Les manifestations des Esprits
Monsieur,
S'il est une vertu qui doit particulièrement distinguer les hommes supérieurs, c'est la prudence dans l’appréciation de faits qu'ils ne connaissent pas, ou qu'ils connaissent imparfaitement, et dont par conséquent ils n'ont pas été à même d'étudier les causes.
Bien que des vers légers adressés à une académie pour un jour de solennité ne soient pas tenus d'avoir absolument une valeur philosophique, nous pensons cependant que la renommée de l'auteur leur donnant en quelque sorte un brevet de notoriété publique, il est impossible de ne pas tenter de faire voir à ce même auteur qu'il a manqué de la prudence dont nous venons de parler, en se faisant juge et appréciateur de choses qui lui sont complètement étrangères.
Puisse cette courte réponse d'un homme qui n'a pour but que le triomphe de la vérité réparer le mal que vos railleries ont pu causer, et faire réfléchir cette foule inconséquente qui accepte toujours aveuglément les jugements de ceux qu'elle croit infaillibles, parce qu'ils lui ont donné des preuves nombreuses de talent et d'érudition !
Quiconque, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot impossible, manque tout au moins de prudence : telle était l'opinion du grand Arago ; telle n'est pas la vôtre, monsieur, si nous avons bien compris le sens de votre attaque contre les personnes qui, plus heureuses que le plus grand nombre des adeptes d'une science fort instruite des effets, mais très ignorante des causes, ont retrouvé le secret de cette faculté sublime, apanage inaliénable de notre nature spirituelle, à l'aide de laquelle il nous est permis de nous mettre en rapport direct avec les intelligences qui peuplent à l'infini les régions sans fin de ce splendide univers.
C'est une des misères de notre humanité que la faculté de connaître poussée à son extrême limite ait, dans tous les temps, excité le mépris de certains hommes qui ne peuvent se décider à reconnaître dans un autre ce qui n'existe pas en eux, ou qui ne se sentent pas assez de force d'âme pour sortir hardiment des ornières tracées par la routine.
Toute vérité trouvée ou retrouvée, a eu ses négateurs, ses bourreaux et ses victimes.
Tracer le martyrologe des serviteurs du progrès, ce serait rééditer l'histoire universelle.
Galilée démontre que la terre tourne ; et le fanatisme apprête ses chaînes et ses bûchers pour le forcer à rétracter une certitude qui n'avait contre elle qu'un texte mal compris de nos livres sacrés.
Salomon de Caux, les premiers chimistes sont considérés comme sorciers par un vulgaire ignare, et comme charlatans par les esprits forts de leur époque.
Plus tard (au dix-neuvième siècle !), Fulton, méconnu par le premier génie de notre France, est sur le point de douter de lui-même, et peut-être, qui sait d'abandonner à jamais l'une des plus fécondes de nos découvertes modernes, pendant que le docteur Gall reste en butte aux stupides plaisanteries des courtisans, peu soucieux de redresser une erreur échappée au coup d’œil si souvent infaillible de leur maître ? ....
Telles furent constamment les récompenses accordées jadis à quiconque portait un cœur assez généreux pour oser braver les périls d'une bienfaisante initiative.
Mais ces aberrations du passé, qui n'ont pas empêché le progrès de marcher à pas de géant dans la voie que lui a tracée la Providence, ne doivent plus se renouveler de nos jours.
En tous lieux la lumière se fait : l'Orient resplendit des lueurs crépusculaires de l'avenir ; l'impossible se réalise. Le vieux monde n'est pas loin de sa fin !
La foudre, emprisonnée dans une bouteille de Leyde, sert de jouet inoffensif à un écolier de douze ans ; un jet de vapeur frappant les ailes d'une roue entraîne des multitudes à d'épouvantables distances ; des métiers aux mille rouages épargnent des sueurs stériles à des milliers d'ouvriers, dont ils tissent les vêtements. Le charbon de terre, métamorphosé en gaz, jette de toutes parts des reflets de clarté sur nos places et dans nos carrefours, lui qui semblait ne devoir jamais être que l'image de la nuit ! Le luxe se fait populaire ; la science, mise enfin à la portée des masses, se débite en brochures à dix centimes : partout l'esprit humain suit la marche ascendante du monde qui progresse, et chaque progrès n'est que le précurseur d'un progrès plus grand. Sans être prophète, on peut prédire à l'avance que la navigation aérienne sera bientôt l'émule de nos chemins de fer et de nos bateaux à vapeur ; que la lumière du gaz ne tardera pas à pâlir devant la lumière astrale descendue sur la terre sous le nom de lumière électrique ; et si l'éther et le chloroforme ont déjà presque vaincu la douleur, d'ici à peu de temps, avec l'auxiliaire puissant du magnétisme humain, la femme, relevée pour toujours de la malédiction divine, n'aura plus de l'enfantement que ses joies et ses douces promesses. Dieu frappe à nos portes, et son règne tant promis est prochain.
Est-ce là de la magie ? Pas plus que nous vous ne le croyez ; et pourtant nos pères n'auraient pas hésité à qualifier ainsi ces magnifiques produits de l'intelligence.
Pourquoi donc nous montrer aussi imprévoyants que ces hommes du passé, qui nous semblent si petits quand nous les regardons du haut de notre science moderne ?
Ces choses étaient naturelles, direz-vous ; forcément l'effusion des lumières intellectuelles devait en amener le triomphe, tandis que les mystères de l'évocation sont du domaine des choses surnaturelles, et par suite en dehors de la puissance d'action dévolue à l'espèce humaine...
Qui vous l'a dit ?
Pensez-vous que, dans la nature, il existe quelque chose de surnaturel ?
Ce qui paraît tel aujourd'hui ne peut-il pas être jugé tout autrement demain ?
Ce qui n'était connu que du petit nombre des initiés de l'antiquité ne peut-il donc devenir familier à tous, dans un siècle comme le nôtre, où l'instruction, de plus en plus générale, tend chaque jour à établir le niveau des intelligences ?
D'ailleurs, ceux qui condamnaient la chimie et tant d'autres découvertes qui, comme on dit vulgairement, courent les rues maintenant, ne les croyaient-ils pas aussi du domaine des choses d'un monde contre nature, et n'étaient-ils pas aussi bien fondés que vous en appelant jongleurs et charlatans les philosophes plus clairvoyants qui leur annonçaient les futures merveilles de ces inventions, alors qu'elles seraient plus généralement répandues ? Comment l'homme pouvait-il espérer se mettre en rapport avec les forces cachées de la nature, au point de les faire servir à la guérison de ses maux à la satisfaction de ses besoins et de ses plaisirs ?
N'était-ce pas le comble du charlatanisme ou de la folie qu'oser rêver ou promettre de pareils résultats ?
Telle était, monsieur, la question que devaient s'adresser les savants en titre de ces époques éloignées, qui, comme certains de leurs confrères modernes, ne voulaient pas admettre qu'il fût permis à l'homme de voir plus loin qu'ils ne voyaient eux-mêmes et leur conclusion était la même que la vôtre : charlatanisme ou folie !
Mais les preuves sont venues, et ces fiers détracteurs du progrès ont fini par se convertir. Les preuves des faits avancés par nos philosophes spiritualistes sont là vivantes et palpables ; les preuves physiques et scientifiques, entendez-vous bien ! Et vous aussi, vous vous convertirez comme tout le monde, si vous daignez consentir à les expérimenter sans parti pris.
Vous vous convertirez, car un esprit juste ne repousse jamais la vérité, quand la vérité lui est démontrée, lui est prouvée par les hommes qui n'ont aucun intérêt à la falsifier.
Ici, nous devons de toute nécessité dire un mot de nous-même et de la manière dont nous avons été amenés à constater l'évidence de phénomènes sur lesquels, comme vous, nous avions lancé l'anathème dans plusieurs de nos précédents ouvrages.
Lié d'amitié avec le docteur Clever de Maldigny, ancien médecin-major de première classe de la gendarmerie d'élite, homme d'une intelligence et d'une honorabilité connues1, lié, dis-je, avec le docteur Clever de Maldigny, je lui avais souvent entendu parler de la puissance naturelle que possède l'homme bien organisé et vivant dans l'harmonie du calme, de se mettre en rapport avec des forces dont l'existence est trop communément inaperçue.
Je lui avais souvent entendu raconter d'incroyables résultats obtenus par des personnes si haut placées sur l'échelle sociale, que nul n'est en droit de suspecter la sincérité de leur affirmation, aussi probante et aussi irrécusable que possible.
Je lui avais souvent entendu affirmer que lui, scrutateur rigoureux et logicien exact, ayant passé trente années de sa vie dans l'exercice continuel de l'art médical, avait soumis chacun de ces faits, si mal compris par le plus grand nombre, à une analyse patiente et scrupuleuse, et que, dans la constatation de leur réalité, il n'avait rien trouvé qui pût choquer la raison la plus exigeante, puisque, au moyen d'études spéciales, il se rendait compte non seulement des relations de l'esprit et du corps par l'intermédiaire de nos organes, mais aussi de celles qui paraissent exister avec des principes d'un milieu différent du nôtre. Je l'avais souvent vu sourire en entendant prononcer le mot surnaturel, appliqué aux manifestations de ces individualités extra-mondaines, manifestations qui, selon lui, sont aussi naturelles à notre essence humaine, lorsqu'elle est arrivée à un certain développement relatif, que la faculté de voir chez les personnes qui jouissent de l'organe de la vue, ou la faculté de penser chez ceux qui, en développant leur intelligence par un exercice répété, ont augmenté la capacité de leur cerveau.
Or, ayant le bonheur d'avoir juste assez de philosophie pour être croyant par raison, sans avoir de système ni de parti pris, assez de science pour comprendre la portée d'un raisonnement scientifique, sans avoir l'orgueil du savant presque toujours disposé à nier les causes qu'il n'a pu discerner, les affirmations d'un homme honorable ne cherchant qu'à répandre des vérités qu'il a su découvrir, afin d'aider tous les bons vouloirs à procéder à d'autres découvertes, firent, nous devons l'avouer, une grande impression sur nous. Nous réfléchîmes, et nous arrivâmes à conclure qu'après tout il n'est pas plus absurde de supposer à la race d'Adam2 le pouvoir de vivre mi-partie dans la densité (la terre et le monde visible), mi-partie dans l'esprit (le ciel et le monde invisible), que de lui voir accomplir à chaque instant des miracles qui sembleraient incompréhensibles, s'ils n'étaient pas journaliers, et, pour ainsi dire, banals, bien que très souvent ils restent inexpliqués pour nous.
Puis, une fois entrés dans cette voie, nous nous demandâmes par quels irréfragables arguments les négateurs des phénomènes spiritualistes détruisent des faits si réels aux yeux de tant d'hommes de bonne foi, qui les étudient sans relâche depuis déjà plusieurs années, et nous fûmes forcés de constater que ces négateurs de faits visibles et palpables observés par plusieurs milliers d'individus sains d'esprit, tant au nouveau monde que sur l'ancien continent, se contentent de déclarer simplement qu'ils ne les ont jamais vus ni observés, et qu'ils ne prétendent les voir ni les observer, attendu que ces faits sont impossibles, et ne peuvent par conséquent être acceptés que par des ignorants ou des fous, et exploités par des charlatans !!!
Avec quel étonnement ne vîmes-nous pas que tout à coup, de par l'arrêt de messieurs tels et tels, la meilleure partie des citoyens américains se trouve convaincue de folie ou de charlatanisme, surtout lorsque nous apprîmes que parmi ces fous et ces charlatans, on frappe dans leur honneur et leur considération des magistrats, des avocats, des gens de lettres, des membres du sacerdoce, des médecins, des hommes recrutés en grand nombre dans les classes les plus éclairées de la société. Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction quand nous vîmes cette étrange manie, comme vous l'appelez, monsieur, se répandre en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, enfin dans presque tous les pays les plus connus pour l'état avancé de leur civilisation. C'était, vous pouvez le comprendre, à y perdre la raison, et nous l'avons perdue, s'il faut en croire ceux qui pensent comme vous.
Comment ! La moitié du genre humain menacée de se laisser prendre niaisement aux moqueries de quelques histrions, n'ayant agi que dans le but de se moquer de gens dont ils n'avaient à attendre que la honte de se voir bientôt démasquer ! C'était à n'y pas croire !
Des magistrats fous ou jongleurs ! Des pasteurs se raillant effrontément de la crédulité de leurs ouailles ! Des médecins risquant de perdre leur clientèle pour se donner la singulière distraction de se livrer, en présence d'une nombreuse assemblée, à des farces de tréteaux, que désavouerait le dernier paillasse d'une foire ! N'était-ce pas là, en vérité, le plus bizarre de tous les prodiges, et n'était-il permis de tenter l'épreuve de quelques recherches, ne fût-ce que par l'obligation de dévoiler aux yeux de tous de si méprisables et de si dangereuses supercheries ?
Voilà, monsieur, ce que vous auriez du faire avant de vous prononcer si catégoriquement... Mais rien n'est perdu, car d'autres ont eu le courage de le faire pour vous.
Ici nous nous arrêtons un instant, avant d'arriver aux circonstances qui ont motivé notre conviction, pour vous demander si, en bonne conscience, vous pensez que des hommes dans une position élevée, ne retirant d'ailleurs un profit quelconque à afficher des croyances, qui, tout au contraire, ne peuvent que leur fermer les portes d'une société routinière repoussant tout ce qui peut l'inquiéter dans ses plaisirs, en lui rappelant les devoirs que lui impose la noblesse de son origine, nous nous arrêtons un instant, disons-nous, pour vous demander si de pareils hommes méritent la qualification de charlatans, dans laquelle vous les enveloppez tous si légèrement et avec si peu de connaissance de cause3 ?
Revenons aux faits qui nous concernent, et dont, sur l'honneur, nous n'hésitons pas à affirmer la complète authenticité.
Un des jours du mois de juillet dernier, vers trois heures de l'après-midi, nous trouvant chez le docteur Clever de Maldigny et après une longue conversation sur les merveilleux enseignements du spiritualisme, il nous offrit de nous donner une preuve convaincante de la facilité avec laquelle un croyant, quel qu'il soit, peut se mettre instantanément en rapport avec l'esprit de telle ou telle personne évoquée.
Nous consentîmes avec joie à tenter l'expérience.
M. de Maldigny nous pria de faire une évocation mentale, sans lui donner le nom de l'esprit appelé par nous, afin de nous ôter jusqu'à l'apparence d'un doute sur l'origine des réponses qui nous seraient faites.
Nous apposâmes les mains pendant trois à quatre minutes sur un guéridon très léger, et aussitôt nous le sentîmes comme agité d'une vie intérieure. De faibles craquements s'y firent entendre, et l'espèce d'hésitation que nous avions éprouvée dès l’abord se dissipant comme par enchantement, devant la toute puissante conviction qui s'empara de nous, cette foi nouvelle de notre part, jointe à celle du docteur, augmenta sans doute notre rayonnement attractif, car, sur notre demande, et sans aucun délai, la table, par des signes convenus, écrivit ce nom : DELVAUX, que nous seuls connaissions, puisque cette personne, qui nous est chère à plus d'un titre, est morte, il y a environ cinquante ans, c'est-à-dire plus de vingt ans avant notre naissance, toutes circonstances ignorées du docteur de Maldigny.
Nous continuâmes avec le même succès. L'esprit, qui nous dit être heureux de se trouver avec nous, finit par nous engager à lui abandonner notre main pendant dix minutes chaque jour promettant de s’en servir pour nous donner par écrit les conseils qu'il croirait devoir nous être utile : promesse qui a été fidèlement tenue. Direz-vous donc, monsieur, qu'il y ait là de la folie ou du charlatanisme ? Direz-vous que M. de Maldigny, dont tant de personnes de prudence et de droiture apprécient la raison solide, librement et longuement exercée ait trouvé le moyen de nous inoculer en quelques secondes une folie qu'il n'a pas ?
Et dans quel but, s'il vous plaît ?
Pensez-vous aussi que nous-même, dans notre position indépendante de famille et de fortune, nous irions de gaieté de coeur risquer les espérances de notre avenir, pour la sottise d'entretenir le public de contes saugrenus ?
