- 3ème Partie : En Angleterre
La science est tenue, par l’éternelle loi de l’honneur, à regarder en face et sans crainte, tout problème qui peut franchement se présenter à elle.
Sir Williams Thompson.
(Discours d’ouverture prononcé en 1871, devant l’Association britannique, à Édimbourg.)
Les faits sont plus utiles quand ils contredisent, que quand ils appuient les théories reçues.
Sir Humphrey Davy.
Essayez l’expérience pleinement et localement ; alors, si vous rencontrez la fraude, dévoilez-la ; si c’est la vérité, proclamez-la ! Voilà la seule méthode scientifique, et c’est celle-là que je me propose de suivre résolument.
Williams Crookes.
L’injure et le ridicule que nous avons subis ne partent que de ceux qui n’ont eu ni le courage, ni la convenance de faire quelque recherche, avant d’attaquer ce qu’ils ignorent entièrement.
Cromwel F. Varley.
- 1. Une conférence à Tombouctou
Jusqu’à ce que le Niger soit déclaré navigable, ou que le chemin de fer transsaharien fasse siffler la vapeur dans le désert, les chimistes de Tombouctou sont bien excusables d’ignorer ce qui se passe dans cette région peu fréquentée qu’on nomme l’Europe, sur les bords d’un fleuve appelé Tamise, dont ils n’ont jamais ouï parler, ou dans le fond d’un pays intitulé Allemagne, qu’ils ne connaissent pas du tout. Ils sont donc exposés à faire preuve d’une légitime ignorance, quand ils invoquent, à l’appui de leurs thèses plus ou moins risquées, les savants étrangers dont ils ne savent pas même les noms.
C’est ce qui advint à M. Alfred Naquet dans une conférence qu’il fit, un soir de l’an dernier, sur le boulevard des Capucines de la capitale africaine. Il ne parlait malheureusement ni du divorce, ni de la République. Après avoir éreinté précédemment les révélateurs anciens, il traitait, ce jour-là, la question des révélateurs modernes, autrement dit les spirites du Niger, qu’il arrangeait d’une belle façon. C’était à croire qu’il avait lu tous les lieux communs et toutes les vulgaires plaisanteries qui se débitent depuis vingt ans, dans les pays civilisés, sur cet ordre de phénomènes, car l’éminent conférencier, toujours charmant causeur, il est vrai, tirait peu d’arguments de son propre fonds.
Il lui arriva pourtant tout-à-coup, - inspiration personnelle cette fois, mais, comme on va le voir, malencontreuse, - de déclarer que jamais, au grand jamais, nulle part, sur la surface de ce globe, un homme tant soit peu sérieux, initié le moins du monde aux arcanes de la science, n’avait daigné s’occuper de ces fadaises, partout abandonnées à la crédulité des nigauds. Sur ces mots, une jeune dame se leva, et déposa sur le bord de la chaire, à côté du verre d’eau, un petit papier plié en quatre. L’orateur déplia le petit papier.
« On me cite, dit-il, avec le nom des auteurs, des ouvrages de savants européens qui ont traité cette matière Je me fais un devoir d’affirmer à l’honorable assistance que je n’ai pas la moindre connaissance des travaux dont il est question. »
Chose toute naturelle à Tombouctou.
Cet incident ne fut pas étranger à la confection du présent livre. Persuadé que les autres savants de ce pays fermé ne sont pas mieux renseignés que leur spirituel confrère sur des recherches faites si loin d’eux, je résolus de les éclairer, en écrivant ces pages que j’expédierai par la plus prochaine caravane aux conférenciers de Tombouctou.
- 2. L’investigation en Angleterre
Parmi les hommes marquants de l’Angleterre qui se sont résolument livrés à l’étude de ce phénomène si dédaigneusement, traité dans les laboratoires du Soudan, figure en première ligne, par ordre chronologique, M. P. Barkas, membre de la Société de géologie de Newcastle.
« - Il y a dix ans, écrit M. Barkas, dans un livre publié en 1802, Outliness of investigations into modern spiritualism, - esquisses d’investigations des phénomènes du spiritualisme moderne, - « il y a dix mis, ayant entendu parler des manifestations dites spiritualistes en Amérique, sachant que ces phénomènes avaient le témoignage d’hommes recommandables et sérieux, et que quelques manifestations élémentaires avaient fait leur apparition en Angleterre, je résolus d’examiner pleinement ce sujet, et de ne pas me détourner d’un côté ou de l’autre, jusqu’à ce que j’eusse obtenu un nombre de faits suffisant, entendu le témoignage de celles de mes connaissances qui s’occupaient de ces faits, et lu tous les bons ouvrages, pour ou contre, que mes moyens et le temps me permettraient d’embrasser. »
Dix ans d’investigations, M. Naquet, avant de faire une seule conférence ! Ce n’est pas à Tombouctou que la science nous offre de ces consciences-là.
- Pardon, huit, huit seulement, rien que pour s’assurer du fait en lui-même :
« - Durant huit ans d’investigation tenace, j’évitai avec soin de m’engager dans aucune théorie, et dans ces deux dernières années, malgré l’attente impatiente des crédules et des non-croyants, de me risquer à exprimer une idée définitive Je résolus d’avoir mes convictions bien mûres, avant de hasarder aucune opinion. »
Je sais un pays, sur l’autre rive de la Manche, où les savants ne se donnent pas tant de peine, et n’en expriment que plus aisément leur manière de voir, sans avoir vu.
« - L’effet de ces conclusions auxquelles je suis arrivé à la fin, dit M. Barkas, sera peut-être de m’aliéner les spiritualistes ardents qui pensent avoir de bonnes raisons pour croire qu’ils sont en fréquente communication avec leurs amis défunts, de m’attirer le dédain de ceux qui sont forts en philosophie matérialiste, et les bah ! Bah ! Des superficiels et des demi-savants en sciences naturelle, psychologique ou physiologique, assez suffisants pour supposer qu’ils ont atteint la vérité dans toutes ces matières, et qu’en dehors des limites de leurs expériences, il n’y a rien que de faux. »
A cette lumineuse objection des connaissances acquises qui ferment la porte aux connaissances à acquérir, M. Barkas a répondu par une boutade qui mérite d’être traduite pour les facultés étrangères. Elle se trouve dans une lettre adressée à l’éditeur du North of England advertiser, qui s’était fait l’écho de cette remarquable théorie.
« - Nous ne devons croire, dites-vous, aucune chose qui ne soit pas d’accord avec nos connaissances acquises. Alors le roi de Siam a raison, quand il dit qu’il ne peut exister une chose pareille à la glace, car son expérience acquise n’a jamais apporté la glace dans la sphère de ses observations. Les philosophes du XVIIe siècle qui niaient la chute des aérolithes étaient entièrement dans le vrai, car les aérolithes n’étaient jamais venus tomber devant eux et n’étaient pas en accord avec leurs connaissances acquises. Benjamin Franklin fut justement regardé comme un halluciné par le monde savant, quand il prétendit avoir soutiré l’électricité des nuages ; un fou aussi, le docteur Harvey, avec sa théorie de la circulation du sang, tous les médecins sachant que c’était en désaccord avec le savoir acquis ; traverser l’Atlantique par la vapeur contre vents et marées, insensé ! Communiquer de Londres à Paris en quelques secondes, allons donc ! Forcer le soleil de faire le portrait de quelque gamin malpropre qui s’assoira devant une chambre noire, impossible ! Cela blesserait la dignité de l’astre du jour et n’est pas en harmonie avec nos connaissances acquises. Photographier et rendre parfaitement apparent et distinct sur un espace pas plus large que la seizième partie d’un pouce, un paysage couvrant l’espace de plusieurs milles, ridicule ! Montrer mille animaux parfaits nageant, plongeant, mangeant, jouant dans la dixième partie d’une goutte d’eau, monstrueux ! Ce n’est pas en accord avec nos connaissances acquises. Voir et entendre une table répondre correctement aux questions, ou flotter dans l’air sans machine, entendre jouer des accordéons et des guitares sans musicien visible, apercevoir des mains prenant des crayons et écrivant des communications que l’on peut ensuite conserver et lire à son aise., folie ! ce n’est pas en accord, etc...
