Les problèmes

Clavicules du thème magique

 

Le Lecteur. − Mais enfin, M. l’Auteur, tout ceci est incroyable !

L’Auteur. − Qu’en savez-vous, ami lecteur ?

− Incroyable, parce que c’est impossible.

− Rappelez-vous le grand mot d’Arago :

« Celui qui, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot impossible, manque de prudence. »

− Vous ne me ferez jamais croire qu’il soit possible à un être humain d’anéantir par sa seule volonté, une autre volonté humaine !

− Alors, cher lecteur, vous niez l’hypnose, aussi bien l’Ecole de Nancy que l’Ecole de la Salpêtrière, les docteurs et professeurs Bernheim, Liébault, Luys, Charcot, Gilles de la Tourelle et tutti quanti ?

− Vous parlez du sommeil hypnotique, d’accord ! mais l’imposition d’une volonté étrangère à un sujet en état de veille, en état normal me parait une impossibilité !

− En ce cas, cher lecteur, je vous renverrai au docteur Moulin, pour n’en citer qu’un, qui, à l’aide de procédés basés simplement sur l’énergie de la volonté humaine, domine à l’état de veille et sans préparation le premier sujet venu, quelque grande que soit la résistance de ce sujet.

− D’accord pour la domination hypnotique.

Mais cette domination, vous la poussez jusqu’au vampirisme. Vous représentez Freya comme un vampire. Or, qui donc aujourd’hui croit aux vampires ?

− Qui ? mais tous ceux-là qui ont étudié celle partie sombre du mystère, qui ont côtoyé le vampirisme dans ses œuvres multiples de mal, qui ont analysé ses effets dans la vie courante et sont remontés à ses causes. Le vampirisme existe, n’en doutez pas ; il forme même une si importante partie de la science − je ne dis pas seulement occulte mais officielle, − que je ne puis, en ces quelques pages, le traiter à fond. Il fait l’objet d’un ouvrage plus important 1 où je l’étudie sous toutes ses formes et dans toutes ses variétés. Mais il importe que l’on soit bien persuadé de son existence réelle qui, dans l’ordre physique va jusqu’à la mort, et jusqu’à la folie dans l’ordre mental.

− Soit ! mais que dire de vos évocations de fantômes ? C’est de la haute fantaisie, n’est-ce pas ?

− A ce sujet, je vous renverrai simplement à William Crookes, le plus grand savant de l’Angleterre, qui a vécu des années près d’un fantôme, Katie King, dont la réalité et l’individualité sont hors de conteste, à tous les savants, médecins ou autres, qui connaissent ou bien ont connu Home, Aksakoff, Eusapia Paladino, Slade, Mme d’Espérance, Miller, et bien d’autres sensitifs d’ordre spécial, que l’on rencontre à Paris dans tous les cercles d’études.

− Halte-là ! je vous parle des fantômes des vivants, et non de l’évocation des morts. Par exemple, dans votre récit, qu’est cette double apparition de Freya appelée par Svaa Sparanda ? Et cet envoi corporel de Madeleine chez Freya alors que son corps physique demeure au lieu d’expérience ?

− Permettez-moi de vous répondre par la citation d’une page de Papus2.

... De même que toute chose ou tout être projette une ombre sur le plan physique, de même tout être projette un reflet sur le plan astral (intermédiaire entre le plan physique et le plan divin) ...

...Les Anciens connaissaient parfaitement ces données, et appelaient ombre, l’image qui demeurait dans les régions les plus inférieures du plan astral, mânes l’entité personnelle, le moi qui évoluait dans les régions supérieures de l’astral, et enfin esprit proprement dit, l’idéal de l’être.

Dans l’évocation d’un être, il faudra donc bien prendre garde si l’on a affaire à son image astrale ou à son moi véritable.

Dans le premier cas, l’être évoqué se conduira comme un reflet dans un miroir. Il sera visible, il pourra faire quelques gestes, il sera photographiable ; mais il ne parlera pas. Tel est, le fantôme de Banco dans Macbeth, fantôme visible seulement pour le roi, et qui ne profère aucune parole. Shakespeare était fort au courant des enseignements de l’occultisme.

Dans le second cas, l’être évoqué parlera, et plusieurs personnes pourront le voir en même temps ; c’est le cas du fantôme mis en action par Shakespeare dans Hamlet.

Tout ceci s’applique, il est vrai à des évocations de défunts, mais il suffit de se rendre compte que l’humanité posthume ne diffère pas de l’humanité terrestre dépouillée de son corps matériel, pour avoir la clé de la double apparition de Freya ; les conditions sont sensiblement les mêmes (sauf naturellement, les obstacles qu’oppose la matière) qu’il s’agisse de l’évocation d’un défunt ou de l’appel d’un vivant.

Ce sont là choses qui seraient très connues dans le public si nous avions en français une expression précise s’appliquant exclusivement à l’apparition, loin de son corps, d’un être en vie. Les Anglais ont le terme de wraith qui dit bien ce qu’il veut dire ; les Irlandais, chez qui le phénomène a été fréquemment observé, ont le mot très énergique : felch ; nous ne possédons que les termes fantôme et spectre, qui évoquent seulement, et à tort, l’idée de l’apparition d’un mort ; depuis quelque temps, cependant, la pauvreté de notre langue à cet égard est apparue à plusieurs érudits en la matière, qui emploient le mot double pour caractériser l’apparition aérosomatique d’un être vivant ; mais ce terme, imitation lointaine et peu précise de l’Allemand doppelgänger, est encore inconnu de la foule pour laquelle il n’a, quand elle le rencontre, qu’une signification vague et sans portée précise.

Au reste, puisqu’il s’agit de fantômes de vivants, précisément sous ce titre The fantasms of living3, les docteurs anglais Gurney, Myers et Podmore ont publié les résultats d’une enquête approfondie où se trouvent, non-pas un, mais plusieurs centaines de cas absolument prouvés, de dédoublement d’êtres humains vivants.

− Peuh ! en Angleterre, le pays du puffisme !

− A votre aise, mais en France le professeur Charles Richet, dont le nom est synonyme de probité scientifique, le Dr Dariex et le colonel de Rochas dont nul ne contestera l’élévation de caractère, et d’autres encore, poursuivent la même enquête. Chaque pays offre des cas de ce phénomène devenus en quelque sorte classiques.

En Russie, nous trouvons celui de Mlle Emilie Sagée, une institutrice dont les élèves et les amis voient journellement le double, accomplissant à peu de distance telle ou telle fonction, tandis qu’ils la voient elle-même dans sa chaire ou au milieu d’eux.

En Angleterre, c’est le fait rapporté par sir Robert Bruce, de l’illustre famille écossaise de ce nom, qui est particulièrement remarquable. Il est même si caractéristique qu’il convient de le détailler.

 

Sir Robert Bruce était alors second d’un bâtiment ; un jour qu’il naviguait près de Terre-Neuve à midi, il venait de faire le point et se livrait à ses calculs, lorsque en passant devant la cabine du capitaine il croit voir celui-ci assis à sa table ; mais en le regardant avec attention, il s’aperçoit que c’est un étranger dont le regard froidement arrêté sur lui l’étonne. Très surpris de cette présence insolite, il remonte sur le pont où il trouve le commandant : − Qui donc est dans votre cabine ? lui demande-t-il. − Personne. − Si fait ! il y a quelqu’un... un étranger. − Vous avez rêvé. − Je vous l’affirme. − Allons voir...

On descend à la cabine : personne ne s’y trouve. Devant l’insistance de sir Robert Bruce, on fouille le navire de fond en comble, sans plus de résultat.

− Cependant, affirme l’officier, l’étranger que j’ai vu dans votre cabine écrivait sur votre ardoise.

On regarde l’ardoise : elle porte les mots Steer to the North-West (Gouvernez au Nord-Ouest). − Mais cette écriture est la vôtre ! − Pas du tout ! − Alors quelqu’un du bord s’est introduit ici pour tracer ces mots...

Tous ceux qui à bord savent écrire, sont priés de tracer la même phrase : aucune écriture ne ressemble à celle de l’ardoise.

− Eh bien ! fait le commandant, à son tour très intrigué, suivons le conseil donné : prenons la route au Nord-Ouest, nous verrons bien s’il en résulte quelque événement.

Trois heures plus tard, la vigie signalait une montagne de glace, près de laquelle on trouva, un navire désemparé et dont le pont était couvert de monde. Ce bâtiment qui venait de Québec et se rendait à Liverpool, était en perdition par suite de voies d’eau ; l’équipage et les passagers furent transbordés sur le navire de Bruce. Au moment où l’un des naufragés franchissait la coupée du navire libérateur, Bruce tressaillit, et recula fortement ému : c’était l’étranger qu’il avait vu écrire sur l’ardoise. Il raconta le nouvel incident au commandant qui emmena le nouveau venu dans sa cabine et lui présenta la face intacte de l’ardoise :

− Veuillez lui dit-il, écrire ici les mots Steer to the North-West. L’étranger trace la phrase demandée. − Bien. Vous reconnaissez là votre écriture habituelle ? interroge l’officier frappé de l’identité des caractères. − Naturellement ! D’ailleurs, vous venez de me voir écrire. Pour toute réponse, le commandant retourne l’ardoise et l’étranger reste confondu de voir sa propre écriture sur les deux faces de l’objet. − Auriez-vous rêvé que vous écriviez sur cette ardoise ? interroge le capitaine du vaisseau naufragé ? − Pas du tout !... Du moins, je n’en ai aucun souvenir. − Mais que faisait à midi ce passager ? demande à son confrère le capitaine sauveur. − Etant très fatigué, ce passager s’endormit profondément et, autant qu’il m’en souvient, ce fut un peu avant midi, une heure au plus après, il s’éveilla et me dit : − Capitaine, nous serons sauvés aujourd’hui même ; j’ai rêvé que j’étais à bord d’un vaisseau qui venait à notre secours. Il dépeignit le bâtiment et son gréement, et ce fut, à notre grande surprise, en vous voyant arriver vers nous, que nous avons reconnu l’exactitude de sa description.

Enfin, ce passager dit à son tour : − Ce qui me semble étrange, c’est que tout ce que je vois ici me paraît familier, et cependant je n’y suis jamais venu.

Je dirai plus loin ce qui a été fait et observé en France dans cet ordre d’idées ; mais ce sont là des phénomènes trop étranges pour que l’on puisse se borner à de simples récits que le lecteur peu versé en ces matières peut croire avoir été inventés pour les besoins de la cause : je vais donc citer des faits en indiquant les autorités sur lesquelles ils s’appuient et les preuves qui les corroborent.

Les deux premiers sont pris dans l’ouvrage ci-dessus mentionné4 et je les choisis exprès, parce que, outre l’importance que leur donne le nom des trois savants anglais précités, ils ont été recueillis en France par L. Marinier, maître de conférences à l’Ecole des Hautes-Etudes, (Les Hallucinations télépathiques), apostillés par le Dr Charles Richet qui leur a donné droit de cité, et enfin utilisés dans la thèse de doctorat en médecine soutenue par le Dr Albert Coste, à Montpellier en 1895,sur les Phénomènes psychiques occultes ; c’est dire que, outre la valeur que leur donne le nom de six médecins dont trois français (et non des moindres), ils ont été étudiés et discutés par un jury de professeurs en médecine5, il me semble que ce sont là des titres sérieux à l’attention.

Voici le premier fait, raconté par Mme Randolph Lichfield, demeurant à Cross Deeps, Twickenham, près de Londres.

« 1883

J’étais assise dans ma chambre, un soir, avant mon mariage, près d’une table de toilette sur laquelle était posé un livre que je lisais ; la table était dans un coin de la chambre, et le large miroir qui était dessus touchait presque le plafond, de sorte que l’image de toute personne qui était dans la chambre pouvait s’y refléter tout entière. Le livre que je lisais ne pouvait nullement affecter mes nerfs, exciter mon imagination. Je me portais très bien, j’étais de bonne humeur, et rien ne m’était arrivé, depuis l’heure où j’avais reçu mes lettres, le matin, qui eût pu me faire penser à la personne à laquelle se rapporte l’étrange impression que vous me demandez de raconter. J’avais les yeux fixés sur mon livre ; tout à coup, je sentis, mais sans le voir, quelqu’un entrer dans ma chambre. Je regardai dans le miroir pour savoir qui c’était, mais je ne vis personne. Je pensais naturellement que mon visiteur, me voyant plongée dans ma lecture était ressorti, quand, à mon vif étonnement, je ressentis un baiser sur mon front, un baiser long et tendre. Je levai la tête, nullement effrayée, et je vis mon fiancé debout derrière ma chaise, penché sur moi comme pour m’embrasser de nouveau. Sa figure était très pâle, et triste au-delà de toute expression. Très surprise, je me levai, et avant que j’aie pu parler, il avait disparu, je ne sais comment. Je ne sais qu’une chose, c’est que pendant un instant, je vis bien nettement tous les traits de sa figure, sa haute taille, ses larges épaules, comme je les ai vus toujours, et le moment d’après, je ne vis plus rien de lui.

D’abord, je ne fus que surprise, ou, pour mieux dire, perplexe. Je n’éprouvai aucune frayeur, je ne crus pas un instant que j’avais vu un esprit ; la sensation qui s’ensuivit fut que j’avais quelque chose au cerveau, et j’étais reconnaissante que cela n’eût pas amené une vision terrible, au lieu de celle que j’avais éprouvée, et qui m’avait été fort agréable. Je me rappelle avoir prié pour ne pas imaginer quelque chose de terrifiant.

Le lendemain, à ma grande surprise, je ne reçus pas ma lettre habituelle de mon fiancé ; quatre distributions eurent lieu ; pas de lettre ; le jour suivant, pas de lettre ! Je me révoltais naturellement à l’idée qu’on me négligeait, mais je n’aurais pas eu la pensée de le faire savoir au coupable, de sorte que je n’écrivis pas pour connaître la cause de son silence. Le troisième soir, je n’avais pas encore reçu de lettre, comme je montais me coucher, ne pensant pas à Randolph, je sentis tout à coup et avec une grande intensité, dès que j’eus franchi la dernière marche, qu’il était dans ma chambre et que je pourrais le voir comme précédemment. Pour la première fois, j’eus peur qu’il ne lui fût arrivé quelque chose. Je savais fort bien combien serait grand, dans ce cas, son désir de me voir, et je pensais : « Serait-ce vraiment lui que j’ai vu l’autre nuit ? » J’entrai droit dans la chambre, sûre de le voir ; il n’y avait rien. Je m’assis pour attendre, et la sensation qu’il était là, essayant de me parler et de se faire voir, devint de plus en plus forte. J’attendis, jusqu’à ce que je me sentisse si somnolente que je ne pouvais plus veiller ; j’allai me coucher et je m’endormis. J’écrivis par le premier courrier, le lendemain, à mon fiancé, lui exprimant la crainte qu’il ne fût malade, puisque je n’avais pas reçu de lettre de lui depuis trois jours. Je ne lui dis rien de ce que je vous raconte. Deux jours après, je reçus quelques lignes horriblement griffonnées, pour me dire qu’il s’était abîmé la main à la chasse, et qu’il n’avait pu tenir encore une plume, mais qu’il n’était pas en danger. Ce ne fut que quelques jours plus tard, lorsqu’il put écrire, que j’appris toute l’histoire.

La voici : − Il montait un cheval de chasse irlandais, une bête superbe, mais très vicieuse. Ce cheval était habitué à désarçonner quiconque le montait, s’il lui déplaisait d’être monté, et, pour cela, il mettait en jeu une quantité de ruses, se débarrassant des grooms, des chasseurs, de n’importe qui, lorsque l’envie lui en prenait. Lorsqu’il vit que ni ses ruades, ni ses sauts, ni ses écarts, ne pouvaient démonter mon fiancé et qu’il avait trouvé son maître, il devint furieux. Il resta calme un moment, puis il traversa la route à reculons, se redressa tout droit en arrière, et pressa son cavalier contre un mur. La, pression et la douleur furent telles que Randolph pensa mourir ; il se rappelait avoir dit, au moment de perdre connaissance : « May ! ma petite May ! que je ne meure pas sans te revoir ! » Ce fut cette nuit-là qu’il se pencha sur moi et m’embrassa. Il ne fut pas aussi gravement blessé qu’il l’avait cru d’abord, quoiqu’il souffrît beaucoup et qu’il ne pût tenir une plume pendant longtemps. La nuit pendant laquelle je sentis si soudainement que j’allais le voir, et où, ne le voyant pas, je sentis si bien qu’il était là, essayant de me le faire savoir, cette nuit même, il se tourmentait de ne pouvoir m’écrire, et il désirait ardemment que je pusse comprendre qu’il y avait un motif grave pour expliquer son silence.

Je racontai tout à ma mère (qui est morte depuis) tel que je l’ai raconté : elle me conseilla de ne pas parler à Randolph de son apparition jusqu’à ce qu’il fût tout à fait rétabli et que je pusse le faire personnellement. Lorsqu’il vint me voir, un peu plus tard, je me fis raconter toute l’histoire, avant de lui parler de l’impression étrange que j’avais éprouvée pendant ces deux nuits.

Je viens de lui lire ceci, et il affirme que j’ai raconté exactement la part qu’il eut dans cette étrange affaire. » 

(M. Randolph Lichfield n’a pu confirmer ce récit par écrit, parce que des douleurs dans la main l’empêchent d’écrire.)

Ce fait montre l’apparition inconsciente du fantôme vivant. Le suivant, puisé aux mêmes sources et confirmé par les mêmes autorités, prouvera la possibilité de l’apparition consciente du fantôme humain vivant. Autant pour étayer par des preuves multiples ce récit qui pourra sembler incroyable à quiconque n’a jamais entendu parler de la force psychique, que pour montrer avec quel soin sont faites les enquêtes de ce genre, je le ferai suivre des témoignages qui le corroborent. Il est à remarquer, de plus, qu’il ne peut y avoir eu hallucination dans l’espèce, puisque, d’une part l’apparition était voulue et que d’autre part elle a été perçue par deux personnes à la fois.

« Extrait d’un mémento journalier de M. B..., 23, Kildare Gardens, à Londres.

Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le soir, je venais de lire un livre où l’on parlait de la grande puissance que la volonté peut exercer, et je résolus, avec toute la force de mon être, d’apparaitre dans la chambre à coucher, au second étage d’une maison située 22, Hogarth Road, Kensington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma connaissance, Mlle L.S. Verity, et Mlle E.C. Verity, âgées de vingt-cinq ans et de onze ans. Je demeurais à ce moment 23, Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de Hogarth Road, et je n’avais parlé à aucune de ces deux personnes de l’expérience que j’allais tenter, par la simple raison que l’idée de cette expérience me vint ce dimanche soir en allant me coucher : je voulais apparaître à une heure du matin, très décidé à manifester ma présence.

Le jeudi suivant, j’allai voir ces dames, et, au cours de notre conversation, sans que j’eusse fait aucune allusion à ce que j’avais tenté, l’aînée me raconta l’incident suivant :

Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m’avait aperçu debout, près de son lit, et en avait été très effrayée et lorsque l’apparition s’avança vers elle, elle cria et éveilla sa petite sœur qui me vit aussi.

Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment ; elle m’affirma très nettement qu’elle l’était. Lorsque je lui demandai à quelle heure cela s’était passé, elle me répondit que c’était vers une heure du matin.

Sur ma demande, elle écrivit un récit de l’événement et le signa.

C’était la première fois que je tentais une expérience de ce genre et son plein et entier succès me frappa beaucoup.

(Soit dit, entre parenthèses que, dans la suite, M. B.… renouvela à maintes reprises des essais de ce genre, plusieurs fois notamment sous le contrôle direct et immédiat du Dr Gurney, qui en rend compte dans son ouvrage.)

Ce n’est pas seulement ma volonté que j’avais fortement tendue ; j’avais fait aussi un effort d’une nature spéciale, qu’il m’est impossible de décrire. J’avais conscience d’une influence mystérieuse qui circulait dans mon corps, et j’avais l’impression distincte d’exercer une force que je n’avais pas encore connue jusqu’ici, mais que je peux à présent mettre en action à certains moments, lorsque je le veux.

S.H. B... »

 

Voici maintenant comment Mlle L.S. Verity raconte l’événement :

« Le 18 janvier 1883,

Il y a à peu près un an qu’à notre maison de Hogarth Road, Kensington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers une heure du matin. J’étais tout à fait réveillée et fort effrayée ; mes cris réveillèrent ma sœur qui vit aussi l’apparition. Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce qui était arrivé. Je ne me remis qu’au bout de quelque temps du coup que j’avais reçu, et j’en garde un souvenir si vif qu’il ne peut s’effacer de ma mémoire.

L.S. VERITY. »

En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute :

« Je n’avais jamais eu aucune hallucination. »

Mlle E.C. Verity, la jeune sœur dit : « Je me rappelle l’événement que raconte ma sœur : son récit est tout à fait exact. J’ai vu l’apparition qu’elle voyait, au même moment et dans les mêmes circonstances. »

E.C. VERITY.

Mlle A.S. Verity, une autre sœur des précédentes dit :

« Je me rappelle très nettement qu’un soir ma sœur aînée me réveilla en m’appelant d’une chambre voisine. J’allai près du lit où elle couchait avec ma sœur cadette, et elles me racontèrent toutes les deux qu’elles avaient vu S.H. B... debout dans la pièce. C’était vers une heure ; S.H. B... était en tenue de soirée, me dirent-elles,

A.S. VERITY. »

Le médecin enquêteur ajoute comme contrôle :

« M. B... ne se rappelle plus comment il était habillé cette nuit-là,

Mlle E.C. Verity dormait quand sa sœur aperçut l’apparition ; elle fut réveillée par l’exclamation de sa sœur : « Voilà S... ! » Elle avait donc entendu le nom avant de voir l’apparition, et son hallucination pourrait être attribuée à une suggestion. Mais il faut remarquer qu’elle n’avait jamais eu d’autre hallucination, et qu’on ne pouvait par conséquent la considérer comme prédisposée à éprouver des impressions de ce genre. Les deux sœurs sont également sûres que l’apparition était en habit de soirée ; elles s’accordent aussi sur l’endroit où elle se tenait. Le gaz était baissé, et l’on voyait plus nettement l’apparition que l’on n’eût pu voir une figure réelle.

Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le plus grand soin. Il est certain que les demoiselles Verity ont parlé tout à fait spontanément de l’événement à M. B... Tout d’abord, elles n’avaient pas voulu en parler, mais, quand elles le virent, la bizarrerie de la chose les poussa à le faire.

Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux ; elle n’aime nullement le merveilleux, (il elle craint et déleste surtout cette forme particulière du merveilleux. »

Ce sont là des observations en quelque sorte scientifiques dont l’authenticité a pour garant les noms des docteurs susnommés. Et que l’on ne crie pas à la rareté du fait ; dans leur vaste enquête (The fantasms of living) les docteurs Gurney, Myers et Podmore ont rencontré près de quatre cents cas analogues absolument prouvés par témoins ; en France l’astronome C. Flammarion a réuni jusqu’à présent, une centaine de cas semblables et semblablement prouvés 6. Aussi n’en citerais-je aucun autre si je n’avais été moi-même le sujet d’une vision de même nature mais rentrant dans l’ordre particulier de ce qu’on appelle des wraiths ou apparitions de mourants et que, pour ce motif je rapporterai ici.

Voici le fait.

J’ai l’habitude de passer l’été de chaque année au fond de la rade de Brest, dans une région très sauvage et par cela même un peu dépourvue des commodités de la vie matérielle, ce qui force à aller de temps à autre faire des achats à Brest ; dans ce but je me sers de mon yacht de plaisance, et le jour de l’excursion étant généralement choisi dans une période de beau temps, cette course est d’ordinaire une partie de plaisir à laquelle prend part toute la famille.

Or, le mardi 24 septembre 1901, je me trouvais à Brest dans ces conditions. Afin de profiter du courant de marée pour le retour, on avait fixé le départ de Brest à cinq heures du soir. J’avais fini assez tôt mes courses en ville, et lorsque je descendis au port, il n’était que quatre heures et demie ; j’étais le premier au rendez-vous, sauf le pilote qui parait l’embarcation pour le retour.

En attendant que nous fussions réunis, je me promenais sur le quai dont une partie était encombrée de piles de bois que l’on venait de décharger. Je fumais une cigarette au soleil qui chauffait ce déclin de jour, lorsque, à quelques mètres devant moi, dans l’ombre de deux tas de bois, je vis un homme d’environ quarante-cinq ans, assez modestement vêtu, et qui fixait sur moi un regard pénétrant, plein d’une tristesse infinie, presque douloureux.

Il n’y avait que nous deux sur cette partie du quai ; mon attention se porta donc presque forcément sur lui ; il demeurait immobile, plongeant dans mes yeux l’acuité de son regard.

J’eus un mouvement de surprise et songeai : « Comme cet homme ressemble à B...! »

B... était un ami de jadis, qui consciemment s’était assez mal comporté à mon égard et avec qui, par suite, j’avais rompu toute relation depuis plusieurs années. Je le savais dans la gêne, après de mauvaises affaires commerciales ; son extérieur défectueux n’était donc pas pour m’étonner, mais je ne pouvais comprendre comment il se trouvait à Brest alors que ses occupations le devaient certainement retenir à Paris.

A sa vue, mon premier mouvement fut de m’écarter, car c’était indubitablement lui, quoique vieilli et fatigué, ce qui n’avait rien que de naturel puisque, je le répète, je ne l’avais pas vu depuis des années et qu’il avait eu des déboires de différente nature. Mais l’espace laissé libre entre les amoncellements de bois me forçait à passer près de lui : je continuai mon chemin. Au moment où j’arrivai à sa hauteur, je le regardai pour être sûr que je ne faisais pas erreur ; c’était bien lui ! Il demeurait toujours immobile, mais son regard prit alors une telle expression de désolation navrée, que je détournai le mien, ne pouvant me défendre d’un sentiment de compassion qui m’envahissait en présence de cette souffrance intime que je voyais éclater en lui. Ce sentiment de pitié prit même une telle forée que, au bout de quelques pas, je me détournai pour revenir à B... et lui adresser la parole.

Il avait disparu ; sans doute derrière une pile de bois. Je cherchai des yeux, mais sans le retrouver, en songeant à la bizarrerie de cette rencontre. A ce moment, du bord du yacht, mon pilote m’adressa la parole, et je me rapprochai du bassin pour échanger avec lui quelques mots. Je ne pensais déjà plus à ma rencontre et mes idées avaient pris un autre cours, lorsque, en me détournant pour voir si ma famille arrivait, je revis B... toujours à la même place, toujours immobile, et toujours fixant sur moi un regard aigu, et de plus en plus lamentable : ce regard me faisait froid au cœur.

Je marchai vers lui, mais les amoncellements de bois épars m’empêchaient de le rejoindre en ligne directe et me forçaient à des détours : quand j’arrivai à la place qu’il occupait, encore une fois il avait disparu ; cela me semblait bizarre et je voulus en avoir le cœur net ; j’errai donc de droite et de gauche à la recherche de B..., ce qui était d’autant plus facile que, à cause de l’encombrement du quai, personne autre ne se trouvait à cet endroit. Mais ce fut peine perdue, et quand je cessai ma poursuite, tout mon monde était à bord du yacht. On n’attendait plus que moi pour déborder.

En embarquant, je ne pus m’empêcher de dire à ma femme :

− Je viens de voir B...

− A Brest ? C’est étonnant !

− Je le pense aussi, mais c’est bien lui que j’ai vu.

− Lui as-tu parlé ?

− Non ; j’ai d’abord été surpris, et quand ensuite je l’ai cherché, je ne l’ai plus retrouvé.

A ce moment, on avait mis à la voile et l’on était déjà à une trentaine de mètres du quai.

− Tiens ! m’écriai-je, le voici !

Je venais en effet de le revoir, encore à la même place, encore me suivant de son regard douloureusement aigu. Ma femme cherchait sans le voir : peut-être regardait-elle dans une autre direction ; peut-être les tas de bois qui entouraient B... le rendaient-ils plus difficile à apercevoir ; peut-être enfin ne devait-il être vu que par moi... qui sait ?

Je pensai quelque temps à cette rencontre qui en somme, ne retenait mon attention que par sa bizarrerie. J’en arrivai même à me demander si je n’avais pas été abusé par une étonnante ressemblance... Pourtant, chaque fois que j’y songeais, je revoyais devant moi ce regard fixement angoissé... Puis d’autres pensées me sollicitèrent, et des occupations multiples et la rencontre de B... sur le quai de Brest passait à l’état de souvenir qu’estompaient les heures...

Trois jours après, le 27 septembre, je recevais une lettre de part : B... était mort le 24 à Paris, le jour où je l’avais rencontré à Brest.

Lui ? non, mais son image, son double ! Coïncidence et ressemblance, diront les uns. Hallucination, penseront les autres. Je ne nie rien : tout est dans l’ordre des possibilités : mais le fait existe tel, je le certifie.

De plus, ce que mes études de cette face du mystère me permettent d’affirmer, c’est que, à l’heure où j’ai vu son double à Brest, ou B... venait de mourir, ou il était dans un de ces états fiévreux ou comateux, qui précèdent presque immédiatement la mort. Sans doute alors, à ce moment suprême où toute sa vie antérieure apparaît au moribond comme un rapide panorama, B... s’est-il rappelé le mal qu’il m’avait causé, et sa pensée − intense et dominant tout − l’a entraîné vers moi... Oh ! ce regard affreusement douloureux et lamentable !

Au reste, le wraith ne se manifeste pas toujours de façon aussi sensible, soit par suite d’obstacles dont nous ignorons la nature, soit pour d’autres causes que l’on peut simplement supposer, sans les affirmer. Dans ce cas, on le range − bien à tort − dans la catégorie des faits dits de pressentiment.

J’en citerai un exemple, parce qu’il m’est, lui aussi, personnel, à titre de contribution pratique à l’étude de ces étranges manifestations.

Vers ma douzième année, je m’étais lié particulièrement avec un camarade de mon âge, qui devint par la suite un de mes plus chers amis. Il avait suivi la carrière des armes et, encore jeune, prit sa retraite, comme chef de bataillon, il y a peu d’années, à la suite d’un accident.

Il s’intéressait aux études que je poursuis, et à maintes reprises, il nous était arrivé de discuter ces questions mystérieuses qui me passionnent.

Un jour que nous avions abordé la question des wraiths et de leur plus ou moins d’authenticité : « Mon cher, lui dis-je, il nous est loisible de savoir exactement à quoi nous en tenir à cet égard : que chacun de nous deux prenne envers l’autre l’engagement, s’il meurt le premier, de venir l’en avertir ! » Je lui donnai les renseignements nécessaires sur le mode de procéder, et nous nous fîmes l’un à l’autre une promesse réciproque. Il était alors capitaine, et les ans s’écoulèrent.

Plus d’une fois depuis lors, j’eus l’occasion de lui demander : « Penses-tu toujours à ta promesse ?

− Sois tranquille, me répondait-il. J’y pense et si c’est moi qui pars le premier, je la tiendrai ! Comme je le savais d’un caractère énergique, ma confiance égalait son assurance.

Depuis qu’il avait pris sa retraite, je le voyais plus fréquemment, et, bien que son état de santé ne fût pas des plus robustes, rien chez lui ne pouvait faire penser à la possibilité d’une fin prématurée.

Un soir de ces derniers hivers, j’avais été convié à dîner dans une famille très amie où, les hôtes étant toujours charmants et les invités généralement gais, j’ai la plus vive satisfaction à me retrouver : en un mot, je m’y rendis comme à une véritable partie de plaisir, et dans des conditions morales qui excluaient en moi jusqu’au moindre sentiment morose.

A peu près vers le tiers du dîner, au milieu d’une conversation des plus animées, je me sentis soudain et brutalement le cœur serré, tandis que dans mon esprit et mes sens se produisait une obnubilation totale des choses ambiantes. Cet état eut la durée d’un éclair, mais après, je n’étais plus le même. Si alors je m’étais trouvé chez moi, je me serais levé de table pour calmer, en faisant quelques pas, ce qui me semblait alors être une sorte de malaise plutôt moral que physique. En vain je cherchais, pour me dominer, à analyser ce que j’éprouvais : comme une intense lassitude accompagnée d’une tristesse indicible et d’une violente envie de pleurer, sans que toutefois je pusse assigner une cause quelconque à cet état psycho-physiologique. Malgré tous mes efforts pour surmonter la dépression complète qui m’écrasait, je ne pouvais arriver à me rendre maître du serrement de cœur que j’éprouvais ; si bien que la maîtresse de maison, près de qui je me trouvais, me demanda si je n’étais pas indisposé.

Le reste de la soirée se passa pour moi dans des affres moins violentes mais identiques, et quand je parvenais à reprendre possession de moi-même, ce n’était que pour un court moment après lequel je retombais dans la même infinie tristesse. Jamais je ne m’étais trouvé dans un tel état, et je ne savais qu’en penser.

Durant le retour à la maison, je fis part à ma femme, qui m’accompagnait, des sensations bizarres que j’avais éprouvées durant cette soirée. En rentrant chez moi − et j’avais quitté mes hôtes dès que cela m’avait été possible − j’y trouvai un télégramme m’appelant au plus vite près de mon ami qui, me disait-on, était au plus mal.

Dès que j’eus pris connaissance de la dépêche, la situation anormale dans laquelle je m’étais trouvé toute la soirée prit fin, mais cette particularité ne me revint au souvenir que quand, à la suite, j’eus pu établir des rapports de temps et de lieu entre ce que j’avais éprouvé et les événements qui s’étaient passés.

Le lendemain matin, j’étais au chevet du mourant, j’appris alors les détails de sa maladie : quelque temps avant, il avait été pris d’une fièvre typhoïde, mais sans que sa situation parût inquiétante ; la maladie évoluait normalement. Soudain, la veille, une forte et soudaine aggravation s’était manifestée, au point que, dans la soirée, on avait craint un dénouement imminent ; c’est alors qu’en toute hâte on m’avait prévenu. Actuellement, il y avait un peu de mieux. Je vis mon pauvre ami, bien faible en effet, et dans un état de presque absolue inconscience... Quelques heures après, il était mort.

Que s’était-il passé ?

Il est pour moi évident que la veille au soir, au moment où on l’avait cru perdu, où son âme vaguante, affolée, heurtait de son aile l’angoisse de l’ombre, sa conscience normale celle du moi qui meurt à la vie terrestre, s’était estompée, oblitérée, avait peut-être disparu. Mais alors une subconscience ou conscience subliminaire s’était éveillée dans les affres de son être, et le moribond avait voulu accomplir la promesse faite depuis des années ; mais il s’était heurté à des obstacles matériels. En effet, le wraith ne peut se manifester aux regards que dans la pénombre sinon dans l’obscurité complète, car la lumière est un dissolvant de toute substance fantomale et je me trouvais à cette heure-là dans une salle à manger très brillamment éclairée. Un signal sonore pouvait être perçu par d’autres que moi et susciter des commentaires. La volonté du mourant agit sur moi de la seule façon qui lui fut possible : en se mettant en communication avec mon être et en me faisant partager sa propre angoisse. Mais je n’ai compris qu’après, le processus de cet avertissement.

− Soit ! j’admettrai avec vous, et dans certains cas, les communications de l’heure suprême, l’apparition des morts et même le dédoublement des vivants 7. Mais je vous entreprendrai sur les faits de télépathie et de psychométrie que vous mentionnez. En dehors de l’hypnose, la pensée humaine est impénétrable, et il est reconnu que Pickmann, Cumberland et autres liseurs de pensées, ont un truc maintenant d’ailleurs percé à jour.

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FIG. 1 – Corps astral d’un prêtre

 

− Il est certain, mon cher lecteur, que les amuseurs de foule comme Cumberland et Pickmann ont un truc ; et, comme ils font de la réclame, ils sont seuls connus. Mais à côté d’eux, en dehors d’eux, il existe des sensitifs qui, à la suite de longues et fatigantes études, sont arrivés à lire la pensée de l’homme au moment où elle se forme dans son cerveau. Il y a quelque temps encore j’ai été appelé à étudier, en compagnie d’écrivains, de savants et de médecins, un Russe du nom de Nynoff qui possédait indubitablement cette faculté et qui à la même époque d’ailleurs, était examiné par le colonel de Rochas. S’il ne me répugnait de me mettre en avant, je pourrais citer le numéro d’une Revue parisienne où fut alors inséré le procès-verbal que j’avais été chargé de dresser à la suite d’une troublante série d’expériences faites avec ce sujet.

 

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FIG. 2 – Corps astral des Mlles Pinard

 

Ces deux sciences de l’occulte − psychométrie et télépathie − bien qu’assez récentes d’origine pour que la plupart des vocabulaires passent leur nom sous silence, n’en reposent pas moins sur des bases sérieuses quoiqu’encore imprécises : aussi me paraît-il à propos d’en dire quelques mots pour en faire comprendre la portée.

On les cite d’habitude ensemble parce qu’elles ont entre elles de nombreux points de contact.

 

La première est ainsi définie par le Dr et Pr Buchanam, de Boston, dans son Manuel de Psychométrie : « Le développement et l’exercice des facultés divines dans l’homme, cette sphère inexpliquée de l’intellect qui comprend les réponses oraculaires, analogues aux révélations des voyants, les prophéties des saints, les pronostics du Destin, les présages mystérieux, de même que les impressions soudaines qui dirigent la conduite de beaucoup de personnes. » En somme, un psychomètre est un être qui, doué d’une très grande sensibilité, peut à sa volonté, mais sous certaines conditions s’abandonner dans une mesure relative son corps physique, lequel demeure alors dans une sorte d’engourdissement, en extériorer plus ou moins complètement son aérosôme, et par suite avoir, en dehors du plan physique, la vision des vestiges du passé, des choses du présent et des formes de l’avenir. Cette faculté a surtout été étudiée de nos jours au point de vue scientifiquement pratique, par les Drs Hübbe-Schleiden, et Ludwig Deinhard, de Munich.

« La Télépathie, dit d’autre part E. Bosc8 comprend aujourd’hui tout ce qui concerne la transmission de pensées ou de sentiments, sans que la personne qui transmet sa pensée ou son sentiment ait prononcé une parole, écrit un mot ou fait un signe quelconque pour se faire comprendre... Mais on applique encore généralement ce terme de télépathie à une classe de faits qui semblent, de prime abord, fort différents d’une simple transmission de pensée : ce sont les apparitions, non des morts, mais d’êtres réellement vivants, soit qu’ils se montrent loin de leur corps durant le sommeil, soit à l’article de la mort, ou pendant que ces personnes vivantes traversent une crise très grave, de maladie. Dans de telles circonstances, on a vu très souvent, une personne apparaître à une autre. Ce sont là des faits aujourd’hui absolument prouvés et démontrés par des milliers d’expériences, vérifiées et contrôlées par des commissions savantes, telles que celles de la Society for Psychical Research, dont le siège est à Londres... »

J’ajouterai à l’adresse du lecteur peut être mis en défiance par le nom de cette société savante de l’étranger, qu’elle compte parmi ses membres correspondants en France, les docteurs Beaunis, Bernheim, Pierre Janet, A. Liébault, Th. Ribot, Ch. Richet. L. Marillier et bien d’autres noms de la haute science française.

Comme on le voit, il y a entre la télépathie et la psychométrie de nombreux points de contact. Aussi y a-t-il tendance, pour l’instant à établir une délimitation nette entre ces deux ordres de faits en appliquant surtout le terme de psychométrie à la vision des images rétrospectives de l’astral et à la perception des faits passés, et celui de télépathie à la vision des images et à la perception des faits présents ; quant à ce qui regarde l’avenir ou plutôt comme on l’a dit fort justement, les tendances de l’avenir, vision et perception sont rangées dans une catégorie à part que l’on appellera suivant le cas, vision prophétique, divination, prédiction etc.

Peut-être y aura-t-il intérêt à passer en revue rapide ce triple ordre d’idées, afin de bien montrer au lecteur qu’il ne s’agit pas ici de rêveries émanées de cerveaux malades mais de faits positifs et expérimentalement prouvés.

Le Dr Buchanam, dans son ouvrage sur la Psychométrie, paraît être parti de ce fait qu’en hypnotisme il suffit, suivant les expériences des Drs Bourru, Burot9 et autres de mettre le sujet en contact extérieur avec le flacon renfermant une substance toxique ou médicamenteuse pour que l’effet physique se produise sur l’organisme du même sujet ; le Dr Buchanam a donc pris des sensitifs − et non pas des sujets hypnotiques − d’ordre et de degré divers et leur a mis sur le front, par exemple, une lettre manuscrite en leur demandant d’en faire connaître l’auteur, tant au point de vue du caractère que de la personnalité.

Après lui, William Denton (Soul of things), le savant géologue américain, a perfectionné ce procédé en opérant avec un sensitif sur le front duquel il plaçait soit un fragment de marbre provenant de Pompéi, soit, un échantillon géologique, soit même un rayon d’étoile ; et le sensitif racontait l’histoire de ce morceau de marbre, de cet échantillon, de cette étoile... N’y avait-il pas là transmission de pensées, suggestion mentale de l’opérateur au sujet ? Cela se peut, mais c’est peu probable car on expérimenta sur des sensitifs différents avec le même objet et tous s’accordèrent dans leurs récits ; récits que l’opérateur ne pouvait imaginer. C’est ainsi que l’on plaça successivement sur le front de trois sujets un fragment de dent l’éléphant provenant des mines d’or de Columbia, en Californie, où on l’avait trouvé sous un banc de lave : les sujets firent, tous trois séparément, la même narration d’une chasse antédiluvienne où des hommes aux longs cheveux poursuivaient des mastodontes, et qu’interrompait subitement une effroyable éruption volcanique10. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet dont chacun peut voir la portée. Je me contenterai de citer une partie des conclusions de ce savant, qui ouvriront d’immenses horizons aux études historiques de l’avenir :

L’histoire de beaucoup de nations dont nous n’avons jamais entendu parler, est à écrire, et celle de toutes les autres est à récrire, pour remplacer les fables qui ont cours depuis si longtemps. Avec un fragment d’Egypte, gros comme un pois, nous pouvons apprendre plus de choses sur les Pharaons, que tous les hiéroglyphes ne nous en diront, ou que si Champollion et Lepsius nous avaient légué leur science. Un morceau de brique babylonienne peut ressusciter les anciens habitants des bords de l’Euphrate et faire passer devant nos yeux l’Assyrie d’il y a quatre mille ans : la psychométrie peut reculer les bornes de toute science !

Depuis, le Dr H. Girgois en France, et, comme il a été dit plus haut, les Drs Hübbe-Schleiden, L. Deinhard, et autres, à l’étranger, ont approfondi cette science, au sujet de laquelle je renverrai aux ouvrages techniques.

Enfin il a été publié ces temps derniers, en France, une méthode spéciale 11 en vue de développer la psychométrie. C’est, d’ailleurs, une des rares facultés de l’occulte que l’on puisse mettre en jeu sans études préalables ; on est doué ou bien on ne l’est pas ! Si l’on est un sensitif, un psychomètre, il suffit pour en prendre conscience de se placer sur le front, après s’être abstrait de tout bruit, de toute pensée, de toute considération extérieure, autant que possible dans l’obscurité12, une lettre prise au hasard dans un paquet de dix ou vingt autres et demeurer dans cette position durant cinq à dix minutes, sans faire aucun effort pour vouloir aboutir : − tout effort ferait dévier ce que l’on peut appeler la pénétration psychique. Au bout de ce temps, lors des premiers essais, on éprouve dans le cerveau une impression de malaise ou de bien-être qui indique si l’auteur de la lettre est bon ou méchant ; peu à peu, à la suite d’essais répétés qui forment une sorte d’entraînement, le caractère de l’auteur se précise ; plus tard, on arrive à se former dans le cerveau une sorte d’ombre qui à la longue, se délimite et montre la forme générale, puis les traits de la personne qui a écrit. Enfin, lorsque l’on veut pousser plus avant, on peut obtenir la perception plus ou moins diffuse de la première lettre de son nom. Je ne sache pas que, jusqu’à ce jour du moins, on soit arrivé plus loin. Quelques-uns remplacent l’objet physique qui doit guider la pensée, par la pensée elle-même, en se mettant en communication tactile avec l’auteur de cette pensée ; mais en ce cas il faut avoir passé par les phases précédentes, pour être sûr d’éviter l’erreur – et encore !

