment prophétique). Enfin, le 10 juin, chez lui, le médium étant Mlle Schmidt, l'esprit de Vérité lui dit : 

« Tu ne resteras pas longtemps parmi nous ; il faut bien que tu reviennes terminer ta mission qui ne peut être achevée dans cette existence. Si c'était possible, tu ne t'en irais pas du tout, mais il faut subir la loi de la nature. Tu seras absent pendant quelques années, et quand tu reviendras, ce sera dans des conditions qui te permettront de travailler de bonne heure. Cependant, il y a des travaux qu'il est utile que tu termines avant de partir ; c'est pourquoi nous te laisserons le temps nécessaire pour les achever. »

 

 

 

1861

 

 

Le 15 janvier sort le Livre des Médiums ; c'est l'ouvrage le plus rigoureux et le plus impitoyable concernant la pratique du spiritisme. Allan Kardec y dénonce toutes les fautes commises par les charlatans, les esprits malveillants et les médiums intéressés ou orgueilleux. C'est grâce à cet ouvrage que la doctrine spirite annoncée dans le Livre des Esprits devient une science expérimentale, sinon exacte. 

 

Evidemment, les adversaires se déchaînent. « La Bibliothèque Catholique vomit l'anathème et l'injure à pleine bouche, écrit Allan Kardec. » S'il y a un assassinat dans le pays, c'est la faute du spiritisme. Les suicidés sont encore les victimes de la doctrine spirite. Allan Kardec répond aux uns comme aux autres. Il sait que le spiritisme est mal compris ou pas du tout. Qu'il traverse l'époque des martyrs, inhérente à chaque doctrine révolutionnaire. En cette année, il y aura le fameux autodafé de Barcelone dont nous donnons plus bas le «procès-verbal ». L'inquisition se met en action. Mais Allan Kardec continue. Il repart en province pour une tournée plus grande : Sens, Mâcon, Lyon et Bordeaux. 

 

A Lyon, il constate le progrès réalisé depuis un an. En 1860, il y avait un seul centre de réunions : celui des Brotteaux dirigé par M. Dijoud, chef d'atelier, et par sa femme. Un an après, il trouve de nouveaux centres à la Guillotière, à Perrache, à la Croix-Rousse, à Vaise et à Saint-Just.

 

Justement, à Saint-Just, on le reçoit ainsi :

« Monsieur Allan Kardec, disciple de Jésus, interprète de l'Esprit de Vérité, vous êtes notre frère en Dieu ; nous sommes réunis tous d'un même cœur sous la protection de saint Jean-Baptiste, protecteur de l'humanité et précurseur du grand-maître Jésus, notre Sauveur. »

 

La fin du discours est une ovation :

« Nous le disons tous du fond du cœur ; nous sommes animés du même feu et nous répétons tous : Gloire à Allan Kardec et aux bons Esprits qui l'ont inspiré !... Merci monsieur Allan Kardec, merci mille fois, au nom du groupe de Saint-Just, d'être venu parmi nous, simples ouvriers et encore bien imparfaits en spiritisme... »

 

A Bordeaux, toujours le même accueil. A la réunion du 14 octobre, Allan Kardec prend la parole pour annoncer qu'après le « pronunciamento de Lyon », c'est Bordeaux foyer de lumière en France - qui fait le sien.

 

A peine rentre-t-il à Paris, qu'il lui faut préparer la seconde édition du Livre des Médiums. Son autorité est maintenant bien reconnue. On l'appelle « chef spirite », honneur qu'Allan Kardec accepte dans la mesure où son autorité idéologique s'identifie avec celle de ses deux ouvrages déjà publiés. En même temps, il pense à l'organisation du spiritisme qui traverse une crise de croissance. Il donne des conseils sur la formation des sociétés spirites, en reconnaissant à la S.P.E.S. le droit d'être un exemple pour toute autre société nouvellement créée. Il dénonce l'esprit d'opposition systématique, fait la différence entre l'élément flottant et l'élément assidu et prêche pour l'homogénéité des groupes. Il explique le rôle des sociétés : rôle d'étude et de travail ainsi que recherche bibliographique et historique du fait spirite. 

 

C'est en ce moment qu'Allan Kardec réalise à la fois l'étendue du spiritisme et le danger qui le menace. Trop de gens viennent dans les groupes uniquement pour satisfaire leur curiosité. D'autre part, s'il est reconnu comme «chef spirite », ne doit-il pas s'inquiéter de la succession ?

 

Le 22 décembre 1861, il écrit :

« Au cours d'une conversation avec les Esprits, ayant à parier de mon successeur dans la direction du spiritisme, je posai la question suivante :

« Demande. - Parmi les adeptes, beaucoup s'inquiètent de ce que deviendra le spiritisme après moi, et se demandent qui me remplacera quand je partirai, attendu qu'on ne voit personne se dessiner d'une manière notoire pour en prendre les rênes. » 

« Je réponds que je n'ai pas la prétention d'être le seul être indispensable ; que Dieu est trop sage pour faire reposer l'avenir d'une doctrine qui doit régénérer le monde sur la vie d'un homme ; que d'ailleurs il m'a toujours été dit que ma tâche est de constituer la doctrine et qu'il me sera donné le temps nécessaire. Celle de mon successeur sera donc plus facile, puisque la route sera toute tracée, et qu'il lui suffira de la suivre. Néanmoins, si les Esprits jugeaient à propos de me dire quelque chose de plus positif à ce sujet, je leur en serais reconnaissant. »

« Réponse. - Tout cela est rigoureusement vrai ; voici ce qu'il nous est permis de te dire de plus. Tu as raison de dire que tu n'es pas indispensable : tu l'es aux yeux des hommes parce qu'il était nécessaire que le travail d'organisation fût concentré dans les mains d'un seul pour qu'il y ait unité ; mais tu ne l'es pas aux yeux de Dieu. Tu as été choisi, voilà pourquoi tu es seul ; mais tu n'es pas, comme tu le sais, du reste, le seul capable de remplir cette mission ; si elle était interrompue pour une cause quelconque, Dieu ne manquerait pas de sujets pour te remplacer. Ainsi quoi qu'il arrive, le spiritisme ne peut péricliter. » 

« Jusqu'à ce que le travail d'élaboration soit achevé, il est donc nécessaire que tu sois seul en évidence, parce qu'il fallait un drapeau autour duquel on pût se rallier ; il fallait qu'on te considérât comme indispensable, pour que l'œuvre sortie de tes mains ait plus d'autorité dans le présent et dans l'avenir; il fallait même que l'on conçût des craintes pour les suites de ton départ. »

 

« Si celui qui doit te remplacer était désigné d'avance, l'œuvre non encore achevée pourrait être entravée ; il se formerait contre lui des oppositions suscitées par la jalousie ; on le discuterait avant qu'il ait fait ses preuves ; les ennemis de la doctrine chercheraient à lui barrer le chemin, et il en résulterait des schismes et des divisions. Il se révèlera donc quand le moment sera venu. »

« Sa tâche sera rendue plus facile, parce que, comme tu le dis, la route sera toute tracée ; s'il s'en écartait, il se perdrait lui-même, comme se sont déjà perdus ceux qui ont voulu se mettre à la traverse ; mais elle sera plus pénible dans un autre sens, car il aura des luttes plus rudes à soutenir. A toi incombe la charge de la conception, à lui celle de l'exécution ; c'est pourquoi ce devra être un homme d'énergie et d'action. Admire ici la sagesse de Dieu dans le choix de ses mandataires ; tu as les qualités qu'il faut pour le travail que tu dois accomplir, mais tu n'as pas celles nécessaires à ton successeur ; à toi, il faut le calme, la tranquillité de l'écrivain qui mûrit les idées dans le silence de la méditation, à lui, il faudra la force du capitaine qui commande un navire d'après les règles tracées par la science. Déchargé du travail de création de l'œuvre sous le poids duquel ton corps succombera, il sera plus libre pour appliquer toutes ses facultés au développement et à la consolidation de l'édifice. »

« Demande. - Pourriez-vous me dire si le choix de mon successeur est arrêté dès ce moment ? » 

« Réponse. - Il l'est sans l'être, attendu que l'homme, ayant son libre arbitre, peut reculer au dernier moment devant la tâche qu'il a lui-même choisie. Il faut aussi qu'il fasse ses - preuves de capacité, de dévouement, de désintéressement et d'abnégation. S'il n'était mû que par l'ambition et le désir de primer, il serait certainement mis de côté. » 

« Demande. - Il a toujours été dit que plusieurs Esprits supérieurs devaient s'incarner pour aider au mouvement. » 

« Réponse. - Sans doute, plusieurs Esprits auront cette mission, mais chacun aura sa spécialité, et agira par sa position sur telle ou telle partie de la société. Tous se révèleront par leurs œuvres, et aucun par une prétention quelconque à la suprématie. » 

 

Pour terminer avec cette année voici enfin le Procès-verbal de l'autodafé de Barcelone.