Un éditeur du North of England advertiser, en l’an 1600, aurait ainsi répondu à chacun des faits précités, et cependant, de tous ces faits, les seuls auxquels l’éditeur de l’Advertiser de 1861 puisse faire cette réponse sont les derniers que je viens de dire, et la seule justification qu’il donne pour les traiter ainsi, c’est qu’ils ne sont pris en accord, etc. »
M. Wallace que nous allons rencontrer tout à l’heure, fait, au sujet des mêmes objections, la remarque suivante :
« - Il y a un siècle, un télégramme à trois milles de distance n’aurait pas été cru possible, et n’aurait été admis sur aucun témoignage, sauf par les ignorants et les superstitieux qui croient aux miracles. Il y a cinq siècles, les effets produits par le moderne télescope et par le microscope auraient semblé miraculeux, et, s’ils eussent été racontés par un voyageur venant de la Chine ou du Japon, n’auraient certainement trouvé que des incrédules. Le pouvoir de plonger la main dans un métal en fusion et de la retirer intacte est un remarquable exemple d’une loi de la nature contredisant une autre loi connue. »
« - Presque toutes nos connaissances en anatomie et en physiologie, poursuit M. Barkas, sont le résultat de l’observation et non de la raison. La raison, sans l’observation, ne nous enseigne rien sur la germination et la croissance fœtale du corps humain. La raison, sans l’observation, ne nous éclaire pas sur les myriades d’opérations et de mouvements qui opèrent continuellement dans la charpente humaine ; la raison, selon toute probabilité, ne nous aurait jamais appris que, du sang, peuvent être sécrétés, os, muscles, nerfs, peau, chair, ongles, cire, salive, fluide lacrymal, jus gastrique, jus pancréatique, bile, urine, semence... etc..., toutes ces choses ont été enseignées par l’observation et, quand l’observation manque, la raison est en faute. L’observation n’enseigne pas l’usage de la rate et de la glande pinéale, et il en résulte que les médecins philosophes, depuis le temps d’Hippocrate jusqu’aux modernes étudiants qui viennent alternativement pâlir et rougir devant les examinateurs du royal collège des chirurgiens, n’ont été et ne sont capables de donner aucune théorie satisfaisante sur les fonctions de cos deux parties du corps humain. Vous, M. l’éditeur, pouvez dire à vos lecteurs, comme firent les anciens, que la glande pinéale est le siège de l’âme, et que la rate colore ou alimente les globules du sang ; mais, - car vous ne savez rien du contraire, - vos abonnés pourraient être aussi prés de la vérité, s’ils vous répondaient : « - Non ! C’est la glande pinéale qui colore le sang, et la rate, à en juger par les actions de beaucoup de gens, est le siège de l’âme. »
A propos de la chute des aérolithes mentionnée dans les premières lignes de ces pages humoristiques, si les savants du XVIIe siècle niaient obstinément que ces pierres tombassent du ciel, ceux du siècle suivant commirent une bévue toute différente, mais beaucoup plus drôle.
Les temps avaient marché ; les monolithes mystérieux tombaient décidément d’en haut. Bien plus et bien mieux, ils étaient fabriqués par la foudre. On avait découvert et décrété urbi et orbi, ex cathedra scientiarum, que c’était le tonnerre qui se livrait à cette composition, au sein des nuages, pour occuper ses loisirs. - Anathème à qui eût nié cette vérité universellement reconnue et enregistrée à tout jamais dans le livre d’or des connaissances acquises. Vade rétro ! Raca ! Absolument comme aux tourneurs de tables d’aujourd’hui.
Mais la foudre ne se bornait pas à la confection grossière de ces pierres informes puant le souffre et noires de fer ; elle fabriquait aussi le plus pur silex, et même s’amusait à le façonner en toutes sortes d’instruments, haches, grattoirs, petits couteaux, dont elle jetait de temps en temps des échantillons sur la terre, poussant la sollicitude jusqu’à faire un trou dans les haches pour qu’on pût y emmancher un bâton. Les silex ainsi taillés et troués s’appelaient pierres de foudre, à l’Académie des sciences.
Jussieu, en 1723, fut repoussé avec perte quand, rapprochant les pierres de foudre des haches polies encore en usage chez quelques peuples sauvages, il conclut de cette comparaison que notre continent avait été autrefois habité par des hommes à qui les mêmes besoins et la même disette de fer avaient imposé la même industrie
Onze ans plus tard, Mahudel établit péremptoirement dans un mémoire lu à l’Académie que pierres de foudre et haches polies des sauvages étaient une seule et même chose.
- Soit, lui répondit la science officielle, ne pouvant plus faire autrement ; cela prouve tout simplement que la foudre fabrique des haches et perce des trous pour tout le monde, pour les sauvages comme pour nous. Les sauvages, qui n’ont pas d’usines métallurgiques, se servent de ces pierres, et nous, qui possédons des forges, nous dédaignons le silex, voilà toute la différence. Prouvez d’abord que les haches ne se forment pas dans les nues. Ensuite, nous verrons.
Quand on rapproche cette séance de colle du long Péronnier, on est tout surpris de voir, à ce point conservée, la dose de naïveté qu’à travers les siècles, se transmettent les corps savants. Il parait que c’est la seule chose qui reste intacte, au milieu de la débâcle des connaissances acquises.
Revenons à M. Barkas ! Voici sa conclusion, après ses longues investigations sur ces phénomènes qui forceront un jour, comme les pierres polies, les portes rouillées et verrouillées des illustres corporations.
« - Les simples faits des tables frappant et se remuant, épelant les noms, indiquant l’âge, l’heure des montres ou le montant de l’argent qui se trouve dans la poche des assistants, etc., peuvent être expliqués à la rigueur par l’influence magnétique ou hypnotique, comme on la nomme maintenant. Mais comment expliquer les faits supérieurs qui se produisent fréquemment, tels, par exemple, que de donner le montant exact d’une série de pièces de monnaie qu’une personne présente remet à une autre, sans que ni l’une ni l’autre n’en sache le compte ; de communications écrites de diverses manières, sans que personne s’approche du crayon ou du papier ; de livres feuilletés et d’importants passages indiqués, sans que nul ne touche le livre ; de la production d’une musique très-compliquée et parfaitement belle sortant de pianos, de guitares ou d’accordéons, sans que personne n’ait la main sur les cordes ou sur les touches.
Ces faits, et d’autres de même espèce, prouvent l’existence d’agents invisibles et intelligents d’une espèce quelconque Je suis poussé à cette conclusion par ce fait que je n’ai pas été capable de trouver aucune loi physique ou psychologique qui rendit un compte satisfaisant de ces phénomènes.
Qui peut déterminer les limites du possible, limites que la science et l’observation reculent chaque jour ? Examinons, doutons, mais ne soyons pas assez hardis pour nier la possibilité de pareilles occurrences. »
M. Barkas déclare avoir été témoin personnel des faits qu’il énumère Nous en verrons d’autres analogues et plus étranges encore, constatés de visu par de non moins compétents explorateurs. Quant aux conclusions à tirer, chacun, selon la tournure de ses idées et le tempérament de son esprit, est maître de penser ce que bon lui semble.
- 3. La société dialectique de Londres
La société dialectique de Londres, fondée en 1867, sous la présidence de sire John Lubbock, membre de la société royale de Londres, et ayant, parmi ses vice-présidents, Thomas Henry Huxley, un des professeurs les plus savants de l’Angleterre, et M. Georges Henry Lewes, physiologiste éminent, décida, dans sa séance du 6 janvier 1869, qu’un comité serait nommé pour examiner les prétendus phénomènes du spiritualisme, et en rendre compte à la société. Le débat qui s’éleva à ce propos fit constater que la plupart des membres n’admettaient pas la réalité de ces phénomènes, et pensaient, à la suite de cet examen solennel, voir le modern spiritualism anéanti pour toujours. Cet espoir fut partagé par la grande majorité des journaux anglais qui saluèrent la nomination du comité par des cris d’enthousiasme,
Dix huit mois après, ce comité composé d’hommes appartenant à la magistrature, au clergé, aux lettres et aux sciences, présentait au conseil d’administration le rapport suivant :
Messieurs,
« Votre comité, après avoir reçu les dépositions orales ou écrites d’un grand nombre de personnes qui ont décrit des phénomènes dont elles ont déclaré avoir fait l’expérience, convaincu qu’il était de la plus grande importance de vérifier les phénomènes en question, par des expériences et des épreuves personnelles, s’est divisé en sous-comités, ce qui a paru le meilleur moyen d’arriver à ce résultat.
En conséquence, six sous-comités ont été formés.
Tous ont envoyé des rapports d’où il résulte qu’une grande majorité des membres de votre comité sont devenus les réels témoins de diverses phases des phénomènes, sans l’aide ou la présence d’aucun médium de profession, quoique la plus grande partie d’entre eux aient commencé leurs investigations dans des dispositions d’esprit ouvertement sceptiques. Ces rapports, ci-joints, se confirment l’un l’autre, en substance, et paraîtraient établir les propositions suivantes :
1° Des bruits de nature très-variée, provenant en apparence des meubles, du parquet ou des murs de la chambre, et accompagnés de vibrations qui souvent sont perceptibles au toucher, se présentent sans être produits par l’action musculaire ou par un moyen mécanique quelconque.
2° Des mouvements de corps pesants ont lieu sans l’aide d’appareils mécaniques d’aucune sorte, et sans un développement équivalent de force musculaire de la part des personnes présentes, et même fréquemment sans contact ou connexion avec personne.
3° Ces bruits et ces mouvements se produisent souvent au moment voulu et de la façon demandée par les personnes présentes et, par le moyen d’un simple code de signaux, ils répondent aux questions et écrivent des communications cohérentes.
4° Les réponses et communications obtenues sont, en grande partie, d’un caractère trivial ; mais quelquefois elles donnent des faits et des renseignements qui ne sont connus que d’une personne présente.
5° Les circonstances dans lesquelles les phénomènes se présentent sont variables. Le fait le plus saillant est que la présence de certaines personnes semble nécessaire à leur production, et que celle d’autres personnes leur est généralement contraire ; mais cette différence ne paraît dépendre ni de la croyance, ni de la non-croyance aux phénomènes.
Les témoignages, oraux ou écrits, reçus par votre comité affirment, non-seulement des phénomènes de même nature que ceux dont les sous-comités ont été témoins, mais, en outre, des phénomènes d’un caractère plus varié et plus extraordinaire, tels que :
1° Corps pesants s’élevant dans l’air (dans certains cas, des hommes) et y restant quelque temps, sans support visible ou tangible.
2° Apparitions de mains et de formes n’appartenant à aucun être humain, mais semblant vivantes par leur aspect et leur mobilité. Ces mains ont été quelquefois touchées et même saisies par les assistants, convaincus par conséquent qu’elles n’étaient point le résultat d’une imposture ou d’une illusion.