Ce côté de la psychométrie a été peu étudié jusqu’à présent ; on le désigne pour le distinguer du reste, sous le nom de vision mentale. Plusieurs occultistes font en ce moment des recherches à ce sujet ; quelques-uns même, sont arrivés à de curieux résultats, mais, la matière étant encore très obscure, très délicate, et sujette à confusion, je n’en citerai qu’un, obtenu par M. Phaneg et relaté dans Les Sciences Maudites.13

Dans une réunion d’amis où l’on parlait d’occultisme, quelqu’un me demanda « si je voyais les esprits » et me proposa une expérience. Je pris contact avec lui, et il fit mentalement son évocation. Au bout, de quelques minutes, je vis assez distinctement un jeune homme brun portant l’uniforme de caporal d’infanterie de marine. J’eus la sensation d’être transporté très loin, et je décrivis un paysage qui fut reconnu pour être du Tonkin ; je vis ensuite un hôpital militaire où le caporal était couché − c’était la nuit − et j’aperçus tout à coup, entre les ouvertures du plancher une fumée jaunâtre qui sembla entourer le corps du malade. La vision s’effaça, et je vis le même soldat portant un paquet long sur ses épaules. Je n’en voyais pas le contenu, mais je sentais que c’était le cadavre d’une femme annamite. Le soldat jeta ce fardeau dans un fleuve, et je ne vis plus rien. L’esprit évoqué était celui d’un jeune soldat d’infanterie de marine mort à l’hôpital sans qu’on pût, chose curieuse, déterminer la cause de la mort. L’esprit avait-il fait passer devant moi des tableaux retraçant le premier et le dernier acte d’un drame inconnu ? Je ne sais, mais l’expérience valait d’être citée.

Voici, de plus, deux autres exemples relatés par le même auteur dans sa Méthode de clairvoyance psychométrique, obtenus par les procédés ci-dessus décrits, à l’aide d’objets appuyés sur le front, et dont, comme de juste, le sujet ignorait la nature et la provenance.

Première expérience. Après quelques secondes de concentration, je vis s’élever des colonnes, des gradins, un cirque de grandes dimensions. Une foule énorme remplissait cet édifice. La forme des costumes, les couleurs bleues et rouges qui dominaient me firent reconnaître que je voyais le Colisée sous les Empereurs romains. Un ciel d’un bleu sombre frappait aussi mes yeux. L’arène était couverte de sang, et des fauves étaient accroupis auprès d’un monceau de cadavres. Un jeune homme vêtu de blanc restait seul debout ; il fut bientôt déchiré par un lion et tout disparut. Les objets qui avaient conservé dans leur aura cet émouvant tableau étaient une dent de lion et une vertèbre humaine trouvées à une certaine profondeur dans les ruines du Colisée.

La deuxième expérience que je citerai fut faite, dans un salon parisien très connu, et dans des conditions défavorables.

Dès que l’objet fut entre mes mains, je vis devant moi le palais de Versailles dans toute sa splendeur. Je n’en ferai pas la description, car la vision psychométrique pourrait avoir été mélangée de souvenirs de lectures. Je dirai seulement que je vis une dame brune, au nez aquilin, aux lèvres rouges, qui traversait un couloir où il y avait un garde. La scène changea brusquement ; dans une rue étroite, à la lueur des torches, des hommes en bonnets rouges, armés de fusils et de piques, poursuivaient la même femme ; et en dernier lieu, je me trouvais sur une grande place, près d’une rivière. Au centre de cette place, la guillotine élevait ses bras rouges, et des soldats l’entouraient. La même dame parut sur la plate-forme. Elle remit des bijoux, parmi lesquels une montre en or, à une personne qui se trouvait là, et fut exécutée. Cette même montre servit à l’expérience : elle me fut confiée par une personne dont l’aïeule fit partie de la cour de Louis XVI, et eut la tête tranchée, en 1793, sur la place de la Révolution14.

 

Après ces exemples qui suffiront, j’arrive à la télépathie, ou vision et perception des faits du présent.

Dans cet ordre d’idées rentre ce que l’on a très improprement appelé du nom d’hallucination télépathique, le mot hallucination étant un terme des plus vagues, puisque le Dr Brierre de Boismont15 en donne, sans compter la sienne, dix-huit définitions dues à des médecins spécialistes (dont deux d’Esquirol), et toutes absolument différentes les unes des autres. En somme, ce que l’on appelle à tort « hallucinations télépathiques » consiste surtout, en la vision à l’état de veille, de personnes vivantes mais éloignées, ce dont je donne des exemples ailleurs 16.

Vers 1886, M. Antoine Schmoll, 111 avenue de Villiers, à Paris, a fait avec le concours de sa femme, de M. Mabire, ancien officier de marine et d’une jeune fille, une série de très curieuses expériences au cours desquelles chacun à tour de rôle servait de sujet. Le sujet se plaçait dans un angle de la pièce, face au mur et les yeux voilés ; les opérateurs, réunis autour d’une table, à trois mètres derrière lui, fixaient intensément leurs regards sur un objet quelconque placé sur la table, en pleine lumière et le sujet, impressionné par la volonté des opérateurs nommait ou dessinait l’objet. Là, encore, pouvait-il y avoir transmission de pensées ? (Comme le dit quelque part le Dr Ochorowicz, en toutes ces expériences délicates, il faut se méfier de la suggestion mentale). Je crois pouvoir répondre que non, m’appuyant précisément sur les insuccès partiels de cette série d’expériences. En effet, lorsque, par exemple, les opérateurs fixaient leurs regards sur un K ou sur un lorgnon, s’il y eût eu transmission d’idées, le sujet eût vu ou n’eût pas vu. Mais lorsque dans le premier cas il voit des angles, et dans le second cas deux cercles, on est fondé à penser que la suggestion mentale n’est pour rien dans le résultat. D’ailleurs, en allant au fond des choses, qu’est la suggestion mentale elle-même, sinon une des multiples formes de la télépathie ?

Beaucoup de savants français ou étrangers, se sont, à notre époque, occupés et s’occupent encore d’études de télépathie ; mais cette partie de la science, bien que les bases en soient absolument acquises et confirmées, est tellement imprécise dans ses diverses et multiples applications pratiques, que l’on peut à peine entrevoir quel peut être son avenir.

Cette étude de la psychométrie et de la télépathie ne serait pas complète si l’on n’y disait quelques mots de la vision des choses futures.

Chacun sait ce que l’on appelle vision prophétique : le mécanisme en est le même que pour le reste, extérioration de l’âme humaine qui voit sur un plan hors du monde matériel les images de l’avenir.

Dans cette catégorie peuvent se classer certains wraiths, lorsque le vivant apparaît mais sous l’apparence que revêtira son corps après la mort.

Il existe un nombre incalculable de faits relatifs à la prémonition du futur, et je n’aurais que l’embarras du choix pour citer un exemple à cet égard, je m’arrêterai à un récit, peu connu, dû à la plume d’un ancien juge d’instruction M. Alexandre Bérard, publié en 1895 dans la Revue des Revues, et étudié par le Dr Papus dans son remarquable ouvrage, La Magie et l’Hypnose.17 Le cachet particulier de cette narration vient surtout de ce que l’auteur était un sceptique, qui, malgré tout, a conservé son scepticisme, tout en se déclarant dans l’impossibilité d’expliquer le fait qu’il raconte :

« A cette époque, dit-il, il y a de cela quelque dix ans, j’étais magistrat ; je venais de terminer la longue et laborieuse instruction d’un crime épouvantable qui avait porté la terreur dans toute la contrée : jour et nuit, depuis plusieurs semaines, je n’avais vu en veille et en rêve, que cadavres, sang et assassinat.

J’étais venu, l’esprit encore sous la pression de ces souvenirs sanglants, me reposer en une petite ville d’eaux qui dort tranquille, triste, morose, sans bruyant casino, sans tapageurs, au fond de nos montagnes vertement boisées.

Chaque jour, je quittais X..., me garant à travers les grandes forêts de chênes, mêlés aux hêtres et aux fayards, ou bien par les grands bois de sapins. Dans ces courses vagabondes, il arrivait parfois que je m’égarais complètement, ayant perdu de vue, dans l’éclaircie des hautes futaies, les cimes élevées qui me permettaient habituellement de retrouver la direction de mon hôtel.

A la nuit tombante, je débouchais de la forêt sur une route solitaire qui franchissait un col étroit entre deux hautes montagnes ; la pente était rapide, et, dans la gorge, à côté de la route, il n’y avait place que pour un petit ruisseau retombant des rochers vers la plaine en une multitude de cascades. Des deux côtés, la forêt sombre, silencieuse, à l’infini.

Sur la route, un poteau indiquait que X... était à dix kilomètres ; c’était ma route mais, harassé par six heures de marche, tenaillé par une faim violente, j’aspirais au gîte et au dîner immédiats.

A quelques pas de là, une pauvre auberge isolée, véritable halte de rouliers, montrait son enseigne vermoulue : Au rendez-vous des amis. J’entrai.

L’unique salle était fumeuse et obscure ; l’hôtelier, taillé en hercule, le visage mauvais, le teint jaune ; sa femme, petite, noire, presque en haillons, le regard louche et sournois, me reçurent à mon arrivée.

Je demandai à manger, et, si possible, à coucher. Après un maigre souper − très maigre − pris sous l’œil soupçonneux et étrangement inquisiteur de l’hôtelier, à l’ombre d’un misérable quinquet éclairant fort mal, mais répandant en revanche une fumée et une odeur nauséabondes, je suivis l’hôtesse qui me conduisit à travers un long couloir et un dur escalier dans une chambre délabrée située au-dessus de l’écurie. L’hôtelier, sa femme et moi, nous étions certainement seuls en cette masure perdue dans la forêt, loin de tout village.

J’ai une prudence poussée jusqu’à la crainte, cela tient de mon métier qui, sans cesse, me fait penser aux crimes passés et aux assassinats possibles. Je visitai soigneusement ma chambre, après avoir fermé la porte à clé ; un lit − plutôt un grabat, − deux chaises boiteuses, et au fond, presque dissimulée sous la tapisserie, une porte munie d’une serrure sans clé. J’ouvris cette porte : elle donnait sur une sorte d’échelle qui plongeait dans le vide. Je poussai devant elle, pour la retenir si on tentait de l’ouvrir en dehors, une sorte de table en bois blanc, portant une cuvette ébréchée, qui servait de toilette, je plaçai à côté une des deux chaises. De cette façon, on ne pouvait ouvrir la porte sans faire de bruit. Et je me couchai.

Après une telle journée, comme bien on pense, je m’endormis profondément. Tout à coup, je me réveillai en sursaut ; il me semblait que l’on ouvrait la porte et que, en l’ouvrant, on poussait la table ; je crus même apercevoir la lueur d’une lampe, d’une lanterne ou d’une bougie, par le trou resté vide de la serrure. Comme affolé, je me dressai, dans le vague du réveil, et je criai : « Qui est là ? » Rien : le silence, l’obscurité complète. J’avais dû rêver, être le jouet d’une étrange illusion.

Je restai de longues heures sans dormir, comme sous le coup d’une vague terreur. Puis, la fatigue eut raison de la peur, et je m’endormis d’un lourd et pénible sommeil entrecoupé de cauchemars.

Je crus voir, je vis dans mon sommeil cette chambre où j’étais ; dans le lit, moi ou un autre, je ne sais ; la porte dérobée s’ouvrait, l’hôtelier entrait, un long couteau à la main ; derrière, sur le seuil de la porte, sa femme debout, sale, en guenilles, voilant de ses doigts noirs la lumière d’une lanterne ; l’hôtelier, à pas de loup, s’approchait du lit et plongeait son couteau dans le cœur du dormeur. Puis, le mari portant le cadavre par les pieds, la femme le portant par la tête, tous deux descendaient l’étroite échelle ; un curieux détail : le mari portait entre ses dents le mince anneau qui tenait la lanterne, et les deux assassins descendaient l’escalier borgne, à la lueur terne de la lanterne. Je me réveillai en sursaut, le front inondé d’une sueur froide, terrifié. Par les volets disjoints, les rayons d’un soleil d’août inondaient la chambre : c’était sans doute la lueur de la lanterne. Je vis l’hôtesse seule, silencieuse, sournoise, et je m’échappai joyeux, comme d’un enfer, de cette auberge borgne, pour respirer sur le grand chemin poudreux l’air pur des sapins, sous le soleil resplendissant, dans les cris des oiseaux en fête...

...Je ne pensais plus à mon rêve. Trois ans après, je lus dans un journal une note à peu près conçue en ces termes : « Les baigneurs et la population de X... sont très émus de la disparition subite et incompréhensible de M. Victor Arnaud, avocat, qui depuis huit jours, après être parti pour une course de quelques heures dans la montagne, n’est point revenu à son hôtel. On se perd en conjectures sur cette incroyable disparition. »

Pourquoi un étrange enchaînement d’idées ramena-t-il mon esprit vers mon rêve, à mon hôtel ? Je ne sais, mais cette association d’idées se souda plus fortement encore quand, trois jours après, le même journal m’apporta les lignes que voici : « On a retrouvé, en partie, les traces de M. Victor Arnaud. Le 24 août, au soir, il a été vu par un roulier dans une auberge isolée : Au rendez-vous des amis. Il se disposait à y passer la nuit ; l’hôtelier, dont la réputation est des plus suspectes, et qui jusqu’à ce jour avait gardé le silence sur son voyageur, a été interrogé. Il prétend que celui-ci l’a quitté le soir même, et n’a point couché chez lui. Malgré cette affirmation, d’étranges versions commencent à circuler dans le pays. On parle d’un autre voyageur, d’origine anglaise, disparu il y a six ans. D’autre part, une petite bergère prétend avoir vu la femme de l’hôtelier, le 26 août, laver dans une mare cachée sous-bois des draps ensanglantés. Il y a là un mystère qu’il serait utile d’éclaircir. »

Je n’y tins plus, et, tenaillé par une force invincible qui me disait malgré moi que mon rêve était devenu une réalité terrible, je me rendis à X...

A X..., les magistrats, saisis de l’affaire par l’opinion publique, recherchaient sans donnée précise. Je tombai dans le cabinet de mon collègue, le juge d’instruction, le jour même où il entendait la déposition de mon ancienne hôtelière. Je lui demandai la permission de rester dans son cabinet pendant cette déposition.

En entrant, la femme ne me reconnut pas, très certainement ; elle ne prêta, nulle attention à ma présence. Elle raconta qu’en effet, un voyageur, dont le signalement ressemblait à celui de M. Victor Arnaud, était venu, le 24 août au soir, dans son auberge, mais qu’il n’y avait point passé la nuit. Du reste, avait-elle ajouté, il n’y a que deux chambres à l’auberge, et, cette nuit-là, toutes deux ont été occupées par deux rouliers entendus dans l’instruction et reconnaissant le fait.

Intervenant subitement : « Et la troisième chambre, celle sur l’écurie ? » m’écriai-je.

L’hôtelière eut un brusque tressaillement et parut, ainsi qu’en un soudain réveil, me reconnaître. Et moi, comme inspiré, avec une audacieuse effronterie, je continuai : « Victor Arnaud a couché dans cette troisième chambre. Pendant la nuit, vous êtes venue avec votre mari, vous, tenant une lanterne, et lui, un long couteau ; vous êtes montés par l’échelle de l’écurie, vous avez ouvert une porte dérobée qui donne dans cette chambre ; vous êtes restée sur le seuil de la porte, pendant que votre mari est allé égorger son voyageur, afin de lui voler sa montre et son portefeuille ! »

C’était mon rêve de trois années que je racontais ; mon collègue m’écoutait, ébahi ; quant à 1a femme, épouvantée, les yeux démesurément ouverts, les dents claquant de terreur, elle était comme pétrifiée.

« Puis tous deux, ajoutai-je, vous avez pris le cadavre, votre mari le tenant par les pieds, vous le tenant par la tête ; vous l’avez descendu par l’échelle ; votre mari portait l’anneau de la lanterne entre ses dents !»

Et alors cette femme, terrifiée, pâle, les jambes se dérobant sous elle : « Vous avez donc tout vu ? »

Puis, farouche, refusant de signer sa déposition, elle se renferma dans un mutisme absolu.

Quand mon collègue refit au mari mon récit, celui-ci, se croyant livré par sa femme, avec un affreux juron : « Ah ! la c.., elle me le paiera ! »

Mon rêve était donc bien devenu une sombre et terrifiante réalité.

Dans l’écurie de l’auberge, sous un épais tas de fumier, on retrouva le cadavre de l’infortuné Victor Arnaud, et, à côté de lui, des ossements humains, peut-être ceux de l’Anglais disparu six ans auparavant dans des conditions identiques, et tout aussi mystérieuses.

Et moi, avais-je été voué au même sort ? Durant la nuit où j’avais rêvé, avais-je réellement entendu ouvrir la porte masquée, avais-je réellement vu de la lumière par le trou de la serrure ? Ou bien tout n’avait-il été que rêve, imagination et lugubre pressentiment ? Je ne sais, mais je ne puis songer sans une certaine terreur à l’auberge louche, perdue le long du grand chemin, au milieu des bois de sapins, et jurant si étrangement avec la belle nature, avec le ruisseau aux cascatelles murmurantes, dont les gouttelettes étincellent comme des diamants au soleil… »

J’ai eu moi-même, à diverses reprises, mais surtout dans mon enfance, plusieurs rêves prémonitoires − un, notamment − dont les détails se sont trouvés rigoureusement vérifiés par la suite, mais cette relation allongerait inutilement le récit ; un auteur, d’ailleurs est toujours suspect lorsqu’il parle de lui-même. Aussi m’en tiendrai-je au fait précité.

− Et cette traînée lumineuse striée de rouge et de bleu que Madeleine mentionne comme unissant son mari à Freya, c’est de la haute fantaisie, n’est-ce pas ?

− Ce détail, pas plus qu’aucun autre en ce récit, n’est de fantaisie. C’est le lien fluidique unissant le dominé au dominateur, invisible pour nos yeux, mais visible pour ceux des sensitifs. Permettez-moi, cher lecteur, de vous renvoyer à propos de ce lien fluidique, aux magnifiques expériences du colonel de Rochas, particulièrement à celles qu’il a faites avec un sujet du nom de Laurent.

− Mais, voyons ! les cercles magiques dont vous parlez s’employaient par les sorciers du Moyen-âge ; aujourd’hui, citez-nous donc un endroit où se poursuivent de telles expériences ?

− Je pourrais citer non pas un endroit seulement, mais dix ou vingt, rien qu’à Paris. Une double crainte, me retient : si je mets en cause un magiste noir, je m’expose à un procès ; s’il s’agit d’un adepte de magie divine, je cours le risque de le faire gêner par des curiosités intempestives, et peut-être par des moqueries malveillantes. Je donnerai seulement une indication : contournez un des principaux cimetières de Paris, en examinant les portes des immeubles faisant face à ce cimetière ; sur l’une d’elles, vous verrez en métal découpé, entre autres attributs significatifs, les deux signes du macrocosme et du microcosme ; or, cette maison possède dans sa cave une entrée sur d’anciennes cryptes qui ont fait partie des catacombes, et dans lesquelles, presque journellement avaient lieu il y a quelques années, et se poursuivent probablement encore les expériences en question 18.

− Alors, vous croyez que l’on peut tuer un homme par un signe, par un mot ?

− Je pourrais vous rappeler la mort à Lyon, par envoûtement − une question que j’étudie ailleurs en détail 19 − de l’ex-abbé Boullan et d’autres : je préfère vous dire que je me charge de tuer un homme, vous, cher lecteur, si vous consentez à assumer la responsabilité de l’expérience, par l’envoi d’une simple lettre sans aucun vestige d’écriture... Ne vous récriez pas, si ce n’était possible, pourquoi donc, en cas de peste ou de choléra, désinfecterait-on le courrier provenant des pays contaminés ?

Oui ! je sais, vous m’objecterez que ce n’est plus de la magie, que l’on croit à tort être basée sur je ne sais quels principes surnaturels... Mais détrompez-vous, le premier axiome que l’on rencontre dans l’étude de l’occultisme est celui-ci : « Le surnaturel n’existe pas ! » Tout ce qui est, se trouve soumis à des lois et à des forces que la science officielle ignore, mais dont l’étude forme précisément un des principaux chapitres de l’occultisme ; or, ces lois, certains hommes qui ont étudié ce que l’on a appelé la Science Maudite, les connaissent ; et ces forces, ils les savent mettre en œuvre.

− Alors, vous croyez à l’existence de la Magie ?...

− Comme à celle du papier sur lequel j’écris, oui !... Mais avant toute discussion, si l’on ne veut pas errer au hasard, il convient de s’entendre sur la définition de l’objet en litige. Pouvez-vous donc me définir, ami lecteur, ce que vous entendez par le mot vague de Magie ?

− Ce terme est bien connu de chacun. Ricard, dans son Analyse des conciles généraux ou particuliers en a donné une définition qui répond absolument à l’idée que s’en fait le public : « La Magie, dit-il, est l’art de faire des choses qui passent les forces de la nature, et qui sont ordinairement mauvaises, en vertu d’un pacte exprès ou tacite avec les démons. »

− Je n’ai que trois objections à faire à cette définition :

1° La Magie n’est pas un art, mais une science, plus précise en ses règles que, par exemple, la médecine.

2° Le premier axiome que l’on rencontre, je le répète, dans l’étude de l’Occultisme est celui-ci : Le surnaturel n’existe pas. Tout ce que le public qualifie de surnaturel s’accomplit en vertu des lois naturelles, mais par des forces qu’ignore ce même public. Est-ce que, pour un paysan bas-breton la télégraphie sans fil et, la spectroscopie des astres ne sont pas quelque chose de surnaturel ?

3° Aucun magiste ou occultiste n’admet l’existence du démon.

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FIG. 3 – Magie divine – Le Christ guérisseur

 

Que reste-t-il, après ces trois objections de votre définition ?

− Cependant les sorciers du Moyen-Age faisaient des pactes...

− D’abord, la sorcellerie est à la Magie ce que l’usage dans un but mauvais, d’une plante vénéneuse ou d’une toxine est à la chimie organique.

Ensuite, le Moyen-Age croyait à l’immobilité de la terre dans l’espace, à un enfer souterrain, à une création instantanée, etc. Sont-ce les contre-vérités du Moyen-Age que vous voulez faire accepter à notre époque ?

 

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FIG.4 – Magie juive – Moïse sur le Sinaï

 

− Alors, quelle définition donnez-vous de la Magie, puisque vous repoussez celle qui est admise du public ?