 

Rappelons les faits (D'après H. SAUSSE) :

« M. Maurice Lachâtre était à cette époque établi libraire à Barcelone, en relations et communauté d'idées avec Allan Kardec, il lui demanda de lui adresser un certain nombre d'ouvrages spirites pour les mettre en vente... »

« Les ouvrages, au nombre de trois cents environ, furent expédiés... avec une déclaration régulière du contenu des colis. A leur arrivée en Espagne, les droits de douane furent réclamés au destinataire, et perçus par les agents du gouvernement espagnol, mais la livraison des colis n'eût pas lieu, l'évêque de Barcelone, ayant jugé ces livres pernicieux, fit confisquer l'expédition par le Saint-Office. Allan Kardec en réclama le retour... ; l'évêque motiva son refus par la réponse suivante : « L'Eglise catholique est universelle, et ces livres étant contraires à la foi catholique, le gouvernement ne peut consentir à ce qu'ils aillent pervertir la morale et la religion des autres pays. »

On voit donc que l'inquisition espagnole se substitue l'autorité française, juge et refuse de rendre les livres qui appartiennent à Allan Kardec, citoyen français. Le chef du spiritisme renonce à soulever une action diplomatique. Il en est d'ailleurs dissuadé par les Esprits.

 

Voici le procès-verbal de l'ignominie catholique :

 

« Procès-verbal »

 

« Ce jour, neuf octobre mil huit cent soixante-un, à dix heures et demie du matin, sur l'esplanade de la ville de Barcelone, au lieu où sont exécutés les criminels condamnés au dernier supplice, par ordre de l'évêque de cette ville, ont été brûlés trois cents volumes et brochures sur le spiritisme, savoir :

« La Revue Spirite, directeur Allan Kardec ; 

« La Revue Spiritualiste, directeur Piérart ; 

« Le Livre des Esprits, par Allan Kardec ; 

« Le Livre des Médiums, par le même ; 

« Qu'est-ce que le Spiritisme ? Par le même ; 

« Fragment de Sonate dicté Par l'esprit de Mozart ; 

« Lettre d'un catholique sur le Spiritisme, par le Dr Grand 

« L'Histoire de Jeanne d'Arc, dictée par elle-même à Melle Ermande Dufaux ; 

« La Réalité des Esprits démontrée par l'écriture directe, par le baron de Guldenstubbé. 

 

« Ont assisté à l'autodafé :

« Un prêtre revêtu des habits sacerdotaux, portant la croix d'une main et une torche de l'autre main ;

« Un notaire chargé de rédiger le procès-verbal de l'autodafé ;

« Le clerc du notaire ;

« Un employé supérieur de l'administration des douanes ;

« Trois mozos (garçons) de la douane, chargés d'entretenir le feu ;

« Un agent de la douane représentant le propriétaire des ouvrages condamnés par l'évêque ;

« Une foule innombrable encombrait les promenades et couvrait l'esplanade où se dressait le bûcher.

« Quand le feu a eu consumé les trois cents volumes ou brochures spirites, le prêtre et ses aides se sont retirés couverts par les huées et les malédictions de nombreux assistants qui criaient : A bas l'inquisition ! ...

« Plusieurs personnes se sont ensuite approchées du bûcher et en ont recueilli des cendres. »

 

 

 

1862

 

 

Après une année, riche en discussions et travail, Allan Kardec doit faire face aux calomniateurs qui s'en prennent à sa fortune « gagnée sur le dos du spiritisme ». Nous avons déjà donné un extrait, au début, de l'explication fournie par Allan Kardec à ce sujet. Nous reproduirons, pour l'année 1865, le grand discours prononcé devant la S.P.E.S., le 5 mai (Compte rendu de la caisse du spiritisme). 

 

Mais il reçoit également des honneurs. Ainsi la Société spirite, dite de la Charité, de Vienne (Autriche), dans sa séance anniversaire du 18 mai 1862, lui décerne le diplôme et le titre de Président d'honneur :

« Au nom de Dieu tout-puissant et sous la protection de l'Esprit divin,

« La Société spirite de Vienne, voulant, à l'occasion de son deuxième anniversaire, témoigner à son aîné de Paris, dans la personne de son digne et courageux président, la déférence et la reconnaissance que lui inspirent ses constants efforts et ses précieux travaux pour la sainte cause du spiritisme et le triomphe de la fraternité universelle, a, sur la proposition de son président, et avec l'approbation de ses conseillers spirites, nommé par acclamation M. Allan Kardec, président de la Société des études spirites de Paris, au titre de Président d'honneur de la Société spirite, dite la Charité, de Vienne en Autriche.

« Vienne, 19 mai.

 

Le Président,

 

C. DELHEZ.

 

 

A son tour, la Société spirite de Paris va créer, dès octobre le titre de membre honoraire.

 

L'année 1862 est également une année de propagande. Sur l'invitation des spirites de Lyon et de Bordeaux, Allan Kardec part en septembre pour visiter une vingtaine de villes, tenir nombre de discours à cinquante réunions spirites, et parcourir en tout six cent quatre-vingt-treize lieues. Ce grand voyage d'études sera publié dans un ouvrage spécial, auxiliaire nécessaire aux groupes spirites, tant en ce qui concerne la doctrine que l'administration et l'organisation spirites. Allan Kardec a fait ce voyage sans faire appel à la caisse de la société, les frais étant pris uniquement sur ses ressources personnelles.

 

C'est en cette année qu'un ami lui écrit une lettre dans laquelle il lui rappelle les rapports doctrinaires entre le spiritisme et la théorie de l'âme de Charles Fourier. Cet ami se demande « pourquoi ceux qui s'acharnent tant après la doctrine de la réincarnation aujourd'hui n'ont rien dit quand Fourier est venu en faire une des pierres angulaires de sa théorie ? »

 

On sait que parmi les griefs de René Guénon contre le spiritisme se trouve celui de la ressemblance entre la théorie d'Allan Kardec et celle de l'illustre socialiste, auteur d'une acerbe critique contre la société (la civilisation bourgeoise).

 

Enfin une dernière satisfaction posthume :

L'évêque de Barcelone, auteur de l'autodafé, vient de mourir. Allan Kardec n'a pas besoin de l'évoquer ; il se présente spontanément pour dire :

" Il est écrit tu as brûlé les idées, et les idées te brûleront. »

Et il ajoute :

« Priez pour moi ; priez, car elle est agréable à Dieu, la prière que lui adresse le persécuté pour le persécuteur. Celui qui fut évêque et qui n’est plus qu'un pénitent. »

Il y a aussi plus qu'une revanche - une leçon de charité que seul le spiritisme est capable de professer.

 

 

 

1863

 

 

Les années se suivent et... se ressemblent. Pendant qu'Allan Kardec prépare son livre de morale spirite (l'Evangile selon le spiritisme), l'église catholique se déchaîne contre lui. Pendant qu'à Paris, dans son bureau du Passage Sainte-Anne, Allan Kardec recommande aux hommes de suivre l'enseignement moral du Christ, parce qu'il est le plus sublime, à Lyon, les évêques venus de partout et les professeurs de facultés théologiques, tiennent des assises au cœur desquelles ils attaquent violemment le spiritisme. Ainsi, les journaux lyonnais écrivent que le spiritisme « détruit la famille, avilit la femme, prêche le suicide et l'avortement, préconise le communisme et dissout la société ». On voit l'ignorance de cet évêque du Texas qui prétend connaître le spiritisme, en alléguant ces énormités.