3° Exécution de morceaux de musique, très-bien joués sur des instruments, sans qu’aucun agent constatable n’eût joué de ces instruments.
4° Exécution de dessins et de peintures, produits dans un temps si court et dans des conditions telles, que toute intervention humaine était impossible…
En présentant leur rapport, les membres de votre comité, prenant en considération la haute réputation et la grande intelligence de la plupart des témoins des faits les plus extraordinaires, le degré de confirmation que donnent à leur témoignage les rapports des sous-comités, et l’absence de toute preuve d’imposture ou d’illusion pour une grande partie des phénomènes ; de plus ayant égard au caractère exceptionnel de ces phénomènes, et au grand nombre de personnes de toute condition, répandues sur toute la surface du monde civilisé, qui sont plus ou moins influencées par la croyance à leur origine surnaturelle ; et considérant en même temps qu’aucune explication philosophique n’en a encore été obtenue, les membres de votre comité se croient obligés de déclarer que, dans leur conviction, le sujet mérite d’être examiné avec une attention plus sérieuse et plus minutieuse que celle qui lui a été accordée jusqu’à ce jour. »
La Société dialectique, ainsi trompée dans son attente, ne fut pas pour cela convertie. Ceux qui n’avaient rien vu se déclareront naturellement plus édifiés que ceux qui avaient étudié pendant dix-huit mois. On refusa d’imprimer officiellement le rapport que le comité publia, sous sa responsabilité, ainsi que les rapports des sous-comités et sa volumineuse correspondance.
Malgré cette mauvaise grâce à avouer sa défaite, les modernes spiritualistes doivent savoir gré a la Société dialectique de Londres, d’avoir ainsi fourni des verges pour la fouetter, et fait rebondir en avant, renforcé de nouvelles recrues, le Spiritism qu’elle croyait abattre.
Parmi les membres du comité, était le grand naturaliste anglais, Alfred Russel Wallace, émule et collaborateur de Darwin, et déjà, lui, convaincu de la réalité des phénomènes. Comme Mapes, comme Hare et tant d’autres, M. Wallace, vaincu par l’évidence, a fait courageusement sa profession de foi dans un livre Miracles and Modern Spiritualism, qui passionne encore les esprits en Angleterre.
Il a écrit dans son livre cette page intéressante sur le comité dont il fit partie, la disposition d’esprit de ses collègues, et le résultat sur eux-mêmes de leurs investigations :
« - Dans ce comité, composé de trente-trois membres actifs, huit seulement crurent au commencement à l’existence de ces faits, quoiqu’il n’y en eut que quatre qui acceptassent la théorie spiritualiste. Dans le cours de l’enquête, douze des plus complets sceptiques devinrent convaincus de la réalité de plusieurs des phénomènes physiques, en suivant les séances du sous-comité, et presque uniquement par le moyen de la médiumnité de membres du comité. Trois membres qui étaient auparavant incrédules, continuèrent leurs investigations en dehors de nos réunions, et, en conséquence, sont devenus entièrement spiritualistes. Mes propres observations, comme membre du comité, et du sous-comité le plus important et le plus actif, me conduisent à établir que le degré de conviction produit dans l’esprit des divers membres fut, en tenant compte de la différence des caractères, à peu près proportionné à la somme de temps et de soin apportée à l’investigation. Ce fait, qui est constant dans toute investigation de ces phénomènes, est le résultat caractéristique de l’examen de tout phénomène naturel. L’examen d’une imposture, ou d’une illusion a invariablement un résultat opposé ; ceux qui ne font qu’une faible expérimentation étant trompés, tandis que ceux qui continuent avec persévérance leur enquête finissent invariablement par remonter à la source de l’imposture ou de l’illusion. S’il n’en était pas ainsi, la découverte de la vérité et la constatation de l’erreur seraient impossibles. »
Je crois l’argumentation assez solide, et je la recommande à l’attention des chimistes de Tombouctou.
Au nombre des témoins entendus par le comité de la Société dialectique, figuraient M. le professeur Auguste de Morgan, président de la Société mathématique de Londres, secrétaire de la Société royale astronomique, et le savant physicien M. C. F. Varley, ingénieur en chef des compagnies de télégraphie internationale et transatlantique, inventeur du condensateur électrique, qui a résolu définitivement le problème de la télégraphie sous-marine.
M. Auguste Morgan a écrit la chose suivante, dans un livre intitulé From master of spirit :
« - Je suis parfaitement convaincu de ce que j’ai vu et entendu, d’une manière qui me rend le doute impossible. Les spiritualistes, sans aucun doute, sont sur la trace qui mène à l’avancement des sciences physiques ; les opposants sont les représentants de ceux qui ont entravé tout progrès. »
Je ne le lui fais pas dire. Il continue :
- « J’ai dit que ces esprits frappeurs sont sur la bonne route. Ils ont l’esprit et la méthode des grandes époques où des sentiers furent tracés à travers les forêts impénétrables dans lesquelles la routine se promène aujourd’hui. Quel était cet esprit ? C’était l’esprit d’universel examen que n’arrêtait jamais la crainte d’être découvert dans l’investigation d’une absurdité. »
Nous ne sommes pas, en France du moins, dans l’une de ces époques-là.
Quant à M. Cromwell Fleewood Varley, nous allons faire savoir son opinion sur l’objet des études du comité dialectique, en citant des extraits d’une lettre qu’il écrivit en 1868 au célèbre professeur M. Tyndall :
- « Selon votre désir, je m’efforcerai de vous décrire brièvement les phénomènes physiques que j’ai reconnus dans deux occasions, en présence de M. Home, ainsi que les précautions que j’ai prises pour éviter toute supercherie…
J’avais appris à plusieurs reprises par des personnes bien informées, qu’en présence de M. Home, qui n’a pas toujours été apprécié à sa juste valeur, se passaient des manifestations tout à fait extraordinaires, et j’étais très-désireux d’en explorer la nature par moi-même.
Comme je n’avais personne pour me présenter à M. Home, je me rendis chez lui, un matin. Je lui dis que j’étais l’électricien des Compagnies télégraphiques, et que, par conséquent, j’étais très-versé dans la connaissance de l’électricité, du magnétisme et des autres forces physiques ; que j’avais entendu parler des phénomènes extraordinaires qui se produisaient en sa présence, et que, pour cela, j’étais très-désireux de les voir et d’en rechercher la cause.
Je demandai à M. Home s’il voulait me permettre d’être témoin de ces phénomènes. Il répondit qu’il y consentait avec grand plaisir. En même temps, il me prévint d’avance qu’il ne pouvait pas me garantir que des manifestations auraient lieu ; que ces phénomènes étaient d’un caractère délicat, et qu’il fallait ordinairement plusieurs séances avant que le rapport nécessaire pour les produire fût établi de manière à obtenir quelque chose de décisif.
Le lendemain, je reçus une invitation en forme, adressée à moi et à Mme Varley, pour le jeudi soir, entre sept et huit heures.
Le salon de M. Home était situé au-dessus de la boutique d’un droguiste. J’examinai soigneusement la cage de l’escalier, pour voir si le plancher n’était pas d’une épaisseur peu commune, qui pût faciliter le placement d’une machine. Je me rendis aussi dans la boutique du droguiste, située au-dessous. J’examinai le plafond qui était sous le salon supérieur, mais je n’y vis rien d’insolite. Le salon était médiocrement meublé. Il y avait un sofa, une douzaine de chaises, et rien de plus ; rien qui eût pu cacher quelques appareils.
Nous nous assîmes au nombre de huit, autour d’une grande table ronde et pesante.
Je m’étais entendu d’avance avec Mme Varley pour observer très-exactement et regarder avec attention tout ce qui pourrait ressembler à une supercherie, pour surveiller le salon ainsi que les meubles, et pour ne pas perdre de vue les personnes présentes, afin de ne rien laisser échapper de ce qui aurait pu paraître suspect...
M, Home me pria, à différentes reprises, de diriger mon investigation, sans avoir égard à l’étiquette ou à toute autre considération. Je profitai de cette permission.
Le premier phénomène se produisit vingt minutes après que nous fûmes placés à la table ; nous entendîmes un certain nombre de bruits ou de coups frappés, comme on les nomme le plus souvent. J’examinai le dessous de la table, tandis que Mme Varley observait le dessus. La chambre était bien éclairée par quatre becs de gaz. Toutes les mains étaient placées sur la table, et les pieds fixés sous les chaises, ainsi que l’avait désiré M. Home, dès le début de la séance...
On me donna sur l’alphabet télégraphique les explications suivantes : Un coup frappé, un mouvement ou un acte quelconque signifie non, trois coups frappés, trois mouvements, ou trois actes quelconques signifient oui ; deux signifient douteux ; cinq demandent l’alphabet, c’est-à-dire demandent que les lettres de l’alphabet soient prononcées à haute voix ou touchées, auquel cas la lettre voulue est indiquée par trois coups.
De cette manière, les mots pouvaient être facilement, bien que lentement, télégraphiés par un être capable de produire les dits signaux.
Une dame témoigna à haute voix le désir que je fusse touché. Au moment même, cinq coups se firent entendre et on commença à lire l’alphabet. Nous apprîmes, par ce moyen, que celui qui voulait se communiquer craignait de s’approcher de moi. Je ne fis aucune observation là-dessus, mais je jetai un regard attentif autour de moi, et je m’efforçai de découvrir d’où venaient les bruits...
Enfin il fut communiqué que l’être en question avait cessé de me craindre, et allait toucher mon habit. Celui-ci fut en effet tiré ou secoué trois fois, de manière à laisser entre les attouchements des intervalles d’une demi-seconde.