Aimez-vous mieux croire qu'un homme de cinquante-six ans, et un homme de trente ans, deux hommes qui n'ont jamais donné que des gages d'une tête saine et d'un jugement ferme, deviennent à point nommé et subitement fous pendant une heure, pour redevenir pleins de bon sens quelques moments après ?
Non, vous ne pouvez le croire et, quand nous affirmons la certitude de faits qui vous paraissent si incroyables, vous devez vous demander intérieurement s'il n'y a pas là-dessous quelque chose de plus qu'une erreur ou qu’une jonglerie...
Ecoutez comment le docteur de Maldigny, nous exposant ses voies d'édification et remontant aux sources historiques les plus anciennes, arrive à démontrer, dans un article plein de logique et de netteté publié récemment, la naturalité scientifique de ces manifestations d'un monde au milieu duquel nous vivons à notre insu, et avec lequel nous aurions des rapports mieux constatés, si nos affinités matérielles ne nous avaient pas rendus aveugles sur ce point, en atrophiant en nous des organes cérébraux supérieurs, destiné à nous relier à cette secrète portion de l'univers :
« Mes études magnétiques, dit M. de Maldigny, ne datent que de 18334. Mais ma profession de médecin m'avait attaché de bonne heure à l'examen des choses naturelles. Une philosophie toute positive dirigeant mes plus hautes inductions, s'il m'était impossible de me soustraire à la reconnaissance impérieuse d'une Cause Primordiale Souveraine, je ne pouvais qu'admirer sa sagesse, me bornant, quant au mécanisme du monde, à l'envisager sous un point de vue général.
Comme tous les observateurs, je disais : la génération de l'univers, autant qu'il est loisible de la saisir dans sa marche et ses détails, présente un incommensurable empire ; vaste ensemble de systèmes harmoniés, se reliant et s’élevant par transitions successives, se peuplant de corps et d’êtres divers, plus ou moins doués des facultés de la vie ; facultés se traduisant au moyen d’organes, et par une filiation telle que, d'une manière quelconque, le privilège éminent des règnes supérieurs possède, résume, développe constamment la multiplicité, la variété croissante et convergente des puissances d'action, dévolues avec une inégalité de plus en plus restrictive au caractère des espèces inférieures.
Si bien que, partant du règne le moins favorisé (les corps bruts), et franchissant la distance jusqu'au type hominal, on découvre d'innombrables séries ascensionnelles, distribuant à chaque étape de la route une dose de plus en plus riche de l'étendue de l'existence.
Cet aperçu, très défectueux, du domaine visible et tangible de la vie, apprécié surtout en son activité terrestre, n'en constate que l'instrumentation grossière, vulgairement appelée matérielle. C'est la densité, d'abord inerte... en apparence, puis se mouvant, se perfectionnant jusqu'à dévoiler une destinée intelligente, selon les degrés ascendants d'une contexture plus complexe et plus délicate. En un mot, c'est l'automate, c'est la machine progressive qu'un ressort caché met en jeu.
Quel est ce ressort ?
Question très épineuse et forte grave, que les sciences modernes étaient incapables de résoudre par des expérimentations concluantes.
Je l'ignorais donc.
Considérant uniquement le masque vital, ne parvenant à dépasser la gangue et l'intrication de l'organisme, on ne laisse pas cependant que de reconnaître le mouvement toujours plus avancé de la matière. D'où, sans supposer beaucoup que, dans nos conditions présentes, il pût nous être accordé de suivre de plus près le mot de notre énigme, je n'en préjugeais pas moins pour nous les phases d'une évolution fort au delà de nos bornes actuelles.
Telle était en bloc ma pensée philosophique, et, je l'avoue, peut-être n'y sourcillais-je pas trop devant cette déclaration de Broussais : « Tout homme complètement organisé a le sentiment d'une cause ou force première qui lie tout et enchaîne tout, mais je ne puis la définir, et je ne me sens pas le besoin d'un autre culte que celui que lui rend ma conscience.
En 1853, plusieurs circonstances décidèrent de ma conversion au magnétisme. On se l'imagine aisément, ce n'est point à la légère que je me suis rendu. J'avais déployé la résistance universitaire, greffée sur cent doublures de saint Thomas. Ne riez pas : je vais m'expliquer.
Les superbes travaux du savoir classique, les efforts qu'ils poursuivent avec un si noble courage et dont il ne sied à personne de faire litière, pouvais-je les soupçonner de porter en eux-mêmes la cause fatale de leur incrédulité ? Non ! Et pourtant, c'est leur situation présente qui leur retarde le dévoilement du vrai.
Sévère à juste droit sur plus d'un fétichisme vide, la science a jugé devoir se tenir dans une rigueur magistrale, et, blessée de ce qui sent le thaumaturge ou les tréteaux, elle repousse le moindre contact d'un indigne voisinage.
Or, sous l'enveloppe des symboles que nous matérialise l'héritage sacerdotal, il se trouvait originairement une pénétration profonde, inaltérable à la rouille des ans, indéniable aux progrès de la raison, et que la vénération de nos pères qualifiait de divine. A travers les ombres mêmes du somnambulisme exerçant pour la foule, il se rencontre des éclairs d'intuition, pauvres étincelles obscurcies ou dégradées. Et le dédain trop absolu, trop exclusif, nous empêche d'apercevoir quelques-unes des traces lumineuses qui serviront à fonder au grand jour le code humanitaire. Car c’est la science qui doit édifier ce code, et, sans elle, on se heurte partout à plus d’une déconvenue.
Une douzaine d’années donc, avec la plus franche loyauté possible, et bien que saisie de surprise de temps en temps, mon incroyance avait souri dédaigneusement à de vains essais tentés pour me convaincre. Puis, à la longue, des preuves évidentes finirent par triompher. »
Ici se trouvent, dans l'article auquel nous empruntons ces extraits, des expériences certaines, irrésistibles et sans réplique. Après cet exposé, le docteur poursuit.
« Ma conviction décidément établie, je me livrai, plein d'ardeur, à la piste de cette voie extraordinaire, si réelle, si puissante et si remplie d'écueils.
A force de travail, de déceptions et de patience persévérante, je parvins à des découvertes qui font passer pour fou l'enthousiaste assez irréfléchi pour les divulguer inconsidérément.
Hélas ! Dans combien de déboires et de défaillances j'ai pensé renoncer à la tâche ! Et maintenant combien je m'applaudis de n'avoir pas désespéré !
Je ne doute pas plus des phénomènes du magnétisme que de mes actes les plus usuels, et j'étends la réalité de ces phénomènes aux horizons les plus merveilleux et les plus dignes d'intérêt.
Ces prévisions d'une autre vie, ces pressentiments d’une destinée immanquable, qui se dessinaient vaguement au fond de mon intelligence, l’art magnétique en démontre la vérité. Par des issues qui vont aux profondeurs de l'âme, il prouve qu'il peut lire les secrets les plus intimes, par des explorations, qui réclament encore excessivement d'étude, il effleure presque l'essence immédiate des agents au milieu desquels nous existons, par des vues et des auditions transterrestres, il nous fait voir, entendre les amis pleurés de notre deuil, et qui vivent au-delà de nos corporéités... »
Ici encore sont relatées d'autres expériences aussi curieuses qu'irréfutables, que les limites dans lesquelles nous sommes obligés de nous renfermer nous condamnent, à notre grand regret, à passer sous silence.
Qu'en dites-vous ? Continue M. de Maldigny, est-ce là le fantôme d'une chimère ? Le magnétisme, dans ses bonnes occasions, renouvelle souvent ces miracles. N’en faisons pas un objet de plaisanterie, et surtout n’en concevons point de frayeur : l'ignorant seul s'épouvante.
En créant l'homme le roi du monde qu’il habite, Dieu l'a doué de ce qui le relie à tout ce monde. C'est à nous, par l'éducation de nos facultés, à jouir de notre royaume. Et ce royaume, ce n'est pas uniquement le globe solide où nous traçons nos lignes de fer, et que nous creusons pour y déposer nos dépouilles : c'est toute sa sphère d'activité, tant visible que transitoirement invisible. Et l'homme, comme je le désigne, c'est toute la sphère d'action de l’âme humaine.
Au dire des belles voyances du somnambulisme, tous les corps, quels qu'ils soient, toutes leurs actions et modifications émettent une effluence très subtile, très mobile et spéciale. C'est un rayonnement d'apparence ignée5, déversant au sein de l'espace, d'une manière occulte pour notre obtusion commune, l'image plus ou moins brillante de la forme de ces corps et l'essence de leurs qualités, comme autant de types photographiques et sensibles sur une trame de mouvement universel. Ces images se montrent d'autant plus belles que, spiritualisées davantage, elles s'épanouissent d'un éclat plus limpide, véritable robe d'épuration, à mesure qu'elles se libèrent mieux des étreintes inférieures de la matière.
A vingt-trois siècles de notre époque, deux illustres philosophes de la Grèce, Leucippe et Démocrite, préconisaient déjà l'existence de ces émanations, et pensaient que les images pénètrent jusqu'au centre de notre jugement.
Dans les mystères anciens, c'était à la plus éclatante diaphanéité de ces transfigurations, examinées par les extatiques du temple, que l'on conférait le privilège, bien rare, du suprême degré de l'initiation.
Enfin, au plus lointain de l'histoire, deux mille ans avant l'ère chrétienne6, le génie le plus transcendant de la haute civilisation de l'Egypte, le savant qui fut glorifié du surnom de trois fois grand, Hermès Trismégiste, avait posé pour bases de la connaissance de l'univers, les deux divisions extrêmes de sa composition à savoir : le subtil et l'épais ; l'un, la substance première, l'intelligence, la force expansive, imprimant la vie et déterminant les formes ; l'autre, la matière modifiable, la plastique passive, aveugle, et, par cela même, essentiellement absorbante, essentiellement égoïste. Bien des noms leur furent donnés par la suite : nous n'avons pas à nous en occuper. Nous savons comment on les appelle de nos jours : le ciel et la terre.
Hermès, instruit de la corrélation d'existence et d'influences réciproques de ces deux mondes se mouvant sans cesse de l'un à l'autre par des courants sympathiques, sources constantes d'échanges similaires (chaque essence ne perpétuant naturellement7 que son fruit) Hermès, pour figurer cette double génération d'un cercle électromagnétique tournant indéfiniment sur lui-même, à l'instar des deux branches mobiles d'une chaîne continue, ascendante et descendante, le symbolisa par des signes démonstratifs de la grande et de la petite création (celle de la Toute-Puissance et celle du pouvoir de l'homme) : hiéroglyphes qu'il encadra d'un serpent8 enroulé, dont la bouche engloutit l'extrémité.
Puis, pour mieux faire comprendre la solidarité, la réciprocité des mondes (principalement de ceux qui planent sur nos corporéités compactes et sur nos images diaphanes, au-delà desquelles s'élèvent des régions de plus en plus célestes, puis d'autres encore, montant de plus en plus vers le royaume divin, en observant toujours dans leurs sphères actives la gradation des mêmes lois), il grava ces hiéroglyphes sur une table d'émeraude, en les accompagnant de cette légende hardie, la plus forte synthèse des investigations de l'antiquité :
CE QUI EST EN HAUT EST COMME CE QUI EST EN BAS ;
CE QUI EST AU-DESSOUS EST COMME CE QUI EST AU-DESSUS9.
Le principe est net, le symbole clairement intelligible, et les initiés ne pouvaient s'y tromper.
Ce n'est pas tout : l'Egypte ayant reconnu, comme nos lucides contemporains, l'ignition latente de toutes les parties cosmiques, éthérées ou denses, la lumière, dans sa pureté la plus inimaginable, fut divinisée et déclarée l'essence (l'agent efficace) de l'Eternel.
Pour notre état précaire, quelque confiance qu'impose le critérium de l'analogie, l'audace de ces sublimes conjectures paraîtra probablement s'élancer jusqu'à la témérité. Prétendre embrasser l'infini, n'est-ce pas, objectent les esprits craintifs, une entreprise où se briseraient les liens de notre nature terranéenne ? Soit ! ... Pour la tranquillité de ces âmes timorées ! Mais qu'elles ne se mêlent pas d'étudier foncièrement le magnétisme. Saluons ensemble, du moins, la Cause Suprême, tout excellente. La question, sous cet aspect, ne souffre pas de litige. L'athée lui-même ne peut douter d'une cause, sauf à lui de l'interpréter comme il lui plaît.
Après cette réserve envers les sommets de la métaphysique, revenons aux contingences plus accessibles de l'essor humain.
Dès les premières ébauches de la philosophie grecque, on voit poindre cette énonciation d'une force effluente, comme agent d'activité de notre principe moteur.
Thalès : « L'âme est la puissance de mouvoir10, de mouvoir sans cesse11, de se mouvoir elle-même12. Elle parcourt l'univers avec une extrême rapidité13. »
Anaximène : « L'âme est de l'air ; l'air est à la fois le principe des corps14 et le plus subtil d'entre eux : de là vient que l'âme a la double puissance de connaître et de mouvoir. En tant que formée du corps le plus subtil, elle ment. En tant que principe, elle connaît15. »
Héraclite : « Le feu, plus subtil que l'air, le plus incorporel, le plus fluide des éléments : voilà le principe. Eternellement existant, puisqu'il ne passe pas ; éternellement mû, puisqu'il devient sans cesse dans un flux sans fin de modifications fugitives ; il est à la fois l'invariable fond de l'existence, et la source intarissable de la vie. Une étincelle de ce feu universel et divin : voilà l'âme de l'homme. Etant le plus subtil des éléments, le feu occupe la région du monde la plus élevée. Mais, dans l'infinie série de ses modifications, son essence devient de moins en moins rapide : chacune de ses métamorphoses est une déchéance. Il tombe ainsi dans les régions moyennes, qu'il traverse, pour arriver enfin à la région inférieure, au plus grossier des éléments, la terre, où expire presque toute vie avec tout mouvement16. Qu'est-ce que l'homme ? Une organisation qu'anime une étincelle du feu divin...
Emanée du feu divin, la pensée humaine tend à s'y réunir. Elle s'y réunit, en effet, grâce aux organes des sens qui ouvrent de faciles passages du dedans au dehors et du dehors au dedans. Or, notre intelligente, confondue ainsi avec l'intelligence universelle, change de caractère et de nature, et recouvre, dans son rapport avec le feu divin, la puissance rationnelle17 qu'elle avait perdue dans son rapport à nous. Devenue, de particulière et humaine, commune et divine, elle est aussi forte et vaste qu'elle était faible et restreinte ; elle peut embrasser le monde entier dans ses recherches et comprendre jusqu'à 'infini.
Parcelle du feu divin, elle s'allume ou s'éteint, selon qu'on la réunit au feu universel ou qu'on l'en sépare. Tel un charbon s'enflamme, s'il est approché d'un foyer ardent, et meurt dès qu'on l'en éloigne... Tout est mouvement...
Qu'est-ce que le monde ? Une unité vivante, savoir : le feu, laquelle se résout perpétuellement en une infinie multitude de modifications toujours diverses18 et, inversement, une multitude de modifications sans fin, laquelle se résume incessamment dans l'unité permanente du feu éternel ; en d'autres termes : le général qui tombe dans le particulier, le particulier qui remonte au général19. Isolée, l'intelligence humaine perd la puissance de se souvenir : réunie au tout, elle recouvre la puissance rationnelle20. »
Tel est l'enseignement des plus anciens maîtres connus de la philosophie grecque. Et ce qu'ils professaient, leur maître à tous, Trismégiste, l'avait enseigné dans son Pimandre (la bouche du mystère)21, quatorze cents ans avant eux et mieux qu'eux :
« La lumière pénètre et circule partout ; continuellement elle monte de la terre au ciel et descend du ciel à la terre, pour remonter et redescendre sans interruption, au travers des mobilités indéfinies de nos pensées, de nos actes et de toutes les transformations de la matière. La lumière est en haut, où tout resplendit de félicité ; le feu (l'extinction de la lumière captive) est en bas, où se font entendre les gémissements de la souffrance, les colères et les grincements de dents.
Dieu est le père du monde et le monde est le père des choses du monde. Les astres sont appelés dieux, à cause des actions que Dieu leur donne à dispenser. La volonté de l'homme opère au monde ; elle peut atteindre le bien et surmonter toutes les difficultés. Tout ce qui est au monde se meut, soit par diminution, soit par augmentation22. »
On le voit, il n'est pas permis de s'y méprendre.