 

Evidemment, Allan Kardec réfute avec son esprit logique et moral, toutes les insanités « de messieurs les théologiens ». Il sait que la société est encore ignorante et peut croire, en effet, que le suicidé de Tours qui avait ému l'opinion publique, était la victime de la doctrine spirite. Or, il suffit de lire au cours de la même année le récit rapporté par la Gazette des Tribunaux, concernant le lynchage d'un noir aux Etats-Unis (en novembre 1862) pour comprendre de quel côté se trouvent les bourreaux. Allan Kardec dénonce le racisme, ce que l'évêque du Texas feint d'ignorer (aujourd'hui encore de pareilles choses se répètent en Amérique, comme ailleurs). 

 

Mais pendant que la croisade contre le spiritisme fait chorus avec les attaques contre la personne d'Allan Kardec (comme ceux de cet officier d'Alger qui calcule l'argent gagné par le fondateur du spiritisme), Allan Kardec continue son travail doctrinal. Eraste, l'esprit disciple de saint Paul, lui dit de ne pas se tourmenter.

 

Dans la même année paraît une revue spirite à Bordeaux.

 

 

 

1864

 

 

Il y a déjà six ans que le spiritisme doctrinaire a été fondé. Des sociétés ont pris naissance un peu partout : à Tours, à Lyon, à Bordeaux, à Alger... A l'étranger aussi : Turin, Bruxelles, Smyrne. L'état du spiritisme est satisfaisant, constate Allan Kardec. Il y a des spirites dans toutes les couches de la société : intellectuels, aristocrates, bourgeois et ouvriers. Même dans les prisons, des criminels se convertissent, grâce à la grande loi morale du spiritisme.

 

Cette loi, vient justement d'être décrite par Allan Kardec dans son livre Imitation de l'Evangile selon le Spiritisme. Par la suite le titre sera modifié (le mot Imitation étant supprimé). 

 

Le spiritisme a grandi. A l'ouverture de la septième année sociale, le ler avril, Allan Kardec s'adresse à ses collègues de la S.P.E.S. en leur disant que « ce ne sont pas des souscripteurs que la société cherche, mais des vrais collaborateurs ». 

 

Allan Kardec, qui vient d'avoir soixante ans, se décide à partir en Suisse, pour un voyage d'agrément. Il visite ce pays, qui, le premier, lui a révélé le rôle important de la Nature et de sa pureté. Tour à tour, il se rend à Neuchâtel, Berne, Zimmerwald, au lac de Thoun, Interlaken, dans la vallée de Lauterbrun et du Grundewald, au lac de Brientz, à Fribourg, Lausanne, Genève et sans doute à Yverdon. 

 

C'est avec les yeux initiés d'Allan Kardec que cet homme se souvient du petit Denizard Rivail, disciple de Pestalozzi. Il pense aussi que la vie d'un être humain n'est jamais accomplie si, à l'activité profane et sociale, on n'ajoute pas un minimum de spiritualité qui transfigure le tout.

 

Il rentre à Paris, mais repart en Belgique pour parler aux spirites de Bruxelles et d'Anvers. Là, devant l'honneur qu'on lui fait, le chef du spiritisme doit montrer une grande modestie. Il rappelle les « desseins de la Providence, son rôle, à lui, étant celui d'instrument docile. C'est une tâche que j'ai accepté avec joie, et dont je m'efforce de me rendre digne en priant Dieu de me donner les forces nécessaires pour l'accomplir selon sa sainte volonté ».

 

De retour à Paris, Allan Kardec participe à la souscription en faveur des victimes de l'incendie de Limoges. Car cet homme n'est jamais indifférent aux malheurs qui s'abattent sur les hommes de son pays et d'ailleurs.

 

 Seuls les théologiens de Lyon, le doyen A. Barricand en tête, continuent d'accabler les spiritistes du nom d'un dogme inventé par eux et qui n'est d'ailleurs qu'en contradiction avec ce dogme.

 

« L'Evangile selon le spiritisme » continue son chemin.

 

 

 

1865

 

 

Un coup d'oeil sur le spiritisme en 1864 rassure Allan Kardec. Il est encore en progrès. Plusieurs organes de l'idée sont nés pendant cette période : Le Sauveur du Peuplela Lumière, la Voix d'outre-tombe, à Bordeaux; l'Avenir, à Paris ; le Médium évangélique, à Toulouse ; à Bruxelles, le Monde musical... Des groupes et des sociétés se sont ajoutés à ceux existants. 

 

Pendant l'année 1865 Allan Kardec publie le Ciel et l'Enfer. Comme d'habitude, il y dénonce tout ce qui est rétrograde dans la pensée des hommes (religion, superstition) pour offrir, grâce au spiritisme, plus de liberté. Il s'érige contre la prétention de l'Eglise de faire habiter l'enfer par les âmes à jamais damnées. Selon Allan Kardec, Jésus a parlé plutôt de purgatoire, puisque le pêcheur peut se racheter. Dieu est bon et juste. 

 

Les adversaires du spiritisme ne sont ni bons ni justes. Ils s'emparent de l'affaire Davenport pour l'exploiter contre la doctrine spirite. 

 

En effet les Frères Davenport, deux médiums américains, ont donné une séance publique qui a tourné en music-hall. Quelqu'un a fait voir le « truc » et la salle a ri. Allan Kardec tient alors à préciser que la faculté médiumnique n'est pas absolue et que des véritables médiums ont pu la perdre, surtout quand un sentiment de lucre s'y est mêlé. Encore reste-t-il à prouver que les Frères Davenport aient jamais été des vrais médiums et non de simples charlatans.

 

Cette année, il ne voyage pas. Se sent-il fatigué ? Un an après, il tombera vraiment malade et les Esprits lui conseilleront de se ménager.

 

C'est aussi de cette époque que date son fameux rapport concernant la situation de la caisse du spiritisme à la S. P. B. S. Nous le publions pour éclaircir une fois pour tout cet épineux problème, le cheval de bataille de tous les adversaires du spiritisme et d'Allan Kardec.

 

Extrait du compte rendu de la caisse du spiritisme

fait à la Société de Paris, le 5 mai 1865

 

« On a beaucoup parlé des produits que je retirais de mes ouvrages ; personne de sérieux assurément ne croit à mes millions, malgré l'affirmation de ceux qui disaient tenir de bonne source que j'avais un train princier, des équipages à quatre chevaux et que, chez moi, on ne marchait que sur des tapis d'Aubusson. Quoi qu'en ait dit, en outre, l'auteur d'une brochure que vous connaissez, et qui prouve, par des calculs hyperboliques, que mon budget des recettes dépasse la liste civile du plus puissant souverain de l'Europe, parce que, en France seulement, vingt millions de spirites sont mes tributaires, il est un fait plus authentique que ses calculs, c'est que je n'ai jamais rien demandé à personne, que personne ne m'a jamais rien donné pour moi personnellement ; en un mot, que  je ne vis aux dépens de personne, puisque, sur les sommes qui m'ont été volontairement confiées dans l'intérêt du spiritisme, aucune parcelle n'en a été distraite à mon profit. » 

« Mes immenses richesses proviendraient donc de mes ouvrages spirites. Bien que ces ouvrages aient eu un succès inespéré, il suffit d'être tant soit peu initié aux affaires de librairie pour savoir que ce n'est pas avec des livres philosophiques qu'on amasse des millions en cinq ou six ans, quand on n'a sur la vente qu'un droit d'auteur de quelques centimes par exemplaire. Mais qu'il soit fort ou faible, ce produit étant le fruit de mon travail, personne n'a le droit de s'immiscer dans l'emploi que j'en fais; quand même il s'élèverait à des millions, du moment que l'achat des livres, aussi bien que l'abonnement à la Revue, est facultatif et n'est imposé en aucune circonstance, pas même pour assister aux séances de la société, cela ne regarde personne. Commercialement parlant, je suis dans la position de tout homme qui recueille le fruit de son travail ; je cours la chance de tout écrivain qui peut réussir, comme il peut échouer. » 

«Bien que, sous ce rapport, je n'aie aucun compte à rendre, je crois utile, pour la cause même à laquelle je me suis voué, de donner quelques explications. »