Ces tiraillements de mon habit ayant eu lieu en bas, il me vint à l’idée que ceci ne pouvait être considéré comme une preuve, mais que, si mon habit était tiré plus haut que la table, de manière à ce qu’il fût possible de le voir, cela serait beaucoup plus satisfaisant. Au moment même où cette idée traversa mon esprit, le pan droit de mon habit fut soulevé trois fois, à une distance d’un pied de mon visage.
Je souhaitai alors mentalement, pour avoir une preuve convaincante, que le collet de mon habit fût remué du côté gauche. Avant même que ce désir eût été formulé en paroles dans mon esprit, le collet fut secoué trois fois du côté gauche.
Bientôt après il me fut communiqué que mon genou allait être touché. Je désirai de suite mentalement que cela fût fait trois fois, à mon genou droit, et, au moment même, j’y ressentis trois pressions bien sensibles. Je dis alors mentalement : « Mon genou gauche, » et il fut touché trois fois ; puis je dis, de la même manière : « Épaule droite, » et à l’instant elle fut touchée, sans qu’il me fût possible de rien voir.
J’exigeai après cela, toujours mentalement, que l’épaule gaucho, puis la partie supérieure de ma tête fussent touchées, ce qui se fit de suite trois fois à chacun de ces endroits. Le tout n’avait pas duré plus de dix secondes.
Comme je n’avais pas parlé, et que je n’avais fait ni un mouvement ni un geste, personne ne sut ce qui s’était passé, que lorsque j’en fis part aux assistants.
La table fut balancée plusieurs fois ; puis, par les signes convenus, nous fûmes imites à nous lever, ce que nous fîmes, en laissant nos mains légèrement posées sur la table. Celle-ci, après quelques mouvements çà et là, fut tout d’un coup entièrement soulevée du plancher, à une hauteur de quatorze ou quinze pouces, fit quelques mouvements latéraux à droite et à gauche, et finalement se baissa.
J’examinai tout sous la table, pendant ce phénomène, mais je ne pus rien voir. Les mains se trouvaient au-dessus de la table, et ne pouvaient par conséquent contribuer à la soulever.
Je souhaitai que la table, si elle se relevait, fît des mouvements selon ma volonté. Après trois ou quatre minutes, elle se souleva de nouveau en l’air. Je souhaitai mentalement qu’elle se dirigeât de différents côtés, et elle le fit avant que j’eusse le temps de formuler mes pensées en paroles.
Plusieurs fois il se fit un tremblement général qui attira simultanément l’attention de tous ». Plusieurs d’entre nous, assis sur des chaises, furent tout à coup retournés avec elles, et quand nous essayâmes de le faire nous-mêmes, nous reconnûmes qu’il fallait un très-grand effort pour parvenir à produire un mouvement semblable avec les mains. La séance dura jusque vers 11 heures. M. Home exprima son étonnement qu’un pareil développement de force se fut produit dès ma première investigation.
Rentrés chez nous entre minuit et une heure, nous comparâmes nos observations, Mme Varley et moi, et je reconnus qu’elle avait posé elle-même un grand nombre de questions mentales auxquelles il avait été répondu avec la même rapidité qu’à moi.
Au même instant, des coups furent frappés dans les murs de notre propre demeure située à plus de cinq milles anglais du médium.
Le lendemain soir, je reçus une lettre de M. Home dans laquelle il me disait que nous devions avoir entendu des coups dans notre propre maison.
Peu de temps après, je rencontrai M. Home, et lui demandai comment il avait pu savoir cela. Il répondit que la même force qui avait produit le phénomène dans sa maison, avait fait la même chose dans ma chambre, l’en avait informé et l’avait prié de m’écrire, pour que cela me servît d’une preuve nouvelle.
La seconde séance eut lieu dans ma propre maison, où M. Home n’était jamais venu.
Un grand nombre de phénomènes, semblables à ceux déjà décrits, se produisirent. Pourtant quelques-uns différèrent de ceux que j’avais vus chez lui.
Dans le courant de la soirée, M. Home parut devenir nerveux. Il me pria de lui tenir les mains, puis il s’écria :
« - Oh ! Regardez derrière vous ! » Et il fut en proie à une certaine agitation. Il plaça ensuite ses deux jambes sur mon genou gauche ; sur sa prière, je les tins entre mes propres jambes, et je saisis ses deux mains dans les miennes. Après cela, chacun de nous porta ses regards vers la direction indiquée.
Il y avait, à une distance de sept pieds derrière M. Home, une petite table placée contre une fenêtre, et dont nous étions, tous deux, les plus rapprochés. Quelques instants après, cette petite table commença à se remuer. Elle était montée sur des roulettes, et fut poussée jusqu’à moi par une force invisible, tandis que personne n’était près d’elle, et que je tenais fortement les mains et les pieds de M. Home.
Un grand canapé, sur lequel huit personnes pouvaient prendre place, fut poussé à travers toute la chambre, et nous força de reculer jusqu’au piano.
Une tromperie était impossible...
Vous me demanderez sans doute pourquoi je n’ai pas publié cela plus tôt. La réponse est simple. Vous savez bien vous-même de quelle manière sont accueillies, dans ce monde de discorde, toutes les découvertes nouvelles.
Je me suis efforcé, autant que me l’ont permis les occasions, ma santé et mes affaires, de rechercher la nature de la force qui produit ces phénomènes ; mais, jusqu’à présent, je n’ai pu découvrir autre chose que la source d’où émane cette force physique, c’est-à-dire des systèmes vitaux des assistants et surtout du médium. Cette partie du sujet n’est, par conséquent, pas mûre pour la publicité.
Quant aux manifestations proprement dites, il existe là-dessus de nombreux rapports, et, parmi eux, quelques-uns dont l’exactitude est garantie, aussi bien dans notre siècle, que dans le passé.
Nous ne faisons qu’étudier ce qui a été déjà l’objet des recherches des philosophes, il y a deux mille ans ; et si une personne bien versée dans la connaissance du grec et du latin, qui serait en même temps au courant du caractère des phénomènes qui se sont produits en si grand nombre depuis l’année 1848, si un tel homme, dis-je, voulait traduire soigneusement les écrits de ces grands hommes, le monde apprendrait bientôt que tout ce qui a lieu maintenant n’est qu’un vieux côté de l’histoire, étudié par des esprits hardis, à un degré qui porterait bien haut le crédit de ces vieux sages si clairvoyants, parce qu’ils se sont élevés au-dessus des préjugés étroits de leur siècle, et semblent avoir étudié le sujet en question dans des proportions qui, sous plusieurs rapports, dépassent de beaucoup nos connaissances actuelles. »
Après la publication d’une lettre pareille, et pour l’honneur de la vraie science, encore un à envoyer à Bedlam, qui est le Charenton (te l’Angleterre. Ses collègues anglais se contentèrent de l’envoyer à la société royale de Londres, autrement dit l’académie des sciences du pays. M. Tyndall lui-même fut un des plus ardents promoteurs de son élection. - Incroyable, cette Grande-Bretagne !
Le phénomène de la table qui se promène toute seule dans un salon, n’est pas pour moi une chose nouvelle. J’ai vu le fait à Paris, à plusieurs reprises, dans des groupes différents, toujours en pleine lumière, et toute supercherie me semblant impossible. J’ai examiné, palpé, remué ces tables, avant et après l’expérience, et les ai reconnues innocentes de toute ficelle et de tout truc.
Cela n’allait pas toujours aussi facilement que chez M. Varley. Je me rappelle une table à jeu en acajou, que j’avais placée, de mes propres mains, dans l’embrasure d’une fenêtre, en fermant les rideaux sur elle, et qui fit bien des façons avant de se décider à sortir. Il est vrai qu’il y avait double opération : l’écartement des rideaux et la mise en mouvement de la table.
Nous faisions la chaîne autour d’une autre grande table ronde, au milieu de la chambre, et nous avions beau appeler mentalement la petite, blottie derrière ses rideaux ; l’entêtée ne bougeait pas. Il fallut que la nôtre se mit elle-même à marcher, et s’approchât de la fenêtre, nous forçant à nous lever pour la suivre, afin de ne pas rompre la pile que formaient nos mains réunies sur ses bords. Elle alla tout près des rideaux fermés, reculant, se rapprochant à plusieurs reprises, comme pour jeter de la force à l’isolée toujours inerte dans sa cachette.
D’abord les rideaux firent des tentatives pour s’ouvrir ; mais ils retombaient aussitôt. Enfin, après quelques minutes de cette opération magnétique d’une nouvelle espèce, dont nous étions coopérateurs tout à fait passifs, les rideaux s’écartèrent bruyamment, et la table d’acajou s’avança, suivant la nôtre, qui alla tranquillement reprendra sa place au milieu du salon. La petite alors, complètement animée, vint gambader devant nous, se levant sur un pied, sur un autre, et se dressant devant le médium, une charmante demoiselle contre laquelle elle se frottait avec la câlinerie d’un chat.
Je me gardai, naturellement, de raconter ce fait, qui m’eût fait rire au nez... bien inutilement. On ne badine pas, en France, sur ces sortes de choses. Je passe déjà pour un rêveur, à ce que disent mes amis. Visionnaire, j’étais perdu. A présent que je puis me cacher derrière M. Varley, je me risque.