− Philosophiquement, je dirai de la Magie qu’elle est la Science des rapports des choses. Pratiquement, je la définirai : La science précise de dominer, par la volonté humaine hyper-dynamisée, les forces de la nature connues, dédaignées ou ignorées de la science officielle, mais étudiées et mises en œuvre par les occultistes.

Qu’il me soit permis, à cette double définition, d’ajouter un léger commentaire qui fera, mieux que quoi que ce soit, comprendre à quel point cette science est sérieuse : De même que l’alchimie, si vilipendée il y a un demi-siècle, s’appelle aujourd’hui hyperchimie et est en train de se créer une place au sommet des sciences chimiques entre la dynamo-chimie, l’électro-chimie et la thermochimie, de même la Magie, à l’heure actuelle, abandonne ce nom trop décrié jadis, s’intitule hyperphysique, et, apportant à l’humanité des forces jusqu’alors inconnues du public, tend à se faire place au plus haut point, des sciences physiques et naturelles.

 

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FIG. 5 – Magie hindoue – Fakir

 

C’est à cette Magie-là que je crois, et j’y crois fermement parce que j’ai eu des preuves sans nombre de son existence en tant que science positive, et je suis persuadé que c’est elle qui, un jour prochain, nous mettra en relation avec les autres mondes, planétaires ou stellaires, comme elle nous met actuellement en rapport avec l’humanité posthume et les entités infra ou suprahumaines qui, sur un plan différent, du plan physique, vivent à nos côtés, et, le plus souvent à notre insu, se mêlent à nos actions.

 

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FIG.6 – Magie grecque – Sybille vaticinant

 

— Vous venez de dire qu’aucun magiste ou occultiste n’admet l’existence du démon20. Mais qu’est donc, au cours de votre récit, ce Chavajoth, qu’invoque Freya, sinon le démon ?

 

 

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FIG. 7 – Magie inconsciente. – L’indignation de l’apôtre Pierre foudroyant Ananias

 

Dans le langage des goétiens, Chavajoth ou C’havahjod, n’est pas le démon compris dans son essence de prince réel du mal, c’est le Mal lui-même personnifié, idéalisé, et comportant en soi toutes les forces non pas mauvaises par elles-mêmes, mais neutres et dirigées vers le mal seulement par qui les met en œuvre21.

− Voilà qui est un peu bien subtil ! Une telle distinction, basée sur une aussi fine pointe d’aiguille, semble difficilement admissible, et, que ce soit le démon lui-même ou le Mal que l’on invoque, il semble s’agir en tous cas d’une entité opposée au Bien.

− Il peut sembler... mais il n’en est rien, et je vais donner à cet égard une explication aussi claire que possible : Pour tout magiste ou occultiste agissant en vue du bien, il est un nom ineffable qui doit présider à toutes ses pensées, à tous ses actes, un tétragramme surhumainement mystique, dont les quatre signes graphiques sont doués, suivant la Kabbale Hébraïque, de qualités particulières qui font de leur ensemble une appellation idéalement divine. Ce nom, une fois seulement par an, avant la captivité de Babylone, le grand prêtre d’Iswara-El le prononçait ; depuis, nul ne l’a jamais dit, il ne s’est murmuré qu’en épelant, par respect, les lettres qui le composent, et sa prononciation, par suite de l’absence de voyelles dans l’antique écriture hébraïque, est perdue à tel point que les Targums et Talmuds promettent la toute-puissance sur la création entière à l’homme qui pourra le dire comme il doit être dit. Il se compose des quatre lettres de l’alphabet Hébræo-Chaldaïque « J.H.V.H. » Le public le prononce Jéhovah ; les rabbins disent Iahvé ; les orientalistes qui veulent serrer le texte articulent i-ch-v-eh, et les occultistes, courbés dans le plus profond respect, l’épellent, de la désignation de ses quatre lettres composantes : Yod-Hé-Vau Hé22.

Ce nom divin, je le répète, préside à tous les actes de Magie opérés en vue du bien ; c’est une sorte de formule dont il est impossible d’expliquer en quelques lignes toutes les valeurs qui sont d’autant plus considérables que l’opérateur en a davantage approfondi la portée ; c’est, en tous cas, un appel et une invocation qui énombre de la Force divine le magiste opérant le bien.

Ceci expliqué, que font les goétiens qui se servent des forces neutres de l’Au-delà en vue du Mal ? Ils repoussent toute accointance avec la Divinité, et, pour affirmer cette scission, pour signifier qu’eux, hommes, armés seulement de leur science mauvaise en vue d’agir sur les dynamismes du Mystère, vont se dresser contre l’idée du Bien absolu qu’ils rejettent, ils opèrent à l’exemple de ces prêtres maudits qui, pour célébrer la Messe Noire, placent sur l’autel la croix renversée, ils prononcent à rebours le tétragramme sacré, dont les lettres interverties n’ont plus alors la même signification de rapports entre elles. Là où le magiste prosterné balbutie : « Jod-Hé-Vau-Hé », le goétien ricane, insultant et railleur : « Hé-Vau-Hé-Jod » ce qui peut se prononcer, en intercalant les voyelles convenables et en faisant sentir l’aspiration gutturale du premier Hé : C’havahjod.

Semble-t-il clairement expliqué que ce terme, simple renonciation à la Force du Bien, n’implique nullement la reconnaissance d’un démon, prince du Mal, tel que le comprennent de nos jours quelques populations primitives ? Pas plus, d’ailleurs que les appellations employées par Freya, au cours de ce récit, dans ses actes goétiques, qui, telles que Bélial, Moloch, Samgabiel et autres, ne sont que des symboles mauvais et, non des entités démoniaques.

Les preuves abonderaient dans ce sens ; mais pour ne pas allonger outre mesure cette partie explicative, je n’en citerai qu’une encore : Le tétragramme sacré Jod-Hé-Vau-Hé, ainsi prononcé est une affirmation ésotérique que : tout dérive d’un principe unique (Yod) » ; le seul fait d’intervertir les lettres et de rejeter le jod à la fin du mot constitue un blasphème et signifie : « Il n’existe ni Principe, ni Autorité ! » Insulte au Principe de tout, soit ! Mais il faut une exagération de bonne volonté pour trouver dans cette formule une invocation à un prince du feu !

Qu’un ignorant sorcier de campagne, singe de magiste, opérant suivant des formules qu’il ne comprend pas et d’après un rituel d’infamie et de dépravation dont les données lui sont arrivées par tradition, que cet ignare sorcier, dis-je, se figure que l’abomination de ses actes constitue un pacte entre lui et le démon ; qu’il signe même ce pacte de son propre sang, qu’est-ce que cela prouve, sinon qu’il est la dupe de son imagination ?

Oui, je sais ! j’ai étudié − sans jamais pratiquer ses rites d’effroyable démence − la Goétie, comme j’ai étudié la Magie divine ; je sais que dans certains cas le sorcier va de nuit arracher dans le cimetière les clous des cercueils pourris et voler les ossements des morts ; je sais qu’il utilise la graisse humaine pour éclairer ses exécrables opérations ; je sais que, dans les manuscrits d’abominable science, le chevreau dont on prend le sang et la vie signifie l’enfant nouveau-né que l’on égorge ; je sais les infamies démoniaques des rituels noirs et les monstrueuses épouvantes des grimoires dont les pages suintent le sang... Encore une fois, qu’est-ce que cela prouve, sinon la folie humaine ?

Oui, je sais que des goétiens de campagne et de bas sorciers ont pu aboutir dans leurs charmes d’horreur, cela est indéniable ; et pour qui douterait il suffit de se reporter à l’affaire dite de Cideville, jugée il y a un demi-siècle par un tribunal français ! Oui, je sais que leurs rites immondes, scrupuleusement observés et suivis les ont menés parfois à la réussite du Mal ! Oui, il est des cas, sans conteste possible, où ils ont triomphé, et, glorieux d’avoir consommé leur œuvre d’abomination, ils en ont attribué le succès à un Prince d’Abîme auquel ils se sont crus liés par leurs pactes d’action, d’écriture ou de volonté... Une dernière fois, qu’est-ce que cela prouve, sinon la faiblesse de leur mentalité et la boue de leurs passions ?

Pour comprendre toutes ces aberrations, pour porter flambeau dans ces gouffres de démence et d’horreur qu’est la magie noire, il suffit de se rappeler le grand principe que j’énonce ailleurs et qui domine toute la Magie : « La volonté de l’homme, s’il sait la manier, est la plus puissante des forces qui soit à son service ! »

Cette grande minutie de détails, d’un accomplissement parfois long et pénible, qui précède toute opération d’hyperphysique (consécrations, usage d’objets difficiles à se procurer, emploi du propre sang de l’opérateur, etc.), n’a généralement qu’un but : exalter et affirmer de façon souveraine la volonté de celui qui agit !

Dans toutes les époques, par toutes les régions, des cryptes sacrées de l’Himalaya aux temples souterrains que dominaient les pyramides des Pharaons, à l’origine des jours comme dans la longue pénombre du Moyen-Age, le développement de la volonté personnelle a été le premier grade initiatique de la Haute Science cachée.

Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que des êtres pervers se soient dit, dans tous les temps et chez toutes les nations : « Pour faire œuvre de Mal, exacerbons notre volonté vers le Mal ! Tout ce que notre folie en rage, pourra nous fournir de sanies et de turpitudes, tout ce que l’humaine ignominie pourra nous donner de haïssable, d’odieux et d’immonde, tout ce qu’un cerveau suant le délire de la haine ou l’excrément de l’envie, pourra enfanter d’abominations humaines et divines, prenons-le, et en faisons les préparatifs nécessaires pour toute œuvre d’abîme ! Qui donc, après avoir profané une tombe humaine hésitera à sacrilégier son Dieu ? Qui donc, après avoir poignardé l’hostie pleine de divinité, se détournera quand il lui faudra poignarder seulement un enfant plein de vie ? »

Et de ce jour est née l’effroyable Magie noire aux rites sanglants ou stercoraires, aux manifestations lamentables, aux fins souvent décevantes... Mais alors aussi, enlisés dans la fange, de leurs imbéciles grimoires, les adeptes de la Goétie, − à part quelques rares d’entre eux − ont perdu de vue l’Etoile qui brille au fronton de la science ; ils n’ont plus compris que la lettre abominablement maléficiante de leurs traditions... Et ils sont devenus le vénéneux et bas magicien des villes, tombé dans l’escroquerie en vendant à la crédulité du peuple un pouvoir dont il n’est pas sûr, ou le sorcier des campagnes que tout le monde redoute et dont chacun s’écarte, mais de qui la puissance vague et incomprise par lui-même en son essence, est à chaque moment à la merci d’un insuccès toujours possible.

Cette digression sur la Goétie, − nécessaire parce qu’il était bon de remettre en son plein jour et à sa vraie place ce chancre envahisseur du véritable et pur occultisme, − m’a entraîné un peu loin de la question du tétragramme sacré Jod-Hé-Vau-Hé...

J’y reviens car je ne voudrais pas la délaisser sans dire que ce vocable a sa correspondance, en sanskrit, dans le terme AUM, qui joue dans l’ésotérisme hindou un rôle analogue à celui du mot divin dans l’ésotérisme hébraïque, et que E. Burnouf et L. Leupol, dans leur dictionnaire sanskrit définissent :

« Monosyllabe mystique, représentant, dans son unité phonétique et graphique, la trinité indienne de Brahmâ, Vishnu et Çiva. Tout acte religieux, toute œuvre grave, tout livre de quelque importance, est précédé de AUM. Une grande efficacité est attribuée à la prononciation et à la méditation de AUM. On lui donne le nom de Ekam Axaram, la syllabe une et indivisible... L’usage de AUM est de beaucoup antérieur aux cultes spéciaux ou réunis des trois dieux ; AUM entre dans plusieurs formules, telles que : « Aum Tat Sat » Lui, l’Etre ou le Bien, c’est-à-dire Dieu ou le principe neutre de la détermination et de l’existence... » 23.

Dans toutes les religions de l’Orient, au reste, il est remarquable que l’on retrouve cette idée, purement ésotérique, d’appel à une puissance supérieure, dont l’origine est dans le Jod-Hé-Vau-Hé hébraïque24 (devenu par exemple dans les Mystères de Bacchus le Io ! Evohé !... des Bacchantes) mais partout ailleurs, cette idée a été plus ou moins modifiée ou dénaturée dans son essence même, par les circonstances de temps et de milieu. C’est ainsi que le terme Pir ! qui est une des nombreuses expressions du fatalisme oriental, employé par la grande majorité des musulmans, possède une acception toute différente, suivant qu’il est prononcé par un Chiite ou un Sunnite : dans la bouche des uns, c’est une expression vague, banale, et sans portée bien définie ; chez les autres, au contraire, ce mot est doué d’une signification mystique des plus étendues, et qui le rapproche beaucoup de l’AUM devanâgari et du Jod- He-Vau-Hé hébræo-chaldaïque.

− Va pour le C’havahjod pris dans un sens symbolique ! Cependant il est indéniable que l’on range d’ordinaire dans la même catégorie les Magiciens et les Satanisants. Vous même parlez quelque part des Lucifériens, qui sont probablement des Satanisants..., en existe-t-il dans la réalité ?

− Oui, il en existe. Mais la question est trop importante pour être élucidée en quelques lignes ; je l’ai déjà traitée dans un volume spécial25 antérieurement paru, et, dans un autre ouvrage26, je donne des détails qui n’avaient pu trouver leur place dans le premier. Je me contenterai donc ici d’une affirmation nette, mais dont on trouvera les preuves ailleurs.

Qu’il me suffise, au surplus de dire que la Grande Force Cosmique mise en action par la volonté humaine hyper-dynamisée et purement neutre, est dirigeable indifféremment vers le Bien et vers le Mal, ce qui a de tous temps permis aux hommes qui l’utilisent d’en rapporter les effets soit à Dieu, soif au démon suivant le sens dans lequel ils l’actionnent.

 

− C’est sans doute cette Force que vous appelez quelque part, le « Serpent des grandes forces cachées... » Quelle est-elle ?

− Il existe, dit quelque part Svaa Sparanda au cours de ce récit, dans un autre monde, mais autour de nous, à la portée de chacun de nous sous certaines conditions, une force étrange auprès de laquelle toute force physique n’est que faiblesse ; que le pervers peut diriger vers le mal comme l’être de bonté peut en faire un agent du bien ; une force effroyablement puissante, puisqu’elle est l’essence de la Vie, puisqu’elle est celle-là même dont naissent, vivent et meurent les mondes comme les individus ; une force si colossalement forte qu’elle peut désagréger instantanément et réduire en poussière quiconque a recours à elle ; une force qui domine la tombe elle-même.... C’est ce dynamisme du plan astral que l’occultisme appelle le Serpent des forces cachées, parce qu’il enserre notre monde de ses replis toujours en mouvement. Cette force cosmique, souveraine de toutes les autres qui n’en sont que des émanations ou de pâles reflets, l’homme peut se l’assujettir sous certaines conditions, mais au péril de ses jours s’il en ignore le maniement. L’occultiste l’étudie dans sa source et dans ses effets ; le magiste la dirige vers des buts de bonté et le goétien vers des fins mauvaises, car en soi elle est neutre, et renferme aussi bien la mort que la vie ; seul, l’initié supérieur la connaît dans son essence et la peut dominer sans crainte ou même l’utiliser au service d’une volonté toujours tendue vers le Bien27. En un mot, cette force essentielle est la matrice de toutes celles que nous connaissons et utilisons couramment : chaleur, lumière, électricité, magnétisme, od, psycho-dynamisme, etc., etc.

Il peut sembler incroyable au premier abord, qu’une telle force puisse être actionnée par la simple volonté humaine. La solution de ce problème en apparence incompréhensible paraîtra des plus faciles, si l’on veut bien réfléchir que l’hypnose est un des résultats de cette force, pris parmi les plus simples, et que, dans la pratique de l’hypnotisme la volonté humaine, non pas hyper-dynamisée mais simplement nette et ferme, constitue le principal sinon le seul moyen d’action de l’opérateur sur le sujet.

En résumé, et suivant la théorie émise par Marius Decrespe28, ce que les vieux maîtres de l’occultisme ont appelé feu, azoth, or potable, aour, od, lumière astrale, magnétisme universel, fluide, etc., en un mot la grande force dont il s’agit, est un principe double qui comprend ce que l’on nomme maintenant l’énergie, laquelle se propage par vibrations, et aussi, jusqu’à un certain point par convection des molécules matérielles ; et l’éther qui est la matière à son plus haut point de division et à son minimum de densité.

Cette force, – dont l’étude et l’emploi forment l’objet principal de la science magique ou hyperphysique – l’occultiste la connaît dans son universalité et la met en œuvre ; quelques pionniers de la science moderne, tels que de Rochas, les docteurs Barety, Baraduc et autres, l’étudient dans ses rapports avec le corps humain, mais sous des noms qui ne puissent pas effaroucher les académies ; quant à la science officielle, elle l’ignore, elle veut l’ignorer – doctoralement.

A ce propos, quelqu’un faisait remarquer un jour que la propagation de la lumière par vibrations est connue depuis deux cents ans ; que les Académies n’ont admis cette vérité que depuis une dizaine d’années ; que pendant ces deux siècles la lumière aurait pu parcourir quatre cent soixante-quinze trillions de lieues ; qu’un fil télégraphique de cette longueur aurait une résistance de près de vingt milliards de mégohms ; et il en concluait que les cerveaux des académiciens offrent une résistance non moins effrayante à la propagation de la vérité.

 

– Mais comment se fait-il, si tout ce merveilleux existe réellement, que la science actuelle n’en ait pas fait son profit ?

– La science officielle a ses petites habitudes qu’elle ne veut pas troubler, et, pour elle, admettre tous ces faits serait montrer aux titulaires des chaires d’enseignements qu’ils sont en dehors de la vérité. Il est plus facile de nier dédaigneusement ; la science officielle ne s’en fait pas faute, et ce n’est qu’en enfonçant à coups de bélier les portes des académies qu’un chercheur, quand il n’est pas « du bâtiment » peut y faire pénétrer une vérité utile.

La thérapeutique n’a-t-elle pas condamné jadis en Sorbonne le quinquina et l’antimoine comme nuisibles à l’organisme ?

Il n’y a pas si longtemps, en 1840, l’Académie de médecine de France, réunie en séance plénière, n’a-t-elle pas solennellement, déclaré que le mot « hypnotisme » devait être banni de tout glossaire scientifique, et qu’il y avait lieu de considérer comme un charlatan le médecin qui s’occuperait de cette chimère ?

Et, à une époque bien plus rapprochée de nous, n’a-t-on pas vu M. Desjardins, membre de l’Académie des sciences politiques et morales demander une loi pour punir, non seulement les hypnotiseurs, mais aussi les hypnotisés, sous le falot prétexte que « l’homme n’a pas le droit d’abdiquer son humanité et son libre arbitre ».

On peut espérer, ajoute spirituellement Ochorowic29, que l’honorable jurisconsulte ne s’arrêtera pas là. Il lui reste à proposer une loi contre ceux qui dorment dans la nuit, vu qu’il ne doit pas être permis à l’homme de se transformer volontairement en une masse inerte et d’abdiquer son libre arbitre.

« Comme bien on pense, dit à ce propos M. de Favreuil (Soleil du 15 août 1886), cette éloquente protestation de M. Desjardins a été unanimement approuvée, et son auteur très vivement félicité. M. Arthur Desjardins vient de porter à l’hypnotisme un coup droit dont nous espérons bien qu’il ne se relèvera pas30. »

Qui vivra verra. Notons seulement que ceci se passait le 13 août 1886, en plein dix-neuvième siècle, vingt ans après les travaux de Charcot et cela se passait en France, à Paris, à l’Académie !

Peut-être, en présence du développement des applications thérapeutiques de l’hypnotisme, M. Desjardins a-t-il pensé depuis, avec Cabanis : « Il est des erreurs dont les hommes d’esprit sont seuls capables » ... Si cela est, là encore M. Desjardins a fait erreur ; son excuse se trouve dans La Bruyère lorsqu’il écrit : « Tout l’esprit qui est au monde est inutile à celui qui n’en a pas ».

A côté de ces admirables manifestes des premiers corps savants de France, on peut placer le règlement de l’Association des médecins parisiens qui portait, il y a peu de temps encore, l’article suivant : « Tout membre qui acceptera une consultation avec un magnétiseur, homéopathe ou charlatan de même espèce, sera considéré comme démissionnaire ».

C’est une belle chose que la Science Officielle !

En présence de ces trois documents, ne se prend-on pas à rêver quand on constate l’immense développement qu’a pris de nos jours l’hypnotisme qui – ne l’oublions pas – a été imposé sous le nom de magnétisme par des charlatans tels que Puységur, du Potet, Cahagnet, Deleuze, Lafontaine et autres, qui n’étaient nullement médecins31 ?

S’il a fallu près de deux siècles pour que cette force – la plus abordable de toutes celles sur lesquelles est basée l’antique Magie – fut acceptée par les corps savants, voyez combien il faudra de temps encore pour que l’hyperphysique, dans l’universalité de ses forces encore inconnues, la plupart même insoupçonnées de la science officielle contemporaine, parvienne à acquérir droit de cité !

A ce propos, le maître Papus (Dr G. Encausse) a écrit dans ses Notes d’autobiographie intellectuelle, une page d’ironie remarquable à l’adresse des maîtres de la science contemporaine, matérialiste et imbue de ses propres erreurs :

« Leur premier truc est celui du renvoi aux sciences spéciales et aux mémoires obscurs qu’on juge inconnus du naïf adversaire.

– Comment, monsieur, vous osez parler des fonctions cérébrales et vous ignorez la cristallographie ? Vous osez traiter ces questions et vous n’avez pas lu le dernier mémoire de M. Tartempion sur les fonctions cérébrales de l’homme tertiaire et du poisson rouge ? Allez à l’école, monsieur, et ne revenez discuter avec moi que quand vous saurez les éléments de la question que vous abordez !

« Or, ceux qui nous soutiennent ces balivernes sont généralement de brillants élèves de l’Ecole de Médecine qui ne connaissent de la psychologie et de la philosophie que le nom... et encore !

« Le second truc consiste à nous écraser sous le ridicule parce que nous avons l’audace d’avoir une opinion contraire à celle de M. X... plus titré que nous.

– Comment ! vous êtes un simple docteur en médecine, et vous voudriez aller à rencontre des opinions de M. O... agrégé, ou de M. Z... le brillant professeur ? Devenez d’abord ce qu’ils sont, et après nous verrons !...