« Je dirai d'abord que mes ouvrages n'étant pas ma propriété exclusive, je suis obligé de les acheter à mon éditeur et de les payer comme un libraire, à l'exception de la Revue ; que le bénéfice se trouve singulièrement diminué par les non-valeurs et les distributions gratuites faites dans l'intérêt de la doctrine, à des gens qui, sans cela, seraient obligés de s'en passer. Un calcul bien facile prouve que le prix de dix volumes perdus ou donnés, que je n'en dois pas moins payer, suffit pour absorber le bénéfice de cent volumes. Ceci soit dit à titre de renseignement et comme parenthèse. Somme toute et balance faite, il reste cependant quelque chose. Supposez le chiffre que vous voudrez ; qu'est-ce que j'en fais ? C'est là ce qui préoccupe le plus certaines gens. »

« Quiconque a vu notre intérieur jadis et le voit aujourd'hui, peut attester que rien n'est changé à notre manière de vivre depuis que je m'occupe de spiritisme ; elle est tout aussi simple maintenant qu'elle était autrefois. Il est donc certain que mes bénéfices, si énormes soient-ils, ne servent pas à nous donner les jouissances du luxe. Est-ce donc que j'aurais la manie de thésauriser pour avoir le plaisir de contempler mon argent ? Je ne pense pas que mon caractère et mes habitudes aient jamais pu le faire supposer. A quoi donc cela passe-t-il ? Du moment que cela ne me profite pas, plus la somme est fabuleuse, plus la réponse est embarrassante. Un jour, on en saura le chiffre exact, ainsi que l'emploi détaillé, et les faiseurs d'histoires en seront pour leurs frais d'imagination ; aujourd'hui, je me borne à quelques données générales pour mettre un frein à des suppositions ridicules. Je dois à cet effet entrer dans quelques détails intimes dont je vous demande pardon, mais qui sont nécessaires. »

« De tout temps nous avons eu de quoi vivre, très modestement, il est vrai, mais ce qui eût été peu pour certaines gens nous suffisait, grâce à nos goûts et à nos habitudes d'ordre et d'économie. A notre petit revenu venait s'ajouter en supplément le produit des ouvrages que j'ai publiés avant le spiritisme, et celui d'un modeste emploi que j'ai dû quitter quand les travaux de la doctrine ont absorbé tout mon temps. »

« Le spiritisme, en me tirant de l'obscurité, est venu me lancer dans une nouvelle voie ; en peu de temps, je me suis trouvé enchaîné dans un mouvement que j'étais loin de prévoir. Lorsque je conçus l'idée du Livre des Esprits, mon intention était de ne point me mettre en évidence et de rester inconnu ; mais, promptement débordé, cela ne m'a pas été possible : j'ai dû renoncer à mes goûts de retraite, sous peine d'abdiquer l'œuvre entreprise et qui grandissait chaque jour ; il m'a fallu en suivre l'impulsion et en prendre les rênes. Si mon nom a maintenant quelque popularité, ce n'est assurément pas moi qui l'ai recherchée, car il est notoire que je ne la dois ni à la réclame, ni à la camaraderie de la presse, et que je n'ai jamais profité de ma position et de mes relations pour me lancer dans le monde, alors que cela m'eût été si facile. Mais, à mesure que l'œuvre grandissait, un horizon plus vaste se déroulait devant moi, et en reculait les bornes ; je compris alors l'immensité de ma tâche, et l'importance du travail qui me restait à faire pour la compléter ; les difficultés et les obstacles, loin de m'effrayer, redoublèrent mon énergie ; je vis le but, et je résolus de l'atteindre avec l'assistance des bons Esprits. Je sentais que je n'avais pas de temps à perdre, et je ne le perdis ni en visites inutiles, ni en cérémonies oiseuses ; ce fut l'œuvre de ma vie; j'y donnai tout mon temps, j'y sacrifiai mon repos, ma santé, parce que l'avenir était écrit devant moi en caractères irrécusables. » 

« Sans nous écarter de notre genre de vie, cette position exceptionnelle ne nous en a pas moins créé des nécessités auxquelles mes seules ressources ne me permettaient pas de pourvoir. Il serait difficile de se figurer la multiplicité des dépenses qu'elle entraîne, et que j'aurais évitées sans cela. »

« Eh bien ! Messieurs, ce qui m'a procuré ce supplément de ressources, c'est le produit de mes ouvrages. Je le dis avec bonheur, c'est avec mon propre travail, avec le fruit de mes veilles que j'ai pourvu, en majeure partie du moins, aux nécessités matérielles de l'installation de la doctrine. »

« J'ai ainsi apporté une large quote-part à la caisse du spiritisme ; ceux qui aident à la propagation des ouvrages ne pourront donc pas dire qu'ils travaillent à m'enrichir, puisque le produit de tout livre acheté, de tout abonnement à la Revue, profite à la doctrine et non à un individu. » 

« Ce n'était pas de pourvoir au présent ; il fallait aussi penser à l'avenir, et préparer une fondation qui, après moi, pût aider celui qui me remplacera dans la grande tâche qu'il aura à remplir ; cette fondation, sur laquelle je dois me taire encore, se rattache à la propriété que je possède, et c'est en vue de cela que j'applique une partie de mes produits à l'améliorer. Comme je suis loin des millions dont on m'a gratifié, je doute fort que, malgré mes économies, mes ressources personnelles me permettent jamais de donner à cette fondation le complément que je voudrais lui voir de mon vivant ; mais puisque sa réalisation est dans les vues de mes guides spirituels, si je ne le fais pas moi-même il est probable qu'un jour ou l'autre, cela se fera. En attendant, j'en élabore les plans. »

« Loin de moi, messieurs, la pensée de tirer la moindre vanité de ce que je viens de vous exposer; il a fallu la persévérance de certaines diatribes pour m'engager, quoique à regret, à rompre le silence sur quelques-uns des faits qui me concernent. Plus tard, tous ceux que la malveillance s'est plue à dénaturer seront mis en lumière par des documents authentiques, mais le temps de ces explications n'est pas encore venu ; la seule chose qui m'importait pour le moment, c'était que vous fussiez édifiés sur la destination des fonds que la Providence fait passer par mes mains, quelle qu'en soit l'origine. Je ne me considère que comme dépositaire, même de ceux que je gagne, à plus forte raison de ceux qui me sont confiés. »

« Quelqu'un me demandait un jour, sans curiosité bien entendu, et par pur intérêt pour la chose, ce que je ferais d'un million si je l'avais. Je lui ai répondu qu'aujourd'hui l'emploi en serait tout différent de ce qu'il eût été dans le principe. Jadis j'eusse fait de la propagande par une large publicité ; maintenant je reconnais que cela eût été inutile, puisque mes adversaires s'en sont chargés à leurs frais. En ne mettant pas alors de grandes ressources à ma disposition pour cet objet, les Esprits ont voulu prouver que le spiritisme devait son succès à sa propre force.

 

« Aujourd'hui que l'horizon s'est élargi, que l'avenir surtout s'est déroulé, des besoins d'un tout autre ordre se font sentir. Un capital, comme celui que vous supposez, recevrait un emploi plus utile. Sans entrer dans des détails qui seraient prématurés, je dirai simplement qu'une partie servirait à convertir ma propriété en une maison spéciale de retraite spirite, dont les habitants recueilleraient les bienfaits de notre doctrine morale ; l'autre à constituer un revenu inaliénable destiné : Io à l'entretien de l'établissement ; 2o à assurer une existence indépendante à celui qui me succédera et à ceux qui l'aideront dans sa mission ; 3o à subvenir aux besoins courants du spiritisme sans courir la chance de produits éventuels comme je suis obligé de le faire, puisque la majeure partie de ses ressources repose sur mon travail qui aura un terme. » 

« Voilà ce que je ferais. Mais si cette satisfaction ne m'est pas donnée, je sais que, d'une manière ou d'une autre, les Esprits qui dirigent le mouvement pourvoiront à toutes les nécessités en temps utile ; c'est pourquoi je ne m'en inquiète nullement, et m'occupe de ce qui est pour moi la chose essentielle : l'achèvement des travaux qui me restent à terminer. Cela fait, je partirai quand il plaira à Dieu de me rappeler. »

 

 

*

*    *

 

Nous retrouvons ici l'homme de cœur et le pédagogue, l'élève de Pestalozzi. Comme Denizard Rivait Allan Kardec accepte d'être un éducateur et un maître d'école. Ce n'est que dans ce sens que la famille spirite est aussi une école où l'homme qui s'y forme est meilleur que l'athée, le chrétien ou l'agnostique indifférent. Si Allan Kardec avait pensé que le spiritisme était une source d'enrichissement comme l'ont insinué les adversaires - il n'avait point besoin de penser à la création d'une caisse de secours et à un établissement pour les indigents. Nous y reviendrons, quand il sera question de son testament (1868).