J’ai aussi été témoin de quelques autres choses analogues à celles que mentionne le rapport du comité de la Société dialectique de Londres. Seulement celles-là ne se passaient pas à la lumière, du jour ou des lampes, et je n’aime pas l’obscurité. Mais que faire ? La lumière, me disait-on, empêchant les manifestations, quand les médiums ne sont pas assez forts, c’était à prendre ou à laisser. Je prenais, mais avec une grande défiance. Si j’avais eu le moindre soupçon sur la bonne foi de ceux qui me conviaient à ces sortes d’expériences, je me fusse abstenu. C’était bien assez déjà de suspecter leur indépendance d’esprit vis-à-vis du phénomène, les sachant capables de s’halluciner consciencieusement et de pousser le plus innocemment du monde au chavirement de la raison d’autrui, à seule fin de se prouver une fois de plus à eux-mêmes la solidité de la base sur laquelle ils avaient établi leur foi.
J’ai vu, dans ces séances obscures, des mains lumineuses prendra sur la table des boites à musique, les promener à travers la chambre, jusqu’au plafond, et, un soir, dans une chambre à coucher, les porter sous le lit. La même chose eut lieu avec une sonnette que les doigts phosphorescents agitaient en l’air, s’éloignant, se rapprochant, voltigeant jusqu’aux extrémités de la chambre, et se glissant sous le lit et même sous l’édredon qui le recouvrait, où, bien entendu, la sonnette toujours agitée, ne se faisait plus entendre qu’en sourdine ; après quoi, sur ma demande, elle fut apportée et déposée dans ma main tendue sous la table pour la recevoir.
J’ai entendu aussi, dans l’obscurité, des crayons écrire ou dessiner sur des feuilles de papier que nous avions placées sur la table. La lumière allumée, on trouvait des phrases parfaitement tracées et d’irréprochables dessins. Je me rappelle entr’autres un charmant petit bouquet de fleurs, assez compliqué, et si fin de traits, qu’il fallait le regarder de très-près, et presque à la loupe, pour en distinguer les détails.
Il fut exécuté en moins de trois minutes.
Du reste la rapidité électrique du mouvement est un caractère saillant de ce phénomène. L’esprit s’amusa une fois à ôter une bague du doigt d’une dame, et à la passer à l’un des miens, au bout, bien entendu. Au moment même où cette dame s’écriait : - « On me prend ma bague ! » l’anneau était à mon doigt. Même chose pour la restitution : la bague glissait à peine de mon doigt, que la dame s’écriait : - « On me l’a rendue ! » - Je maintiens le mot électrique.
Inutile d’ajouter que je continuais à ne pas me vanter de ces choses-là, trouvant suffisantes les objections, les suppositions et les objurgations que je m’infligeais moi-même.
- 4. Miracles in modern spiritualism
M. Broca, dans son cours d’anthropologie, raconte sur MM. Wallace et Darwin, une anecdote qui semblera, j’espère, toute naturelle, aux savants des âges futurs, mais qu’il est bon, parait-il, de citer à ceux de l’âge présent.
M. Wallace était en Amérique, en Océanie, je ne sais plus où, dans un coin quelconque du globe, où l’avait entraîné sa passion de naturaliste. En étudiant la flore et la faune de cette contrée, il découvre, dans certaines espèces, des indices certains de cette loi de l’évolution qui, quelques années plus tard, devait causer tant d’émotion dans le monde savant. Il rédige un mémoire sur sa précieuse découverte, et l’expédie… à qui ? - à Darwin, son rival dans cette recherche, en le chargeant de communiquer ce travail à ses collègues, et de lui assurer ainsi, à lui, Wallace, dans l’histoire de la science, l’honneur et le bénéfice de l’invention.
Or, M. Darwin venait, de son côté, de faire la même découverte, et d’en tirer les mêmes conséquences. Il terminait son rapport, quand celui de M. Wallace lui parvint. On comprend l’embarras… de tout autre. D’abord, il est toujours peu agréable, dans la lutte pour la gloire, comme dans celle pour la vie, d’être contraint de partager ce dont on n’a jamais assez pour soi, et qu’on a cru bien légitimement vous appartenir, à vous seul. Et puis si quelqu’un allait se figurer, M. Wallace tout le premier, que le manuscrit expédié d’outre-mer, au lieu d’être le frère jumeau de celui écrit à Londres, a plutôt sur lui des droits de paternité... Il paraît que la moralité de nos jours peut rendre facilement un pareil doute possible.
M. Darwin ne s’inquiéta pas pour si peu. Il réunit ses collègues, leur lut les deux mémoires, celui de M. Wallace et le sien ; après quoi il fut établi, sans conteste, que la même découverte et les mêmes raisonnements avaient été faits à la fois, sur deux bords de l’Océan, par deux grandes intelligences, et qu’au lieu d’un prix unique, c’étaient deux palmes ex aequo qu’on avait à décerner.
On conçoit que de pareils hommes n’hésiteront pas à froisser les préjugés de leurs contemporains, quand ils croiront avoir découvert une vérité qui heurte les idées reçues, et l’on ne sera pas surpris que M. Wallace ait pris le taureau moderne par les cornes, et écrit bravement en tête de son livre ce mot Miracles qui, sortant d’une telle plume, a paru encore plus monstrueux que de coutume, aux fortes têtes de nos jours. Que le lecteur se rassure ! Cet épouvantait est comme tant d’autres. Il suffit de le regarder de près, pour se familiariser avec lui. Les miracles de M. Wallace sont tout simplement des lois naturelles inconnues, des forces intelligentes parfaitement naturelles aussi, mais que notre nature à nous, limitée à quelques modes de perception que nous proclamons ingénument le nec plus ultra des puissances de la vie, que notre nature, dis-je, ne saisit pas. Des êtres tant soit peu sensés qui voudraient bien se rendra compte des conquêtes faites sur l’inconnu par l’intelligence humaine encore si obtuse, énumérer les choses réputées hors d’atteinte, et même complètement ignorées, dont nous avons pénétré le secret par les seuls efforts de l’esprit, se diraient peut-être qu’il est téméraire de tracer des limites à l’accessible, et plus imprudent encore de fixer des bornes à ce qui est ; mais il ne faut pas demander un grain de bon sens à la passion, et ce débat, qui se prétend scientifique, est œuvre de passion pure.
M. Wallace reste fidèle à la grande hypothèse qu’il a formulée avec Darwin. Mais la sélection naturelle n’est qu’un procédé de la vie, et n’explique pas la vie elle-même. En outre, et surtout dans l’organisme humain, des points d’interrogation se posent encore, auxquels la loi de sélection ne répond pas. Nous causerons de cela avec M. Haeckel, quand nous serons en Allemagne.
Revenons à M. Wallace. C’est aussi un converti, et de la plus saillante, et de la plus noble espèce.
Voici sa profession de foi, dans ce style original, à la fois simple et imagé, qui est le trait caractéristique de la grande littérature anglaise, et que la plupart de nos traducteurs, pour ne pas dire tous, se font un devoir d’aplatir, en le coulant dans notre moule, sous prétexte de l’accommoder au goût français. Outre la curiosité du fond, j’espère offrir un attrait de plus au lecteur, en lui donnant, scrupuleusement respectés, ces échantillons de la forme anglo-saxonne.
« - J’étais, dit M. Wallace, un matérialiste si complet et si convaincu, qu’il ne pouvait y avoir dans mon esprit aucune place pour une existence spirituelle, et pour aucun autre agent dans l’univers que la matière et la force. Les faits cependant sont des choses opiniâtres.
Ma curiosité fut d’abord excitée par quelques phénomènes légers, mais inexplicables, qui se produisaient dans une famille d’amis ; et mon désir de savoir et mon amour de la vérité me forcèrent de poursuivre les recherches. Les faits devinrent de plus en plus certains, de plus en plus variés, de plus en plus éloignés de tout ce que la science moderne enseigne et de toutes les spéculations de la philosophie de nos jours. Les faits me vainquirent. Ils me forcèrent de les accepter comme faits, longtemps avant que je pusse admettre l’explication spirituelle ; - il n’y avait pas en ce temps, dans ma fabrique de pensées, de place pour cette conception ; - peu à peu lentement une place se fit. Elle se fit, non par des opinions préconçues ou théoriques, mais par une continuelle action de faits sur faits dont on ne pouvait se débarrasser d’aucune autre façon. »
On voit que M. Wallace accepte et proclame, sans hésiter, la cause spirituelle de ces phénomènes, c’est-à-dire l’ingérence, dans leurs manifestations, d’êtres intelligents et conscients, autres que nous. Quelle est la nature, quel est l’état, le mode de vie de ces invisibles, de ces impalpables... et d’abord peuvent-ils exister ?