« Tout cela, ce sont de fausses sorties ; mais si communément employées qu’on les a servies dernièrement à M. Brunetière qui a osé parler science, alors qu’il n’est pas même médecin... Horreur !!! Et quand on est médecin, il faut être agrégé ; et quand on est agrégé, il faut être professeur ; et quand on est professeur, il faut être de l’Institut ; et quand enfin un membre de l’Académie des sciences ose affirmer simplement sa foi en Dieu et en l’immortalité de l’âme, comme le fit Pasteur, on dit alors qu’il était âgé et que le ramollissement explique de telles doctrines ! »

Du reste, je reviendrai plus loin, en posant un exemple, sur cette difficulté de faire accepter une vérité par un corps savant. Mais, à ne regarder que ce qui touche la question dont s’agit, le martyrologe contemporain est ample, des chercheurs sacrifiés – du Dr Paul Gibier privé de sa situation au Muséum, forcé de s’expatrier en Amérique et mort dans l’exil, pour avoir osé étudier publiquement le psychisme, au Colonel de Rochas d’Aiglun chassé – le mot n’est pas trop fort et, loin de lui porter atteinte, rehausse le caractère de cet homme d’une science éminente – du poste qu’il occupait à l’Ecole polytechnique, pour avoir eu l’audace d’étudier les forces non définies que se refusent à admettre les chefs de file de la science officielle de notre temps. Consolons-nous-en, en répétant avec le baron du Potet : « Toute vérité utile aux hommes est enfantée par la douleur » ; et en nous rappelant avec le moins d’amertume possible, que Pythagore, dans sa joie d’avoir trouvé la solution du théorème qui porte son nom, ayant sacrifié une hécatombe aux dieux, depuis lors il ne peut surgir une vérité sur le monde, sans qu’aussitôt toutes les bêtes s’unissent pour protester contre elle.

– Mais le sang ?... Ce sang dont Freya se sert dans votre récit, pour faire œuvre de mal ? Est-il donc réellement utilisé en Magie... Pardon, en hyperphysique ?

– N’en doutez pas ! Je préciserai même en disant : le sang humain ! Et cela est facile à comprendre. Les applications de la Haute Science mystérieuse sont presque entièrement basées sur les ressorts de la Volonté de l’opérateur. Or, qu’est-ce qui peut affirmer plus que l’effusion du sang humain l’énergie d’une volonté tendue vers un but ?

– Du sang humain ? Mais alors cette science est abominable ! Et vous-même....

– Achevez ! Vous me considérez déjà comme un fieffé criminel parce que je reconnais avoir poussé jusqu’à la pratique ces études de l’occultisme que je poursuis depuis de longues années, avec le seul et hautain souci de la recherche de la Vérité, n’est-ce pas ? Il faut que l’égoïsme soit profondément ancré dans le cœur de l’homme pour que cet aveu d’effusion du sang évoque tout aussitôt je ne sais quelles furieuses idées de meurtres rituels ou de massacres cérémoniels, plutôt que de faire songer à la façon la plus simple, je dirai même la plus naïve, de se procurer le sang nécessaire. Oui, je me sers de sang humain, mais quand j’en ai besoin, je ne vois nullement la nécessité d’occire mon prochain : je me contente de me faire une légère incision à l’avant-bras gauche, et j’obtiens ainsi le sang qu’il me faut, et que, sans forfanterie, j’aime à croire de première qualité. Et remarquez qu’en me blessant moi-même – très légèrement, il est vrai ! – c’est-à-dire en m’infligeant personnellement une douleur, j’affirme ma volonté avec infiniment plus d’intensité qu’en frappant mon prochain.

Pour avoir de telles pensées, il faut d’ailleurs ignorer le premier mot de la morale qui se dégage de la Science Occulte, morale très belle, très élevée et très pure, toute d’altruisme et de charité, et qui étend l’amour non seulement aux frères en humanité, mais à tous les êtres de la création.

– Alors, ce sacrifice du sang, dont vous parlez, n’est qu’une plaisanterie ?

– En effet – une plaisanterie.... de la Magie noire une de ces plaisanteries dont on meurt.

– Eh ?

– Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Croyez-vous à l’envoûtement ?

– Hum !

– Ne vous y trompez pas !... L’envoûtement existe, je dirai même existe scientifiquement, à tel point que ce sujet serait trop long à développer en ces courtes pages. Je l’étudie ailleurs32 de façon plus développée.

– Va encore pour l’envoûtement !... Cependant, pour rester dans les généralités de ce que vous appelez aujourd’hui l’hyperphysique, si quelques parties de l’antique Magie méritent créance, il en est d’autres qui sont absolument ridicules et qu’il faut reléguer parmi les contes de bonnes femmes, telles, la divination, l’astrologie et la poursuite du Grand Œuvre alchimique.

– Ce que vous mentionnez si dédaigneusement forme trois des principaux chapitres de l’occultisme : nous allons voir rapidement, et rien que par des faits sans aucune théorie si ces trois branches de la Haute Science méritent la défaveur générale dont on les enveloppe. Et, que l’on ne crie pas au paradoxe ; je le répète, je ne vais tabler que sur des faits que le premier venu peut vérifier, et, pour rendre cette vérification plus facile, parmi les exemples innombrables qui sont à ma disposition, je ne citerai que ceux, pris parmi les centaines dont je suis documenté, dont la source peut être indiquée en même temps que la preuve.

D’abord, la divination.

Je vous concède que la connaissance ou la pénétration de l’avenir n’est pas un don vulgaire, soit ! Cela prouve-t-il qu’elle n’existe pas ? Je ne vous renverrai pas à la Voyante de la rue de Paradis et autres sensitifs que j’ai eu l’occasion d’étudier ; il est trop facile d’arranger des prophéties après coup, et je ne veux avancer que des faits indéniables.

En 1558, à Lyon, Nostradamus donnait la première édition complète de ses nébuleuses centuries parmi lesquelles, concernant les événements du siècle suivant, se remarque ce quatrain (Cent. IX, quat. 49).

« Gand et Bruxelles marcheront contre Anvers :

« Sénat de Londres mettront à mort leur roi :

« Le sel et vin (la sagesse et la force) lui seront à l’envers

« Pour eux avoir le règne du désarroi.

Parmi les vers si obscurs de cet auteur, ceux-ci sont très clairs et d’une application incontestable ; en 1642, la guerre civile éclatait en Angleterre, et en 1649, quatre-vingt-onze ans après l’impression de la prophétie, le roi Charles Ier condamné à mort par son parlement, portait sa tête sur l’échafaud.

Au commencement de 1897, Fomalhaut publiait une édition de son Manuel d’Astrologie sphérique et judiciaire annonçant la mort subite de Félix Faure : deux ans plus tard, la prédiction se réalisait.

En 1885, Magon de Grand Selve faisait paraître à Paris son livre Les rois devant le Destin où il annonçait, quinze ans à l’avance, la fin tragique du roi d’Italie Victor-Emmanuel II : en 1900, à une erreur de quelques jours près, la prédiction se réalisait.

En 1895, la princesse Béatrice de Battemberg amena à la reine Victoria une voyante qui, entre autres choses, annonça que la fin du siècle se passerait pour l’Angleterre au milieu d’une guerre sanglante : cette prédiction qui visait la guerre Anglo-boer, a été rappelée depuis à plusieurs reprises, tant par la presse anglaise que par les journaux français33.

Il paraît annuellement en Angleterre une sorte d’Almanach prophétique, connu sous le nom de Old Moore et qui jouit d’une grande faveur parce que ses prédictions se réalisent souvent. L’édition pour 1902, parue en décembre 1901, annonça que le roi serait couvert de sang à l’époque de son couronnement. Chacun se rappelle encore le motif, une grave opération chirurgicale subie par le roi Edouard, qui força au dernier moment à remettre ultérieurement les fêtes du couronnement.

Je pourrais citer nombre de faits analogues, je grossirais trop ce volume et d’ailleurs, ceux qui précèdent peuvent être vérifiés par qui voudra en prendre la peine.

Je passe à l’Astrologie.

Il est évident que, pour quiconque ne voit en l’astrologie qu’une science de divination des choses à venir, cette partie de l’occultisme doit être sujette à caution, car, je le répète, la connaissance de l’avenir n’est pas un don vulgaire ; mais les influences astrales n’ont pas le mancique pour unique objet, et, par suite, l’astrologie rentre, quoique sous d’autres noms, dans le cycle de nos connaissances ordinaires.

Est-ce que la théorie des marées ne repose pas sur l’influence de la lune ?

Est-ce que les marchands de bois de construction ne savent pas que tout arbre abattu dans le décours de la lune pourrit en deux ans ?

Est-ce que les jardiniers ignorent l’influence de la lune rousse sur les plantations ? On invoque les gelées : c’est tout simplement prendre l’effet pour la cause.

Est-ce que la nuit, ou l’hiver, loin du soleil source de vie, les malades ne ressentent pas une aggravation de leur état ?

Est-ce que l’on ne se sent pas attristé en automne et joyeux au printemps ? Effet de pluie ou de soleil, dira-t-on... Mais je remarque qu’en mai le soleil est dans les Gémeaux, tandis qu’il est dans le Scorpion en octobre : là où le public ne regarde que l’effet, l’occultiste voit la cause.

Chacun des astres exerce sur notre globe – comme sur les autres astres voisins – et sur ses habitants, une influence qui, pour avoir-été encore peu étudiée, n’en est pas moins réelle.

C’est ce qu’a fort bien compris et exposé Marius Decrespe quand il dit quelque part 34:

On sait, à n’en pas douter, que les effluves qui s’échappent du soleil aimantent tous les corps soumis à l’attraction solaire ; c’est ainsi qu’une explosion dans la photosphère, un nombre plus ou moins considérable de taches à la surface de l’astre du jour, modifient assez l’état magnétique de la terre pour provoquer une recrudescence ou une diminution du nombre et de l’intensité des aurores polaires, et même, peut-être, des orages. Même, on a constaté – peut-être n’est-ce qu’une coïncidence – un parallélisme étrange entre la vigueur de la végétation et la multiplicité des taches du soleil. Cette action du magnétisme solaire ne doit pas surprendre, puisqu’on sait que la lumière ne se manifeste qu’accompagnée de chaleur et de magnétisme, et réciproquement. Naturellement, à cause de son énorme volume et de l’intensité des phénomènes dont il est le théâtre, c’est au soleil qu’appartient la plus puissante action sur notre globe ; peut-être, cependant, à cause de sa proximité, la lune a-t-elle plus d’influence en ceci, comme dans le phénomène des marées ; et les planètes passent en dernier lieu. Toutefois leur influence sur le magnétisme terrestre n’est pas contestable : il a été récemment mis hors de doute par les expériences de M. Leyst, de l’Observatoire magnétique de Pawlowsk, en Russie. Lune et planètes, d’ailleurs, n’agissent pas comme source d’énergie, mais simplement comme organes déterminants de la direction, de la nature, de l’aspect de l’énergie qu’elles reçoivent du soleil, et qu’elles réfléchissent plus ou moins modifiées par leur nature propre. On peut se figurer le phénomène comme à peu près semblable à celui des colorations diverses des corps par un même rayon lumineux ; une fleur paraît bleue, ou rouge, ou jaune, une feuille paraît verte ou brune, un fruit paraît pourpré ou doré, parce que la surface de ces corps différents polarise la lumière unique qui les éclaire tous, qui en bleu ou rouge, qui en vert, qui en jaune, etc. De même, les planètes polarisent l’influx solaire pour produire : Saturne, les prédispositions maladives et studieuses ; Mars, la force et les instincts guerriers ; Jupiter, la majesté et la belle proportion des formes, etc., etc. Et l’on ne doit pas douter que ces forces aient une action marquée sur la constitution des hommes, quand on voit la lumière et l’électricité influer si puissamment sur la végétation. Quant aux dispositions morales, elles sont plus probablement une conséquence des dispositions physiques ; ce qui explique comment l’examen des formes des différentes parties du corps humain – lesquelles formes sont dues aux causes ataviques, aux prédispositions karmiques, et aux influx planétaires – permet de deviner l’état de l’âme qui se cache sous ces formes et ces signatures : l’âme, la seule chose que chacun de nous, pour son propre compte, ait le droit de dire réelle dans la relativité des formes matérielles, essentiellement et perpétuellement modifiables, qui nous entourent.

Henri Nizel, dans son étude critique sur l’Hypnotisme, au cours de ses considérations générales, examine un autre fait particulier : la corrélation constamment observée entre les taches solaires et les variations de l’aiguille aimantée. Les taches relevées sur le soleil passent par des maximas et des minima qui se succèdent périodiquement tous les onze ans.

Or, les variations de l’aiguille aimantée sont soumises à une périodicité toute pareille. On sait que l’aiguille fait avec la direction nord-sud un angle plus ou moins aigu qu’on appelle déclinaison magnétique. Cet angle augmente ou décroît sans cesse. La première fois qu’on l’a observé, il était oriental, l’aiguille pointant vers l’est. En 1663, il était nul. Puis il est devenu occidental. Actuellement, il est entré dans sa période de décroissance. Mais outre cette oscillation séculaire, il se produit chaque jour un petit écart. L’aiguille suit le mouvement du soleil et revient à sa position première, d’une quantité qui diffère selon la saison et l’année. Cette variation diurne, augmente ou décroît en raison des taches du soleil. Et cet étrange influx se produit à trente-huit millions de lieues de distance !...

Au point de vue de la Mancique pure il est évident que la science des astres à une base bien moins solide qu’à d’autres égards : à mon avis, ce n’est pas elle qu’il faut en rendre responsable mais les études la concernant, lesquelles de nos jours sont fort affaiblies. Toutefois, j’ai cité plus haut une prédiction astrologique de Fomalhaut ; d’autre part, je vois parmi les étudiants actuels des hommes comme A. Haatan, des ingénieurs sortis de l’Ecole Polytechnique, et d’autres érudits et chercheurs qu’attire la difficulté des calculs astronomiques appliqués à la divination astrologique : peut-être reverrons-nous revivre les temps des Ogier Ferrier, des Firmicus Maternus, des Junctin de Florence, des Ptolémée de Péluse, et autres vieux maîtres qui ont porté cette science si loin et si haut.

J’aborde maintenant le Grand-Œuvre alchimique, qui paraît de toutes les rêveries occultes la plus colossalement trompeuse qui soit... Eh bien ! à l’heure actuelle, le Grand-Œuvre alchimique est réalisé : on fait de l’or !

Ici, j’ouvre une parenthèse importante : c’est le public ignorant qui seul regarde la création de l’or comme le Grand-Œuvre alchimique ; mais le véritable Grand-Œuvre, le Grand-Œuvre idéal de l’alchimie, celui vers lequel elle a toujours tendu, vers lequel elle tend encore de nos jours, ce n’est pas la création de l’or qui n’est en ses études qu’un but accidentel et très secondaire : c’est, la facture ou, pour parler plus exactement, la captation de la Vie et sa transsubstantiation à travers la matière. Comme on le voit, la transmutation de la Vie, que poursuit l’hyperchimiste de nos jours est un postulatum autrement colossal que la transmutation des métaux.

« L’alchimie est la science de la Vie – dit à ce propos R. Schwaéblé dans son Cours pratique d’alchimie – de la Vie dans les trois règnes35 ; elle a pour but de séparer le principe actif de la matière inerte : c’est la métaphysique de la chimie organique et de la chimie inorganique36, comme l’astrologie est la métaphysique de l’astronomie. Elle étudie les causes et principes, la Loi universelle et éternelle de l’évolution qui change insensiblement le plomb en or et perfectionne l’Homme malgré lui.

Avec le règne animal, l’alchimie devient thérapeutique, médecine ; elle veut obtenir la subtile quintessence des produits, leur concentration vitale ; elle rêve de distribuer la Vie, d’enfanter l’homunculus, de prolonger l’existence grâce à la panacée. Avec le règne végétal, elle devient agriculture, elle greffe, elle rêve de ressusciter, d’arriver à la palingénésie. Avec le règne minéral, elle devient chimie, elle rêve de transmuer les métaux et les métalloïdes. Enfin, avec le règne divin, elle devient herméneutique, etc. »

Donc, le but souverain visé par l’Alchimie, c’est la captation et la distribution de la Vie. Mais puisque le public voit le Grand-Œuvre alchimique surtout, dans la transmutation des métaux, je répéterai l’affirmation énoncée plus haut : à l’heure actuelle, on fait de l’or !

L’unité de la matière – cette théorie fondamentale des vieux alchimistes dont les chimistes modernes se sont tant moqués – est, depuis un certain temps déjà, un fait acquis à la suite des travaux de Wurtz, de Fournier, de Berthelot, etc., par suite la transmutation des métaux est réalisable – je dirai plus : elle est réalisée, non seulement en des expériences de laboratoire, mais industriellement37.

Je ne vous affirmerai pas que des alchimistes contemporains, des hyperchimistes, Tiffereau, Jollivet-Castelot, Auguste Strindberg, A. Poisson et autres ont fait ou font de l’or, ma parole vous paraîtrait légère ; je vous citerai seulement une attestation que M. Itasse, chimiste expert des tribunaux demeurant à Paris, rue Bayen, n° 8, a signée le 16 février 1889, et aux termes de laquelle il est constaté officiellement que l’or produit par l’alchimiste Tiffereau, à l’aide d’argent, de soleil et d’électricité, à toutes les qualités physiques et chimiques de l’or natif.

Voilà pour une des multiples expériences contemporaines de laboratoire. Voici maintenant pour la production industrielle de l’or. Il a paru, voici environ deux ou trois ans, un nouveau métal dont on fait des bijoux, ayant toute l’apparence et les qualités de l’or : ce métal c’est l’argentaurum, c’est l’or alchimique, et c’est si bien de l’or que le Bureau d’essai de la Monnaie de New-York l’achète comme or, en lingots.

Cet or est fait par le Dr St. H. Emmens, à l’aide d’argent monnayé : le dollar mexicain, exempt d’or. L’argent du Mexique, produit naturellement par une plus haute température, est plus apte que tout autre à se transmuer en or ; c’est cet argent qu’a également employé Tiffereau dans ses expériences de transmutation. Ces dollars mexicains sont soumis à des pressions énormes (huit cents tonnes par pouce carré), à un battage puissant, rapide, continu, en même temps qu’ils sont maintenus à une température tellement basse, que les chocs répétés n’en peuvent produire l’élévation même légère, même momentanée.

Cet or est donc produit par l’argent à l’aide de battage, de froid et de pression. Je répète qu’il est accepté comme or pur par la Monnaie de New-York.

Un autre alchimiste contemporain, Edward Brice, prétend être arrivé au même résultat au moyen d’une température élevée : cinq mille degrés. Mais outre que je ne connais aucun corps susceptible de résister à une telle chaleur38, il est bon d’attendre le résultat pour se prononcer.

Quoi qu’il en soit, le Grand-œuvre alchimique est passé aujourd’hui dans la pratique industrielle ; le Dr Emmens transmue l’argent en or, encore par petites quantités (quelques kilogrammes à la fois) mais il compte arriver sous peu à un rendement journalier de cinquante kilogrammes : est-ce, oui ou non, le rêve-alchimique devenu réalité ?

– Autre chose. Sont-ce des miroirs magiques dans votre récit, que cette glace noire dont use Freya, où viennent se refléter des scènes de l’extérieur, des scènes qui se passent loin de là, et cette plaque de graphite poli devant laquelle Svaa Sparanda converse avec un être mystérieux ?

– Ce sont en effet des miroirs magiques. N’avez-vous donc jamais entendu parler de cet appareil ?

– Parbleu ! Tout le monde en a entendu parler ; mais qui donc en a vu ?

– S’il vous plaît d’en voir, vous en trouverez au Musée Guimet, en jade et autres pierres à grain fin, merveilleusement polies. Ces miroirs magiques proviennent du Japon.

– Peuh ! l’Orient... le pays des rêves

– Ne plaisantez pas l’Orient ; il est resté notre maître après avoir été en partie notre éducateur en ce qui touche la Haute Science sacrée et la Philosophie scientifique et transcendantale. L’Europe a reçu sa première initiation de l’Egypte, mais elle l’a complétée dans les cryptes de l’Inde, notre mère à tous. C’est aujourd’hui Mutira, dans le royaume d’Agra (Hindoustan) qui fabrique le plus d’instruments magiques, exportés partout, en Asie comme en Europe, et c’est, selon Sédir, un des deux seuls endroits où soit connue la préparation de la paranaphthaline, substance gommeuse employée pour la vision au miroir.

– Mais alors qu’est un miroir magique ? Comment est-ce fait ? Quel est le mode de préparation ? Et surtout quel est son usage ?

– Il en existe une variété infinie qui peuvent se ramener à trois espèces différentes :

1° Les miroirs solaires, constitués par des portions de sphères métalliques.

2° Les miroirs lunaires, faits de cristaux, massifs ou remplis de liquide.

3° Les miroirs saturniens composés de disques et instruments de couleur sombre.

D’après ce qui précède, on voit que les miroirs magiques n’ont qu’une lointaine analogie avec ce que, dans la vie usuelle, on appelle un miroir. Ils méritent cette qualification en ce sens qu’ils reflètent des images, mais ces images n’appartenant pas au monde physique la construction des objets qui les font voir n’est aucunement basée sur les lois ordinaires de la nature sensible.

Les premiers conviennent surtout aux magistes agissant dans l’isolement ; les seconds sont plutôt employés par les femmes ou les enfants sous la direction d’un magiste ; et les troisièmes servent de préférence aux jeunes garçons, mais toujours sous une direction maîtresse, ou bien aux opérateurs voulant voir dans l’Au-Delà, car ces derniers ne rendent jamais visibles que des êtres inférieurs ou mauvais, ou parfois des objets actuels et des scènes physiques se passant au loin.

Si maintenant il s’agit de les énumérer tous, je préfère avouer mon impuissance : comme chacun d’eux est journellement modifié ou perfectionné suivant les idées et les besoins des opérateurs, la quantité en est en quelque sorte innombrable. Je me contenterai donc de citer les plus connus et les plus employés.

Le Miroir Théurgique se compose essentiellement d’un verre ou globe de cristal rempli d’eau pure, très vivement éclairé par trois foyers lumineux.

Les miroirs des sorciers de campagne, et les Miroirs Magnétiques, ceux connus sous le nom de Cagliostro sont basés sur le même principe39.