 

 

 

1866

 

 

M. Didier, éditeur d'Allan Kardec et membre assidu de la société spirite, est mort le 2 décembre de l'année précédente. Les journaux adverses insinuent que M. Didier « avait édité M. Allan Kardec et était devenu, par politesse d'éditeur, ou par conviction, un adepte du spiritisme ».

 

Allan Kardec se demande  « ... pourquoi serait-il plus étrange qu'un libraire fût spiritiste que d'être catholique, protestant, juif, saint-simonien, fouriériste ou matérialiste ? Quand donc messieurs les libres penseurs admettront-ils la liberté de conscience pour tout le monde ? »

 

Un autre journal, plus ironique, écrit :

« Le pauvre homme doit savoir maintenant à quoi s'en  tenir sur les doctrines de M. Allan Kardec. »

 

Le fondateur du spiritisme constate avec tristesse que rien n'est plus respecté par ces « Messieurs les incrédules». Allan Kardec rappelle aussi qu'au moment de sa mort, Didier mettait sous presse la quatorzième édition du Livre des Esprits. 

 

Allan Kardec ne prend cependant pas la parole lors de l'enterrement. D'abord, parce que la famille ne le lui a pas demandé. Ensuite, parce que l'assistance était formée d'hommes qui, ne partageant point les idées spirites, auraient mal interprété son discours. Au lieu de parler pour ne rien dire, Allan Kardec a préféré se taire. Une dame est venue pour l'inciter à prendre la parole. Allan Kardec dit :

« Ces personnes ignorent, sans doute, que s'il me répugne de m'imposer, je n'aime pas davantage à poser. »

 

Ceci est un trait de caractère qui ne fera jamais défaut à Allan Kardec.

 

L'an 1866 s'annonce bien. Le spiritisme vient de prendre rang dans la philosophie et les connaissances usuelles, puisque Maurice Lachatre, rédacteur du Nouveau Dictionnaire Universel fait appel à Allan Kardec pour définir certains termes, Allan Kardec en est heureux pour la doctrine spirite. Il est sans doute flatté que son nom figure à côté de ceux d'Ampère, Arago, Becquerel, Berzelius, Biot, Chateaubriand, Cuvier, Gay-Lussac, Guizot, Lamartine, Lamenais, Laplace, Michelet, Raspail, de Sacy, J.-B. Say et Thiers... 

 

Quant à lui, il écrit, par exemple, la définition du mot âme, selon la doctrine spirite (voir l'Etude introductive le spiritisme philosophique). 

 

Hélas, au mois d'avril, Allan Kardec tombe malade. Les Esprits, interrogés, lui recommandent du repos. « Votre maladie actuelle, dit l'Esprit du Dr Demeure, n'est que le résultat d'une dépense incessante de forces vitales qui ne laisse pas la réparation se faire, et d'un échauffement du sang produit par le manque absolu de repos. Nous vous soutenons sans doute, mais à la condition de ne pas défaire ce que nous faisons. Que sert-il de courir ? Ne vous a-t-on pas dit maintes fois que chaque chose viendrait en son temps et que les Esprits préposés au mouvement des idées sauraient faire surgir des circonstances favorables quand le moment d'agir serait venu ? »

« - Bon, monsieur Demeure, répond Allan Kardec, je vous remercie de vos sages conseils. Grâce à la résolution que j'ai prise de me faire suppléer, sauf les cas exceptionnels, la correspondance courante souffre peu maintenant, et ne souffrira plus à l'avenir ; mais que faire de cet arriéré de plus de cinq cents lettres, malgré toute ma bonne volonté, je ne puis parvenir à mettre à jour ? »

 

Scrupuleux, correct envers ses lecteurs et amis, Allan Kardec s'inquiète de leur attente. Le Dr Demeure lui conseille de mettre ces réponses au compte de « profits et perte ». Allan Kardec s'excuse auprès de ses correspondants. Pendant sa maladie, il est vite dans un état de somnolence assez étrange. Dans la nuit du 24 avril, il fait un rêve d'un caractère particulier.

 

« ... Nous cherchions à saisir, raconte-t-il, l'objet de la conversation (d'une foule d'hommes dans une rue), lorsque, tout à-coup, dans l'angle d'une muraille une  inscription en petits caractères, brillants comme du feu, et que nous nous efforcions de déchiffrer ; elle était ainsi conçue - Nous avons découvert que le caoutchouc roulé sous la roue fait une lieue en dix minutes, pourvu que la route... Pendant que nous cherchions la fin de la phrase, l'inscription s'effaça peu à peu, et nous nous réveillâmes... »

 

Ce rêve tient de la prescience ; quelques années plus tard, la technique a montré le rôle du caoutchouc dans la locomotion.

 

Une fois guéri, il se remet au travail. A peine s'il lui reste trois ans à vivre. Il commence le travail de la Genèse. 

 

De province, plusieurs gens lui demandent de créer une caisse de secours. Ceci lui donne l'occasion de faire une analyse du « spiritisme statistique ». Il constate qu'il y a cinq riches pour quatre-vingt-quinze travailleurs, que parmi les spirites, il y a un grand nombre qui se cache, etc. Pour en finir avec ce conseil : mieux vaut faire la charité personnelle, que de créer une administration bureaucratique et qui risque, par surcroît, de donner l'impression d'une action de propagande.

 

Mais il reviendra sur ce problème.

 

 

 

1867

 

Le temps presse. Malgré sa maladie, Allan Kardec travaille fébrilement. La Genèse lui demande un travail fatigant. Il a à peine le temps de faire un voyage éclair à Bordeaux, Tours et Orléans. Il assiste à des séances consacrées spécialement au traitement des malades. 

 

Le problème social du spiritisme l'intéresse plus que la théorie. Il organise des collectes en faveur des chômeurs et des victimes. D'autre part, il a la certitude que des « grands bouleversements se préparent pour ces années-ci». Il est intéressant de mettre en évidence l'idée de sa propre fin, qui ne devrait plus tarder, avec celle de la chute de 1'Empire. Nous l'avons dit, au début, toute la vie de Denizard Rivail et d'Allan Kardec, est faite de coïncidences et de pressentiments. Allan Kardec ne discerne pas bien, en cette année 1867, si le « grand passage qui se prépare » est celui de I870 de la France ou bien sa mort, à lui (1869).

 

Il se hâte de terminer son œuvre. Pour qu'elle soit vraiment accomplie, il prépare les idées générales concernant l'organisation, l'administration et l'avenir du spiritisme.

 

L'idée la plus chère qu'il caresse en ce moment-là, c'est de réussir à faire construire six petites maisonnettes avec jardin, sur le terrain qu'il avait acheté autrefois avenue Ségur, derrière les Invalides (2.666 m 2). Il espérait pouvoir se retirer lui-même dans la « villa Ségur » et prendre avec lui, dans les autres maisons, les défenseurs indigents du spiritisme. 

 

L'argent lui manque... Il fait un emprunt au Crédit Foncier (5o.ooo francs).

 

Ce n'est qu'en 1869 que la nouvelle société spirite sera constituée sur de nouvelles bases.

 

 

 

1868

 

 

C'est en janvier que sort son dernier grand livre : La Genèse, les Miracles et les prédications selon le Spiritisme. Dans cette dernière année de sa vie - il n'a plus que trois mois à vivre - Allan Kardec fait le bilan d'une vie et d'une activité. Les Esprits lui donnent des instructions sur tous les problèmes concernant le spiritisme doctrinaire et pratique. S'est-il trompé dans ses écrits ? 

 

Non : tout est vrai et juste dans sa dizaine d'ouvrages publiés depuis 1857. Il a fallu à peine dix ans pour que Denizard Rivail connaisse les secrets du monde invisible et qu'il fonde le spiritisme scientifique et moral.