En dehors des faits manifestés qui, pour sa raison, sont des preuves, M. Wallace, comme savant, exprime en ces termes la justification de cette hypothèse :
- « La lumière, la chaleur, l’électricité, le magnétisme, et probablement la gravitation et la vie ne sont que des modes de mouvement de l’éther qui remplit l’espace ; et il n’y a pas une seule manifestation de force, de développement, de beauté, qui ne dérive de l’un ou de l’autre de ces termes. Toute la surface du globe a été façonnée et refaçonnée ; les montagnes ont été abaissées en plaines, et les plaines ont été sillonnées en montagnes et en vallées, par la puissance des vibrations de l’éther mis en mouvement par le soleil. Les veines métalliques et les cristaux, enterrés à des milles sous les rocs et les montagnes, ont été formés par les diverses forces, qu’ont développées les vibrations du même éther. Chaque plante, chaque fleur qui réjouit la surface de la terre, doit le pouvoir de croître et de vivre à ces vibrations que nous appelons chaleur et lumière ; tandis que, dans l’animal et dans l’homme, les puissances de ce merveilleux télégraphe dont la batterie est le cerveau et dont les fils sont les nerfs, sont probablement dus encore à un mode de mouvement tout différent de ce même éther qui pénètre tout. Dans certains cas, nous sommes capables de percevoir directement les effets de ces forces cachées. Nous voyons un aimant, sans contact ou sans impression de quelque matière pondérable capable, dans notre imagination, d’exercer une force, triompher cependant de la pesanteur et de l’inertie, soulever et remuer des corps solides ; nous voyons l’électricité, sous la forme d’un éclair, fendre un chêne robuste, jetant à bas les tours et les clochers, détruisant hommes et bêtes, quelquefois sans une blessure ; et ces manifestations de force sont produites par une matière si impalpable, qu’elle ne peut être connue de nous que par ses effets. Avec de tels phénomènes qui se montrent partout autour de nous, si des intelligences de ce que nous devons appeler la nature éthérée existent, nous n’avons pas de raison de leur nier le pouvoir d’user de ces forces éthérées qui sont la source toujours coulante dont toute force, tout mouvement, toute vie sur la terre est issue. Nos sens limités et notre intellect sont capables de recevoir ces impressions, et de suivre quelques-unes des manifestations variées du mouvement éthéré sous les phases si distinctes de lumière, de chaleur, d’électricité, de gravité ; et un penseur ne voudra pas, pour un moment, admettre qu’il y a d’autres modes d’action possibles de ce premier élément ?... Une race d’hommes aveugles ne pourrait absolument comprendre l’existence de la lumière et les innombrables manifestations de la forme et de la beauté ; ce sens étant supprimé, notre connaissance de la nature et de l’univers ne serait pas la millième partie de ce qu’elle est ; notre intellect serait amoindri ; nous ne saurions jusqu’où il peut s’étendre. Or, il est possible, et même probable, qu’il y a des modes de sensation aussi supérieurs à tous les nôtres, que la vue l’est au toucher et à l’ouïe. »
Sans parler des faits de magnétisme et de somnambulisme irrécusables sur lesquels la science officielle s’obstine sottement à fermer les yeux, les expériences du baron de Reichembach, rappelées par M. Wallace, prouvent que, dans certaines conditions, la puissance de nos facultés de perception peut s’étendre, et découvrir des modes d’action de la matière que, dans leur état habituel, nos sens sont inhabiles à percevoir.
« - Le baron de Reichembach, dit M. Wallace, a ‘constaté que des personnes, dans une condition nerveuse particulière, éprouvaient des sensations très-bien remarquées et définies. Mises en contact avec des aimants ou des cristaux, et dans une obscurité complète, elles en voyaient rayonner des émanations lumineuses.
Nombre de personnes en parfaite santé et d’une intelligence supérieure pouvaient percevoir ces phénomènes.
Tous voyaient des lumières et des flammes sortir des aimants, et décrivaient les détails variés de leur dimension, de leur forme, de leur couleur, leur grandeur relative selon les pôles positif ou négatif, et leur apparence sous diverses conditions, telles que combinaison de plusieurs aimants, images formées par des lentilles, etc...
D’autres ne voyaient pas les phénomènes lumineux, mais étaient sensibles aux différentes sensations excitées par les aimants et les cristaux. »
J’ignore ce que la routine contemporaine pense et décrète sur ces phénomènes, qui dérangent évidemment l’équilibre de nos connaissances acquises, comme dirait M. Barkas ; mais peu importe, sur ces faits et sur les autres, le sentiment des vieilles ladies de nos laboratoires officiels. Leurs aveugles négations sont, au contraire, un brevet d’authenticité pour les poissons volants dont elles récusent l’existence. A l’appui de cette assertion qui, venant uniquement de ma part, pourrait sembler peu révérencieuse pour les savantes facultés et les illustres académies, j’invoque le témoignage de M Wallace, lui-même, assurément bien placé pour émettre un avis compétent sur cette question :
- « Une objection que j’ai entendu poser en public et qui était grandement applaudie, dit l’éminent naturaliste, est qu’il faut de grandes connaissances scientifiques pour décider de la réalité de faits exceptionnels et incroyables, et que jusqu’à présent les hommes de science ont déclaré que ces faits n’étaient dignes d’aucun crédit.
Je réponds que jamais plus grande erreur ne fut émise. Les faits sont en opposition directe avec cette assertion ; car j’assure, sans crainte d’être contredit, que, toutes les fois que les savants de quelque âge que ce soit, ont nié les découvertes des investigateurs sur des principes à priori, ils ont toujours été dans le faux.
Sans parler de Galilée, d’Harvey et de Jenner, les grandes découvertes ont toujours été directement combattues par tous les savants contemporains, à qui elles semblaient absurdes et incroyables. Quand Benjamin Franklin aborda le sujet des fils conducteurs de la foudre, il fut raillé comme un visionnaire. Quand Young prouva la théorie des ondulations de la lumière, il fut déclaré absurde dans toutes les revues scientifiques. Sir Humphrey Davy fut plaisanté pour son idée d’éclairer Londres au gaz. Lorsque Stephenson proposa d’employer des locomotives sur le Railway de Liverpool et de Manchester, on démontra qu’il était impossible de faire ainsi douze lieues à l’heure. Une autre grande autorité scientifique déclara qu’il était impossible aux steamers de traverser l’Océan. »
Empressons-nous de rendre justice à nos savants français. Ils ne se montrèrent pas indignes de leurs confrères d’outre-Manche, et firent chorus avec eux sur toutes ces questions. Lorsqu’il s’agit de bafouer des inventeurs et de repousser quelque chose, d’utile ou de grand, la science officielle de tous pays ne connaît pas de frontières.
- 5. Psychography
Nous venons d’écouter M. Wallace. Je donne maintenant la parole à M. Oxon, professeur de la faculté d’Oxford. Après quoi, nous entendrons M. Williams Crookes. Les savants de Tombouctou, pour peu qu’ils aient occasion de se renseigner sur la valeur de leurs confrères d’Europe, ne m’accuseront pas de lésiner sur le choix.
- « Les faits que j’expose, dit M. Oxon, sont le fruit de mes propres expériences dans l’investigation des phénomènes psychiques. »
Psychiques ! Le mot me plaît, et je le garde. Psychique me semble, jusqu’à ce jour, l’épithète la plus convenable pour cette force, d’où qu’elle vienne, qui produit des phénomènes intelligents. Appelons-la donc, avec M. Oxon, force psychique, et désignons, comme lui, sous le nom de psychographie, l’écriture anormale déjà mentionnée, et dont le professeur du grand collège anglais va nous parler plus longuement.
Donc, M. Oxon a vu, de ses propres yeux, les faits qu’il expose.
- « Ces faits, poursuit-il, je les affirme avec toute mon autorité. Je n’ai pas à m’occuper de cette allégation qu’ils sont hors de la nature des choses, et, par conséquent, doivent être rejetés sans la formalité d’un examen. C’est une ancienne méthode, plus antique que vénérable, de disposer des faits nouveaux. Il y eut un temps, dans l’histoire du monde, où il était de mode d’étouffer toute manifestation de la vérité qui était neuve et déplaisante, de même qu’il vient un moment dans l’histoire de chaque nouvelle découverte, où la vieille méthode est abandonnée. Alors tous ceux qui avaient employé cette méthode pour repousser l’innovation, s’efforcent, avec un sourire honteux, de faire croire qu’après tout ils ne faisaient que plaisanter, et étaient, sans en avoir l’air, les plus chauds amis de la vérité nouvelle. - Je ne me propose pas d’anticiper sur ce temps. Convaincu que l’époque est proche où la science reconnaîtra son devoir à l’égard de ces phénomènes, j’attendrai patiemment que quelques-uns de ses plus éminents représentants abandonnent la fausse position qu’ils ont prise, avec autant de bonne grâce qu’ils pourront le faire.
Quant à ces faits, je n’entends soutenir rien de plus que ceci : qu’ils fournissent l’évidence de l’existence d’une force et d’une intelligence régulatrice, extérieure au corps humain. Cette force qu’il convient d’appeler psychique, est la force odique de Reichembach, la force nerveuse ou magnétique d’autres écrivains, la force éténéique de M. Thury, l’akase des Indous, ou plus simplement la force vitale. Le nom importe peu ; mais le terme psychique et ses composés, appliqués à cette force, au canal par où elle passe, et aux formes variées de ses manifestations, semblent plus simples et plus à l’abri des objections.
Touchant l’intelligence qui est déployée dans ces messages écrits en dehors des voies ordinaires, je ne veux pas établir si elle est ou n’est pas digne d’attention, d’après la matière de ses communications. Ce qui est écrit peut être aussi insensé qu’il plait aux critiques de le dire. Si rien n’est plus niais, cela sert mon argument. Est-ce écrit, oui ou non ? Alors laissons de côté les absurdités de la pensée, et ne tenons compte que du fait. »
Je prends l’univers à témoin que je n’ai jamais dit autre chose.
Voilà pour la logique ; passons aux faits. Je cite textuellement, comme toujours.
- « Il y a cinq ans que je suis familier avec le phénomène de psychographie. Je l’ai observé dans un grand nombre de cas, soit avec des psychiques connus du public, soit avec des dames et des gentlemen qui possédaient le pouvoir de produire ce résultat. Dans le cours de mes observations, j’ai vu des psychographies obtenues dans des boites fermées, - écriture directe, - sur un papier scrupuleusement marqué et placé dans une position spéciale d’où il n’était pas dérangé ; sur un papier marqué et placé sous la table, dans l’ombre ; sur un papier placé sous mon coude ou couvert de ma main ; sur un papier enfermé dans une enveloppe cachetée, et sur des ardoises attachées ensemble.