 

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FIG. 8 – Miroir des sorciers – visions

 

Les Miroirs narcotiques sont d’espèce analogue, mais avec cette différence que l’eau pure est remplacée par le produit de la distillation d’un litre de vin rouge dans lequel on a fait macérer durant quarante-huit heures une pincée de belladone, de jusquiame, de mandragore et de fleurs de chanvre, une tête de pavot concassée et trois grammes d’opium.

Le miroir Swedenborgien est fait d’une glace sans tain, sans défaut, sur le revers de laquelle on a coulé un mélange pâteux de plombagine et d’huile d’olive, qui est ensuite solidifié.

Le Miroir Galvanique se compose de deux plaques fixées ensemble, l’une de cuivre rouge concave, l’autre de zinc convexe, mais toutes deux soigneusement polies et passées au brunissoir, la face externe (zinc) étant destinée à reposer le regard lorsqu’il est trop vivement fasciné par la face interne (cuivre).

Les Miroirs Cabalistiques, ainsi appelés parce qu’ils se composent des sept métaux planétaires, – or, argent, fer, mercure, étain, cuivre et plomb – employés en lames cintrées et planées, sont utilisés chacun suivant certaines époques favorables de l’année ou suivant les jours et heures de la semaine.

Le Miroir Ravet est une combinaison du miroir théurgique et du miroir cabalistique : au fond du globe de cristal rempli d’eau pure et fortement éclairé, on place une lamelle de chacun des sept métaux planétaires.

Les Miroirs Hindous sont constitués par une sphère de cristal pur vivement éclairée extérieurement40.

Le Miroir de Sainte-Hélène, ainsi appelé de sa consécration est de même espèce, sauf que le cristal en est taillé.

Les Miroirs dits de Jean Dée, sont faits, comme celui que cet occultiste du XVIe siècle avait, paraît-il, reçu des Esprits, d’un morceau circulaire de graphite parfaitement poli.

 

 

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FIG. 9 – Miroir hindou sur son socle

 

Le Mandeb arabe, consiste en un rond d’encre épaisse que l’on verse dans la paume de la main gauche d’un enfant qui, lui-même, doit servir de voyant41.

Le Miroir Hindou des Battas que le colonel Stephen Fraser décrit en détail, est constitué sommairement par un liquide noir, visqueux, analogue à du goudron placé dans un vase de terre.

Le Miroir du Potet – celui dont la construction est entre tous de la plus grande simplicité – peut se faire instantanément en traçant sur un plancher quelconque un cercle dont l’intérieur est noirci au charbon.

Les miroirs des élèves de du Potet sont très nombreux : un des meilleurs se compose d’un carton ovale de dix centimètres sur huit, recouvert d’un côté d’une feuille d’étain, et de l’autre d’un morceau de drap noir ; les deux faces servent suivant les circonstances.

 

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FIG. 10 – Miroir du Potet - Allègorie

 

Je m’arrête ici ; un volume suffirait à peine à cette énumération, car chaque occultiste, en quelque sorte, a trouvé celui dont il use couramment, approprié par lui aux besoins divers de ses expérimentations42.

Croit-on qu’il en existerait une telle variété, si les miroirs magiques ne rendaient les services que l’on attend d’eux ?

Quant à l’éclairage employé dans ce but, la plupart des magistes qui utilisent les miroirs noirs ou saturniens, projettent sur eux une vive lumière obtenue par une lampe et renforcée par un système lenticulaire (lanterne magique, mais dans la construction de laquelle n’entre que le métal voulu par le jour et par l’heure), en faisant brûler entre le miroir et le foyer lumineux des parfums appropriés, tels que l’encens. D’autres projettent directement le faisceau de lumière, en ce cas adoucie, sur les vapeurs du parfum qui, dans ce mode, constituent à elles seules le miroir où se reflètent les images de l’Au-Delà.

Pour les miroirs lunaires, constituées par du cristal – et non par du verre – massif ou rempli de liquide, la source de lumière qui donne le meilleur résultat est celle de l’alcool ordinaire à brûler dans lequel on a mis préalablement à macérer pendant vingt-quatre heures, une forte pincée de fleurs de chanvre par litre. La lumière obtenue par ce procédé, à la fois vacillante et fascinante, répand des émanations narcotiques très douces qui ne peuvent qu’aider à la réussite de l’opération.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas cette lumière – purement physique – qui fait voir ; elle ne sert qu’à aider à la production d’une autre lumière, autrement vive, fugitive et variée, suivant l’état dans lequel on la perçoit ; cette autre lumière que l’on appelle la lumière noire n’est pas perceptible pour nos sens matériels ; ceci peut paraître au premier abord incompréhensible, mais il me suffira pour en faire approximativement deviner l’essence, de dire qu’une de ses manifestations a été découverte dans la partie ultra-violette du spectre, par la science usuelle qui l’utilise sous le nom de rayons X.

Maintenant, que perçoit-on dans ces miroirs ? Les êtres et les manifestations de cet Au-Delà que les occultistes appellent le plan astral, intermédiaire entre le plan divin et le plan physique. Par suite, ce plan astral étant le réservoir des formes et des images du plan physique, dans le passé, le présent et l’avenir, il en résulte que l’on peut y voir la projection des faits matériels. Mais il s’y révèle aussi – tout dépend du genre d’entraînement, de l’état actuel du voyant, et du but que l’on s’est proposé – les êtres qui peuplent l’Au-Delà : – Entités directrices (que l’on voit très rarement et seulement sous certaines conditions) présidant à la marche de tout ce qui évolue en Astral, constitués par les hommes supérieurs des humanités antérieures évolués de leur propre initiative ; – élémentaires ou êtres humains désincarnés et en voie d’évolution – élémentals ou esprits des éléments, inférieurs à l’homme, sans forme propre, changeant par suite perpétuellement d’apparence dont la fugitivité et le manque d’harmonie donnent l’impression d’un effroyable cauchemar ; – entités humaines provenant des régions supérieures et traversant les régions basses qui confinent au monde physique, soit pour s’incarner par la naissance, soit après s’être désincarnées par la mort ; – corps astraux d’êtres humains désincarnés mais surchargés encore de matérialité (les suicidés, les défunts que leurs passions terrestres attachent encore à la terre, etc.) larves, vestiges d’êtres imparfaits ; – pensées, idées et désirs de l’homme, vitalisés dans l’Au-delà ; – parfois aussi, corps astraux d’adeptes et de sorciers en période d’expérimentation ; – et enfin, comme il a été dit plus haut les formes du passé, du présent et de l’avenir, et les images astrales des êtres et des choses, réflexion en négatif du plan physique. Que si l’on désire voir une scène actuelle ou un personnage vivant, il suffit d’étayer ce désir sur une volonté absolument maîtresse d’elle-même, et concentrée vers l’objet évoqué... Toujours la volonté hyper-dynamisée ! Mais aussi combien peu de gens savent VOULOIR !

– Mais enfin, que faut-il faire pour user de ces merveilleux miroirs qui permettent de jeter un coup d’œil curieux dans le Monde de l’Au-delà ?

– Ne croyez pas qu’il vous suffira d’acheter ou de construire un de ces objets et de vous installer devant lui, sans autre préparation, pour voir. Au contraire ! Bien que l’opération de la vision dans les miroirs soit une des plus simples parmi toutes celles de l’Occultisme pratique, elle est hérissée de difficultés pour le profane, j’entends le simple curieux qui n’a ni le moindre soupçon des obstacles semés sur la route, ni la volonté à la fois intense et continue de les surmonter.

Je comptais d’abord me borner à donner les preuves de l’existence des miroirs magiques, sans m’appesantir davantage sur la question : un motif particulier me fait changer d’avis et m’amène à donner, de façon très nette et compréhensible pour tous, les indications du mode opératoire dont il est question.

Il est en effet de bon ton, dans beaucoup de milieux, de traiter de farceurs les occultistes parce que, dès qu’il leur est demandé de produire un phénomène pouvant prouver la réalité de leurs théories, ceux-ci se réfugient généralement derrière un non possumus ordinairement motivé mais dont la raison échappe aux curieux. Ces derniers ne réfléchissent pas qu’il est déjà parfois difficile de réaliser une expérience par exemple de simple chimie 43,et qu’à plus forte raison cette expérience augmente incommensurablement de difficulté lorsqu’elle doit porter non plus sur de la matière inerte, mais sur des entités ayant leur volonté propre et expertes à se dérober devant celle de l’opérateur.

Or, pour beaucoup de gens, un phénomène n’existe qu’autant qu’il peut être produit et reproduit à volonté44.

– A ce propos n’est-ce pas Leverrier qui fut le héros de l’aventure suivante ?

L’illustre astronome reçut un jour un de ses compatriotes de Saint-Lô qui lui dit à peu près ceci : « Mon cher ami, on parle beaucoup d’éclipses en ce moment ; en principe je n’y crois pas parce que je n’en ai jamais vu ; mais je ne suis pas d’opinion irréductible et j’ai voulu profiter d’un séjour d’une quinzaine que je fais à Paris pour vous demander de m’en montrer une...» Leverrier d’abord un peu interloqué essaya de faire comprendre à son visiteur que les phénomènes de certains ordres ne se produisent pas sur commande ; le brave Normand s’en alla, persuadé que les éclipses ne sont que de bonnes farces de savants, destinées à mystifier le pauvre monde.

Ainsi en est-il la plupart du temps de ceux qui exigent, pour se déclarer convaincus, la production en leur faveur, d’un phénomène d’ordre occulte. Personnellement, le fait s’est pour moi présenté plusieurs fois ; et, devant mon aveu forcé de l’impossibilité où je me trouvais de donner satisfaction à son désir, je voyais la bouche de mon interlocuteur se plisser dans un embryon de sourire qui voulait en dire long. Et très généralement, ces visiteurs, lorsqu’on les interroge se révèlent absolument ignorants des plus simples principes de l’occultisme : ils viennent à vous poussés par une banale curiosité pour obtenir un phénomène, comme ils iraient chez un photographe pour commander leur portrait. L’un d’eux ne m’a-t-il pas sollicité un jour, comme d’une chose des plus simples, de le faire assister à une évocation par les cercles ? Or c’est là l’opération qui est communément regardée comme la plus difficile peut-être, et en tous cas la plus dangereuse de la Haute Magie, celle où l’on n’admet que des auxiliaires dont on est absolument sûr, et celle que, pour ma part, malgré des années et des années d’étude, je n’ai jamais osé tenter.

Il n’importe ! Pour ces solliciteurs, la réalité d’un phénomène ne se démontre que par sa production sur commande, et les occultistes, ne pouvant donner instantanément satisfaction à leurs désirs, ne sont, pour eux, que des farceurs de bas étage.

Aussi me plaît-il, puisque je me trouve à parler des miroirs magiques dont la vision constitue une des plus simples opérations d’hyperphysique pratique, presque absolument dépourvue de danger au point de vue matériel – je ne parle pas au point de vue intellectuel ou moral : c’est à l’opérateur éventuel de se rendre compte s’il juge son cerveau assez solidement fixé dans son crâne pour ne pas craindre d’en sentir les lambeaux s’effriter à l’apparition souvent terrible des choses de l’Invisible – il me plaît, dis-je, d’indiquer clairement le procédé à suivre pour que chacun soit à même de tenter l’expérience.

D’aucuns me blâmeront peut-être de parler aussi ouvertement, dans un volume que peuvent feuilleter toutes les mains : à ceux-là je dois donner les raisons qui me guident en ceci.

Sédir, au commencement de son ouvrage sur Les Miroirs magiques45, qui va servir de guide aux lignes suivantes, écrit :

« Je dois ajouter que ce petit livre est en quelque sorte un pis-aller : je déconseille à tout le monde la pratique de la magie sous n’importe laquelle de ses formes. Donner les raisons de ceci demanderait un volume ; néanmoins, j’ai écrit ces pages pour donner la méthode la moins dangereuse d’aller volontairement en astral, afin que les gens pressés puissent satisfaire leur curiosité sans courir de risques physiques. Ils seront en butte à d’autres embûches ; mais celles-là seront à plus longue échéance que les précédentes... »

Je suis absolument de l’avis de cet auteur : toutes les expériences concernant l’occulte doivent être a priori formellement déconseillées même quand elles ne comportent pas par elles-mêmes de dangers matériels, parce que la raison humaine, si fragile, a toutes sortes de chances, quand elle n’est pas soutenue par de fortes études spéciales et par une volonté absolument intense, absolument maîtresse d’elle-même, de sombrer au contact de l’Au-delà !

Mais en présence de cette opinion qui a trop généralement cours et qui regarde l’Occultisme comme une plaisanterie sans consistance parce que les expériences n’en peuvent être faites en public et à volonté, il me paraît bon de mettre une de ses opérations les plus simples à la portée de qui voudra la tenter afin de démontrer nettement aux curieux que ce n’est pas l’opérateur qui se dérobe mais que ce sont eux qui ne veulent pas vaincre les difficultés d’une science hautaine, ne se donnant, comme toutes les sciences, qu’à ceux qui savent la conquérir par leur ténacité.

Quant aux résultats, on peut se tranquilliser : ceux-là seuls réussiront l’épreuve, qui la doivent réussir, et ceux-là seront l’élite si l’on veut, mais certainement une absolument infime minorité. L’expérience m’a en effet démontré, à n’en pouvoir douter, que chez l’immense majorité des hommes la volonté n’existe qu’à l’état momentané ; elle se développe un peu et atteint quelque continuité seulement sous le fouet de l’âpre désir et dans la poursuite des biens matériels ; et ceux-là encore sont plus que rares, chez qui la soif aiguë de savoir peut dynamiser la volonté au point de lui faire vaincre les obstacles ; quant à ceux que pousse seule la velléité, sans plus, de tenter une expérience d’ordre étrange, il ne s’en trouvera peut-être pas un parmi les lecteurs de ces pages, qui soit suffisamment doué pour que sa volonté ne se rebute pas devant les épreuves pourtant très simples, qu’il lui faudra s’infliger. Et s’il s’en trouve un seul dans ce cas, un seul chez qui la volonté soit assez exacerbée, assez durable pour le conduire au but, aucun reproche ne m’en peut être adressé : celui-là, tôt ou tard serait venu à l’Occultisme !

Maintenant que ma justification est présentée, revenons aux miroirs magiques.

On a vu les différentes façons de procéder pour leur construction ; on trouvera dans l’ouvrage précité de Sédir auquel je suis heureux de renvoyer le lecteur, des indications encore plus précises. Mais après la construction seulement de l’objet, commencent les véritables difficultés qui sont de deux sortes – la consécration du miroir et l’entraînement personnel de l’opérateur. En principe, tout miroir doit être consacré à la Divinité et aux Êtres supérieurs pour qu’ils en écartent le mal ; quelquefois on s’abstient de consacrer les miroirs Saturniens, précisément parce qu’ils sont destinés à montrer les êtres du mal et les entités inférieures, mais à mon avis, et pour la raison susmentionnée, c’est un tort ; de prime abord tout instrument d’hyperphysique doit subir celle formalité. La consécration doit se faire aux jours et heures convenables – par exemple un mercredi, aux heures de Mercure (1e, 8e, 15e et 22e), c’est-à-dire un jour et une heure neutre quand on ne peut trouver, par des calculs astronomiques une heure favorable dans un autre jour – en brûlant de l’encens et en prononçant certaines formules qui varient avec les espèces de miroirs et suivant les effets qu’on veut en obtenir. Ces formules sont trop nombreuses pour prendre place ici : on les trouvera en détail dans l’ouvrage de Sédir dont il a déjà été question, ainsi que les invocations à l’Invisible, qui doivent précéder toute opération, et les remerciements ou actions de grâce qui doivent la suivre, comme aussi les indications de parfums nécessaires quand il y a lieu de s’en servir.

Il va sans dire que, de même que les miroirs, tout objet dont on se sert au cours d’une opération (parfum, lampe, agent lumineux, etc.), doit être également consacré dans la même- modalité, et suivant, les mêmes rites46.

Ce qui précède peut déjà paraître un peu compliqué ; mais l’épreuve principale de la volonté de l’opérateur se rencontrera surtout dans sa préparation propre et son entraînement personnel qui doivent le mettre en état de voir se révéler l’Invisible, non pas à ses yeux matériels, mais au sens intime de la vision que chacun de nous porte en soi, sans s’en douter, et qui fait que par exemple, le sujet hypnotique peut lire par l’épigastre.

Cet entraînement est un dans son essence, mais triple dans sa pratique, il comprend :

1° La préparation générale – corporelle, intellectuelle et morale – de quiconque veut tenter avec le moins de risque possible, une expérience sur le Mystère.

2° La préparation nécessaire à toute expérience occulte, à la fois pour réduire au minimum les chances de danger et pour augmenter celles de réussite.

3° La préparation, particulière de l’opérateur en vue de tel ou tel acte spécifié – qui dans l’espèce est la vision de l’Au-delà par les miroirs magiques.

Là première partie consiste à faire tous ses efforts pour atteindre autant que possible la perfection par une triple harmonisation : la pureté du corps, la vertu de l’âme, et la sagesse de l’esprit.

On y arrive par le souci corporel de soi-même, la pratique de la bonté, et la méditation.

Toute expérience sur l’Au-delà comporte trois phases ou trois cycles d’actes :

– l’aimantation qui est une préparation et qui, par l’emploi de certains éléments propres à chaque incantation, attire vers l’opérateur les forces dont il veut se servir ;

– la concentration par laquelle, au moyen de la volonté dynamisée, il réunit autour de soi ces forces divines qu’il a appelées ;

– et enfin, la réalisation à laquelle on parvient en mettant ces forces en action par le double moyen du Verbe et du Geste, actionnés par une volonté intense, et sachant ce qu’elle veut. Dans l’espèce qui nous occupe, la vision étant un acte semi-passif, l’aimantation et la concentration sont relativement très simples et consistent en l’emploi des parfums dont il a été plus haut question, et surtout des prières diverses de consécration et d’invocation ; mais pour la réalisation il est nécessaire de manier le Verbe, le Geste et la Volonté, de façon à prononcer à la fois avec douceur et autorité, à accompagner la parole seulement des gestes appropriés, mais dessinés nettement, et enfin à bien être pénétré de l’effet que l’on veut obtenir pour y tendre de toutes ses forces.

Quant à la préparation particulière de l’opérateur en vue de la vision, je vais être forcé d’entrer dans quelques détails, de façon, à être bien compris, car cette partie de l’entraînement est excessivement importante. On me trouvera peut-être, d’autre part, un peu abstrait, je m’en excuse, la matière le veut. Enfin, les lecteurs qui voient pour la première fois ici les préparatifs d’une opération magique produits en pleine lumière pourront se convaincre que le démon n’a absolument rien à voir dans ces expériences qui, pour échapper à la science officielle n’en sont pas moins basées sur des lois strictement naturelles.

Voyons d’abord la théorie.

La clairvoyance : faculté de voir ce qui se trouve hors de la portée de notre regard physique, et s’exerçant dans le temps (vision des choses passées ou futures) et dans l’espace (vision des choses présentes mais éloignées), a été assimilée à une perception.

Une perception est l’effet d’une sensation, ou si l’on préfère, une sensation amenée à la conscience, ce qui revient à dire, puisque rien n’existe pour nous si nous n’en avons conscience, que les deux termes (sensation et perception) s’équivalent dans la pratique.

La sensation, et par suite la perception, demande trois facteurs pour être réalisée :

1° Ce qui perçoit (sens interne).

2° Ce qui est perçu (objet).

3° Le moyen de perception (organe sensoriel).

Ceci, étant posé pour les faits d’ordre physique, est également vrai pour les faits d’ordre hyperphysique.

Le mode de développement de la clairvoyance peut donc se formuler ainsi : étendre le champ de la conscience, cette faculté du Soi qui lui fait reconnaître sa distinction individualiste d’avec les autres objets, et dont l’exercice suppose nécessairement celui de la faculté de perception. Or l’expérience nous apprend que nous ne percevons un objet qu’autant que nous, lui accordons notre attention, qui est un phénomène essentiellement volontaire : cela revient à dire que le seul moyen d’étendre le champ de la conscience en vue du développement de la clairvoyance, c’est la mise en œuvre de la Volonté et du Désir.

Cette théorie établie, abordons la pratique.

Il existe dans le cerveau un petit organe gris et conoïde que les anatomistes appellent glande pinéale ; cet organe est le point où les énergies physiques se subliment pour fournir un aliment au corps subtil (corps astral des occultistes, périsprit des spirites). Il est donc le point de départ et le point d’arrivée du grand courant animateur du corps physique47 et comme tel il appartient au corps subtil où siègent le mental et la conscience.

D’autre part le sens de la vue psychique (toujours d’après les théories de l’occultisme) est localisé dans cet entrelacement de nerfs situé en la région frontale et que les anatomistes nomment le plexus caverneux48 ; pour amener à la conscience les impressions de cet organe, il suffit donc de faire passer le courant de la glande pinéale dans le plexus caverneux ou, en termes plus clairs, de concentrer par un acte volontaire toute la force nerveuse du corps au milieu des sourcils – dans l’œil de Çiva, disent les occultistes orientaux –, point où se trouve le siège de la vision mentale ; et l’on y arrivera d’autant mieux que l’on aura plus de force nerveuse en disponibilité, en abolissant toute autre perception.

Cette méthode est assez difficile à suivre pour qui n’a pas la volonté, mais, cela a été dit plus haut : Presque toute la magie est basée sur la volonté ! Il faut d’abord une surveillance constante sur tout l’organisme astral – forces nerveuses – dont la sensibilité devient extrême dès que la volonté s’oriente vers l’invisible ; il faut ensuite y apporter une grande constance, car c’est une nouvelle direction que l’on imprime à l’esprit comme à l’inconscient.

Dans cette lutte perpétuelle contre les distractions de la vie ordinaire, la volonté devra trouver des auxiliaires dans chacun des trois organismes que comprend l’être humain : l’homme intellectuel aura à mettre en jeu sa faculté de méditation ; l’homme animique se développera en retranchant les émotions personnelles et en acquérant le pouvoir de ressentir les émotions de l’Universel ; l’homme physique enfin, devra fermer la porte aux sensations externes, par l’auto-hypnotisation.

En un mot celui qui veut percevoir l’invisible doit s’abstraire du visible, c’est-à-dire, en perdre la conscience en s’endormant d’une sorte de sommeil hypnotique.