Cette formule embrasse à la fois : le mouvement ou les différents degrés de la vie de l'univers, la force ignée, la source native-lumineuse, et capitalement la puissance de la volonté.
De leur côté, les cabalistes nous entretiennent d'une lumière qui n'est pas celle que nous percevons communément, et qu'ils nomment astrale. En magnétisme, on nous parle également de cette lumière astrale, sans nous la définir ; et quand j'ai demandé ce que c'était, on m'a répondu : c'est la lucidité magnétique. Erreur étrange et singulière façon de confondre l'agent, le réceptacle de toutes nos photographies vivantes, avec le phénomène de la vision au sein de ce miroir universel. Qu'est-ce donc que cette lumière ?
Notre lumière astrale (car chaque globe a la sienne), c'est, si je ne me trompe, le Jamais (l'efficace perpétuel) de Trismégiste23 ; c'est la chaîne d'or d'Ilomère ; c'est la somme d'exhalation du fluide sus et intra-terrestre que Pythagore appelait l'âme de la terre ; c'est le tourbillon de Descartes24 ; c'est la masse émergente et sans cesse immergente que nos lucides qualifient du nom de soleil spirituel ; c'est la collection de tous les effluves occultes ignés, qui, dans l'assujettissement réciproque d'attractions et de dégagements entre les couches aériennes du subtil et le corps épais de notre astre, du fond de ses entrailles à sa surface, contribue à ce fameux cercle expliqué précédemment25 ; cette continuité d'action et de réaction mutuelles et constantes ; ce courant d'aller et de retour des incessantes synergies de la jumelle existence de notre monde (l'une évidente, l'autre ordinairement inaperçue), où progresse, dans l'évolution des âges séculaires, notre double perfectionnement (celui de notre ciel et celui de notre planète). En un mot, c'est l'atmosphère.
Son aspect d'ignition latente, ainsi que la nôtre individuellement, résulte du mouvement moléculaire intime des effluves, comme l'éclat du jour provient, pour nous, des vibrations plus énergiques de l'éther, lorsque le soleil agit sur l'horizon.
La nature bien déterminée de ce soleil spirituel serait un grand pas de fait. Et tout semble appuyer mon assertion.
Les lucides distinguent parfaitement notre rayonnement individuel, on le sait, et j'en réitérerai la preuve. A fortiori le rayonnement général doit-il leur apparaître. Seulement, pour leurs perceptions affinées, cette énorme fournaise flamboyante projette une irradiation si vive, qu'ils peuvent à peine en supporter la vue. Ils ne pénètrent guère que dans la pénombre ou les régions inférieures.
Oui, de l'analyse des données nouvelles, des doctrines anciennes et des faits historiques, il est rigoureux d'inférer que l'atmosphère est un occulte foyer, embrasé pour les voyants, et le répertoire des prodiges opérés par le magnétisme.
Nous omettons encore forcément ici, contraint que nous y sommes par la restriction de l'espace, nous l'avons déjà dit, quantité d'incroyabilités fort instructives, fort attachantes, et très-bien élucidées par le docteur de Maldigny, qui s'appuie sur elles pour édicter les conclusions suivantes :
Sur la parole des hommes sérieux qui se sont occupés de ce sujet, si l'on n'écoute que la volonté de s'instruire au sein des forces naturelles ; si, dégagé de la prévention générale, on se rappelle que, dans le plus savant sacerdoce de l'antiquité, l'acquisition certaine des conséquences que nous annonçons fondait une philosophie sanctionnée par d'austères études, aussi bien que par les plus nécessaires sentiments de l'humanité, l'on arrivera, sans déraison ni faiblesse, à des affirmations peu croyables d'abord, mais qui ne sont repoussées aujourd'hui que sur des motifs en dehors des faits convenablement observés.
Pour moi, je l'avoue, je regarde comme du réalisme positif :
1° - La perpétration d'un fluide infiniment expansible, paraissant animer26 tout l'univers, dans le parcours inconnu de myriades indéfinies de classes d'existences, sous l'empire d'une loi souveraine.
2° - L'émanation, occultement ignée, de l'image et de la composition, ainsi que des phases successives et jusqu'aux plus intimes, de chaque individualisme de notre globe.
3° - La possibilité de constatation fortuite27 ou volontaire de formes aériennes, représentant un objet réel, prochain ou lointain, ou bien la ressemblance de personnes décédées ou non, toutes rayonnant plus ou moins lumineusement, et parfaitement intelligibles et visibles, surtout lorsque l'on est parvenu dans l'état qui constitue le champ de la voyance et des opérations magnétiques.
4° - La virtualité puissantielle et le degré d'influence de ces rayonnements et de leur centre d'action, en raison de leur nombre et de leurs ressources d'entretien, mais surtout de leur classification dans les trois ou plutôt dans les quatre règnes naturels, vrais critériums de la suprématie de force et de variétés d'activité sur l'échelle des mouvementations de toute la vie planétaire.
5° - La présence, au sein de l'air, d'une foule incalculable de globules translucides28, étincelantes, très alertes, de couleurs et de grandeur variables, se mouvant, s'agitant à l'envi les uns des autres, dans des directions ostensiblement intelligentes. Quelquefois des ombres solitaires, d'une teinte brune ou d'un noir très foncé, d'une forme plus étendue et plus vague, d'une marche lente et presque rasant le sol. D'autres fois, comme des éclairs rapides qui vous effleurent les yeux ou bien un flot électrique à peine remarquable au regard et qui vous arrive brusquement, vous traverse le corps, en vous secouant des pieds à la tète. Des escarmouches resplendissantes qui se posent à l'improviste au milieu de la chambre. Des scintillations qui vous entourent, vous approchent et se profilent dans vos orbites. De douces figures gracieuses qui viennent tendrement vous sourire29, et que vous reconnaissez pour celles d'âmes chéries, disparues (je ne dis pas anéanties) par la mort. Des spectres cornus, faunes à jambes de bouc, mines grimaçantes et tâchant de vous terrifier, espèces de simulacres de diables, auxquels vous ne croyez pas, mais qui naturellement ont leurs électro-typies30 photographiées sur la trame de fantasmagorie universelle, puisque l'homme en a composé les idéalisations, et que la lumière astrale renferme toutes les images des procréations humaines. Ou bien encore des bruits, des chocs de différentes résonnances, frappés sur les vitres, les murailles ou les meubles, avec une intention marquée et spontanément perçue par l'intuition. Bref, quantité de choses insolites, qui se familiarisent promptement avec votre aptitude inopinée à les comprendre ; tous phénomènes très changeants et qui surviennent à l'instant que l'on y songe le moins.
6° - La présomption très plausible, j'allais dire l'évidence, que ces corpuscules aériens, sphéroïdes animés, épanouissant ou rapetissant leurs dimensions, multipliant leurs diaprures, sont des points d'émanation et de réceptivité31 ; monades sensibles, esprits vivants32, ayant appartenu, selon toutes les probabilités, à notre habitation terrestre, dont ils partagent proportionnellement les affinités et les passions.
7° - La preuve relative que l'atmosphère, océan diaphane immensément peuplé, récipient actif d'inénarrables collectivités d'êtres, doit épandre, pour l'extra sensitivité des voyants, les clartés de ce foyer splendide qu'ils nomment soleil spirituel, et les cabalistes lumière astrale plus que les chapitres distincts de la doctrine universelle du fini et de l'infini, du ciel et de la terre, de l'esprit et des corps, de la nature et de l'histoire, du passé, du présent et de l'avenir, créée par l'homme à son éternelle gloire et pour son usage.
8° - La loi vitale, pour notre planète33 et ses habitants, de fournir et de recueillir à l'occultisme de cette constellation discrète, la sœur de nos destinées, toutes les émanations électro types de la marche et du progrès des temps.
9° - Le pouvoir de l'homme d'y semer et d'y puiser, dans des limites et des conditions providentielles, tout ce qu'il veut34, à sa charge de subir le reflet et la filiation de ses
actes.
10° - La notion de survivre au trépas, contendante des manifestations posthumes. Non qu'elles ne pullulent de substitutions apocryphes, qui n'en prouvent pas moins des êtres vivants ; car des cadavres ne parlent pas, ne racontent pas leur passé, ne divulguent pas leurs secrets. Et, puisque des pseudonymes peuvent, au-delà du tombeau, se jouer de nos importunes crédulités, pourquoi de vrais amis ne sauraient-ils nous témoigner de leur souvenir et de leur affection ?
Voilà ce que me paraissent, dans leurs principaux caractères, les merveilles du magnétisme. Leur portée morale se déduit aisément.
La pensée d'une existence impérissable est la plus grave leçon de la vie. Elle implique la garantie de la justice. Elle relie la nécessité du bonheur à l'indispensabilité du devoir. Effectivement, aux perspectives d'une carrière sans fin, l'adepte sait lire cette sentence équitable : SOLIDARITÉ !
Mais, aux échos de la route, il sait entendre aussi ces exhortations réconfortantes : courage au fond de l'abîme, pour le labeur et le mérite du relèvement ; patience à travers les épreuves, par l'assurance de la propitiation ; sécurité dans la paix de la conscience, qui constitue la force35.
A l'abri d'une pareille égide, on reste sans crainte comme sans désespoir.
Et cette égide, l'homme a l'obligation de s'en revêtir. Il est le chef des hôtes de la terre : à ce titre incombe la plus belle, mais en même temps la plus impérieuse mission, celle de contribuer au bonheur de tous, quelque modeste que soit le rang où l'on ait sa place.
Pour cela, le premier soin de l'homme digne de ce nom doit être d'étendre le plus possible ses facultés de connaître, et, — s'imposant l'instruction de tout ce qu'il faut savoir, — de prendre à tâche d'y parvenir par le devoir de tout ce qu'elle commande. Jugez si les superstitions nous en facilitent l'accès.
Toute activité, dans notre nature humaine, exige le concours de deux coopérateurs : l'esprit36, la puissance, le corps, l'instrument. L'esprit réside en notre âme. C'est le principe incompréhensible qui paraît posséder et développer les formes. Le corps, il n'est si mince parleur qui ne s'avise d'en traiter comme s'il en avait créé les lois et l'organisation. Pourtant les recherches de la science, déjà si magnifiques de conquêtes, montrent vis-à-vis de lui plus de réserve. On les accuse injustement de n'y voir que rouages et matière. Lisez les lignes suivantes de l'ouvrage monumental de notre époque, et vous vous désabuserez de ces déclamations.
On reproche à la science d'être matérialiste ; c'est une grande erreur. Cette imputation, qui serait grave si elle était fondée, heureusement ne s'adresse qu'à l'opinion inintelligente, et même encore bien peu méditée, de quelques-uns de ceux que l'on appelle savants. Mais la science, qui n'est que l'application de l'esprit de l'homme à l'histoire des oeuvres de la nature, ne peut mener qu'à la cause première de tous les êtres. Loin donc qu'elle conduise au matérialisme, c'est elle, au contraire, qui renferme les arguments les plus positifs en faveur du spiritualisme, et elle en fournira d'autant plus à l'avenir, qu'elle sera mieux comprise et plus avancée37.
Le corps est un harmonieux organisme qui, de siècle en siècle, dévoile un de ses mystères, pour mieux nous amener à saisir combien la Providence a mis en nous toute voie de satisfaction.
Son principal pivot consiste en deux systèmes nerveux.
Le premier, indispensable à la fondation comme à la conservation de notre vie matérielle, est le système nerveux nutritif ou ganglionnaire. C'est la plus profonde retraite de l'âme ; c'est le seuil qu'elle quitte le dernier, quand, au trépas, elle s'échappe de notre enveloppe terrestre.
Le second est le système rachidien-cérébral ou des fonctions de relations. Par lui, nous entrons en rapport avec les objets extérieurs. Sans tuer la vie, on peut détruire en partie ce système, pourvu que l'on en respecte l'axe incitateur. Des animaux ont vécu très longtemps après qu'on leur eut enlevé la totalité du cerveau : seulement il leur fallait placer la nourriture au fond du gosier ; l'animal avalait alors, et le reste de la nutrition s'effectuait au grand bénéfice de la santé.
Vous voyez là deux sources remarquables d'existence : la première, qui fait vivre le corps, la seconde, qui nous donne des moyens de communiquer intelligemment avec le dehors. Disons tout de suite que, dans bien des cas, les nerfs du premier système peuvent suppléer ceux du second envers les fonctions cérébrales, tandis que jamais ceux-ci n'ont la propriété de remplacer les autres.
Les centres de ces deux systèmes (les plexus et leurs ganglions, la moelle épinière et l'encéphale) paraissent être des condensateurs, des magasins d'approvisionnement du fluide vital, élaboré dans l'intricature des organes ; fluide variable en ses qualités et ses spécialités dans chacun des départements, chacun des petits chefs-lieux, et même chacune des parcelles de notre machine38, et que les excitations de l'âme font agir partout selon que de convenance.
Les filets (les nerfs) sont les conducteurs électromagnétiques, reliant, embrassant jusqu'à la plus minime intimité corporelle, où leurs réseaux importent, exportent inqualifiablement des quantités d'affluences, correspondant à tous les actes du dedans au dehors et du dehors au dedans de notre individualisme si compliqué.
Mais ces filets, ces conducteurs, si simples en apparence, que sont-ils dans leurs linéaments ?
D'après le témoignage des faits, soit que l'on rattache leurs fonctions propres à eux-mêmes ou à leurs épanouissements périphériques, les nerfs seraient tous spéciaux, chaque nerf, et, sous ce nom, il faut entendre chaque filet, chaque fibre primitive, chaque fibrille, non seulement imperceptible à tous les instruments, mais même à ce degré qui touche à l'infini, serait en quelque sorte un être distinct, adjoint, dans un même cordon, à des milliers d'autres, entre eux plus ou moins analogues , différents ou étrangers.
Si cette distinction que j'établis est fondée, le nerf, en ce qui concerne ses fonctions propres, représente une collection de petits individus sensitifs, agglomérés sous une même enveloppe, pour cheminer avec les aqueducs vasculaires mais, au lieu que les vaisseaux sanguins et lymphatiques sont presque identiques pour leur texture et les fluides circulatoires qu'ils charrient, les nerfs, au contraire, sont différents, sinon absolument par leur structure, du moins par les influences qu'ils transmettent. Une comparaison complètera cette idée.
Soit une voiture publique qui renferme un nombre de voyageurs. Tous se ressemblent et sont des individus isolés du grand organisme social ; tous, en partant, sont compris sous une même enveloppe, dans un véhicule commun, mais là cesse l'identité.
En effet, tous sont différents de moeurs, d'idées, de relations, de destination, en un mot, de fonction sociale. Emportés d'abord dans une même direction, à mesure que la route s'avance, il s'en détache quelqu'un pour aller à un but connu de lui seul et ignoré des autres : celui-ci s'arrête bientôt, celui-là va plus loin, les autres plus loin encore ; ce dernier va jusqu'aux extrémités du monde ; voilà les nerfs...
La spécialité d'incitation et de perception aurait sa cause dans le centre nerveux, la spécialité d'impression dans l'épanouissement périphérique. Entre les deux est tendu le nerf ou le cordon de communication. Veut-on, pour cette conductibilité des nerfs, une comparaison empruntée d'une application scientifique toute récente ? Soit le télégraphe électrique : des fils métalliques, séparés les uns des autres par une couche isolante, sont agglomérés en faisceaux ; ici tout est identique, la matière, le volume, l'agent de transmission ; la fonction seule, la signification donnée aux extrémités est différente, un avertissement à un bout, un ordre à l'autre, qui se partagent l'initiative selon les cas ; ce sont là de vrais nerfs artificiels, des nerfs du grand corps social39.
Instruits que vous êtes de la complexité très multiple des moindres fibrilles nerveuses, quand je vous aurai dit que c'est de leur agglomération et peut-être d'adjonctions inconnues que se forment les centres condensateurs, ces chambres de la force vitale, ces états généraux des serviteurs de l'esprit, vous ne douterez pas que ces grandes assemblées ne soient d'une complexion bien plus infinie encore, attendu qu'elles réunissent et coordonnent les innombrables filières de tout le territoire corporel.