 

Pendant ces mêmes années d'innombrables détracteurs ont essayé d'entraver la marche victorieuse du spiritisme. Allan Kardec a lutté contre la mauvaise foi, la calomnie et la méchanceté. Mais qu'adviendra-t-il du spiritisme après sa mort ? Comme le christianisme, la nouvelle doctrine s'est répandue avec une force foudroyante. Le nombre des adversaires lui aussi, s'est accru. Allan Kardec pense alors à une organisation administrative du mouvement qui risque de se perdre en querelles ou erreurs si le comité central n'y met pas ordre. Malgré lui, le spiritisme prend l'aspect d'une Eglise ou d'un Parti. Ce sera la seule église et le seul parti qui ne connaîtra pas le sectarisme et l'intolérance. Car la devise est toujours la même : Hors la charité pas de salut. Les spirites sont les premiers à devoir pratiquer la charité. 

 

Alors cet homme au soir de sa vie écrit son testament Philosophique. Celui-ci concerne tout d'abord la nouvelle organisation de la Société spirite et qui reste toujours un exemple pour toute autre société spirite. 

 

Nous lui laissons la parole :

« Les principales attributions Au comité central seront :

« 1. Le soin des intérêts de la doctrine et sa propagation ; le maintien de son unité par la conservation de l'intégrité des principes reconnus ; le développement de ses conséquences ;

« 2. L'étude des principes nouveaux, susceptibles d'entrer dans le corps de la doctrine ;

« 3. La concentration de tous les documents et renseignements qui peuvent intéresser le spiritisme ;

 

« 4. La correspondance ;

« 5. Le maintien, la consolidation et l'extension des liens de fraternité entre les adeptes et les sociétés particulières des différents pays ;

« 6. La direction de la Revue qui sera le journal, officiel du spiritisme, et à laquelle pourra être jointe une autre publication périodique ; 

« 7. L'examen et l'appréciation des ouvrages, articles de journaux et tous écrits intéressant la doctrine. La réfutation des attaques, s'il y a lieu ;

« 8. La publication des ouvrages fondamentaux de la doctrine, dans les conditions les plus propres à leur vulgarisation. La confection et la publication de ceux dont nous donnerons le plan, et que nous n'aurions pas le temps de faire de notre vivant. Les encouragements donnés aux publications qui pourront être utiles à la cause ;

« 9. La fondation et la conservation de la bibliothèque, des archives et du musée;

« 10. L'administration de la caisse de secours, du dispensaire et de la maison de retraite ;

« 11. L'administration des affaires matérielles ;

« 12. La direction des séances de la société ;

« 13. L'enseignement oral ;

« 15. Les visites et instructions aux réunions et sociétés particulières qui se placeront sous son patronage. 

«  16. La convocation des congrès et assemblées générales.

 

« Ces attributions seront réparties entre les différents membres du comité, selon la spécialité de chacun, lesquels, au besoin, seront assistés par un nombre suffisant de membres auxiliaires ou de simples employés.

« En conséquence, parmi les membres du comité, il y aura :

« Un secrétaire général pour la correspondance, et les procès-verbaux des séances du comité ;

« Un rédacteur en chef pour la Revue et les autres publications ; 

«  Un bibliothécaire archiviste, chargé en outre de l'examen et des comptes rendus d'ouvrages et articles de journaux ;

« Un directeur de la caisse de secours, chargé en outre de la direction du dispensaire, des visites aux malades et aux nécessiteux, et de tout ce qui a rapport à la bienfaisance. Il sera secondé par un comité de bienfaisance, pris dans le sein de la société, et formé de personnes charitables de bonne volonté ;

« Un administrateur comptable, chargé des affaires et des intérêts matériels ;

« Un directeur spécial pour les affaires concernant les publications ;

« Des orateurs pour l'enseignement oral, chargés en outre de visiter les sociétés des départements, et d'y donner des instructions. Il pourra en être pris parmi les membres auxiliaires et les adeptes de bonne volonté, qui recevront, à cet effet, un mandat spécial.

« Quelle que soit l'extension ultérieure des affaires et du personnel administratif, le comité sera toujours limité au même nombre de membres titulaires.

« Jusqu'à présent, nous avons dû suffire à peu près à nous seul à ce programme ; aussi quelques-unes de ses parties ont-elles été négligées ou n'ont pu être qu'ébauchées, et celles qui sont plus spécialement de notre ressort, ont dû souffrir d'inévitables retards, par la nécessité de nous occuper de tant de choses, alors que le temps et les forces ont des limites, et qu'une seule absorberait le temps d'un homme. »

 

Cet homme s'est donné sans compter pour que tout marche bien. Il sait que les tâches doivent être réparties. Il crée alors cette Société Anonyme au capital de quarante mille francs divisé en quarante parts de mille francs pour l'exploitation de la Revue Spirite et des ouvrages d'Allan Kardec. 

 

Le Testament expose ses vues sur toutes les questions concernant l'organisation morale et matérielle de la Société : 

« Il est fâcheux, sans doute, d'être obligé d'entrer dans des considérations matérielles pour atteindre un but tout spirituel ; mais il faut observer que la spiritualité même de l'œuvre se rattache à la question de l'humanité et de son bien-être ; qu'il ne s'agit plus seulement de l'émission de quelques idées philosophiques, mais de fonder quelque chose de positif et de durable, pour l'extension et la consolidation de la doctrine à laquelle il faudra faire produire les fruits qu'elle est susceptible de donner. Se figurer que nous sommes encore aux temps où quelques apôtres pouvaient se mettre en route avec leur bâton de voyage, sans souci de leur gîte et de leur pain quotidien, serait une illusion détruite par une amère déception. Pour faire quelque chose de sérieux, il faut se soumettre aux nécessités qu'imposent les moeurs de l'époque où l'on vit ; ces nécessités sont tout autres qu'aux temps de la vie patriarcale, l'intérêt même du spiritisme exige donc que l'on calcule ses moyens d'action pour ne pas être arrêté en chemin. Calculons donc, puisque nous sommes dans un siècle où il faut compter. »

« Les attributions du comité central seront assez nombreuses, comme on le voit, pour nécessiter une véritable administration. Chaque membre ayant des fonctions actives et assidues si l'on ne prenait que des hommes de bonne volonté, les travaux pourraient en souffrir, car nul n'aurait le droit de faire des reproches aux négligents. Pour la régularité des travaux et de l'expédition des affaires, il est nécessaire d'avoir des hommes sur l'assiduité desquels on puisse compter, et dont les fonctions ne soient pas de simples actes de complaisance. Plus ils auraient d'indépendance par leurs ressources personnelles, moins ils s'astreindraient à des occupations assidues ; s'ils n'en ont pas, ils ne peuvent donner leur temps. Il faut donc qu'ils soient rétribués, ainsi que le personnel administratif ; la doctrine y gagnera en force, en stabilité, en ponctualité, en même temps que ce sera un moyen de rendre service à des personnes qui pourraient en avoir besoin. »

« Un point essentiel, dans l'économie de toute administration prévoyante, c'est que son existence ne repose pas sur des produits éventuels pouvant faire défaut, mais sur des ressources fixes, régulières, de manière à ce que sa marche, quoi qu'il arrive, ne puisse être entravée. Il faut donc que les personnes qui seront appelées à donner leur concours ne puissent concevoir aucune inquiétude sur leur avenir. Or, l'expérience démontre qu'où doit considérer comme essentiellement aléatoires les ressources qui ne reposent que sur le produit de cotisations, toujours facultatives, quels que soient les engagements contractés, et recouvrement souvent difficile. Asseoir des dépenses permanentes et régulières sur des ressources éventuelles, serait un manque de prévoyance que l'on pourrait un jour regretter. Les conséquences sont moins graves, sans doute, quand il s'agit de fondations temporaires qui durent ce qu'elles peuvent ; mais ici, c'est une question d'avenir. Le sort d'une administration comme celle-ci ne peut être subordonné aux chances d'une affaire commerciale ; elle doit être, sinon aussi florissante, du moins aussi stable qu'elle le sera dans un siècle d'ici. Plus sa base sera solide, moins elle sera exposée aux coups de l'intrigue. »

« En pareil cas, la plus vulgaire prudence veut que l'on capitalise, d'une manière inaliénable, les ressources à mesure qu'elles arrivent, afin de constituer un revenu perpétuel, à l'abri de toutes les éventualités. L'administration réglant ses dépenses sur son revenu, son existence ne peut, dans aucun cas, être compromise puisqu'elle aura toujours les moyens de fonctionner. Elle peut, en commençant, être organisée sur une plus petite échelle ; les membres du comité peuvent être provisoirement bornés à cinq ou six, le personnel et les frais administratifs réduits à leur plus simple expression, sauf à proportionner le développement à l'accroissement des ressources et des besoins de la cause, mais encore faut-il le nécessaire. »

« Personnellement, et bien que partie active du comité, nous ne serons d'aucune charge au budget, ni pour émoluments, ni pour indemnités de voyages, ni pour une cause quelconque ; si nous n'avons jamais rien demandé à personne pour nous, nous le ferions encore moins dans cette circonstance ; notre temps, notre vie, toutes nos forces physiques et intellectuelles appartiennent à la doctrine. Nous déclarons donc formellement qu'aucune partie des ressources dont disposera le comité ne sera distraite à notre profit. »

 

« Nous y apportons, au contraire, notre quote-part :

« 1. Par l'abandon des produits de nos ouvrages faits et à faire ;

« 2. Par l'apport de valeurs mobilières et immobilières.