Mais comment s’abstraire du visible ? c’est ce que je vais dire.

L’homme est mis en rapport avec le monde physique au moyen de cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le tact et le goût. Il est évident que s’il parvient à anéantir pour un temps ces cinq sens – toujours en éveil – c’est-à-dire, pour appeler les choses par leur nom, à s’ensevelir dans une sorte de mort momentanée et factice, il sera dans les conditions requises pour entrer en rapport avec l’Au-delà et percevoir les communications du mystère.

Or, de ces cinq sens, deux – le tact et le goût – dépendent entièrement de sa volonté ; pour les annihiler, il lui suffit de demeurer dans une immobilité absolue.

Quant aux trois autres, le résultat est plus difficile à obtenir : pour les endormir, les Yogis Hindous s’enferment dans le silence et l’obscurité d’une retraite souterraine ; mais c’est là une pratique presque impossible à exercer en Occident et surtout dans les villes. On a donc recours à un autre procédé qui, au lieu d’anéantir ces sens, les utilise pour conduire au cerveau un adjuvant dont l’uniformité et la persistance n’apportent pas de distractions à l’intelligence, de telle façon que le sens physique en soit endormi, tandis que la volonté y puise de nouvelles forces pour s’exercer. Donc il convient d’assoupir l’odorat par une fumigation appropriée (par exemple en faisant brûler de l’encens près de soi), l’oreille par une musique d’un caractère spécial (lent, doux et, monotone, sans rythmes trop marqués) – on peut remplacer cette musique, à la rigueur, par deux montres suspendues à quelque distance de chaque oreille de façon que leur tic-tac soit assez fort pour être perçu, mais assez doux, pour n’être qu’un bercement du sens de l’ouïe – et les yeux par la lumière très faible d’une petite lampe (la lampe à alcool dont il a été question plus haut) à la lueur de laquelle on fixe ses regards sur le miroir magique.

– Mais tout ceci est de l’auto-hypnotisme ?

– Ai-je jamais dit le contraire ? mais il y a autre chose de plus que de l’auto-hypnotisme ; en effet, ce qui précède montre que l’action de ce miroir consiste à soutirer toute lumière physique des yeux de l’opérateur : cela seul ne constitue pas la totalité de son pouvoir. Le lecteur est prié de se rappeler ce qui a été dit plus haut, que ce n’est pas la lumière physique qui fait voir, mais qu’elle ne sert qu’à aider à la production cette autre lumière, vive, fugitive et variée, que ne peuvent percevoir nos sens matériels, et que l’occultisme appelle la lumière noire : si donc cette lumière peut être concentrée en un point que fixe l’œil de Civa, la clairvoyance en sera plus rapidement acquise. Or, partout où il y a concentration de lumière physique, il y a par cela même un foyer éthéré, un nœud de vibrations du milieu générateur ; c’est ce qui se passe pour les miroirs sphériques avec lesquels il suffit à l’opérateur de placer son regard au foyer astral (si l’on se sert de miroirs lunaires, on se placera au point d’où on les voit le plus fortement éclairés. Si l’on use des miroirs saturniens, qui ne possèdent que la propriété d’absorption de la lumière physique et ne peuvent concentrer de lumière hyperphysique, il suffira de les placer à environ soixante centimètres ou un mètre des yeux) : au bout d’un temps plus ou moins long, selon le degré de concentration mentale ou de désir – deux conditions qui dépendent absolument de la volonté, – la clairvoyance se produira ; elle ne sera pas d’abord parfaite ni même précise, mais un exercice continu et soigneux donnera progressivement aux organes subtils toute la sensibilité qu’ils sont capables d’acquérir 49. J’ajouterai que, pour certains motifs dont le lieu d’explication n’est pas ici, il sera bon de commencer avec la nouvelle lune cette sorte d’entraînement pratique qui durera un mois et plus...

– Comment ! un si long temps consacré à la préparation, et tant de difficultés à surmonter ?

– Pardon ! avez-vous jamais vu un écolier traduire Eschyle le jour de son entrée au collège, et fait-on un tableau avant d’avoir appris le dessin ? Pour beaucoup, qui n’ont étudié la magie que dans les légendes, il doit suffire à qui veut créer un charme, faire une incantation ou une évocation, de prononcer une formule baroque, aussi incomprise qu’incompréhensible dont la seule énonciation met à ses ordres des êtres fantastiques et des forces diaboliques ou divines qui, au premier désir de l’opérateur, bouleverseront toutes les lois physiques de l’univers... Quelle erreur ! Et combien, comme on a pu s’en convaincre par l’énoncé des conditions requises pour cette expérience du miroir – une des plus simples entre toutes, cependant, – la réalité diffère de l’opinion ayant généralement cours à ce sujet ! Il faut bien qu’on le sache : une vie humaine est à peine suffisante à qui veut pénétrer dans le Mystère !

Et si quelque lecteur, prévenu par ses études antérieures – peut-être devrais-je dire par son manque d’études antérieures, car il est à remarquer que ce sont surtout les ignorants qui croient posséder la science infuse et qui, par suite sont les plus âpres à repousser tout ce qu’ils considèrent comme faux uniquement parce que c’est en dehors des rares livres qu’ils ont lus – si, dis-je quelque lecteur, malgré toutes les explications que je viens de donner persistait à croire que la vision dans l’Au-delà n’est qu’une plaisanterie de bas étage, je lui citerai un passage extrait d’un ouvrage de J. Maxwell50 auteur qui est loin d’être un rêveur mystique ou un esprit chimérique et mal pondéré, car à la qualité d’avocat général près de la cour d’appel de Bordeaux, il joint celle de docteur en médecine ; de plus son œuvre est préfacée et présentée au public par le Dr Richet, membre de l’Académie de Médecine, et professeur à la Faculté de Médecine de Paris. Ce sont, là je crois des titres sérieux à l’attention du public.

« L’un des moyens (de vision hyperphysique) les plus anciennement connus, dit le Dr Maxwell, est l’emploi d’une boule de cristal. Je n’ai pas besoin de rappeler les pratiques des anciennes devineresses ni l’histoire de John Dee, ni les nombreux récits qui nous ont été faits par les chroniqueurs et les romanciers. La boule de cristal est le procédé perfectionné, de même que le miroir noir ; mais le miroir ordinaire, le verre d’eau, la carafe ronde, la boule des savetiers, l’ongle du doigt, le verre de montre toute surface polie, enfin, peut servir à induire l’hallucination. Je ne recommanderai que les premiers procédés : ils sont les meilleurs ; l’ongle, le verre de montre, les surfaces polies comme celles d’une table vernie ou cirée ne sont pas à recommander.

La boule de cristal est, je crois le procédé de choix ; j’ai étudié avec quelque soin la vision dans le cristal, et, bien que j’aie remarqué des différences individuelles chez les sujets, je crois pouvoir dire que, d’une manière générale, je suis arrivé, en ce qui concerne le processus opératoire, aux constatations suivantes :

La matière de l’objet n’est pas indifférente. Les boules en cristal de roche m’ont donné les meilleurs résultats ; j’ai vu des personnes incapables d’avoir des visions dans le verre ordinaire, qui en obtenaient dans une petite boule de cristal naturel. Les objets en cristal de roche ont l’inconvénient d’être très coûteux.

Le verre ordinaire donne de très bons résultats, mais il faut éviter que la boule contienne des bulles d’air ou d’autres défauts. Il faut qu’elle soit aussi homogène que possible.

La forme de la boule peut être sphérique ou ovoïde.

Je crois que la forme elliptique est peut-être la meilleure, car elle permet d’éviter plus aisément les reliefs.

La dimension de la boule est indifférente, mais je préfère les boules un peu grosses. J’ai cependant obtenu d’excellents résultats avec des boules d’un centimètre aussi bien qu’avec des boules de 6 à 7 centimètres de diamètre.

La boule peut être blanche, bleue, violette, jaunâtre, verte ; elle peut être opaline ou transparente, mais je crois que les meilleurs résultats s’obtiennent avec les boules blanches transparentes, les boules bleues, et les boules couleur améthyste. Ces deux dernières fatiguent moins l’œil.

Comme l’étude de la vision dans le cristal me parait bien l’un des phénomènes les plus curieux à étudier, je me permets d’indiquer que l’on trouvera des boules de cristal bien faites chez... (suivent plusieurs adresses, avec les prix).

Pour regarder dans la boule, il faut la placer à l’abri de tout reflet, de façon qu’elle offre une teinte uniforme sans points brillants. Pour cela, on peut l’envelopper d’un foulard ou d’un velours foncé, ou la tenir dans le creux de la main, ou même la tenir au bout des doigts, pourvu que les conditions indiquées plus haut soient remplies. L’objet doit être placé à la distance de vision normale ; le regard doit être porté non sur la surface de la boule, mais dans la boule elle-même : avec un peu d’habitude, on y arrive aisément.

Les miroirs donnent aussi de très bons résultats. Ils peuvent être faits comme les miroirs ordinaires ou être noirs comme les fameux miroirs de Batta, qui ont une composition spéciale. Je n’ai pas expérimenté avec ces derniers. J’ai remarqué qu’il fallait, au dire des sujeths, que le miroir ne reflétât aucun objet, et présentât une teinte uniforme, celle du ciel, par exemple, bleu ou gris, mais sans mélange de ces couleurs, comme l’est par exemple un ciel nuageux où les vapeurs blanches se détachent sur le fond azuré : dans un appartement, on peut faire refléter le plafond, s’il est monochrome.

Enfin, un verre d’eau, une carafe d’eau, si elle présente une forme globulaire ou cylindrique, un siphon d’eau de seltz, l’ongle du pouce notamment, peuvent servir d’inducteurs à l’hallucination ; mais ces procédés, sauf les deux premiers, ne réussissent qu’avec des sujets très sensibles.

Dans ces conditions, j’ai observé des résultats quelquefois extraordinaires et qui confondent l’imagination. Ils m’ont paru tendre à démontrer la vérité de l’idée kantienne sur la relativité et la contingence du temps et de l’espace. Il est bien difficile d’admettre que ces deux ordonnées de nos perceptions soient exactement ce qu’elles nous paraissent être, à moins de pousser la théorie des coïncidences jusqu’à l’absurde, comme je l’ai vu faire à un professeur de mes amis. C’est alors fermer la porte à toute discussion et à tout examen intelligent d’un fait en apparence anormal.

Mes observations ont été faites avec différentes personnes, et l’on m’en a signalé un grand nombre que je n’ai pas personnellement faites. Les sujets doués de la faculté de voir dans le cristal (c’est sous cette forme abrégée que je désignerai ce phénomène) ne sont pas rares. L’analyse des faits observés par moi ou que je tiens de première main, c’est-à-dire de personnes qui les ont elles-mêmes observées, permet de ranger ces « hallucinations » (?)51 dans six catégories d’intérêt croissant :

1° Vision de faits imaginaires, hallucinations ordinaires ;

2° Souvenirs oubliés, rappelés à la mémoire sous forme de vision ;

3° Faits passés que le sujet affirme avoir toujours ignorés ;

4° Faits actuels certainement inconnus du sujet ;

5° Faits futurs ;

6° Faits d’interprétation douteuse.

Ce groupement montre la curieuse gradation qu’on observe dans les visions. D’abord une activité désordonnée et illogique comme celle du rêve, puis une activité plus coordonnée : connaissance de faits oubliés, connaissance de faits actuels ignorés du sujet, connaissance apparente d’événements futurs. Je n’ai eu l’occasion d’observer nettement que les faits classés sous les numéros 1, 2, 3, 5 et 6. Je vais en donner des exemples...

Suit un chapitre entier d’études sur la vision hyperphysique ; mais j’arrête ici cette citation dont la netteté et la précision sont pour satisfaire les esprits les plus prévenus52.

D’autre part on trouvera dans un des premiers numéros de 1905 des Annales des Sciences Psychiques, un très curieux article du Dr Edmond Waller qui a répété par lui-même la légendaire expérience de Joseph Balsamo relative à la vision hyperphysique Aux termes de cet article, présenté sous la caution de sir William Crookes et des professeurs Ochorowicz, Maxwell, et Charles Richet, l’auteur a vu se dérouler ce qu’il intitule : une aventure romanesque de vision dans le cristal. Il s’est servi en effet de ce miroir spécial composé d’un globe monté (au repos) sur socle, tel qu’il en a été donné une figure ci-dessus, et qu’en Angleterre on appelle Crystal for crystal gazing. Il s’agit d’un roman d’adultère dont l’héroïne lui était connue, et dont il a vu, dans son miroir, se dérouler les phases principales, avec une telle précision que, par la suite, retrouvant dans une réunion nombreuse, sur un hippodrome, l’amant de Mme D… qu’il n’avait jamais vu que dans son cristal, il le reconnut sans aucune hésitation.

Si je parle de cet article, ce n’est nullement pour en narrer l’anecdote, mais pour détromper les lecteurs qui, voyant mentionner ici le procédé de vision dans un miroir très facile à se procurer, pourraient croire que ce procédé est d’une réalisation plus facile et plus simple que celui dont le mode a été donné plus haut.

A vrai dire il ne nécessite pas l’entraînement compliqué que j’ai donné ci-dessus, et son application semble à première vue des plus aisées. Voici en effet ce que dit l’auteur à un reporter53, qui était allé l’interviewer à la suite de ses expériences : « Je m’enfonce dans l’obscurité ; peu à peu mes yeux s’habituent aux ténèbres au milieu desquelles la boule (de cristal) se détache, et je vois ce qu’il m’est donné de voir à l’échelle du champ de l’objet : l’image mobile et colorée. C’est la précision même. L’homme que je voyais là pour la première fois, jusqu’au moindre poil de sa moustache, m’apparaissait matériellement, je le voyais en chair et en os, non en image. Quand je le vis dans la rue, je n’eus qu’à le reconnaître... » L’hallucination fut tellement forte qu’à un moment, comme il venait de voir le couple monter en voiture puis pénétrer dans un restaurant, l’opérateur eut « la sensation de parler à cette femme (Mme D… qu’il connaissait antérieurement) comme s’il eût été avec elle » ; mais alors, instantanément la scène disparut, et il n’eut plus devant les yeux que la boule de verre.

Il est certain que ce procédé paraît au premier abord plus simple, plus rapide et plus fécond en résultats que les précédents ; de plus il ne nécessite aucune de ces préparations multiples et méticuleuses que j’ai détaillées plus haut. Mais l’entraînement, pour ne pas être préalable n’en existe pas moins : pour arriver à ce résultat, le Docteur E. Waller fit trois semaines de séances de quarante-cinq minutes chacune, et toutes absolument nulles en résultat. Il était découragé quand il atteignit la réussite.

« Il faut en ces choses un entraînement, dit-il. La nécessité est absolue de se dégager de tout esclavage bassement matériel qui donne au corps trop d’emprise sur l’esprit. »

Par suite, il conseille le végétarisme à l’exemple du fakirisme oriental, dont les leçons sont suivies avec fruit en notre occident par quiconque veut acquérir des facultés hyperphysiques.

Ainsi donc, que ce soit dans un genre ou dans un autre, l’entraînement est toujours nécessaire aussi bien pour accéder à la vision magique qu’à toute autre réalisation de l’Occultisme.

– Va pour la vision dans l’Au-delà... Mais que signifie, dans votre récit, le thé préparé par Freya à l’intention de M. de Ryès ?... Les philtres existeraient-ils réellement ?

– L’expérience est bien connue, qui consiste à prendre un sujet en état d’hypnose et à lui présenter un verre d’eau pure en lui disant : « Ceci est du vinaigre... buvez ! » Et le sujet éprouve des contractions dans la gorge comme s’il absorbait réellement un acide. « Non ce n’est pas du vinaigre, c’est un vomitif ! » Et l’effet suit de près, par suggestion, renonciation de la sentence. C’est là une expérience de laboratoire, dira-t-on. D’accord ; mais qu’est un phénomène de laboratoire, sinon l’image en petit de ce que peuvent produire en grand l’industrie ou, plus simplement, l’usage ordinaire de la vie ? Donc, parlons de ce qui se passe couramment.

Interrogez un médecin sur la valeur relative d’une potion quelconque : il vous dira que cette potion aura une efficacité beaucoup plus grande sur l’organisme d’un malade si elle lui est ordonnée par un médecin en qui il a toute confiance, que si elle lui est prescrite par un autre qu’il ne connaît, pas... Suggestion encore ! Et la suggestion n’est-elle pas pour beaucoup dans l’activité de la plupart des philtres pris en connaissance de cause ?

Mais ceux qui doivent agir à l’insu du sujet ? ceux-là, ou sont des liqueurs quelconques simplement magnétisées dans le sens de l’effet poursuivi (ce qui est le cas, dans le récit qui nous occupe), ou renferment des substances préparées magiquement, dit Sédir 54, en vue de l’obtention occulte d’un résultat déterminé. Les trois règnes de la nature fournissent de nombreux matériaux pour ces préparations. Les pommades, électuaires, onguents, collyres et breuvages magiques ressortent presque tous du domaine de la magie noire. Leur nombre est très grand et peut être augmenté indéfiniment par un esprit ingénieux. C’est ainsi que les prêtres taoïstes chinois n’emploient, pour tous les usages de la médecine, de la psychologie et de la magie, que treize substances végétales, animales et minérales ; mais ils savent en extraire une grande quantité de combinaisons.

Ces préparations peuvent être employées sur soi-même ou sur les autres : elles agissent toutes sur le corps astral (aérosôme ou corps fluidique) et particulièrement sur l’un de ses trois grands foyers, l’instinctif, le passionnel et le mental. Dans le premier cas, elles produisent la santé, la maladie et tous les phénomènes physiologiques possibles. Dans le second, l’amour, la haine et les autres passions. Dans le troisième, les phénomènes de somnambulisme, de clairvoyance, de clairaudience ou d’ordre même encore plus relevé.

Il existe de nombreuses recettes de philtres dont la composition varie suivant le résultat que l’on se propose d’atteindre. Les formules en sont données de façon détaillée dans nombre d’ouvrages spéciaux qu’il est inutile de nommer ici, car il convient d’avertir le lecteur curieux et trop pressé d’expérimenter la valeur de celles dont le hasard lui aura donné connaissance qu’il en est de ceci comme de toutes les autres matières de l’occultisme : il est certaines règles rituelles et autres qu’il est indispensable d’observer, faute de quoi le résultat obtenu ressortit non pas à l’hyperphysique, mais simplement à la physique ordinaire. C’est ainsi qu’un philtre préparé suivant les seuls enseignements de la pharmacopée usuelle, bien que composé, exactement à la dose voulue, de chacun de ses ingrédients, ne sera plus qu’une potion quelconque dont l’ingestion ne donnera lieu qu’à des effets purement physiologiques : on n’arrive à préparer un philtre qu’après de longues études de l’Occultisme en général, et particulièrement des propriétés hyperphysiques des corps.

– Une dernière question pour élucider toutes les parties de votre récit magique ; vous parlez quelque part des Fakirs Hindous qui restent des mois au tombeau et en sortent vivants, ou font en quelques heures germer une graine, développer et fructifier une plante ? Cela est-il croyable ? C’est un rêve, n’est-il pas vrai ?

– Les prêtres Hindous actuels, héritiers des maîtres des prêtres Egyptiens si puissants en magie au dire de la Bible, possèdent de nombreuses et profondes connaissances en hyperphysique : il suffit pour être édifié à cet égard de lire n’importe quelle relation de voyage, ou mieux de converser avec quelqu’un ayant résidé quelque temps dans l’Inde. Fourberie, charlatanisme et jonglerie, diront les uns ! Peut-être. Cependant, quand on voit des faits de véritable thaumaturgie étudiés, dans des rapports officiels, étayés par des signatures de témoins honorables, quand ces mêmes faits vous sont rapportés par quelqu’un personnellement connu et appuyés par un serment dont on n’a pas le droit de douter, quand, de plus, on a quelque peu approfondi une science qui vous donne la clef de ces phénomènes, on ne doute plus : on croit.

Le fait de l’ensevelissement de longue durée, dans l’Inde, sans être très commun est cependant assez fréquent pour avoir attiré l’attention des autorités. L’administration française l’a interdit car il y avait assez de yogis qui risquaient la mort pour acquérir dans cette redoutable épreuve un indubitable renom de sainteté. J’ignore quelles sont à cet égard les prescriptions du gouvernement anglais, mais je sais que, quand le fait se produit, c’est généralement sur le territoire d’un rajah à demi indépendant.

L’homme qui veut se soumettre à cette expérience, parfois mortelle, n’est pas le premier venu ; il lui faut un entraînement de longues années pour amener en lui le repos de la vie par la suspension de la respiration : en somme il s’exerce préalablement à une léthargie factice. Le moment arrivé, il est l’objet de plusieurs préparatifs dont les deux principaux consistent en onctions générales de graisse – peut-être dans un but d’alimentation – et une rétroversion de la langue vers le fond de la gorge, opération que pratiquent en Europe beaucoup de sujets s’exerçant eux-mêmes à l’auto-hypnotisme. Quand on le retire du tombeau où il a séjourné plus ou moins longtemps, on le fait renaître à la vie au moyen d’insufflations et de lotions à l’eau chaude aromatisée.

Il existe plus d’un rapport officiel relatant des témoignages de la réalité du phénomène, j’en donnerai seulement deux : le premier écrit il y a quelques années par le résident anglais à la cour de Rundjet-Singh et le second émanant d’un médecin. Voici la première des deux pièces.

« A la cour de ce prince indien, la mission anglaise eut l’occasion de voir un personnage enterré et ressuscité dont les prouesses avaient fait du bruit dans les provinces du Punjab.

Ce fakir est en grande vénération parmi les Sikhs à cause de la faculté qu’il a de s’enterrer tout vivant pendant un temps donné. Nous avions entendu raconter de lui tant d’histoires, que notre curiosité était excitée. Voilà plusieurs années qu’il fait le métier de se faire enterrer. Le capitaine Wade me dit avoir été témoin d’une de ses résurrections, après un enterrement de quelques mois. La cérémonie préliminaire avait eu lieu en présence de Rundjet-Singh, du général Ventura, et des principaux sirdars.