J’ai vu des écritures produites ainsi presque instantanément, et ces diverses expériences m’ont prouvé que cette écriture n’était pas toujours obtenue par le même procédé ; taudis qu’on voit quelquefois le crayon écrire comme s’il était conduit par une main tantôt invisible, tantôt dirigeant ses mouvements d’une manière visible, d’autres fois l’écriture semble produite par un effort instantané, sans le secours d’un crayon. »
L’écriture directe, dans le langage spirite, est celle qui s’obtient ainsi sans l’aide d’une plume ou d’un crayon. On enferme ou l’on dépose quelque part une feuille de papier, et on la retrouve plus ou moins couverte d’écriture. Ce phénomène, encore plus merveilleux que les autres, fut signalé pour la première fois en France, par M. le baron de Guldenstubbe, dont le livre, publié en 1859, fut accueilli, comme on peut le croire, par l’incrédulité absolue du public. Nous tentâmes, en ce temps-là, mes amis et moi, non sans rire un peu de nous-mêmes, ce genre d’épreuves qui n’aboutit jamais. Il me fut depuis affirmé par plusieurs disciples d’Allan Kardec, qui m’exhibèrent même des communications ainsi obtenues. J’avoue que cette preuve ne me sembla pas suffisamment probante, et que je restai prudemment dans le doute du sage, sans verser toutefois dans la négation systématique qui est l’apanage du sot. Le peu que j’avais produit et vu dans cet ordre de faits généralement proclamés impossibles par des gens que mes déclarations ne parvenaient pas à convaincre, me rendait circonspect pour les affirmations d’autrui, et, sans admettre ni rejeter, j’attendais l’évidence. La parole d’un homme comme M. Oxon, détaillant, après cinq ans d’études, les expériences faites par lui-même, ne me laisse, je le déclare, plus de doute. Je maintiens mes réserves sur la cause ; mais les faits qu’il raconte, corroborés par ceux que j’ai vus, sont réels pour moi. Rendons-lui maintenant la parole :
- « Voici un premier exemple, qui a trait à cette question de l’usage du crayon : - J’étais à une séance tenue dans la maison d’un intime ami, trois amis présents. Le papier, soigneusement marqué de mes initiales, fut placé sur le parquet avec un crayon noir ordinaire.
L’un de nous, sentant le crayon contre sa botte, mit le pied dessus, et le garda jusqu’à ce que la séance fût levée. De l’écriture cependant fut trouvée sur le papier, et nous débattîmes la question de savoir comment cela avait pu se faire, sachant que le crayon n’avait pu être utilisé pour cet usage. Le papier portait nos marques et n’avait pas bougé. Nous recommençâmes la même semaine, et je pourvus secrètement moi-même au moyen d’éclaircir la chose. J’apportai un crayon d’un vert éclatant, et je le substituai, A l’insu de tous, au crayon noir, tenant mon pied dessus pendant tout le temps. Quand on examina le papier, l’écriture, un très-court griffonnage, fut trouvée être en vert. Le crayon avait donc été employé d’une façon tout à fait inconnue de moi. Je pense que ce doit être fréquemment le cas, et que les écritures instantanées sont produites par quelque méthode autre que l’emploi ordinaire du crayon. - Je l’ai remarqué dans beaucoup de circonstances, notamment chez une dame avec laquelle la surface d’une ardoise était couverte d’écriture en quelques secondes.
Je cite encore deux expériences, faites par moi avec deux psychiques biens connus du public, Henry Slade et Francis Monck :
J’étais assis seul avec Slade, dans le mois de juillet 1877. J’avais apporté avec moi une petite plaque de porcelaine blanche, prise sur mon propre bureau. Je la mis moi-même sous la table, dans l’endroit le plus éloigné de Slade, et j’obtins un griffonnage écrit avec une mine de plomb que j’avais posée dessus.
Slade se servait ordinairement d’ardoises et de crayons d’ardoise, et, sur quelques-unes, de ces ardoises, pendant que nous les tenions ensemble, nombre de messages furent écrits. Le plus long et le plus soigné de ces messages qui couvrait les deux côtés d’une ardoise enveloppée, fut écrit pendant que l’ardoise était posée sur la table, devant moi. Je plaçai mon oreille sur le couvercle de la boîte qui renfermait l’ardoise, et j’entendis distinctement l’écriture en production. Le son était celui d’un crayon courant délibérément et soigneusement sur l’ardoise, et dura trois ou quatre minutes. Je remarquai spécialement que le bruit venait de l’ardoise immédiatement sous mon oreille. J’observai aussi que, quand le crayon changeait de position, l’écriture était interrompue.
Le 19 octobre de la même année, j’eus avec un autre médium, M. Monck, un nouveau fait d’évidence personnelle. Nous étions éclairés par une lampe. Étaient présents le révérend Thomas Colley, ex-curé de Portsmouth, mistress Colley, le psychique et moi.
J’examinai deux petites ardoises à l’usage des écoles, soigneusement nettoyées, que je marquai d’un signe particulier et qui étaient évidemment tout à fait neuves. Je plaçai un petit fragment de crayon entre leur surface intérieure, et je les liai fortement ensemble, de façon à ce qu’elles ne pussent glisser et qu’on ne pût rien introduire entre elles. Je fis de plus à la ficelle un nœud particulier. Quand ce fut fait, je plaçai moi-même devant moi les ardoises sur la table, et priai M. Colley de placer son doigt sur un coin, tandis que moi-même je plaçai un doigt sur l’autre, et que M. Monck, assis en face de nous, posait ses mains sur les deux coins les plus rapprochés de lui. On me pria de choisir un mot court, et de désirer qu’il fût écrit dans l’intérieur des ardoises. Je choisis le mot snow. Le bruit du crayon écrivant fut aussitôt entendu, et je fus informé par Monck en sommeil léthargique (entransed), qu’on pouvait délier les ardoises. Quand ce fut fait, nous constatâmes trois choses, savoir : que l’s mal formée avait été effacée, et que les deux autres lettres avaient une forme toute particulière. De plus, deux autres mots (favourite way) étaient écrits. Pendant que nous procédions à l’expérience, nous avions conversé sur la façon dont les noms propres étaient souvent orthographiés dans ces écrits. L’un de nous, citait entre autres un nom de baptême qui, bien que fréquemment tracé, n’avait jamais été orthographié selon la manière favorite, favourite way, de son possesseur. Ces deux mots avaient été saisis, et écrits aussitôt entre les ardoises.
Réservant tout commentaire, je note les points suivants dans cette expérience :
1. Les ardoises étaient neuves, propres, marquées d’un signe, et fortement liées ensemble.
2. Je ne les ai pas perdues de vue, et n’ai pas levé ma main posée sur elles, un seul moment.
3. Elles n’ont jamais été hors de ma possession, après que je les eus lavées et marquées.
4. La lumière était suffisante pour l’observation.
5. Les mots écrits ne pouvaient avoir été préparés d’avance.
6. J’ai la corroboration de deux témoins. »
Dans la feuille anglaise, le Spectator du 6 octobre 1877, M. Wallace cite un fait de même nature obtenu par lui avec les mêmes précautions et le même succès.
Voici maintenant une preuve d’écriture directe qui implique : ou que M. Oxon est somnambule, ou qu’il s’amuse à nos dépens, ou qu’il n’a pas pris scrupuleusement les précautions qu’il annonce, ou... que cette force psychique, quelle qu’elle soit, tient décidément à dérouter nos connaissances acquises.
- « Quand ce sujet, - l’écriture directe, - vint pour la première fois devant moi, j’essayai de le soumettre à l’épreuve du creuset. Dans ce but, je fis une expérience semblable à celles qu’a faites le baron de Guldenstubbe, dont je n’avais pas encore entendu prononcer le nom. Je mis une feuille de papier dans un pupitre de voyage que j’attachai dans sa couverture avec des courroies, et la plaçai dans mon tiroir particulier. La clé de ce tiroir dans lequel je serrais mes papiers les plus secrets, ne sortit jamais de ma possession, et je la gardai minutieusement pendant cette expérience. Je laissai le papier, sans y toucher, pendant trente-quatre heures, et, au bout de ce temps, je le trouvai couvert d’une écriture nette et distincte, qui couvrait toute sa surface. »
M, Oxon cite encore beaucoup d’autres expériences, qui ne seraient que des redites, une entre autres, faite avec le médium Slade, par le président de la Société psychologique de Londres. L’ardoise était placée sur la table, les mains des opérateurs posées dessus ; l’écriture eut lieu en dessous, sur la face de la plaque adhérant à la table.
Dessous, dessus, à côté... du moment que nous nageons en pleine féerie, peu importe ! M. de Mirville a raison : Ce ne peut être que le diable. Mais quelle drôle d’occupation !
La somme de ce qu’a constaté M. Oxon sur ces phénomènes d’écriture anormale, y compris celle tracée mécaniquement par la main du médium, peut se réduire, comme il le dit lui-même, aux propositions suivantes :
1. Il existe une force qui opère au moyen d’un type spécial d’organisation humaine, et qu’il convient d’appeler force psychique.
2. Il est démontré que cette force est, en certains cas, gouvernée par une intelligence.
3. Il est prouvé que cette intelligence est souvent autre que celle de la personne ou des personnes au moyen desquelles elle agit.
4. Cette force, ainsi gouvernée par une intelligence extérieure, manifeste parfois son action, - indépendamment d’autres modes - en écrivant des phrases cohérentes, sans l’intervention d’aucune des méthodes connues pour écrire.