Bornons-nous à parler du cerveau, parce qu'il est l'intermédiaire de l'intelligence humaine en face des univers. Ce qui le distingue et le sépare de ceux de la chaîne bestiale, c'est qu'il se couronne d'une série organique transcendantale qui lui déploie les hautes perceptions des meilleurs sentiments et des plus sublimes lumières, comme un phare divin sur les facultés abstraites de l'entendement. La raison de l'homme, équilibrée dans l'expansion complète du jeu régulier des appareils cérébraux, serait le règne normal de notre prototype. Mais, à l'étape actuelle de notre humanité, si chacun a droit de revendiquer le libre exercice d'une universalité d'organes, combien d'entre nous, sur le sommet des convocations spirituelles, ont bien des places muettes, si ce ne sont même des places vides, par le sommeil ou l'absence des représentants en défaut.
Exercer un organe, c'est y lancer des impulsions fluidiques, c'est en condenser toutes les forces que l'on stimule et que l'on dirige ; en un mot, c'est l'aimanter, c'est le magnétiser.
La persistance de cette opération, soit de transmission héréditaire ou d'habitude inconsciente, soit de détermination de la volonté, conduit à des prédominances facultatives qui peuvent devenir prodigieuses. C'est une sorte d'entraînement analogue à celui des chevaux pour la vélocité de la course. Une fois dans le courant, la fonction va toute seule, à la plus légère incitation. La confiance acquise ou spontanée vous emporte sans obstacle, parce que les pôles virtuels (soit attractifs, soit répulsifs) de chaque molécule agissent dans leur vocation de coutume, ou dans le sens voulu d'un courant bien déterminé. Tel est la clef merveilleuse de la puissance de la foi pour ou contre40.
Tout marche donc admirablement, tant que l'on se tient dans les sentiers de prédilection ou sur les chemins routiniers, mais si tout à coup, s'avisant de se frayer un passage en des contrées que l'on a laissées en friche ou dont on ignorait l'existence, on pense y procéder sans peine et sans résolution, oh ! On se trompe beaucoup !
Nous avons tous, en vertu de notre espèce humaine, le type organique universel ; mais il est en nous comme le germe est dans la semence ; il faut qu'il se développe. N'espérons donc pas tout d'abord, des abruptes résistances, des âpres escarpements de tous les fanatismes, ce qui ne peut être que le travail d'une refonte et le résultat du progrès. N'importe, le magnétisme avance à pas de géant, sa cause est gagnée, et ceux de ses adeptes qui s'égarent, dans des efforts d'esprit, à nier ou repousser l'esprit, ne tarderont pas à s'apercevoir qu'ils s'escriment contre eux-mêmes. Nous traversons une de ces époques périodiques où le monde enfouit ses décrépitudes pour renaître d'un plus riche essor. Telle est la fin des temps que le vulgaire prend pour une destruction matérielle, et qui n'est, bien loin de là, que l'élargissement et la rénovation de la vie.
Nous, spiritualistes, plus que jamais croyons à l'immortalité de l'âme ; conservons la pensée pieuse du souvenir : elle nous rattache aux êtres chers qui nous précèdent à la tombe.
N'est-ce point une superbe conquête que celle de ce nouveau positivisme, où nous voyons qu'en disparaissant d'ici-bas, nous ne faisons que changer de domicile, et que, selon nos actes, nous pouvons nous préparer de bons gîtes sur nos chemins posthumes ?
C'est là ce sublime arcane où sont allés s'instruire les législateurs religieux primitifs, et qu'ils ont transmis sous une révélation symbolique, appropriée aux temps ainsi qu'aux pays, et seule capable alors de maîtriser une barbarie hors d'état de recevoir toute la vérité. Ce symbolisme, qui c'est plus nécessaire maintenant, a rendu d'éminents services. Il serait injuste de l'accuser à sa naissance ; il serait criminel désormais de ne pas illuminer ses ruines, dernier refuge de la superstition, et fragile piédestal du scepticisme.
Les divers cultes reposent donc sur une science mère ; ils commandent tout le respect et la tolérance, car ils sont de grandes chaînes magnétiques, reliant les âges et les parentés de famille, de croyance et d'affections. Ce sont les rameaux d'un seul arbre qui s'élève à Dieu.
Tous les cultes ont eu leurs miracles41, parce que, sur le parcours de l'humanité, les nuits de ténèbres ont besoin d'éclairs pour découvrir le but du voyage.
Les miracles d'autrefois imposaient la crainte et l'obéissance brute, au profit du despotisme42. Les miracles de notre siècle, voire même ceux que l'esprit retardataire s'obstine à dire surnaturels, grandissent de tous côtés en nombre comme en qualités. Ils perfectionnent la raison qui ne refuse pas de les suivre dans leurs lois de haute nature ; ils bonifient le cœur qui sait les comprendre ; ils sont au profit de tous, par le bien-être qui peut résulter de leur étude et de leurs applications.
Je termine par un dernier échantillon de thaumaturgie où vous retrouverez une confirmation surprenante de ce que serait susceptible d'atteindre la constance de notre pouvoir :
« A. Baroche, dit le voyageur Tavernier43, les Anglais ont un fort beau logis, et je me souviens qu'y arrivant un jour, en revenant d'Agra à Surate, avec le président des Anglais, il vint aussitôt des charlatans44 lui demander s'il voulait qu'ils lui montrassent quelques tours de leur métier : ce qu'il eut la curiosité de voir.
La première chose qu'ils firent fut d'allumer un grand feu, et de faire rougir des chaînes de fer dont ils s'entortillèrent le corps, faisant semblant qu'ils en ressentaient quelque douleur45, mais n'en recevant au fond aucun dommage. Ensuite, ils prirent un petit morceau de bois, et, l'ayant planté en terre, ils demandèrent à quelqu'un de la compagnie quel fruit il voulait avoir. On leur dit que l'on désirait des mangues46, et alors un de ces charlatans, se couvrant d'un linceul, s'accroupit contre terre jusqu'à cinq ou six reprises. J'eus la curiosité de monter à une chambre pour voir d'en haut, par une ouverture du linceul, ce que cet homme faisait, et j'aperçus que, se coupant la chair sous les aisselles avec un rasoir, il frottait de son sang le morceau de bois. A chaque fois qu'il se relevait, le bois croissait à vue d'oeil, et, à la troisième, il en sortit des branches avec des bourgeons. A la quatrième fois, l'arbre fut couvert de feuilles, et, à la cinquième, on lui vit des fleurs.
Le président des Anglais avait alors son ministre avec lui, l'ayant mené à Amadahad pour baptiser un enfant du commandeur hollandais, et dont il avait été prié d'être le parrain ; car il faut remarquer que les Hollandais ne tiennent point de ministres que dans les lieux où ils ont ensemble des marchands et des soldats. Le ministre anglais avait protesté d'abord qu'il ne pouvait consentir à ce que des chrétiens assistassent à de semblables spectacles ; et dès qu'il eut vu que, d'un morceau de bois sec, ces gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre de quatre ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs comme au printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre et dit hautement qu'il ne donnerait jamais la communion à aucun de ceux qui demeureraient davantage à voir ces choses. Cela obligea le président de congédier ces charlatans.
C'est dommage que la peur du diable ait arrêté ces mangues en si beau chemin. Est-ce que véritablement vous ne croyez pas au diable ? Me demandera-t-on. Pour ma péroraison, je déclare, une seconde fois, que je l'ai vu, mais que je ne crois point à son existence comme on l'entend généralement. Je crois en Dieu, c'est vous dire que, pour moi, son principe négateur n'est qu'une mauvaise parade. Avez-vous vu des fantasmagories ? Vous ont-elles empêché de dormir ? Oui ! Vous devez alors repousser ce spectacle et commander à ses histrions de se retirer.
Saluons avec respect et reconnaissance la Toute-Puissance Créatrice ; livrons au bien toutes les forces qu'elle nous accorde ; purifions, embellissons la terre ; éclairons, perfectionnons l'entier développement de son Adam, l'homme universel47 : nous agrandirons son pouvoir et son bonheur. » Dr Clever de Maldigny
Nous avons fait un très large emprunt aux convictions d'une oeuvre consciencieuse, et pourtant nous réitérons nos regrets de n'avoir pu l'insérer in extenso. Nous engageons à la lire48 toutes les personnes désireuses d'envisager sérieusement un tel sujet. Dans l'article où nous avons puisé, pas une expérience, pas une observation, pas un mot n'est à retrancher : tout s'y montre d'une probité d'étude et d'une simple volonté d'exprimer le vrai, quel qu'il paraisse, qui n'en sont pas la moindre instruction.
Si, comme le croit, l'explique et le démontre pertinemment le docteur de Maldigny, l'atmosphère est l'immense et vivant réservoir des éléments plus ou moins impondérables des compositions et décompositions terrestres ; si, comme le docteur le croit, l'explique et le démontre aussi, la pensée humaine émet, applique, dirige, insciemment ou sciemment, l'activité d'un des aimants les plus complexes et les plus forts que nous connaissions, nous ne devons plus nous étonner :
1° - du mécanisme et de la réalité de tant de phénoménisations, dites à tort sur naturelles ;
2° - de l’impossibilité relative de les voir et de les produire en présence et par le fait des incroyants et des négateurs, impossibilité relative d'autant plus grande et plus difficile à surmonter, que le nombre et l'acharnement de ces négateurs sont plus actifs et plus considérables.
En effet, ainsi qu'il apparaît aujourd'hui, d'une part nous ne consignons là qu'une opération électromagnétique ; de l'autre part, l'opération devient électro diamagnétique, c'est-à-dire électro-répulsive. Dans le cours de ce mémoire, nous aurons lieu de présenter d'autres exemples authentiques de cette vérité.
Nous citerons cependant encore, avant de passer outre, l'opinion d'un savant étranger, le docteur Frédéric Roessinger, de Genève, qui communie avec notre manière de juger.
« L'univers, dit M. Roessinger, se divise en deux substances distinctes, douées d'attributs physiques et moraux diamétralement opposés.
L'une de ces substances est matérielle et forme la base ou l'étoffe de tous les corps ; c'est cette substance essentiellement douée de plasticité ou de force cohésive, condensatrice, qu'on appelle matière49.
L'autre de ces substances est immatérielle, c'est-à-dire qu'elle n'est pas douée de la force plastique, et par conséquent qu'elle n'est pas susceptible de se condenser pour former des corps matériels, solides ou liquides ; puisque, au contraire, cette substance immatérielle possède une faculté répulsive50, dilatante ou expansive, d'autant plus grande qu'elle se trouve plus concentrée. C'est cette substance immatérielle que j'appelle fluide électrique. Les anciens l’ont appelée éther, feu élémentaire, âme du monde, etc.
Plus tard on a appelé cette substance calorique latent. Ce fluide électrique, ou substance immatérielle qui remplit tout l'univers, est continuellement absorbé et exhalé par la partie matérielle de tous les corps, et ce sont ces doubles et continuelles absorptions et exhalations du fluide électrique par la matière des différents corps (comme une condition indispensable du son existence) qui constituent la circulation universelle, d'où résultent tous les phénomènes de l'univers51. »
Voilà, monsieur, une partie des faits et des raisonnements qui nous ont converti ; à vous d'en apprécier la valeur. Ils ont été pour nous le seuil du temple de la vérité, et, si nous sommes encore bien loin du sanctuaire, chaque jour, chaque heure, chaque minute cependant nous font pénétrer plus avant dans l'édifice.
Nous le sentons, dès qu'on est entré dans ce chemin, on ne peut plus, on ne doit plus s'arrêter... Et c'est, nous en avons la certitude, ce qui n'est pas loin d'arriver à l'humanité, quand, se débarrassant des erreurs qui l'enchaînent encore, elle aura bien compris que, dans l'étude de l'homme et de ses rapports, elle doit trouver le mot des mystères d'autrefois, complément final de ses conquêtes.
En effet, une fois initiée aux splendeurs du spiritualisme, nul obstacle ne pourra plus l'entraver dans sa marche. Eclairée par la science, elle concevra que, sans la bienveillance et la foi, elle risquerait de perdre le fruit de ses labeurs au souffle de l'égoïsme et du scepticisme ; elle concevra qu'elle doit non seulement transformer et perfectionner la matière, mais aussi cultiver et rendre féconde la puissance presque généralement méconnue de l'esprit.
Au surplus, si vous n'êtes pas de ceux qui considèrent le Christ, les apôtres et tant de personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, comme des fous et des hallucinés52 ; si vous n'êtes pas de ceux qui soutiennent que le plus sage des hommes de l'antiquité, Socrate, était un maniaque et un imposteur ; si du même coup, vous n'envoyez pas aux Petites Maisons Zoroastre, Pythagore, Numa, Brutus, Julien, et nous osons dire presque tous les génies les plus réellement supérieurs des temps antiques ; si vous ne partagez pas l'opinion de ceux qui considèrent Jeanne d'Arc comme une intrigante au cerveau dérangé ; si vous admettez que Shakespeare était un homme raisonnable ; si vous vous êtes quelquefois étonné de voir Emmanuel Swedenborg, cet esprit plein de science et de logique, perdant tout à coup le jugement sans aucune cause apparente ; si, jetant les yeux autour de vous parmi les contemporains, vous trouvez, au nombre de ces gens que vous ne craignez pas de qualifier d'aliénés, des hommes dont notre époque est fière et dont vous admirez vous-même les hautes conceptions, des hommes dont la supériorité ne saurait vous être suspecte53, alors vous y regarderez à deux fois avant de vous prononcer définitivement sur une question aussi délicate, et (pardonnez-nous, monsieur, il n'y a pas de honte à ignorer des choses dont on ne s'est pas occupé) que vous connaissez si peu.
Ce qui ralentit l'essor du progrès, ce qui fait souvent douter de lui, ce qui le fait anathématiser par certains myopismes philosophiques, ce qui le rend suspect à nos théologiens qui en sont presque tous effrayés, c'est que, jusqu'à présent, le travail accompli par lui a été purement mécanique, et que pour le porter à son nec plus ultra, la plupart de ses partisans se bornèrent à ne le considérer que dans ses oeuvres exclusivement terrestres.
Préoccupés du soin de transformer, d'embellir notre terre, les deux siècles précédents, ainsi que la première moitié du nôtre, semblaient avoir perdu les notions de la part inaliénable qui revient à la spiritualité humaine. Ces notions existaient toujours, puisque leur perte complète entraînerait à tout jamais la déchéance du règne hominal, entièrement animalisé par cette perte ; mais elles n'existaient plus qu'à l'état latent. La déviation sacerdotale avait elle-même trop souvent prouvé qu'elle n'avait plus guère confiance dans nos destinées futures.
Le nombre des vrais croyants était si petit, qu'il passait inaperçu dans la foule.
Le combat incessant contre la matière se multipliant à l'infini sous le grondement des roues, le grincement des scies, le fracas des marteaux, les craquements des montagnes qui s'effondraient, les crépitements des fourneaux qui s'allumaient, les hurlements des bêtes fauves que l'on traquait, les clameurs des peuples qui brisaient leurs chaînes, les chants d'allégresse des vainqueurs, les plaintes désespérées des victimes, ce combat gigantesque étouffait les accents des voix intérieures. L'hymne de la délivrance toute matérielle était la seule prière inconsciente qui montait vers le ciel. Devenue adulte, la terre était en travail d'enfantement ; chacun était sur pied pour la secourir ; chacun voulait le premier entendre annoncer la bonne nouvelle. Toutes les ardeurs de l'intelligence s'étaient réunies dans l'effort physique nécessaire à des bras qui prétendaient soulever un monde.
Puis, insensiblement, à force de constater l'étendue de sa puissance, certains philosophes en étaient arrivés à ne plus reconnaître d'autre force intelligente que celle de l'homme matériel.
Le résultat inévitable était ce qu'on appelle le matérialisme.
Il devint presque général, à la suite de cette période de déchirements et d'agitations de toutes natures.
Aujourd'hui que la famille humaine presque entière est encore atteinte de cette épidémie, n'est-ce pas afin de la ramener au culte simultané de l'esprit, qui seul peut la conduire à son développement, que les manifestations extraordinaires sont en si grand nombre depuis quelque temps ? Nous le pensons.
Partout une réaction s'annonce, beaucoup de nos savants la proclament, souvent à leur insu et sans assigner de date à son avènement.