« Nous faisons donc des vœux pour la réalisation de notre plan, dans l'intérêt de la doctrine, et non pour nous y faire une position dont nous n'avons pas besoin. C'est à préparer les voies de cette installation que nous avons consacré jusqu'à ce jour le produit de nos travaux, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Si nos moyens personnels ne nous permettent pas de faire plus, nous aurons du moins la satisfaction d'en avoir posé la première pierre. »

« Supposons donc que, par une voie quelconque, le comité central soit, dans un temps donné, mis en mesure de fonctionner, ce qui suppose un revenu de vingt-cinq à trente mille francs, en se restreignant pour le début, les ressources de toutes natures dont il disposera, en capitaux et produits éventuels, constitueront la Caisse générale du spiritisme, qui sera l'objet d'une comptabilité rigoureuse. Les dépenses obligatoires étant réglées, l'excédent du revenu accroîtra le fonds commun ; c'est proportionnellement aux ressources de ce fonds que le comité pourvoira aux diverses dépenses utiles au développement de la doctrine, sans que jamais il puisse en faire son profit personnel, ni une source de spéculation pour aucun de ses membres. L'emploi des fonds et la comptabilité seront, d'ailleurs, soumis à la vérification de commissaires spéciaux délégués à cet effet par le congrès ou assemblées générales. »

« Un des premiers soins du comité sera de s'occuper des publications dès qu'il en aura la possibilité, sans attendre de pouvoir le faire à l'aide du revenu ; les fonds affectés à cet usage ne seront, en réalité, qu'une avance, puisqu'ils rentreront par la vente des ouvrages, dont le produit retournera au fonds commun. C'est une affaire d'administration. »

« Pour donner à cette institution une existence légale, à l'abri de toute contestation, lui donner en outre le droit d'acquérir, de recevoir et de posséder, elle sera constituée, si cela est jugé nécessaire, par acte authentique, sous forme de société commerciale anonyme, pour quatre-vingt dix neuf ans, indéfiniment prorogeable, avec toutes les stipulations nécessaires pour que jamais elle ne puisse s'écarter de son but, et que les fonds ne puissent être détournés de leur destination. »

« Sans entrer ici dans des détails qui seraient superflus et prématurés, nous devons cependant dire quelques mots sur deux institutions accessoires du comité, afin qu'on ne se méprenne pas sur le sens que nous y attachons ; nous voulons parler de la caisse de secours et de la maison de retraite. »

« L'établissement d'une caisse générale de secours est une chose impraticable, et qui présenterait de sérieux inconvénients, ainsi que nous l'avons démontré dans un article spécial. (Revue de juillet 1866, page 163.) Le comité ne peut donc s'engager dans une voie qu'il serait bientôt forcé d'abandonner, ni rien entreprendre qu'il ne soit certain de pouvoir réaliser. Il doit être positif, et ne point se bercer d'illusions chimériques ; c'est le moyen de marcher longtemps et sûrement ; pour cela, il doit en tout rester dans les limites du possible. » 

« Cette caisse de secours ne peut et ne doit être qu'une institution locale, d'une action circonscrite, dont la prudente organisation pourra servir de modèle à celle du même genre que pourraient créer les sociétés particulières. C'est par leur multiplicité qu'elles pourront rendre des services efficaces et non en centralisant les moyens d'action. »

« Elle sera alimentée : 1par la portion affectée à cette destination sur le revenu de la caisse générale du spiritisme ; 2 par les dons spéciaux qui y seront faits. Elle capitalisera les sommes reçues de manière à se constituer un revenu ; c'est sur ce revenu qu'elle donnera des secours temporaires ou viagers, et remplira les obligations de son mandat, lesquelles seront stipulées dans son règlement constitutif. » 

« Le projet d'une maison de retraite, dans l'acception complète du mot, ne peut être réalisé au début, en raison des capitaux qu'exigerait une semblable fondation, et, en outre, parce qu'il faut laisser à l'administration le temps de s'asseoir et de marcher avec régularité, avant de songer à compliquer ses attributions par des entreprises où elle pourrait échouer. Embrasser trop de choses avant d'être assurés des moyens d'exécution, serait une imprudence. On le comprendra facilement si l'on réfléchit à tous les détails que comportent les établissements de ce genre. Il est bon, sans doute, d'avoir de bonnes intentions, mais avant tout il faut pouvoir les réaliser. »

 

On voit alors clairement que si Allan Kardec a été la forte individualité qui a donné vie au centre d'études spirites, par contre, désormais, « ce centre n'est (plus) une individualité, mais un foyer d'activité collective, agissant dans l'intérêt général, et où l'autorité personnelle s'efface ». Le « chef du spiritisme » ne doit pas être une personne, même si celle-ci réunit toutes les qualités requises pour l'accomplissement de son mandat. Esprit démocratique. Allan Kardec se méfie du pouvoir d'un seul. Il y a risque de tombe sur un vaniteux, un dictateur, qui fausse la doctrine spirite.

D'où l'idée de constituer une direction collective, telle que nous l'avons vu dans le testament ci-dessus, mais en ayant soin d'éviter les centralisations excessives. La démonstration apparaît d'une grandeur et d'une sagesse exemplaires.

 

 

 

1869

 

 

Et puis, au matin du 31 mars 1869, le cœur de Hippolyte-Léon-Denivard-Allan Kardec s'est à jamais arrêté, à la suite de la rupture d'un anévrisme. Le lendemain, il devait déménager à la villa Ségur. Mais son rendez-vous était ailleurs.

 

Voici quelques détails donnés par Muller, celui qui avait envoyé la dépêche laconique aux spirites lyonnais :

« Monsieur Allan Kardec est mort, on l'enterre vendredi. »

« Amis, écrit le spirite, Allan Kardec est mort ce matin entre onze heures et midi, subitement, en donnant un numéro de la Revue à un commis de librairie qui venait de l'acheter ; il s'est affaissé sur lui-même sans proférer une seule parole ; il était mort ; il était seul chez lui (rue Sainte-Anne), rangeant ses livres et papiers pour son déménagement qui était commencé et qui devait se terminer demain. Son concierge, accouru aux cris de la bonne et du commis, l'a relevé, rien, plus rien ; Delanne, accouru en toute hâte, l'a frictionné, magnétisé, mais en vain, c'était fini. » 

« Je viens de le voir, j'ai pénétré dans l'entrée tout encombrée d'ustensiles de ménage, la porte de la salle des séances grande ouverte m'a laissé voir le désordre d'un apprêt pour le départ ; introduit dans le petit salon que vous connaissez bien, avec son tapis rouge et ses meubles antiques, j'ai tout d'abord aperçu Mme Kardec, assise à la place du canapé faisant face à la cheminée ; M. Delanne à ses côtés ; en face d'eux, sur deux matelas jetés à terre, auprès de la porte de la petite salle à manger, gisait le corps, restes inanimés de celui que nous aimons tous. Sa tête, couverte à son sommet par un mouchoir blanc, noué sous le menton, laissant voir la face entière, semblant reposer doucement et goûter le plaisir doux et calme du devoir accompli. »