Les préparatifs avaient duré plusieurs jours ; on avait arrangé un caveau tout exprès. Le fakir termina ses dispositions finales en présence du souverain ; il se boucha avec de la cire les oreilles, le nez, et tous les autres orifices par lesquels l’air aurait pu entrer dans son corps. Il n’excepta que la bouche. Cela fait, il fut déshabillé et mis dans un sac de toile, après qu’il se fut retourné la langue pour fermer le passage de la gorge, et qu’il se fut mis dans une espèce de léthargie ; le sac fut fermé et cacheté du sceau de Rundjet-Singh, et déposé dans une boîte de sapin qui, fermée et scellée également, fut descendue dans le caveau. Par-dessus, on répandit et on foula la terre, on sema de l’orge, et l’on plaça des sentinelles.

Il parait que le Maharajah, très sceptique sur cette mort, envoya deux fois des gens pour fouiller la terre, ouvrir le caveau et visiter le cercueil. On trouva chaque fois le fakir dans la même position et avec tous les signes d’une suspension de vie.

Au bout de dix mois, terme fixé, le capitaine Wade accompagna le Maharajah pour assister à l’exhumation ; il examina attentivement par lui-même l’intérieur de la tombe ; il vit ouvrir les serrures, briser les sceaux, et porter la boîte ou cercueil au grand air. Quand on en tira le fakir, les doigts posés sur son artère et sur son cœur ne purent percevoir aucune pulsation. La première chose qui fut faite pour le rappeler à la vie, et cela ne se fit pas sans peine, fut de ramener la langue à sa place naturelle. Le capitaine Wade remarqua que l’occiput était brûlant, mais le reste du corps très frais et très sain. On l’arrosa d’eau chaude, et, au bout de deux heures, le ressuscité était aussi bien que dix mois auparavant.

Il prétend faire dans son caveau les rêves les plus délicieux, aussi redoute-t-il d’être réveillé de sa léthargie. Ses ongles et ses cheveux cessent de croître ; sa seule crainte est d’être entamé par des vers ou des insectes : c’est pour s’en préserver qu’il fait suspendre au centre du caveau la boîte où il repose... » R. Osborne.

De nombreux témoins ayant vécu, en Orient – et parmi eux on peut citer le physiologiste allemand Preyer, le docteur E. Sierke, de Vienne, le naturaliste Hœckel, sir Claudius Wade, résident anglais à Lahore, et le docteur autrichien Honigberger qui, plusieurs années durant, remplit les fonctions de médecin particulier près de Rundjet-Sing, rajah de Lahore – ont apporté des récits authentiques de cas de mort apparente prolongée, et dans lesquels la vie fut rappelée cependant de façon parfaite (G. Vitoux, les Coulisses de l’Au-delà) 55.

Le second rapport que je citerai, émane du docteur Honigberger, et a trait à la résurrection d’un yogi qui, toutes fonctions vitales suspendues, demeura enseveli durant près de deux mois dans un caveau recouvert de quatre pieds de terre.

Au bout de six semaines, terme convenu pour l’exhumation, une affluence accourut sur le lieu de l’événement. Le rajah fit enlever la terre glaise qui murait la porte, et reconnut que son cachet qui la fermait, était intact.

On ouvrit la porte ; la caisse fut sortie avec son contenu, et, quand il fut reconnu que le cachet dont elle avait été scellée était également intact, on l’ouvrit.

Le docteur Honigberger fit la remarque que le linceul était couvert de moisissures, ce qui s’expliquait par l’humidité du caveau. Le corps du solitaire, hissé hors de la caisse par ses disciples et toujours entouré de son linceul, fut appuyé contre le couvercle ; puis, sans le découvrir, on lui versa de l’eau chaude sur la tête. Enfin, on le dépouilla du suaire qui l’enveloppait, après en avoir vérifié et brisé les scellés.

Alors, le docteur Honigberger l’examina avec soin. Il était dans la même altitude que le jour de l’ensevelissement, seulement la tête reposait sur une épaule. La peau était plissée, les membres étaient raides. Tout le corps était froid, à l’exception de la tête qui avait été arrosée d’eau chaude. Le pouls ne put être perçu aux radiales, pas plus qu’aux bras ni aux tempes. L’auscultation du cœur n’indiquait autre chose que le silence de la mort.

La paupière soulevée ne montra qu’un œil vitreux et éteint, comme celui d’un cadavre.

Les disciples et les serviteurs lavèrent le corps et frictionnèrent les membres. L’un d’eux appliqua sur le crâne du yogi une couche de pâte de froment chaude que l’on renouvela plusieurs fois, pendant qu’un autre disciple enlevait les tampons des oreilles, et du nez, et ouvrait la bouche avec un couteau. Haridès (c’était le nom du yogi), semblable à une statue de cire, ne donnait aucun signe indiquant qu’il allait revenir à la vie.

Après lui avoir ouvert la bouche, le disciple lui prit la langue et la ramena dans sa position normale, où il la maintint, car elle tendait sans cesse à retomber sur le larynx. On lui frictionna les paupières avec de la graisse, et une dernière application de pâte chaude fut faite sur la tête. A ce moment, le corps de l’ascète fut secoué par un tressaillement ; ses narines se dilatèrent ; une profonde inspiration s’ensuivit ; son pouls battit lentement et ses membres tiédirent.

Un peu de beurre fondu fut mis sur la langue, et après cette scène pénible dont l’issue paraissait douteuse, les yeux reprirent tout à coup leur éclat.

La résurrection du yogi était accomplie, il avait fallu une demi-heure pour le ranimer. »

En résumé, il s’agit ici, comme je l’ai dit plus haut, d’un état léthargique amené par autosuggestion. Le fait est d’autant plus compréhensible que, suivant l’école de la Salpêtrière, la léthargie est une des trois phases essentielles de l’hypnose. La durée seule de cette léthargie peut être sujette à caution, mais il est à remarquer que les exemples précités portent sur une des plus longues que l’on connaisse ; ordinairement l’expérience dure de huit à quinze jours, un mois au plus.

Je ne me dissimule pas que cette assertion semblera audacieuse à plusieurs ; d’aucuns même, parmi ceux qui n’ont jamais rien étudié, et qui par suite croient tout connaître, hausseront les épaules et passeront, dédaigneux ; ce n’est pas à ceux-là que je veux fournir des explications – ils m’indiffèrent profondément ! – mais au lecteur qui, curieux de savoir, ne demande qu’à être mis en face de témoignages positifs.

Il a paru à Londres, voici quelques années, un Traité théorique et pratique de YOGA qui est le moyen usité par les Hindous extatiques et mystiques, pour arriver à suspendre en eux les fonctions de nutrition et de respiration pendant un temps plus ou moins long.

Alors que la petite Science Européenne, se tord de rire devant des faits qu’elle préfère nier parce qu’elle ne les comprend pas, la Science Orientale, héritière directe de la Science Antique colossale et presque divine, a étudié depuis des siècles tous ces mystères de l’Etre et en a dès longtemps posé les principes !

L’auteur de ce traité, le Dr Nobin Chauder Paul, ancien chirurgien militaire aux Indes, y étudie, d’après ses observations personnelles, les moyens qu’emploient les yogis hindous, et que peut utiliser le premier venu, pour se placer dans les conditions nécessaires à la production de cet étrange phénomène.

« Il faut, dit-il en résumé, s’abstenir d’abord de sel, se soumettre au régime lacté, fuir la lumière du jour et acquérir des manières paresseuses : vivre, en un mot, d’une vie végétative et nocturne. Après cette préparation préliminaire, on doit se soumettre aux phases d’entraînement suivantes :

Padmâsana et Sidhâsana, qui désignent deux positions du corps, restreignant la, respiration dans les limites du possible ;

Prânâyama, période de transe volontaire accompagnée de sudations et de tremblements ;

Patyahara, auto-magnétisation qui annihile les fonctions sensorielles ;

Dhâranâ, qui est caractérisé par l’abolition de la sensibilité et du mouvement (ce qui semble correspondre à l’état cataleptique de l’hypnotisme occidental) ;

Dhyâna, auto-magnétisation au cours de laquelle on participe à l’Anonta-iyoti – ce que les occultistes de l’Occident appellent la lumière astrale. Cet état paraît avoir de grandes analogies avec celui que les hypnologistes dénomment état de rapport, ou mieux encore avec ce que l’on appelle l’extase, la soi-contemplation des spécialistes allemands, ou encore la clairvoyance des occultistes.

Samâdhi, période presque absolue d’anéantissement, durant laquelle le sujet n’use ni de nourriture, ni de boisson, ni même d’air atmosphérique. Cette période présenterait deux phases :

Dans la première, qui est habituelle en cas d’ensevelissement volontaire, le sujet, après avoir avalé sa langue pour demeurer dans cet état de transe léthargique, a besoin d’un secours étranger pour en sortir, il faut lui retirer la langue du pharynx : c’est ce qu’on appelle le Samprayna Samâdhi.

Dans la seconde, Samprayna Samâdhi : le sujet peut revivre de lui-même, et sans aucun secours extérieur.

L’auteur cite un officier anglais, le colonel Townsend, qui à la suite d’un entraînement approprié suivi à la façon hindoue, était arrivé à arrêter en lui, à sa volonté, le mouvement du cœur et des artères, à mourir et revivre à son gré, en un mot, à pratiquer le Samâdhi des Yogis. Il cite de plus plusieurs cas Samâdhi à Calcutta, dont il a été témoin oculaire, à Jerselmere, et dans le Punjab.

Cela m’entraînerait trop loin d’étudier cette partie, mystérieuse pour les Occidentaux, de la Science Orientale ; je me bornerai à renvoyer le lecteur désireux de savoir, à la publication d’occultisme où ce traité est traduit en français le Lotus (nos 13 et suivants), et au colonel de Rochas, qui n’est pas le premier venu en fait de recherches pratiques dans la science du mystère et qui l’a étudié au point de vue de l’hypnotisme, en son ouvrage Les Etats profonds de l’hypnose 56,car à son point de vue, qui semble d’ailleurs très plausible, il ne s’agirait là que de la mise en œuvre de procédés, encore bien peu connus en Europe, de l’auto-hypnotisme, ce qui suffit pour dépouiller ce phénomène, quelque merveilleux qu’il paraisse à première vue, de son auréole surnaturelle, et par suite pour le faire rentrer dans la compréhension ordinaire.

J’aborde maintenant la question de la végétation activée.

N’ayant jamais eu l’occasion d’assister à ce phénomène, je me contenterai de laisser la parole à quelqu’un qui a vu, Louis Jacolliot, ancien président du tribunal de Pondichéry, et témoin d’autant plus précieux qu’il expose impartialement les faits 57.

« Le missionnaire Huc, dans le récit de ses voyages au Thibet, rend compte d’un phénomène semblable à celui que je vais raconter, et que je ne puis considérer que comme un très habile tour de main58.

Je ne l’eusse peut-être pas relevé ici, s’il ne faisait partie intégrante, pour ainsi dire, du bagage des manifestations extérieures des sectateurs des Pitris (culte et évocation des ancêtres défunts), et si je ne tenais, en historien fidèle, à ne rien retrancher de ces singulières pratiques.

Au nombre des prétentions les plus extraordinaires des fakirs, et celle d’influer d’une manière directe sur la végétation des plantes, et de pouvoir accélérer de telle sorte leur croissance, qu’elles puissent en quelques heures atteindre un résultat qui demande de longs mois, plusieurs années même de culture.

J’avais vu nombre de fois déjà les charmeurs de passage répéter ce phénomène, mais, comme je ne voyais là qu’une supercherie très réussie, j’avais négligé de noter exactement les circonstances dans lesquelles le fait s’était produit.

Quelque fantastique que fût la chose, je résolus, puisque j’étais en train de faire reproduire par Covindasamy, dont la force était réellement merveilleuse, tous les phénomènes que j’avais vu accomplir par divers, d’expérimenter avec lui ce fait absurde mais curieux, et d’exercer une telle surveillance sur chacun de ses actes, qu’il ne pût en soustraire aucun à mon attention.

Il devait me donner encore deux heures d’expériences en pleine lumière – de trois à cinq – avant la grande séance de nuit : je me décidai à les consacrer à cet examen.

Le fakir ne se doutait de rien, et je crus fortement le surprendre, lorsqu’à son arrivée, je lui fis part de mes intentions.

– Je suis à tes ordres, me dit-il avec sa simplicité ordinaire.

Je fus un peu déconcerté par cette assurance ; cependant je repris aussitôt :

– Me laisseras-tu choisir la terre, le vase et la graine que tu vas faire pousser devant moi ?

– Le vase et la graine, oui !... Mais la terre doit être, prise dans un nid de carias.

Ces petites fourmis blanches, qui construisent pour s’y abriter des monticules qui atteignent souvent une hauteur de huit à dix mètres, sont fort communes dans l’Inde, et rien n’était plus facile que de se procurer un peu de cette terre qu’elles gâchent fort proprement pour édifier leurs asiles.

J’ordonnai à mon cansama d’aller en chercher un plein vase à fleurs d’une grandeur ordinaire, et de m’apporter en même temps quelques graines de différentes espèces.

Le fakir le pria, d’écraser entre deux pierres, la terre qu’il ne pourrait arracher que par morceaux presque aussi durs que des débris de démolition.

La recommandation était bonne ; nous n’aurions pu en effet nous livrer à cette opération au milieu des appartements.

Moins d’un quart d’heure après, mon domestique était de retour, apportant les objets demandés ; je les lui pris des mains et le renvoyai, ne voulant pas le laisser communiquer avec Covindasamy.

Je remis à ce dernier le vase plein d’une terre blanchâtre, qui devait être entièrement saturée de cette liqueur laiteuse que les carias sécrètent sur chaque parcelle infime de terre dont ils se servent pour élever leurs monuments. Il la délaya lentement avec un peu d’eau, en marmottant des mentrams59 dont paroles n’arrivaient pas jusqu’à moi.

Lorsque le fakir jugea qu’elle était convenablement préparée, il me pria de lui donner la graine que j’avais choisie, ainsi que quelques coudées d’une étoffe blanche quelconque. Je pris au hasard une graine de papayer, parmi celles que mon cansama m’avait apportées, et, avant de la lui remettre, je lui demandai s’il m’autorisait à la marquer. Sur sa réponse affirmative, j’entaillai légèrement la pellicule de la graine, assez semblable à un pépin de courge, moins la couleur qui était d’un brun très foncé, et la lui donnai avec quelques mètres de mousseline à moustiquaire.

– Je vais bientôt dormir du sommeil des esprits, me dit Covindasamy ; jure-moi de ne toucher ni à ma personne ni au vase. Je le lui promis.

Il planta alors la graine dans la terre qu’il avait amenée à l’état de boue liquide, puis, enfonçant son bâton à sept nœuds – signe d’initiation qui ne le quittait jamais – dans un des coins du vase, il s’en servit comme d’un support sur lequel il étendit la pièce de mousseline que je venais de lui donner. Après avoir ainsi caché l’objet sur lequel il allait opérer, il s’accroupit, étendit ses deux mains horizontalement au-dessus de l’appareil, et tomba peu à peu dans un état complet de catalepsie.

J’avais promis de ne point le toucher, et j’ignorais tout d’abord si cette situation était réelle ou simulée ; mais lorsqu’au bout d’une demi-heure je vis qu’il n’avait pas fait un mouvement, je fus forcé de me rendre à l’évidence, aucun homme éveillé, quelle que soit sa force, n’étant capable de tenir pendant dix minutes seulement les deux bras étendus horizontalement devant lui.

Une heure s’écoula ainsi, sans que le plus petit jeu de muscles vînt déceler la vie... Presque entièrement nu, le corps luisant et bruni par la chaleur, l’œil ouvert et fixe, le fakir ressemblait à une statue de bronze dans une pose d’évocation mystique.

Je m’étais d’abord placé en face de lui pour ne rien perdre de la scène, mais bientôt, je ne pus supporter ses regards qui, quoique à demi éteints, me paraissaient chargés d’effluves magnétiques... A un moment donné, il me sembla que tout commençait à tourner autour de moi, le fakir lui-même me paraissait entrer en danse... Pour échapper à cette hallucination des sens, produite sans aucun doute par la tension trop grande de mes regards sur un même objet, je me levai, et, sans perdre de vue Covindasamy toujours aussi immobile qu’un cadavre, je fus m’asseoir à l’extrémité de la terrasse, portant alternativement mon attention sur le cours du Gange et sur le fakir, pour échapper ainsi à une influence trop directe et trop prolongée.

Il y avait deux heures que j’attendais ; le soleil commençait à baisser rapidement à l’horizon, lorsqu’un léger soupir me fit tressaillir : le fakir était revenu à lui.

Il me fit signe d’approcher, et enlevant la mousseline qui voilait le vase, me montra, fraîche et verte, une jeune tige de papayer, ayant à peu près vingt centimètres de hauteur...

Devinant ma pensée, Covindasamy enfonça ses doigts dans la terre qui pendant l’opération avait perdu presque toute son humidité, et, retirant délicatement la jeune plante, il me montra sur une des deux pellicules qui adhéraient encore aux racines, l’entaille que j’avais faite deux heures auparavant.

Était-ce la même graine et la même entaille ? Je n’ai qu’une chose à répondre : je ne me suis aperçu d’aucune substitution ; le fakir n’était point sorti de la terrasse ; je ne l’avais pas perdu des yeux. Il ignorait, en venant, ce que j’allais lui demander. Il ne pouvait cacher une plante sous ses vêtements, puisqu’il était presque entièrement nu et dans tous les cas, comment aurait-il pu prévoir d’avance que je choisirais une graine de papayer au milieu de trente espèces différentes que le cansama m’avait apportée ?

Je ne puis, on le conçoit, rien affirmer de plus sur un pareil fait. Il est des cas où la raison ne se rend pas, même en présence de phénomènes que les sens n’ont pu prendre en flagrant délit de tromperie.

Après avoir joui quelques instants de mon étonnement, le fakir me dit avec un mouvement d’orgueil qu’il dissimulait peu :

– Si je continuais les évocations, dans huit jours, le papayer aurait des fleurs, et dans quinze des fruits.

Me souvenant des récits du missionnaire Huc et d’autres phénomènes dont j’avais moi-même été témoin dans le Carnatic, je, lui répondis qu’il était des charmeurs qui obtenaient le même résultat en deux heures.

– Tu te trompes, fit alors l’Hindou. Les manifestations dont tu parles sont des phénomènes d’apports d’arbres à fruits par les Esprits. Ce que je viens de te montrer est bien de la végétation spontanée, mais jamais le fluide pur dirigé par les Pitris n’a pu produire en un seul jour les trois phases de la naissance, de la floraison et du fruit...

L’heure des ablutions, c’est-à-dire le coucher du soleil approchait ; le fakir se hâta de me quitter en me donnant pour la dernière fois rendez-vous à dix heures du soir, la nuit entière, à partir de ce moment, devait être consacrée à des phénomènes d’apparition.

II est un fait que je dois rapporter et qui pourrait peut-être mettre sur la voie des explications, fait que connaissent tous ceux qui ont habité l’Inde.

Une foule de graines potagères, j’en ai fait vingt fois l’essai, plantées à l’aurore dans un terrain humide et bien exposé, sous l’influence de ce soleil qui fait des merveilles, sortent de terre entre midi et une heure, et, à six heures, quand le jour va cesser, ont déjà près d’un centimètre de hauteur60.

D’un autre côté, il faut dire aussi, pour être juste, que quinze jours au moins sont nécessaires pour faire germer une graine de papayer... »

En ce qui me concerne je connais une personne qui a longtemps résidé dans l’Inde et qui m’a dit avoir été plusieurs fois témoin de cette expérience, sans que les plus grandes précautions prises aient jamais pu lui faire découvrir la moindre supercherie.

Comment expliquer ce phénomène ? S’il est incompréhensible pour qui s’en tient aux données ordinaires de la science courante, il n’en est pas moins très simplement plausible pour quiconque a tant soit peu approfondi les principes de la science occulte. Il ne s’agit là que de ce que l’on peut appeler, pour être compris du public, une sorte de magnétisation intensive de la plante. La force vitale est partout la même en son essence, qu’elle agisse chez l’animal, le végétal ou le minéral. Les prêtres hindous possèdent des connaissances hyperphysiques qui leur permettent de puiser cette force en son réservoir commun, de la manier suivant des principes précis, et de la diriger vers le but qu’ils se proposent.

C’est ainsi qu’il leur est relativement facile de faire germer et fructifier une plante parce que cette plante renferme en elle-même, à l’état latent, les énergies nécessaires qu’i1 leur est associées au moyen de leur force vitale extériorée.

La Magie, en Occident n’est pas encore arrivée, du moins à ma connaissance, à reproduire ce phénomène, mais elle en manifeste d’autres d’essence bien supérieure et dont la réalisation ne laisse aucun doute quant à la possibilité de celui-ci.

— Mais alors, si la Magie n’est pas une hallucination de cerveau en délire, notre vie à tous est enserrée dans un épouvantable inconnu.

– Rassurez-vous, ami lecteur ! D’une part, l’Inconnu n’existe que pour ceux qui ne l’ont pas étudié ; et, d’un autre côté les magistes, c’est-à-dire les hommes qui ont consacré leur vie à l’étude des mystères et à la solution des grands problèmes, dans notre Occident du moins, sont très peu nombreux, bien qu’il en existe à Paris même, j’en suis absolument assuré. Ils marchent dans leur voie comme vous dans la vôtre, – précurseurs de la science à venir. Ne vous en inquiétez pas plus qu’ils ne s’inquiètent probablement de vous et suivez le conseil de Rabelais : Mangez chaud, buvez frais et digérez bien – auquel je me permettrai d’ajouter : Faites le bien selon vos moyens, et croyez en Dieu tant que son inexistence ne vous aura pas été démontrée ; avec cette règle de vie, vous aurez chance de ne jamais donner prise à une attaque de goétien. Quant aux autres, ceux qui pratiquent la magie divine, croyez-m’en, ils ne vous veulent aucun mal, qui que vous soyez.

Maintenant, permettez-moi de conclure cet épilogue en le rattachant plus étroitement au récit qui précède, de façon à vous montrer que cette histoire, qui vous semblait incroyable, est parfaitement vraie en chacun de ses éléments – M. et Mme de Ryès – de leur vrai nom M. et Mme de K*** (on comprendra que je ne donne que leur initiale) sont actuellement retirés depuis ces événements dans une de leurs propriétés du Finistère, sur les confins de la Basses-Bretagne et du pays de Cornouaille, et M. de Ryès n’est pas encore guéri d’une névropathie chronique contractée par suite des événements que je viens d’avoir l’honneur de vous raconter : ce n’est pas impunément, pour un être humain, que ses forces vitales ont été bues par un vampire !