M. Victor Meunier54, qui certes ne sera pas accusé d'hallucination, s'exprime ainsi dans le premier volume de ses Essais scientifiques :
« Il faut dire aussi que l'homme ne se connaît pas encore tout entier. Par cela seul que l'humanité encore éparse tend vers l'unité, on peut dire qu'elle n'est pas née. Toutes les analogies indiquent, et plus d'un fait atteste, que sa naissance sera signalée par la manifestation de facultés qui l'élèveront au-dessus de son état présent, autant que l'enfance est au-dessus de la vie foetale. Ce sera cette « révélation de la révélation» qu'annonçait de Maistre. » Et ailleurs : « c'est par l'étude du principe psychique que l'unité se fera. »
Le magnétisme paraît être une des premières lueurs de cette nouvelle phase de l'activité humaine.
Avant-coureur en même temps qu'instrument de la réhabilitation universelle, vulgarisé vers la fin du siècle passé par des praticiens qui eurent le courage de le soutenir pendant de longues années, malgré les persécutions acharnées d'une époque trop matérialiste pour comprendre le sens et la portée d'un aussi puissant arcane, il vint prouver aux hommes la spiritualité de leur être.
S'appuyant sur des données qui semblaient toutes nouvelles, quelques interprètes hardis de cette révélation moderne osèrent élever la voix pour proclamer avec les Ecritures que l'homme est un esprit incarné, et que cette vérité, ainsi que bien d'autres enseignements de la révélation que les théologiens nous ordonnent de croire sans chercher à les comprendre, allaient bientôt trouver un oracle qui les expliquerait scientifiquement.
Les incroyants doutèrent ; les croyants timorés tremblèrent...
Les premiers craignaient, en réveillant la foi religieuse, de retomber dans la servitude sacerdotale, à laquelle ils venaient d'échapper avec tant de peine ; les seconds, se défiant d'une science encore au-dessus de leur intelligence, redoutaient de lui voir porter une main sacrilège sur l'arche sainte de leur culte.
Les uns et les autres avaient tort, déjà nous sommes aujourd'hui à même de le constater.
Le magnétisme et la croyance à l'esprit sont et seront les deux plus grandes glorifications de notre ère, et de plus, l'un et l'autre vont devenir bientôt les plus puissants auxiliaires du progrès humain.
En effet, monsieur, ce qui ramène à la cause première doit infailliblement produire la liberté et le bonheur.
N'est-elle pas elle-même le principe de la vie et conséquemment de l'activité éternelle ? N'est-elle pas à la fois mouvement et charité ?
Mais si l'on veut arriver à la terre promise depuis tant de siècles, si l'on veut déchirer jusqu'au dernier lambeau du voile qui couvrait le vieux temple de Jéhovah, il faut nécessairement vaincre par l'évidence certains scrupules et certaines timidités qui ont eu leur temps ; surtout ne rien exclure, ne rien condamner trop légèrement ; accueillir la lumière de quelque point de l'horizon qu'elle vienne ; ne repousser personne et tendre à toute erreur une main généreuse.
L'oeuvre du spiritualisme est d'éclairer toutes choses, en délivrant de leurs ténèbres les restes de la superstition qui s'obstinent à penser qu'il existe ici-bas du surnaturel.
Ne perdons pas de vue que cette communion des saints, dont parle le Symbole, est une chose aussi naturelle que notre existence présente, puisque, pour nous édifier sur l'usage des organes de la vie infime, Dieu nous a aussi donné les organes de la vie supérieure.
Que ceux qui pensent le contraire nous apprennent pourquoi l'homme porte sur la tête les facultés de l'idéal et du merveilleux.
Aurions-nous donc reçu des organes inutiles ? Est-ce pour nous rendre fous que nous en sommes pourvus ?
Mais, direz-vous, c'est là de la phrénologie : oui, monsieur, et la phrénologie est, comme le magnétisme, sur la voie de la vérité, bien qu'on nie le magnétisme et la phrénologie.
Nous sommes conviés, dès cette vie, à participer aux immuables secrets de l'univers, et, comme dit M. Eugène Huzar dans son ouvrage si digne d'être médité, l'Arbre de la science :
« Renonçons pour jamais à conserver une signification surnaturelle à aucun mot, et croyons que sous ces voiles mystérieux se trouve une vérité, une réalité objective dont le sens peut être précis, et qui peut tomber sous le domaine de la raison pure.
Voyons donc dans les mystères des vérités objectives cachées sous un sens allégorique.
Faisons de même pour les dogmes, dégageons-les de leur sens mystérieux, et rendons-les à leur véritable sens, à leur sens réel, pur, et nous verrons que sous ces mystères, ces miracles, ces dogmes, dégagés de leur prestige, nous trouverons, nous apprendrons quelques grandes vérités que les voiles sacrés de la religion savaient nous dérober.
Préceptes, sacrements, dogmes, tout donc a sa raison d'être. Je ne vois rien là dedans de surnaturel ; le surnaturel est une entité de notre esprit qui n'a sa raison d'être que dans la faiblesse de notre intelligence à comprendre les grandes choses de la religion. Quand notre esprit ne peut comprendre une chose, il dit : c'est un mystère ; il devrait plutôt dire : il n'est point donné encore à ma raison de me rendre compte de ce fait ; plus tard, quand mes connaissances seront plus développées, je le comprendrai, car il n'est aucun mystère que l'homme ne parvienne un jour à s'expliquer.
Tout a sa raison d'être dans la nature, et il ne peut y avoir dans le monde que des faits naturels. Ne dites donc plus : c'est un mystère qu'il n'est pas donné à ma raison de comprendre ; dites : c'est un fait naturel que ma raison n'est pas parvenue encore à expliquer. »
Nous l'avons dit plus haut, l'agent qui devait nous conduire à constater l'existence des forces spirituelles était le magnétisme. Mais, nous venons de le dire aussi, ce ne fut pas sans peine que quelques hommes généreux parvinrent à le vulgariser vers la fin du siècle passé.
Aujourd'hui sa cause est à peu près gagnée. Toutefois, bien que la démonstration de sa puissance ait pénétré dans les masses du peuple, peu de gens du monde encore en acceptent la réalité. De ceux qui n'ont rien pu voir ni rien pu faire, cette résistance n'a pas trop lieu d'étonner ; le plus bizarre, c'est l'incroyance des réfractaires qui non seulement ont reçu d'un tel pouvoir les preuves les plus irrécusables et dans les circonstances les moins équivoques, mais qui même, si l'esprit humain n'était pétri jusqu'à présent de contradictions, auraient dû se convaincre par les faits de leur propre expérience. Puységur en cite cet exemple.
« Quoique je me sois imposé la loi de ne nommer aucune des personnes qui, pendant deux mois, sont venues successivement chez moi se rendre acteurs ou témoins de mes expériences, je crois pouvoir cependant sans indiscrétion en nommer une chez qui s'en fit une des plus remarquables. M. le baron de Besenval m'avait écrit pour me témoigner le désir que je me rendisse un soir avec ma somnambule chez M. Mitouard, pharmacien célèbre et savant chimiste. Il y avait une assemblée nombreuse dont je ne connaissais que fort peu d'individus ; après avoir exercé avec ma bonne foi accoutumée les facultés électromagnétiques de Magdeleine, et m'être fort bien aperçu qu'on apportait peu de foi à leur réalité, je priai M. Mitouard lui-même de vouloir bien, pour un moment, supposer vrai ce que je ne pouvais lui persuader. Quand même, lui dis-je, il y aurait quelque mystère à ce que je vous propose, et que les faits que vous venez de voir tiendraient à une cause différente que celle que de l'incrédulité ; mais bientôt les « comment se fait-il » ? « Cela est incroyable », « cela est impossible », arrêtèrent, j'imagine, la suite des réflexions que chacun dut faire, car depuis je n'en ai plus entendu parler55. »
Peut-on davantage avoir l'aveuglement du parti pris et de la prévention moutonnière ? Et remarquez que sur vingt expériences faites actuellement dans de semblables conditions d'honorabilité, il y en a quinze au moins qui ont le même résultat !
Vous voyez, monsieur, que cette incroyance n'a même pas le mérite de la nouveauté.
Pourtant, il faut bien le confesser, les obstacles à la propagation du magnétisme ne tiennent point exclusivement à l'incroyance, à l'insouciance des gens du monde ; ces obstacles proviennent en grande partie aussi de l'antagonisme qui règne entre les magnétistes, divisés en deux camps presque ennemis.
Les uns, matérialistes, ne veulent rien au-delà de notre organisme matériel.
Les autres, plus avancés dans la voie de la vérité, pensons-nous, laissant à la matière son rôle d'instrumentation, reconnaissent au sein des phénomènes magnétiques la supériorité de ce principe incompréhensible que le consensus universel a toujours désigné sous le nom d'esprit.
Ces derniers, qui basent leur morale sur la véritable philosophie, en concordance avec toutes les croyances et tous les cultes de notre univers, gagnent chaque jour du terrain dans l'opinion la plus éclairée. Mais cet antagonisme n'en est pas moins déplorable, et le temps est venu de redoubler d'efforts pour éteindre la dissidence.
En vain les matérialistes, qu'ils soient disciples de Mesmer ou non, enflent-ils la voix pour jeter l'injure et le ridicule aux coeurs affectueux, aux esprits de justice et de conséquence qui ne s'enferment pas dans l'impasse d'une négation impuissante, aujourd'hui les faits sont là, nombreux, indéniables, qui démontrent combien la prétendue science pédagogique fait fausse route.
Qu'on ne nous objecte donc plus les noms des Bahinet56, des Flourens et consorts. Nous ne nions point leur mérite, tant s'en faut ! Mais un peu plus de réserve dans leurs affirmations magistrales eût mieux servi l'autorité de leur savoir.
Et, puisque nous en sommes aux noms propres, nous ne manquerons pas de manifester notre étonnement de la légèreté facile avec laquelle des contradicteurs du spiritualisme prétendent lui fermer la bouche de par certains noms de savants que l'on fait à tort mitrailler contre lui comme des foudres de guerre. Ainsi, journellement, pour attaquer les spiritualistes, on leur cite Deleuze et le docteur Charpignon, qui, si l'on en jugeait par les paroles de leurs hérauts d'armes, seraient envers nous des pourfendeurs intraitables.
Eh bien ! Voici ce qu'écrivait Deleuze au docteur Billot, le 6 novembre 1831 :
« Je respecte, j'admire vos sentiments religieux ; car c'est au magnétisme que je dois aussi mon retour au christianisme ; mais ces sentiments ne sont pas pour moi appuyés sur le genre de preuve qui vous a fait tant d'impression.
Le magnétisme démontre la spiritualité de l'âme et son immortalité ; il prouve la possibilité de la communication des intelligences séparées de la matière avec celles qui lui sont encore unies ; mais il ne m'a jamais présenté des phénomènes qui m'aient convaincu que cette possibilité se réalise souvent, et je ne crois point qu'elle soit la cause de plusieurs phénomènes magnétiques, ni qu'elle en offre l'explication la plus satisfaisante.
Je n'ai point vu de faits analogues à ceux que vous me communiquez ; mais je dois vous répondre que des personnes dignes de toute ma confiance m'en ont raconté, quoique en petit nombre…
Ce que le magnétisme démontre rigoureusement, c'est la spiritualité de l'âme et son immortalité. C'est encore que les âmes réparées du corps peuvent, dans certains cas, se mettre en rapport avec les êtres vivants et leur communiquer leurs sentiments. L'étude des phénomènes du somnambulisme est sous ce rapport plus importante et plus utile que sous celui de la guérison des maladies... »
Maintenant écoutons parler le docteur Charpignon dans son ouvrage : « Physiologie, Médecine et Métaphysique du magnétisme » :
« La science et la croyance au monde surnaturel ont été et sont encore presque toujours deux états antagonistes de l'intelligence humaine. Toutes deux cependant ont racine dans l'esprit de vérité. Pourquoi donc n'ont-elles pu s'allier, et que l'une tend à étouffer l’autre chez la plupart des hommes ? N'est-ce pas parce que le savant, habitué à toucher la matière et à comprendre le mécanisme de ses lois, perd peu à peu l'idée des choses invisibles, et finit par ne plus croire à ce qui sort de la sphère du raisonnement et des lois physiques ? N'est-ce pas aussi parce que les hommes de foi, les hommes à croyances mystiques, forts de leur conviction, négligent trop, en général, l'étude des lois physiques, et qu'entraînés par un manque de connaissances assez exactes, ils avancent et soutiennent des faits qui semblent incompatibles avec des lois connues, et qui parfois viennent à être controuvés par l'expérience pratique ?
Le rationalisme et le mysticisme ont chacun des limites que l'esprit humain ne saurait franchir sans tomber dans le délire ; mais l'un et l'autre ont des bases réelles, bases qui peuvent et qui doivent même se confondre en une seule.
Il est possible, selon nous, que la science et la foi fassent alliance, et alors l'esprit humain se trouve au niveau de sa perfectibilité terrestre.... »
Où les matérialistes découvrent-ils donc, en ce langage de Deleuze et de Charpignon, une dénégation du spiritualisme ? Pour notre part, nous y trouvons tout au contraire une adhésion claire et formelle.
Le docteur Charpignon ne va-t-il pas infiniment au-delà de ce que nous formulons dans le positivisme de nos démonstrations, puisque lui, le docteur-médecin, le magnétologue expérimentateur, l'analyste profond, il croit... au surnaturel57.
Une fois pour toutes, mettons-nous tous à l'étude, observons, recueillons les faits, bien réels, bien examinés, et le corps de doctrine s'établira sans conteste quand nous le voudrons ! Comme le dit avec raison un de nos jeunes écrivains, M. E. Guillot.
« Nous avons dit, nous avons répété jusqu'à satiété, que le magnétisme ne deviendra une science qu'à la condition que ceux qui le savent l'enseignent à ceux qui l'ignorent ; que chacun écrive tellement ce qu'il a vu, en établissant d'une manière irrécusable la preuve de ses assertions ; que nous accablions nos adversaires sous le poids et le nombre des témoignages. Et il semble qu'au milieu de ce peuple de propagandistes, nous ayons, comme saint Jean, prêché dans le désert : le monde magnétique est plein de gens qui renoncent volontiers à la publicité de leurs expériences personnelles, pourvu qu'on leur accorde le silence pour celles de leurs amis : amour-propre indigne d'une cause aussi profondément humanitaire ! Cependant, car il faut rendre justice à qui de droit, il y avait de bons exemples à suivre : Puységur, du Potet, Mialle, Millet, ont retracé l'histoire de leur carrière magnétique, et ils n'ont pas craint d'enrichir leur récit de résultats qui ne leur étaient pas personnels.
On aura peine à empêcher le docteur Dubois (d'Amiens) de demander en pleine académie, après les expériences officielles de 1820, sans parler de celles des Georget, des Rostan, des Bertrand : « un fait, rien qu'un seul fait. » Puisqu'on doute encore, ne nous lassons pas de prouver ; puisque Winnen et Regazzoui, Alexis et Prudence Bernard n'ont pu convaincre nos savants, qui semblent avoir fait à l'opinion publique une tâche de les traîner à la remorque ; puisque au temps de Home et des médiums ou media (comment doit-on dire ?), quelques incrédules qui mériteraient d'être nommés en sont encore à contester les phénomènes les plus élémentaires du magnétisme, ne laissons point endormir la vaillante propagande de quelques élèves de Mesmer. Mais ajoutons, en passant, pour satisfaire notre conscience, que nous contestons à un enseignement quelconque le droit de celer à la jeunesse studieuse l'existence d'un fait passé à l'état de connaissance vulgaire dans des pays tout entiers : « Debetur puero reverentia ! » Il nous est né un préjugé fâcheux pour avoir entendu affirmer à notre confesseur, répondant à une de nos curieuses questions d'enfant, que la terre tout entière reconnaissait la même religion : il n'y a pas là erreur d'opinion, il y a mensonge caractérisé.
Nous souhaiterions montrer des faits, puisqu'ils en demandent, à nos doctes adversaires, mais ils dédaigneraient de les regarder, de peur de les voir ; nous sommes donc réduits à leur offrir des témoignages incontestables.