« Rien de hideux n'avait marqué le passage de la mort ; moins le souffle, il dormait. »

« Sur son corps étendu, était jetée une couverture en laine blanche qui, vers les épaules, laissait apercevoir le collet de sa robe de chambre, seul vêtement qu'il eût quand il a été frappé ; à ses pieds, jetés, au hasard du déchaussé, ses pantoufles et ses bas semblaient avoir encore la chaleur de son corps. »

« C'était triste, et pourtant, un sentiment de la douce quiétude pénétrait l'âme ; tout dans la maison était désordre, chaos, mort ; et tout y semblait calme, riant et doux, forcément, en face de ces restes, on songeait à l'avenir. »

« Je vous ai dit que c'était vendredi que nous l'enterrions, nous ne savons pas encore à quelle heure ; ce soir, son corps est veillé par Desliens et Tailleur ; demain par Delanne et Morin. »

« On est à la recherche de ses papiers, de ses volontés dernières, en tant qu'il les ait écrites ; dans tous les cas, l'enterrement sera purement civil. »

« Je vous écrirai et vous donnerai les détails de la cérémonie. »

« Demain, je crois, on doit aviser à nommer un comité des spirites les plus attachés à la cause, ceux qui peuvent le mieux connaître ses besoins afin d'attendre et de savoir ce qu'il y aura à faire ; »

« Tous à vous de cœur.

 

« Votre ami, MULLER. »

 

C'est encore Muller qui donne les détails de la cérémonie funèbre.

 

« A midi précis, écrit-il, le convoi se mettait en marche ; un corbillard modeste, seul, ouvrait la marche, entraînant après lui, doucement pressée, la foule nombreuse de tous ceux qui avaient pu se trouver à ce dernier rendez-vous. Le deuil était conduit par M. Levent, vice-président de la Société ; à sa gauche, M. Tailleur, à sa droite, M. Morin ; après venaient les médiums, le comité, la Société tout entière, puis la foule des amis, des sympathisants ; ensuite, les intéressés de tous genres, les officieux et les désoeuvrés fermaient la marche ; en tout, mille à douze cents personnes. »

« Le convoi a suivi la rue de Grammont, traversé les grands boulevards, la rue Lafitte, Notre-Dame-de-Lorette, rue Fontaine, les boulevards extérieurs (Clichy) et a fait son entrée au cimetière Montmartre, au milieu de la foule de ceux qui l'avaient précédé ; bien loin, là-bas, plus loin encore, au fond du cimetière, une fosse béante attendait, à l'envi, les curieux rompent les rampes pour venir prendre place dans l'espoir des discours (pauvres gens), la corde du fossoyeur enroule la bière qui descend lentement au fond de l'abîme : un grand silence se fait ! Le vice-président s'avance sur le bord du gouffre... »

 

En effet, M. Levent parle au nom de la Société spirite de Paris. Il rappelle qu'en ce jour, un vendredi, la réunion est autrement grave et profonde.

 

« Faut-il que Dieu, s'écrie l'orateur, ait rappelé à lui l'homme qui pouvait encore faire tant de bien ; l'intelligence si pleine de sève, le phare enfin, qui nous a tirés des ténèbres, et nous a fait entrevoir ce nouveau monde bien autrement vaste, bien autrement admirable, que celui qu'immortalisa le génie de Christophe Colomb ? Ce monde, dont il avait à peine commencé à nous faire la description, et dont nous pressentions déjà les lois fluidiques et spirituelles. »

« Cependant, ce départ était nécessaire, ajoute-t-il. Il prend enfin un peu de repos, ce maître infatigable. A notre tristesse correspond une grande joie dans la fête qui se prépare là-haut. »

« La Société s'engage à continuer ses labeurs. »

 

Il termine :

« Au nom de la Société parisienne des études spirites, nous te disons non adieu, mais au revoir, à bientôt » 

 

Le même au revoir est dit par l'illustre Camille Flammarion, qui parle du Spiritisme et la Science. Il rappelle, avant, l'œuvre d'Allan Kardec, « ce penseur laborieux », et souligne le « bon sens incarné » du fondateur du spiritisme scientifique. 

« Car, messieurs, s'écrie-t-il, le Spiritisme n'est pas une religion, mais une science, science dont nous connaissons à peine l'a b c. Le temps des dogmes est fini. La nature embrasse l'univers, et Dieu lui-même, qu'on a fait jadis à l'image de l'homme, ne peut être considéré par la métaphysique moderne que comme un esprit dans la nature. » 

« Mais cette nouvelle science reconnaît l'immortalité, pareille au soleil, l'immortalité est la lumière de la vie.

 

Après Camille Flammarion, c'est Alexandre Delanne qui prend la parole au nom des spirites des centres éloignés. Il parle de ce « pionnier émérite » à qui les spirites du monde entier adressent un « merci » mille fois répété.

 

Muller, lui, parle au nom des familles et des amis. « Je parle, dit-il, au nom de sa veuve, de celle qui fut sa compagne fidèle et heureuse, pendant trente-sept années d'un bonheur sans nuages et sans mélange, de celle qui partagea ses croyances et ses travaux, ainsi que ses vicissitudes et ses joies ; qui, restée seule aujourd'hui, est fière de la pureté des moeurs, de l'honnêteté absolue et du désintéressement sublime de son époux... »

« Mais Kardec avait été aussi le savant Rivail, dit Muller..» Il rappelle une partie de cette activité dont nous avons vu l'extraordinaire utilité et efficacité dans le domaine de l'instruction publique.

 

Que penser de tous ces discours venus du fond du cœur ? Comme il se devait, et par l'intermédiaire de plusieurs médiums, l'esprit d'Allan Kardec a dicté quelques instructions :

« - Comment vous remercier, messieurs, de vos bons sentiments et des vérités éloquemment exprimées sur ma dépouille mortelle ; vous ne pouvez en douter, j'étais présent et profondément heureux, touché de la communion de pensée qui nous unissait de cœur et d'esprit. »

Il encourage ses amis sur la voie du spiritisme. Son dernier mot est : Dieu. 

 

Une semaine après la mort de son fondateur, la nouvelle Société spirite de Paris compose son bureau de sept membres : MM. Levent, Malet, Canaguier, Ravan, Desliens, Delanne et Tailleur. C'est M. Malet qui devient le nouveau président.

 

De son côté, Mme Kardec (âgée de 74 ans), la seule propriétaire légale des ouvrages et de la Revue décide : 

1) De faire don, chaque année, à la caisse générale du spiritisme, de l'excédent des bénéfices provenant soit de la vente des livres spirites et des abonnements à la Revue, soit des opérations de la librairie spirite ; mais à la condition expresse que personne, à titre de membre du Comité central ou autre, n'aura le droit de s'immiscer dans cette affaire industrielle, et que les versements, quels qu'ils soient, seront accueillis sans observation, attendu qu'elle entend tout gérer personnellement, prévoir les réimpressions d'ouvrages, les publications nouvelles, régler à sa convenance les émoluments de ses employés, le loyer, les dépenses à venir, en un mot, tous les frais généraux. 

2) La Revue est ouverte à la publication des articles que le Comité central jugera utiles la cause du spiritisme, mais à la condition expresse qu'ils seront d'abord sanctionnés par le propriétaire et le Comité de rédaction, ainsi que cela a lieu pour toutes les publications quelles qu'elles soient. 

3) La caisse générale du spiritisme est remise entre les mains d'un trésorier, chargé de la gérance des fonds sous la surveillance d'un Comité directeur jusqu'à ce qu'il y ait lieu d'en faire usage, ces fonds seront placés en acquisition des propriétés foncières pour parer à toutes les éventualités...

 

Mme Allan Kardec est morte en 1883 (le 21 janvier), à l'âge de 89 ans.

 

Le couple Kardec n'a pas eu d'enfants. Mais l'œuvre spirituelle d'Allan Kardec a apporté à l'humanité une contribution inestimable : la reconnaissance, comme frères, de tous les êtres humains, et ce indifféremment de leur nationalité, sexe, race ou religion. 

 

C'est un homme universel qui a créé une morale et une philosophie universelles.

Que Dieu veuille le garder dans le ciel des Purs Esprits !

 

 

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Note. - Nous donnons à la fin de l'ouvrage une synthèse de la vie et de l'œuvre d'AlIan Kardec.