Le témoignage n'est-il pas le plus commun procédé de certitude ? Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, nous acceptons des faits qui n'ont pas d'autre garantie. Il est peu de membres du corps médical qui aient vu Pékin de leurs propres yeux, et pourtant, chez aucun, l'incrédulité, élevée à son maximum, ne va jusqu'à en nier l'existence ; aucun d'entre eux n'oserait attribuer au Charlatanisme ou à l'une de ses dupes, l'Illusion et la Complaisance, les récits unanimes qui nous signalent, dans ce pays antipode du nôtre, des palais dont la matière première n'est employée ailleurs qu'à la fabrication des assiettes ; des hommes dont le crâne dénudé n'offre d'autre accident qu'un toupet destiné à faciliter la besogne des anges pourvoyeurs du paradis ; des femmes qui ne se servent pas plus de leurs pieds pour marcher, que la science officielle de ses yeux pour voir : « Habent pedes », et non ambulant ; « Habent oculos », et non vident ; des enfants que leurs parents abandonnent et que sauvent des missionnaires ; enfin, mille singularités.
Sans doute il n'est pas rationnellement absurde que Pékin soit avec ces étranges accessoires, tandis que les phénomènes attribués au magnétisme et au somnambulisme sont impossibles. Mais l'imprimerie, les principes et l'application de la vapeur et de l'électricité n'étaient-ils pas impossibles du temps d'Aristote et ne sont-ils pas aujourd'hui tombés dans le domaine commun ?
L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard, n'était-il pas halluciné la veille du jour où il devint un génie ? Quelle apparence que l'Amérique pût exister, quand on croyait le monde plus petit de moitié ?
Combien de chimistes jureraient aujourd'hui sur leur creuset la réalité inductive de l'absolu, quand, hier, tout vrai savant se croyait obligé de rire de la pierre philosophale ! Nous ne sommes pas loin du jour ou, par un juste retour, messieurs, des choses d'ici-bas, on se moquera un peu de vos orgueilleuses théories, qui, une fois fixées, ont dit au génie humain, comme Dieu à l'Océan : « Tu n'iras pas plus loin. »
Cela posé, que les limites du réel, dans ce monde, sont essentiellement vagues et mobiles, demandons-nous si des faits doivent être niés, exclusivement parce qu'ils sont inexplicables. Peut-être, d'abord, les expliquera-t-on plus tard. Mais, ne les expliquât-on jamais, en sont-ils moins évidents ? On s'accorde généralement à croire un Dieu, qu'aucune académie du monde n'a cependant encore expliqué, sauf peut-être celle du silence.
Il resterait donc à établir solidement les conditions du témoignage. Mais Aristote, qui est, lui aussi, joli quelques fois, l'a fait depuis trop longtemps, pour que nous puissions supposer la science ignorante de la logique, comme de tant d'autres choses. L'accord des témoins, leur bonne foi et leurs lumières, qui constituent leur autorité, etc., donnent à leur dire une valeur scientifique. Je sais tel des hauts faits du médium Home, dont je doutais auparavant, pour lequel je deviendrais un martyr confesseur, depuis que je l'ai entendu affirmer à M. N…58 sous sa responsabilité personnelle. D'ailleurs, comment les sciences se seraient-elles élevées au degré où elles se trouvent actuellement, si chacun, constatant le témoignage de ses devanciers, se fût astreint à recommencer leurs recherches ? Une telle oeuvre dépasse les limites de la vie humaine.
Puisque nous avons nommé M. Home, que l'opinion publique prend pour unité, dans l'appréciation des phénomènes spiritualistes, et qu'il s'agit d'établir l'autorité du témoignage, dans la théorification de tous les phénomènes qu'à tort ou à raison on rattache au magnétisme, nous ne voulons pas éluder une discussion délicate ; nous ne redoutons pas les conséquences de notre doctrine.
Certes, il est des phénomènes tellement extraordinaires, que la foi la plus robuste les accepte difficilement, à moins d'avoir employé à se former le procédé populaire de saint Thomas. Encore le rationaliste, qui a vu de ses yeux et touché de son doigt le miracle, hésite-t-il longtemps, avant de lui consacrer une ligne au bilan de ses croyances.
D'un côté, les faits sont impossibles ; mais nous savons, magnétistes, quelle est la faiblesse de cet argument, en face de celui d'une réalité évidente. Encore tout meurtris des négations de nos adversaires, il serait inconséquent à nous de les retourner contre nos amis. La science actuelle ne rend pas mieux compte du magnétisme, que de cette série de manifestations qu'on appelle spiritualistes. Pourquoi ce nom ? Mais nous n'avons pas de force à perdre dans une chicane d'étymologie. Soyons tolérants envers tous les progrès de l'idée, sans nous départir de la critique que nous appliquons même à nos résultats, et raisonnons contre nous-mêmes.
Il est inadmissible que l'opinion ait pris le change, au point de s'enthousiasmer tout d'un coup aussi vivement pour des doctrines induites de faits absolument imaginaires ou artificiels. A la base des théories spiritualistes, il y a certainement des phénomènes inexplicables par les lois de la science constituée, et qui ont servi, sinon d'éléments, du moins de prétextes à la formation d'un enseignement trop contagieux. Des intelligences sûres, difficiles, après avoir traversé le doute, sont arrivées à la conviction, relativement aux produits extérieurs du spiritualisme. Nous-mêmes avons été dupes de ces apparences ou spectateurs de ces merveilles.
Abstenons-nous donc d'un parti pris hostile et surtout de sarcasmes pénibles. Observons avec attention, écoutons avec critique, et si, par la double voie des sens et du témoignage, nous parvenons à la certitude relativement aux faits en litige, ne nous hâtons pas trop encore de conclure l'existence d'esprits qui les produiraient…
Plaise à Dieu que cette exhortation soit entendue et qu'elle arrête les colères aveugles des négateurs et des insulteurs !... Ce mot n'est pas à votre adresse, monsieur, nous vous l'attestons ; nous vous tenons trop pour un homme d'honneur et de bonne compagnie pour vous supposer capable d'une injure gratuite envers des gens studieux qui, lors même qu'ils se tromperaient, n'en sont pas moins à la recherche de la vérité, si difficile à conquérir.
De la constatation formelle des hauts phénomènes du magnétisme à celle des forces transcendantes du spiritualisme il n'y a qu'un pas, puisque, au moyen de la voyance, notre filme, dégagée de la matière épaisse, vit au milieu de ce monde des causes avec lequel elle constate ses rapports directs, bien qu'elle la considère souvent comme une chimère dès qu'elle revient à l'état de notre vie commune59. Passons donc en revue quelques-unes des autorités les plus imposantes sur lesquelles s'appuie la science magnétique, autorités dont le nombre et le poids se concilient difficilement avec les doutes qui subsistent encore dans certains esprits prévenus.
« A voir les hommes éminemment distingués qui se sont élevés contre la doctrine fondée par Mesmer, dit le docteur de la Salzède60, je ne puis comprendre qu'ils n'aient pas vu ou qu'ils n'aient pas voulu voir que la théorie du magnétisme animal est la transition nécessaire des sciences exactes et purement physiques aux sciences métaphysiques et spéculatives, qu'elle seule enchaîne et rattache entre elles en comblant l'espace qui les séparait... »
Plus loin, après avoir fait une revue des peuples anciens qui pratiquaient le magnétisme, après avoir cité Paracelse, qui remonte à l'an 1520, Maxwell, qui date de 1673, il ajoute :
« Van Helmont écrivait en 1630.
Il y a dans l'homme une énergie telle, que par sa seule volonté et son imagination il peut agir hors de lui, imprimer une vertu et exercer une influence durable sur un objet très éloigné.
La volonté est la première des puissances ; l'âme est douée d'une force plastique qui, lorsqu'elle a produit une substance, lui imprime une force, et peut l'envoyer au loin et la diriger par sa volonté.
Cette force infinie dans le Créateur est limitée dans la créature, et peut, par conséquent, être plus ou moins arrêtée par les obstacles. Les idées, ainsi revêtues d'une substance, agissent physiquement sur les êtres vivants, par l'intermédiaire du principe vital ; elles agissent plus ou moins, suivant l'énergie de la volonté qui les envoie, et leur action peut être arrêtée par la résistance de celui qui la reçoit.
Après ces autorités, continue le docteur de la Salzède, après ces autorités appartenant aux siècles qui ont précédé Mesmer, vous ne serez peut-être pas fâché de trouver consigné dans ces notes l'opinion sur le magnétisme, de deux hommes célèbres dans les sciences, et dont la France est fière à si juste titre.
Laplace « Théorie analytique du calcul des probabilités » a dit :
« Les phénomènes singuliers qui résultent de l'extrême sensibilité des nerfs, dans quelques individus, ont donné naissance à diverses opinions sur l'existence d'un nouvel agent, que l'on a nommé magnétisme animal. Il est naturel de penser que la cause de cette action est très faible, et peut être facilement troublée par un grand nombre de circonstances accidentelles ; aussi, de ce que dans plusieurs cas elle ne s'est point manifestée, on ne doit pas conclure qu'elle n'existe jamais.
Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d'action, qu’il serait philosophique de nier l’existence de phénomènes uniquement parce qu’ils sont inexplicables dans l’état actuel de nos connaissances. »
De son côté, Cuvier, l'immortel Cuvier, a écrit dans ses « Leçons d'anatomie comparée » :
« Dans les expériences qui ont pour objet l'action que les systèmes nerveux de deux individus peuvent exercer l'un sur l'autre, il faut avouer qu'il est très difficile de distinguer l'effet de l'imagination de la personne mise en expérience, d'avec les faits physiques produits par la personne qui agit sur elle.
Cependant, les effets obtenus sur des personnes déjà sans connaissance avant que l'opération commença, ceux qui ont lieu sur d'autres personnes après que l'opération même leur a fait perdre connaissance, et ceux que présentent les animaux, ne permettent guère de douter que la proximité de deux corps animés, dans certaine position et certains mouvements, n'ait un effet réel indépendant de toute participation de l'imagination d'un des deux. Il paraît assez clairement aussi que ces effets sont dus à une communication quelconque qui s'établit entre leur « système nerveux. »
Ainsi, monsieur, voilà Laplace et Cuvier, deux hommes de science positive s'il en fut, qui, à la suite de bien d'autres, comme vous le voyez, reconnaissent en principe la réalité du magnétisme et par suite l'évidence des découvertes qui pourront en découler dans l'avenir. Cela devient embarrassant pour les sceptiques, n'est-ce pas ? ... Nous ne voyons, pour nous, qu'un moyen d'en sortir, c'est de supposer qu'eux aussi étaient hallucinés, le jour où ils rendaient ce témoignage public !...
A chaque instant, au surplus, l'expérience vient prouver la vérité de la doctrine du rayonnement individuel, mise en lumière par le magnétisme et si péremptoirement démontrée par le docteur Clever de Maldigny61.
Nous sommes heureux d'enregistrer à l'appui de cette doctrine un argument de plus, que nous puisons, non dans un ouvrage de science ou de magnétisme, mais dans l'histoire de notre brave compatriote le capitaine Gérard, le célèbre tueur de lions :
« Maintes fois Gérard, dit Adolphe d'Houdetot, qui a recueilli ces notes en causant avec l'illustre chasseur lui-même, s'est trouvé tout à coup en présence du lion, et tous deux se sont regardés sans faire aucun mouvement.
Pourquoi le lion ne s'élançait-il pas comme de coutume ?
C'est qu'il jugeait, à certaines émanations62 sans doute, que c'était moins une proie qu'un adversaire qui se dressait devant lui.
Fort de son expérience, Gérard attend froidement l'instant favorable ; car il ne s'agit pas pour lui de précipiter le dénouement, mais d'assurer la victoire. Croyant avoir saisi cet instant suprême, il ajuste. Tout à coup le lion s'affaisse, se rase et s'efface.
Gérard incline t-il à droite ou à gauche, le fusil en joue, pour découvrir dans sa largeur la tête du monstre, le corps de celui-ci obéit au mouvement : il se déplace, tourne sur lui-même, par petits à-coups, et ne présente jamais qu'une ligne droite.
Singulier rapprochement ! Dans un duel à l'arme à feu, les deux champions s'effacent ; eh bien ! Dans sa lutte contre l'homme, le lion s'efface aussi. Est-ce l’instinct ? Est-ce l’expérience ? »
Certes, le plus grand nombre des lecteurs de ces quelques ligues ne pensait guère, en les lisant, y prendre une leçon de magnétisme... Pourtant des milliers de fois dans un jour la nature nous parle ainsi sans parvenir à se faire comprendre.... Et chacun de nous se sert de ces forces sans en avoir autrement conscience, à peu près comme M. Jourdain faisait de la prose.
Pour notre part, s'il nous est permis de nous citer nous-même, nous dirons qu'il ne nous est jamais arrivé de quitter telle personne de nos amis après un certain temps de sa société, sans nous sentir plus fort et mieux portant, tandis que la compagnie de telle autre personne nous laisse assez souvent du trouble dans tout le corps ou du désordre dans les idées : ce que nous comprenons très bien aujourd'hui.
Revenons aux manifestations des esprits (qu'on les appelle autrement, peu nous importe !).
Nous allons rapporter, pour ceux auxquels ils sont encore étrangers, un de ces incroyables phénomènes surgissant d'une source invisible avec la soudaineté de l'étincelle et la rapidité de l'éclair.
C'était le 5 février 1356, chez le docteur Clever de Maldigny, dans une réunion où se trouvaient deux sévères magnétistes des plus instruits et des plus militants, M. Petit d'Ormoy, ancien élève de l'École polytechnique et de l'École d'application de l'artillerie et du génie, et M. A. S. Morin63, critique très expérimenté, vice-président de la Société du mesmérisme.
Mme Octavie, toute gracieuse jeune personne et médium des plus remarquables, avait posé les mains sur un petit guéridon, en même temps qu'un autre assistant, en évoquant l'esprit de Balzac.
Le meuble, bientôt animé, s'exprimait, on peut le dire, avec une électrique volubilité, par de brèves saccades impossibles à suivre dans leur vitesse, et la jeune sibylle, d'un air inspiré, proférait ces vives paroles qu'elle assurait recueillir d'une voix secrète venant lui parler à l'oreille :
« L'esprit commande à l'homme ; l'esprit rayonne en lui et par lui. Je me défendrais, croyez-le, si l'on m'opposait un avis tout autre. La vérité d'abord ; la vérité toujours. L'esprit est l'organe sacré qu’il doit apprendre à l'homme, à l'enfant, en se signant son esclave.
Cela dit, je demande, non pas l'indulgence superficielle qu'accorde toujours l'homme de société, mais l'indulgence du camp, son attention tout entière et dix minutes pour moi ! ... »
Après ce repos de dix minutes la manifestation reprend :
« De la lumière pour tous64.
Faites-vous une demeure et venez chez mon Père ! Vous reconnaissez là les paroles du Christ ? ... Le temps où vivait cet homme est passé, me direz-vous ? Croyant m'en donner la preuve, vous l'appellerez : le temps du miracle ! Mais, sachez-le, les miracles sont en nous et non au dehors ! Le miracle, c'est nous ! En tout nous sommes semblables à ces hommes qui ont nom de Saül, de Jacob, à tous ces croyants, prophètes, messagers, organes divins ; à Elie même, au pied duquel vous mettez chaque jour respect, adoration, dus, il vous semble, aux privilèges que vous lui croyez particuliers !.. Ces hommes sont comme vous, c'est-à-dire tout ce que vous pouvez être ! Ce qui vous éloigne du camp qui est le leur, c'est votre prière trop froide ; c'est encore cette flamme étincelante et blanche qui vous manque encore et que je nommerai : clé des cieux : La foi !
Dieu serait-il juste dans sa bonté infinie, dites-le avec moi, s'il avait donné seulement à ces hommes, messagers et prophètes des temps passés, les privilèges, les facultés à l'aide desquels l'homme interne s'élève dans les régions de lumière, régions où tout mystère est expliqué, et qui sont fermées à tout être qui reste dans sa première nature, dans sa forme seulement, c'est-à-dire rien qu'homme, rien que matière ? ... Dites-moi donc si la verge d'airain n'est pas le bien de tous ; si elle n'est pas de tous les temps, de tous les âges ? Pourquoi alors, s'il n'en était pas ainsi, les mains des hommes se ressembleraient-elles ?... Je prends votre langage pour vous mieux enseigner, désireux d'éclairer vos âmes en y jetant un pur rayon de lumière, mais de lumière sainte que je nommerai toujours : la foi !
Le monde est encore endormi dans les brumes de l'oubli ! C'est pourquoi je veux, moi qui vous aime, vous chercher, vous couvrir du pan de mon manteau pour vous entraîner par la prière au-delà de ces mondes, dans le sanctuaire de Dieu ! Ne craignez pas ! La témérité plaît à Dieu ! IL aime celui qui peut, qui veut s'élever jusqu'à Lui ! (Serait-ce à Lui de s'abaisser à vous ? Dites ! ...) Elevez-vous donc toujours ! Mais, pour cela, sachez prier, et pour accroître en un instant le nombre des privilégiés dont je vous parlais tout à l'heure, prophètes, messagers divins et éclatants, franchissez d'un bond la barrière, car un seul mot peut tout obtenir ; un seul cri, mais un cri de prière, peut tout dire, tout apprendre et résumer à Dieu nos immenses désirs ! ...
Qu'est-ce donc, me direz-vous, que le désir ? Ah ! Ne craignez pas ! Désirez beaucoup pour pouvoir, pour savoir, pour vouloir prier ! Le désir est l'état le moins imparfait de l'homme non régénéré ; de l'homme qui aspire et qui veut être, parce qu'il trouve en lui le principe de savoir et de pouvoir attendre ! ...
La force de l'homme est immense, car il a en lui (je parle de l'homme complet) l'espérance qui donne la foi ; la foi qui donne la force, et la force qui donne la sagesse ! ... Encore le chiffre trinitaire, encore le chiffre de Dieu ! Niez Dieu, vous qui ne croyez pas maintenant ! Et dites, dites que l'homme n'est rien ! ...
La prière, chers amis, est la voix sainte qui obtient de l'ange l'entrée des cieux ; l'espérance nous grandit et nous enseigne à la demander avec ferveur ; la foi est l'encens de l’âme ; elle tient à sa fibre et lui donne des cris sublimes !
La foi se cache dans le silence ; elle attend, elle pleure et regrette toujours ! Les hommes seuls peuvent dire pourquoi, car elle souffre pour eux et par eux ! Mais il est une heure de foi pour toutes les nations ! Une heure (et cette heure va tinter) où l'âme de chacun exhale des soupirs contenus et exprime de brûlantes aspirations. C'est la venue de son règne ; c'est toute la puissance de l'homme rendue à l'homme lui-même ; c'est le temps des miracles ; c'est enfin l'initiation aux mystères et la compréhension dans la sagesse ! ... Cette heure nous touche ; l'aurore de sa venue nous enveloppe ; la parole de l'enfant se fait plus nette ; son front se dépouille, et l'homme devient honteux de n’être plus croyant ! ... Les temps s'écouleront ainsi longtemps encore, si nous comptons par nos chiffres ; leur marche régulière ne sera interrompue ou traversée par rien d'éclatant, rien qui n'ait été déjà ! Mais le progrès en sera-t-il moins vrai, moins sensible, en raison de sa lenteur, quand le grand jour se lèvera ? ... Vous le verrez alors, et votre bon ami vous l'entendra reconnaître ! ...
Si, encore, vous voulez quelques mots de moi, rappelez-vous que ma mission est un peu d'enseigner ! J'ai bien à faire pour mériter tout le bonheur des enfants de Dieu ! Aidez-moi donc pour un peu ; et dans ma prière je dirai votre nom. H. De Balzac.
Dans une autre circonstance, la même manifestation s'était présentée comme il suit :
« L'auteur du Père Gloriot vous salue65.
L'auteur de Séraphita vous vient instruire sur toutes choses, et sur l'esprit que renferment toutes choses !
L'auteur du Lys dans la vallée vous vient dire de ne jamais méconnaître même un rien, quand il vient du coeur.
L'auteur de Modeste Mignon vous vient défendre le trop grand attrait, le trop grand empire que l'inconnu exerce d'ordinaire sur les âmes sensibles et sur les coeurs d'une poétique tendresse.
L'auteur de la Peau de chagrin vient vous dire de ne point trop souhaiter. La fée bonne se lassant, mauvaise fée pourrait, en échange des choses de vos souhaits, prendre chacune de vos heures. Ne serait-ce pas bien vite, et trop vite même escompter votre vie ? L'esprit de Peau de chagrin, ou plutôt son essence, se trouve tout entière dans ces quelques mots. Je ne l'extrais que pour présenter à vos yeux, par la voix de la sagesse et de la raison, un mélange plus vrai, un tableau plus fidèle de ce qu'est notre vie, et des moyens qui doivent seuls composer et emplir cette vie !
L'auteur de...
- Est-ce que tu vas, dit un des assistants, nous passer en revue tous tes ouvrages ? C'est qu'ils sont nombreux !
- Non ! Plus qu'une chose pour ce soir : un rien. Une feuille de chaque fleur par toi aimée ; une goutte de ces mille gouttes d'odorante rosée, perle du jour, dont ces fleurs et ces feuilles se parent au matin ! Un rien, un souffle éveillant l'insecte reposant dans sa fleur, un soupir et tout ce qu'il peut dire pour faire taire et oublier un chant d'oiseau ; un murmure léger dans le feuillage (ébats joyeux et cachés des sylphes heureux) ; un chant de pastourelle écouté et entendu en de poétiques lieux.
Je vois toutes choses vivantes et reposées ! Ce beau jour de mai les vient parer toutes ; dans ce jour le torrent se fait plus menaçant pour devenir plus beau ; il doit célébrer, je gage, les myriades de fleurs qui supportent les rayons d'un ardent soleil, en baignant leurs têtes parées des couleurs du prisme dans son écume moelleuse, légère et douce neige d'été qui leur vient donner la vie !
Ce torrent ne vous semble-t-il pas un géant dans sa force, un génie dans son élévation, et un poète aussi grand, dans ses adorations par la fleur, qu'un de ces héros antiques, Virgile ou Homère, devenus dieux par la consécration des souvenirs et des siècles. Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, la personnification du génie qui chante, qui pleure, qui adore, et qui apprend au monde entier, par son immense voix, qu'il sait attendre et aimer ? Il ne reste menaçant, en continuant d'être poète, que pour les poètes enfants qui, lui voulant succéder, osent rêver comme lui la gloire et l'immortalité ! H. De Balzac.
Les assistants, hommes de sciences positives, eussent été fort embarrassés pour improviser cette petite pièce si pleine de grâce et de poésie.
Le caractère et la position des personnes qui certifient la véracité de ces communications excluent d'ailleurs toute idée de charlatanisme. Reste le cas de folie et d'hallucination66... Mais les fous et les hallucinés qui improvisent de pareilles choses doivent être très peu communs, vous l'avouerez sans peine.
Citons encore, entre mille, un phénomène aussi incompréhensible pour les matérialistes, mais aussi inattaquable, en raison de la source dont il émane.
Anatomo-physiologistes, hommes exclusivement organiques, expliquez-nous donc les faits de la nature de celui-ci :
Un des médecins distingués de Paris, le docteur du Planty, avait des plantations au Sénégal. Le gérant et copropriétaire du revenu de ces plantations était tout à fait inconnu au docteur. Il n'avait, en aucune occasion, reçu le moindre renseignement physique sur cette personne. Un soir, pourtant, comme il rentrait assez fatigué de ses visites à travers Paris, M. du Planty se trouve saisi tout à coup d'une apparition, se déroulant devant lui en forme de tableau, dans lequel il assiste à la mort de son associé, dont il donne à l'instant le signalement exact, en prenant note de tous les détails de cette scène et de l'heure où il reçoit cet avertissement, auquel il peut à peine croire lui-même... Quelque temps après, des nouvelles arrivent qui confirment la parfaite vérité de la vision67.
Nous tenons cette anecdote et plusieurs autres analogues de la bouche même du docteur du Planty. En vérité, monsieur, nous ne savons s'il n'est pas plus absurde et surtout plus superstitieux d'admettre de pareilles choses sans vouloir leur assigner une cause naturelle, que d'y reconnaître les manifestations d'un monde supérieur qui nous donne tant de preuves de son influence sur le nôtre.
Interrompons un instant le cours de nos narrations pour donner la clef d'un événement fort simple arrivé récemment en Amérique, événement dont on fait grand bruit, et à l'aide duquel on prétend, par ignorance des causes qui l'ont amené, renverser la doctrine spiritualiste.
On lit dans le « Scientific American » du 11 juillet :
« Les médiums jugés. Il y a quelque temps, une offre de 500 dollars (2,500 francs) avait été faite, par l'intermédiaire de Boston Courier, à toute personne qui, en présence et à la satisfaction d'un certain nombre de professeurs de l'Université de Cambridge, Harvard, reproduirait quelques-uns de ces phénomènes mystérieux que les spiritualistes disent communément avoir été produits par l'intermédiaire des agents appelés médiums.
Le défi fut accepté par le docteur Gardner et par plusieurs personnes qui se vantaient d'être en communication avec les esprits. Les concurrents se réunirent dans les bâtiments d'Albion à Boston, la dernière semaine de juin, tout prêts à donner la preuve de leur puissance surnaturelle. Parmi eux on remarquait les jeunes filles Fox, devenues si célèbres par leur supériorité en ce genre. La commission, chargée d'examiner les prétentions des aspirants au prix, se composait des professeurs Pierre, Agassiz, Gould et Horsford, de Cambridge, tous quatre savants très distingués. Les essais spiritualistes durèrent plusieurs jours ; jamais les médiums n'avaient trouvé une plus belle occasion de mettre en évidence leur talent ou leur inspiration ; mais, comme les prêtres de Baal aux jours d'Elfe, ils invoquèrent en vain leurs divinités, ainsi que le prouve le passage suivant du rapport de la commission.
La commission déclare que le docteur Gardner n'ayant pas réussi à lui présenter un agent ou médium qui révéla le mot confié aux esprits dans une chambre voisine ; qui lut le mot anglais écrit à l'intérieur d'un livre ou sur une feuille de papier pliée ; qui répondît à une question que les intelligences supérieures peuvent seules savoir ; qui fit résonner un piano sans le toucher ou avancer une table d'un pied sans l'impulsion de main ; s'étant montré impuissant à rendre la commission témoin d'un phénomène que l'on pût, même en usant d'une interprétation large et bienveillante, regarder comme l'équivalent des épreuves proposées ; d'un phénomène exigeant pour sa production l'intervention d'un esprit, supposant ou impliquant du moins cette intervention ; un phénomène inconnu jusqu'ici à la science ou dont la cause ne fût pas immédiatement assignable par la commission, palpable, pour elle ; n'a aucun titre pour exiger du Courrier de Boston, la remise de la somme proposée de 2,500 francs. »
Le Siècle, l'Estafette, le Pays et plusieurs autres feuilles ou Revues se sont plues à reproduire en France cet article du journal américain, en y ajoutant toutes sortes de commentaires dans une intention de malignité.
S'ils s'étaient adressés à des personnes compétentes en cette matière, les rédacteurs de ces journaux auraient appris que, loin de porter atteinte à la réalité des manifestations spiritualistes, cet incident en est la preuve la plus évidente.
En effet, des prestidigitateurs auraient aussi bien exécuté leurs tours devant les personnes chargées de les examiner qu'ils les avaient exécutés devant le public. Robert Houdin réussit également devant un ignorant ou devant un académicien de plus, ces publicistes auraient appris que le rayonnement de l'incroyance, plus fort que celui des médiums68, avait annihilé en ceux-ci la puissance de la foi, au moyen de laquelle ils obtiennent habituellement le secours des forces invisibles.
Le Christ lui-même ne pouvait obtenir de guérison dans le pays où il est né, parce que chacun disait de lui : « Qu'est-il de plus que nous ? N'est-ce pas là le fils du charpentier Joseph ? » C'est pourquoi il s'écriait en s'éloignant de Nazareth : « nul n'est prophète en son pays. »
Au surplus, nous allons donner la contre-partie de ce fait, qui semble, aux esprits superficiels si concluant contre le spiritualisme.
C'est à l'obligeance du docteur du Planty que nous sommes encore redevables de ce récit.
Un soir que la société magnétique dont il est président rassemblait un grand nombre de personnes, un ecclésiastique se présente (les séances de cette réunion sont publiques), le mettant au défi de produire quoi que ce soit sur lui.
Toutefois, quelle que fut la victoire que se promettait un antagoniste qui paraissait maître d'une puissante volonté, à peine le magnétiseur eut-il fait quelques passes, qu'il vit son sujet entrer en somnambulisme, au point qu'il put commander avec certitude d'obéissance à son provocateur d'aller s'asseoir sur les genoux de deux dames. Ce triomphe, comme on le pense bien, jeta le patient dans une grande stupéfaction au moment du réveil... .
A quoi attribuer ce résultat foudroyant obtenu sur une personne si disposée à la résistance ? Aux rayonnements nombreux de tous ces magnétiseurs réunis, qui brisèrent sous le faisceau de leur pouvoir, et pour la plupart sans en avoir conscience, la volonté opposée de celui qui venait les braver.
C'est ce qui, en sens contraire, est arrivé aux médiums d'Amérique.
« Dans mille occasions, dit Puységur, Newton lui-même n'avait cessé de répéter qu'il croyait les corps mus par des agents invisibles qui jusqu’alors s'étaient refusés à tous les moyens de constater leur existence. »
Newton proclamant comme nous l'existence d'agents invisibles qui meuvent la matière, cela, monsieur, ne vous semble-t-il pas au moins extraordinaire69 ?
Nous comprenons votre étonnement ; mais que voulez-vous ? Il en est ainsi, et nous n'en pouvons rien.
En cherchant avec soin, nous en trouverions bien d'autres, et des meilleurs, qui ne sont pas si éloignés qu'on le pense des idées que nous soutenons. Laissons les anciens, si vous le voulez, et prenons au hasard parmi les modernes (parmi les modernes non magnétistes bien entendu.)
Nous ne dirons rien des Cazotte, des Rohan, et de mille autres hommes du monde du dix-huitième siècle, parce qu'on est convenu de les considérer comme des cerveaux malades ; mais nous trouvons quelque part dans Mme de Genlis, qu'on ne peut guère suspecter de mysticisme.
« Imaginer que tous les morts reviennent pour effrayer les vivants, c'est une idée de servante, et c'est ce qu'on appelle croire aux revenants. Mais penser qu'il n'est pas impossible que ceux qui nous ont passionnément aimés puissent, après la mort, par une permission divine, vous manifester leur immortalité, c'est une opinion qui n'a rien d'absurde, quand on croit que l’âme nous survit. »
Et Mme de Genlis, en parlant ainsi, n'était que l'écho des croyances populaires que, malgré leurs impitoyables efforts, les philosophes sceptiques n'avaient pu complètement bannir des âmes.
Parmi les contemporains, les adhésions au spiritualisme deviennent tellement multipliées, que nous ne saurions les énumérer sans fatiguer l'attention de nos lecteurs. Nous choisirons donc, entre toutes ces professions d'une foi qui revient, celle d'un de nos plus spirituels écrivains, M. Auguste Vacquerie. Celui-là, du moins, est franc et vaillant ; il repousse hardiment, dans l'exposé de son opinion, les suggestions de cette lâche faiblesse qui se réfugie sous le faux titre de respect humain le vrai respect humain réside en la vérité. Écoutez-le.
« Si je crois aux revenants ? Je ne les crois pas impossibles. Je l'avoue que je n'ai pas le mètre avec lequel on mesure le possible. Je rougis de mon ignorance, mais je ne connais pas la fin de l'infini.
Ce que je crois fermement, c'est que les morts vivent. Où vivent-ils ? Vraisemblablement dans ces mondes innombrables que nous voyons la nuit. Il y en a sans doute aussi qui ne montent pas si haut tout de suite, qui sont forcés de rester près du lieu où ils ont commis quelques fautes non expiées, ou qui ont laissé ici quelque être cher dont ils ne peuvent s'éloigner ; ceux-là habitent notre atmosphère. Je m'imagine que tous les étages de la maison terrestre sont occupés : sous l'eau les poissons, l'homme sur le pont du navire, au-dessus des voiles les oiseaux, au-dessus des ailes les morts.
Les poissons ne voient l'homme que lorsque l'hameçon du pécheur les tire hors de l'eau ; pour eux, voir l'homme, c'est mourir. Vous aussi, c'est en mourant que nous voyons les morts. Et qui sait si, quand nous mourons, ce ne sont pas les morts qui nous pêchent, si les maladies, les passions, les suicides ne sont pas les hameçons des habitants d'une zone supérieure, si une bataille n'est pas un bon coup de filet ?
En attendant que la mort leur montre les hommes, les poissons peuvent entrevoir çà et là un plongeur qui descend brusquement dans la vague et remonte. Pourquoi n'y aurait-il pas aussi des plongeons de morts ? Si une alose racontait sous l'eau qu'elle a vu des êtres sans nageoires, il est probable que les vieux turbots sceptiques se moqueraient de sa simplicité et que les sages morues secoueraient dédaigneusement la tête.
Socrate et Jeanne d'Arc ont certainement entendu des voix mystérieuses. Pendant que Luther écrivait, des êtres sans noms ricanaient autour de lui, et il leur jetait son encrier à la figure. Je crois aux esprits frappeurs d'Amérique, attestés par quatorze mille signatures. Nous avons, toi et moi, entendu de nos oreilles et vu de nos yeux des tables dicter des pages tellement sublimes, qu'en supposant une mystification, Robert-Macaire n'aurait pas suffi, il aurait fallu Dante ! Et Dante lui-même n'aurait pas suffi ; Dante n'a pas improvisé son poème ; au lieu que la table dictait dès qu'on voulait ; le jour, le soir, les mains n'avaient qu'à la toucher, sur une question imprévue faite par n'importe qui, elle allait, elle causait, elle discutait, elle répliquait aux objections, pendant des heures.
Si les morts peuvent nous parler, pourquoi ne pourraient-ils pas nous apparaître ?
Une chose m'a toujours frappé : c'est que tous les grands poèmes sont pleins d'apparitions. On en rencontre à chaque pas dans la Bible et dans l'Iliade. Eschyle et Shakespeare en sont peuplés. Il y a des revenants sur les deux cimes du théâtre, l'Orestie et Hamlet. Ceci me touche singulièrement, moi qui pense que le beau, c'est le vrai.
Eschyle croyait-il à l'ombre de Clytemnestre ? Shakespeare croyait-il au fantôme du père d'Hamlet, au spectre de Banquo, aux visions de Richard III ? Oui, évidemment. lls n'auraient pas bâti exprès leurs principaux drames sur le vide. « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. On douterait de la croyance de Shakespeare, qu'il serait difficile de douter de celle d'Eschyle, qui était pythagoricien. Les pythagoriciens, dit Apulée, étaient étonnés toutes les fois que quelqu'un prétendait n'avoir jamais vu d'esprit. »
Elargissons la famille humaine ! Nous nous trouvons bien vastes parce que notre humanité ne renie plus les parias comme l'Inde, les barbares comme la Grèce, les esclaves comme la Rome des empereurs, les hérétiques comme la Rome des papes ; parce que nous ne disons plus comme l'Agora : le droit de l'Athénien ; ni comme le Forum : le privilège du citoyen romain ; ni comme le Vatican : le paradis du catholique ; mais comme la tribune de la Convention : le droit de l'homme ! Nous n'avons pas tout fait. La famille n'est pas complète. Nous sommes en train de reconnaître le prolétaire, la femme, l'enfant, le nègre ; mais quand nous leur aurons restitué leur part d'héritage, il restera encore des déshérités. Moi, ma famille, c'est tout ! Les hommes d'abord, et puis les animaux, les plantes, les métaux, et puis les morts. Tout le monde et tous les mondes. J'ouvre mes bras de toute leur étendue, et je voudrais serrer l'immensité sur mon coeur. »
Qu'ajouterons-nous, monsieur, à de si recommandables témoignages, qui suffiraient seuls à faire adopter une thèse cent fois moins prouvée que la nôtre ? De tous côtés les preuves abondent à l'appui des vues prodigieuses de l'âme, vues naturelles autant qu'indéniables, et devant lesquelles cependant les académies s'obstinent à demeurer aveugles.
Tandis que l'on imprime notre livre, voici ce que publie la Presse.
« On lit dans le Courrier de Lyon.
Dans la nuit du 27 au 28, un cas singulier de vision intuitive s'est produit à la Croix-Rousse, dans les circonstances suivantes.
Il y a trois mois environ, les mariés B..., honnêtes ouvriers tisseurs, mus par un sentiment de louable commisération, recueillaient chez eux, en qualité de domestique, une jeune fille des environs de Bourgoin, légèrement idiote, qu'ils rencontraient sur la route de Brignais, où est située leur campagne.
Dimanche dernier, entre deux et trois heures du matin, les époux B... furent réveillés en sursaut par les cris perçants poussés par leur domestique, qui couchait dans une soupente de l'atelier contiguë à leur chambre.
Madame B..., allumant une lampe, monta sur la soupente et trouva sa domestique qui, fondant en larmes, et dans un état d'exaltation d'esprit difficile à décrire, appelait, en se tordant les bras dans d'affreuses convulsions, sa mère qu'elle venait de voir mourir, disait-elle, devant ses yeux.
Après avoir de son mieux consolé la jeune fille, madame B... regagna sa chambre. Cet incident était presque oublié, lorsque hier mardi, dans l'après-midi, un facteur de la poste remit à M. B... une lettre du tuteur de la jeune fille qui apprenait à cette dernière que, dans la nuit de dimanche à lundi, entre deux et trois heures du matin, sa mère était morte des suites d'une chute qu'elle avait faite en tombant du haut d'une échelle.
La pauvre petite idiote est partie hier matin même pour Bourgoin, accompagnée de M. B..., son patron, pour y recueillir la part de succession qui lui revient dans l'héritage de sa mère, dont elle avait si tristement vu en songe la fin déplorable. »
Demandez aux rédacteurs du Courrier de Lyon et à ceux de la Presse quelle est leur opinion sur ce fait qu'ils racontent à leurs lecteurs...
Hélas ! Nous craignons bien qu'eux aussi ne se trouvent dans la nécessité d'avouer qu'ils sont, comme les organes de la science officielle, dans l'impossibilité d'en donner une explication satisfaisante. Et pourtant ne sont-ce pas ces mêmes feuilles qui ont la mission d'éclairer le public sur le faux ou le vrai de toutes choses ? Ne sont-ce pas ces mêmes feuilles qui jettent si souvent le sarcasme et le ridicule sur des ouvrages qu'elles n'ont pas toujours lus et qui pourraient peut-être leur donner le mot de tous ces mystères.
Il y a quelque temps, un de nos journaux reprochait aux publicistes allemands d'être trop érudits et surtout trop enclins aux discussions philosophiques. Sans vouloir porter nulle atteinte au talent dont les journalistes français nous donnent tant de preuves, nous sommes forcé de constater qu'on ne saurait raisonnablement leur adresser le même reproche.
Nous trouvons dans une brochure de M. de Liesville, publiée pour la défense d'un ouvrage de M. de Frarière sur l'éducation antérieure, le passage suivant, qui nous semble mériter d'être pris en considération.
« J'ai dit que ceux qui se posent en arbitres de l'opinion publique devaient considérer comme un devoir sacré de rechercher avant tout la vérité, et on a vu quelles pouvaient être les suites fâcheuses d'un jugement inconsidéré, surtout lorsqu'il s'agit de questions qui intéressent au plus haut point l'avenir de l'humanité. Ne sont-ils donc pas coupables envers la société tout entière, ceux qui, pour un motif quelconque, usent du pouvoir exorbitant qu'ils se sont arrogé pour induire le public en erreur et l'amener à repousser ce qui lui serait avantageux ? Il est vrai que plusieurs d'entre eux peuvent alléguer leur ignorance comme circonstance atténuante ; mais est-ce bien là une excuse suffisante ?... »
Tout en reconnaissant la justesse de cette observation, peut-être n'aurions-nous pas osé la formuler d'une façon aussi nette.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, si le journalisme en général laisse quelque chose à désirer sous le rapport du sérieux de ses appréciations, nous nous plaisons à reconnaître hautement la prudence et le bon vouloir de la plupart de ceux qui le dirigent. Que nos corps savants donnent l'exemple, et la presse ne tardera pas à les suivre sur un terrain qui ne peut que lui être si favorable. Mais il faut pour cela, nous le comprenons, donner des garanties à la science, et, pour notre part, nous nous efforçons d'en indiquer les moyens. Ce n'est pas en publiant çà et là des brochures sous l'anonyme ou le pseudonyme, comme l'ont fait certains magnétistes, qu'on peut se flatter d'arriver à ce résultat. Il faut, si l'on veut se faire croire, proclamer sans crainte les motifs de sa foi, en faisant complète abnégation de soi-même...
Voilà pourquoi, monsieur, si nous n'avons pas réussi à vous convaincre de l'irréfutabilité de nos arguments, nous osons penser du moins avoir réussi à vous convaincre de la loyauté de nos affirmations.
Eh ! Mon Dieu ! Qu'y a-t-il donc de si inadmissible dans tout cela ? Avons-nous donc, pour employer l'énergique expression de M. Auguste Vacquerie, le mètre à l'aide duquel on mesure le possible ? Qui de nous peut tracer la barrière où s'arrête le pouvoir de l'homme70 ?
Au mois d'avril 1849, M. de Humboldt écrivit à « l'Académie des sciences » pour lui communiquer la découverte de M. du Bois-Reymond, qui avait fait devant lui dévier l'aiguille aimantée de la boussole, par la seule émission du fluide nerveux, sans contact, expérience qu'il avait renouvelée plusieurs fois lui-même. Au reste voici un extrait de la lettre de M. de Humboldt :
« Cette déviation s'opère à de très grandes distances, et cesse dès que la volonté ne tend plus les muscles...
L'expérience qui constate l'effet de la volonté de l'homme raidissant alternativement les muscles des deux bras ne laisse aucune place au doute. Malgré mon grand âge, et le peu de force que j'ai dans les bras, les déviations de l'aiguille ont été très fortes ; elles ont été naturellement plus fortes chez M. Jean Müller, notre grand anatomiste, et chez M. Helmkotz, auteur de travaux physiologiques importants, qui se sont rendus avec moi chez M. Emile du Bois-Reymond. »
Quand M. Arago donna lecture de cette lettre à l'Académie, dit l'Union magnétique du 25 septembre dernier, M. Magendie ouvrit de grands yeux, et un sourire ironique se dessina sur les lèvres de M. Becquerel. M. Magendie fit observer : qu'en admettant qu'il y eût déviation de l'aiguille, ce n'était pas à la volonté qu'il fallait l'attribuer, mais bien au muscle qui se contractait. A la séance suivante MM. Despretz et Becquerel vinrent lire chacun un mémoire sur ce sujet.
Tous les deux avaient répété l'expérience de M. du Bois-Reymond ; mais tandis que M. Despretz, ayant obtenu des résultats tantôt positifs, tantôt négatifs, laissait la question douteuse et n'osait se prononcer ouvertement contre ce qu'avaient vu MM. de Humboldt, Müller et Helmkotz, M. Becquerel tranchait le nœud en niant la possibilité d'un pareil résultat, et attribuait les déviations obtenues à des manques de précaution de la part des expérimentateurs d'Allemagne, précautions qui, prises par lui, n'avaient laissé subsister aucun doute sur l'exactitude de ses résultats.
L'affaire en était là, lorsqu'une nouvelle lettre de M. de Humboldt vint reprocher à l'Académie de Paris le peu d'égards qu'on avait eus pour sa vieille expérience, et donna un nouveau et brillant témoignage des faits avancés. M. Milscherlich, habile physicien et chimiste des plus distingués, avait vu et répété l'expérience de M. du Bois-Reymond et venait appuyer de sa voix l'assertion des hommes éminents qui avaient déjà précédemment constaté le fait.
L'Académie resta interdite à cette assertion, et personne ne se leva pour réclamer.
Et pourtant le docte corps, entrevoyant les joies de Mesmer, persista dans son irrévérence envers Humboldt et passa à d'autres exercices.
M. l'abbé Moigno profita de cet événement scientifique pour lancer son petit manifeste contre le magnétisme animal.
« Même en admettant, s'écria-t-il dans le feuilleton de la Presse, la réalité du fait annoncé par M. de Humboldt, quel rapport y a-t-il entre l'aiguille statique et vos influences mystérieuses, extra-lunaires, qui endorment, font découvrir les secrets les plus cachés, transportent dans les lieux les plus inaccessibles, révèlent les causes des maladies les plus bizarres, font deviner les remèdes les plus ignorés en même temps que les plus efficaces, etc., etc. ? »
Dans le même article, M. l'abbé Moigno avoue qu'il a été contristé, irrité, de la découverte en question, parce que, une aiguille aimantée, mue à distance par la volonté de l'homme, c'était donner gain de cause à ces nuées de charlatans qui, sous le nom de magnétiseurs, font aujourd'hui encore tant de dupes...
Les enfants de Mesmer sont habitués depuis longtemps à ce débordement d'injures de la part des savants de profession. Mais M. Moigno est abbé et un peu de charité chrétienne, ce me semble, n'aurait pas déparé ses feuilletons.
Pour en revenir à la déviation de l'aiguille par l'émission du fluide magnétique, il est temps de restituer la priorité de cette découverte à qui de droit, c'est-à-dire à MM. Lafontaine et Thilorier.
Pour nous la réalité du fait est démontrée. Nous en avons été nous-même témoin oculaire. En mars 1853, pendant son court séjour à Paris, M. Lafontaine nous dit personnellement assister à cette curieuse expérience, qui réussit complètement.
Et tout récemment, le 7 juin 1857, M. Lafontaine nous écrivait de Genève :
« Mes expériences sur les aiguilles ont été répétées dans tous mes cours, non seulement par moi, mais par tous mes élèves ; non seulement à Genève, mais dans toutes les villes où j'ai donné des cours de magnétisme. »
Et le 14 juillet suivant, il nous disait dans un post-scriptum :
«Tous mes élèves s'amusent, dans mes cours et chez eux, à faire mouvoir l'aiguille par l'émission du fluide. »
Que dites-vous, monsieur, de cette petite comédie académique ? Ne vous semble-t-elle pas jeter un grand jour sur la manière dont MM. de l'Académie s'y prennent pour enterrer les rapports de leurs collègues qui les contrarient dans leur parti pris d'incroyance quand même ? M. l'abbé Moigno71 n'avoue-t-il pas, dans sa colère d'enfant terrible, que l'affirmation de MM. de Humboldt, Müller et Helmkoltz donnerait gain de cause aux magnétiseurs, si elle se trouvait vérifiée ? Or, pour ne pas admettre les assertions de ces messieurs, il faut supposer qu'ils étaient, eux aussi, charlatans ou fous, ce qui ne s'allie guère avec leur qualité d'académiciens...
Mais, direz-vous peut-être, ce sont là des faits isolés72, et la science académique n'a jamais admis le magnétisme. C'est encore une erreur, monsieur, et vous pouvez vous en assurer en lisant ce rapport signé de nos notabilités scientifiques.
Le 7 juillet 1838, à quatre heures de relevée, MM. Arago, Orfila, Ribes, Gerdy, Réveillé-Parise, Bousquet et Mialle, se sont réunis chez M. Pigeaire, pour être témoins d'une expérience dite magnétique. Le sujet de l'expérience est Melle Pigeaire, âgée de douze ans.
On dit que lorsque cette jeune personne est en état de somnambulisme magnétique, elle a la singulière propriété de lire les yeux recouverts d'un bandeau parfaitement opaque.
L'objet de l'expérience était de vérifier le fait.
Le bandeau, large de six travers de doigt, est composé d'une bande de toile fine, que l'on applique d'abord sur les yeux, puis on met deux tampons de coton en laine, et finalement trois couches de velours noir que l'on fixe autour de la tête. Ensuite on colle deux bandes de taffetas d'Angleterre, qui adhèrent aux joues et au nez, et l'on applique encore une bandelette de ce taffetas perpendiculairement de haut en bas, pour ajouter aux adhérences des premières bandelettes, le long du nez.
M. Arago a appliqué cet appareil sur ses yeux, et il est convenu qu'il n'y voyait rien.
M. Orfila s'est soumis à la même application et a déclaré qu'il lui serait impossible de distinguer les ténèbres de la lumière.
M. Gerdy a dit qu'il distinguait les ténèbres de la lumière, mais qu'il lui serait impossible de voir les objets, même les plus apparents.