5. L’évidence de l’existence de cette force ainsi gouvernée par une intelligence repose sur :
(A) L’évidence de l’observation des sens.
(B) Le fait qu’elle se sert souvent d’une langue inconnue du psychique.
(C) Le fait que la matière traitée est fréquemment supérieure aux connaissances du psychique.
(D) Le fait qu’il est démontré impossible de produire ces résultats par la fraude, dans les conditions où les phénomènes sont obtenus.
(E) Le fait que ce phénomène spécial est produit non-seulement en public et par des médiums payés, mais en particulier, et sans la présence d’aucune personne étrangère au cercle de la famille.
Ce fait de sujets bien au-dessus de la portée des médiums, et traités magistralement par eux, au grand étonnement de l’assistance, est confirmé par M. Wallace qui cite, entre autres preuves à l’appui de son affirmation, un récit de M. Serjeant Cox, son ami, jurisconsulte, philosophe, écrivain, qui, lui aussi est arrivé à la conviction par l’examen. Il ne s’agit pas ici d’un médium écrivain, mais d’un médium parlant, autre procédé du phénomène, qui produit, comme dans les choses dictées ou écrites, des manifestations de tous degrés et de toutes valeurs.
Voici ce que raconte M. Serjeant Cox, bon juge, dit M. Wallace, en matière de style :
« - J’ai entendu un garçon de comptoir, sans éducation, soutenir, quand il était en transe, une conversation avec un parti de philosophes sur la raison et la prescience, la volonté et la fatalité, et leur tenir tète. Je lui ai posé les plus difficiles questions de psychologie, et j’ai reçu des réponses toujours sensées, toujours pleines de force, et invariablement exprimées en langage choisi et élégant. Cependant, un quart d’heure après, quand il était dans son état naturel, il était incapable de répondre à la plus simple question sur un sujet philosophique, et avait toujours peine à trouver un langage suffisant pour exprimer les idées les plus communes. »
Ainsi ce phénomène, par un juste sentiment d’équilibre, met des choses savantes dans la bouche des ignorants, pour compenser les balourdises qu’il fait débiter aux érudits. Preuve de plus qu’une intelligence le dirige.
Cette intelligence, M. Oxon croit qu’elle appartient, dans la plupart des cas, aux esprits des morts. L’exposé de sa doctrine et les discussions qu’il soutient contre les adversaires de cette croyance diffèrent peu de ce qu’on peut lire dans les écrits de nos spirites français ; mais, parmi les preuves personnelles, sur lesquelles sa foi s’appuie, je trouve, dans un livre signé de son nom, Spirit identity, un fait d’un tout autre ordre que ces mystérieuses psychographies, mais non moins curieux.
Je laisse M. Oxon raconter lui-même. Ces choses sont si délicates, qu’on doit les traduira mot pour mot, sous la responsabilité du narrateur :
- « Le 10 février 1874, nous fûmes attirés par un triple frappement nouveau et tout particulier sur la table, et nous reçûmes un récit long et circonstancié de la mort, de l’âge, - même les mois, - et des petits noms, - quatre pour deux d’entre eux, et trois pour l’autre, - de trois petits êtres, enfants du même père, à qui ils avaient été enlevés subitement par la mort. Nul de nous n’avait connaissance de ces noms qui étaient peu communs. Ils étaient morts dans un pays éloigné, l’Inde, et, quand le message nous fut donné, nous n’avions aucun moyen apparent de vérification. Cette révélation cependant fut vérifiée peu de temps après, d’une singulière manière :
Le 28 mars de la même année, je rencontrai, pour la première fois, M. et Mme A. Watts, dans la maison de M. Cowper-Temple, docteur médecin. Notre conversation roula principalement sur l’évidence des phénomènes psychiques. Je racontai plusieurs faits, entre autres celui de ces trois enfants. Mme Watts fut très-frappée de ce récit qui correspondait, dans son esquisse, avec une pénible histoire quelle avait récemment entendue. Le lundi d’avant, M. et Mme Watts avaient dîné chez une vieille amie, Mme Leaf, et avaient appris d’elle l’histoire d’une perte douloureuse qu’avait faite le parent d’une connaissance de Mme Leaf. Ce gentleman résidant dans l’Inde avait, dans un court espace de temps, perdu sa femme et trois enfants. Mme Leaf était entrée dans de grands détails tristes, mais n’avait fait aucune mention des noms, ni du lieu de ce douloureux événement. En racontant l’incident des trois jeunes enfants qui avaient communiqué avec moi, je donnai les noms et le lieu, tels qu’ils m’avaient été fournis par le message. Mme Watts se chargea de s’informer auprès de Mme Leaf, des particularités du récit que celle-ci lui avait fait. Ce qu’elle fit le jour suivant, et les noms étaient les mêmes.
Je dus a l’obligeance de Mme Watts de faire la connaissance de Mme Leaf, et fus très-impressionné de la parfaite coïncidence de chaque détail qu’elle me donna sur les faits en question. »
Nous nous éloignons de plus en plus du n° 2 de la rue de Beaune. - Je ne regarde plus devant moi. Je vais, tête baissée, les yeux fixés sur ces livres britanniques, reliés en carton bleu, et rougis ou dorés sur tranches, sans plus me soucier de ce qui va en advenir, et de ce que je dis, et de ce que je fais, qu’un conférencier de Tombouctou qui abat des noix.
J’ouvre un autre livre, également relié en bleu, et je tombe sur cette phrase, vraiment incroyable, si elle n’est pas une splendide ironie adressée à ses doctes confrères par celui qui l’a écrite :
- Je ne dis pas que c’est possible, je dis que cela est.
- 6. Les recherches de M. Crookes
L’homme éminent à qui la science moderne doit la découverte du Thallium, dans un voyage qu’il fit à Paris, il y a quelques années, racontait devant un de mes amis quelques-uns des faits plus qu’étranges qu’il a publiés depuis.
- Alors, lui dit-on, vous êtes spirite.
- Je suis chimiste, répondit M. Crookes.
Nous n’allons trouver là aucune croyance, aucune théorie, aucun système : des faits, mais des faits étourdissants.
« - En présence de pareils phénomènes, dit M. Crookes, les pas de l’investigateur doivent être guidés par une intelligence aussi froide et aussi peu passionnée que les instruments dont il fait usage. Ayant une fois la satisfaction de comprendre qu’il est sur la trace d’une vérité nouvelle, ce seul objectif doit l’animer à la poursuivre sans considérer si les faits qui se présentent à ses yeux sont naturellement possibles, ou ne le sont pas. »
Voilà la science vraie, grande et courageuse, - courage du savant, courage de l’homme, qui ne recule ni devant la difficulté des investigations, ni devant les sarcasmes et les colères de ses entêtés contemporains.
« - M’étant assuré de la réalité de ces faits, écrit plus tard M. Crookes, ce serait une lâcheté morale de leur refuser mon témoignage, parce que mes publications précédentes ont été ridiculisées par des critiques et autres gens qui ne connaissent rien du tout de ce sujet, et qui avaient trop de préjugés pour voir et juger par eux-mêmes. Je dirai tout simplement ce que j’ai vu et ce qui m’a été prouvé par des expériences répétées et contrôlées, et « j’ai encore besoin qu’on m’apprenne qu’il n’est pas raisonnable de s’efforcer de découvrir les causes de phénomènes inexpliqués. »
M. Crookes n’a porté sa laborieuse attention que sur les phénomènes physiques.
- « Le spiritualiste, dit-il, parle de corps pesant 50 ou 100 livres, qui sont enlevés en l’air sans l’intervention de force connue ; mais le savant chimiste est accoutumé à faire usage d’une balance sensible à un poids si petit, qu’il en faudrait dix mille comme lui, pour faire un grain. Il est donc fondé à demander que ce pouvoir qui se dit guidé par une intelligence, et qui élève jusqu’au plafond un corps pesant, fasse mouvoir, sous des conditions déterminées, sa balance si délicatement équilibrée.
Quant aux manifestations de cette puissance équivalente à des milliers de livres et qui se produit sans cause apparente, l’homme de science qui croit fermement à la conservation de la force, et qui pense qu’elle ne se produit jamais sans un épuisement correspondant de quelque chose pour la remplacer, demande que les dites manifestations se produisent dans des laboratoires où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettra à ses propres essais. »
Ainsi fut fait comme le voulait M. Crookes, qui, dans des communications successives, tint au courant de ses expériences les lecteurs du Quaterty Review, auxquels il avait annoncé son projet. On comprend avec quelle curiosité ces lettres étaient attendues.
Il commença ses essais avec le concours de M. Home qui se prêta à toutes ses exigences avec une bonne grâce à laquelle il rend hommage.
- « Parmi les remarquables phénomènes qui se produisent sous l’influence de M. Home, écrit-il dans sa première lettre, les plus frappants et en même temps ceux qui se prêtent le mieux à l’examen scientifique sont : 1° l’altération du poids des corps ; 2° l’exécution d’airs sur des instruments de musique (généralement sur l’accordéon, à cause de sa facilité de transport,) sans intervention humaine directe, et sous des conditions qui rendent impossible tout contact ou tout maniement des clefs : Ce n’est qu’après avoir été fréquemment témoin de ces faits et les avoir scrutés, avec toute la profondeur et la rigueur dont je suis capable, que j’ai été convaincu de leur véritable réalité. »
M. Crookes renouvelle les expériences du physicien américain Hare, et invente, pour étudier l’influence des psychiques sur la pesanteur, des appareils nouveaux qu’il décrit longuement.
La première période est celle des tâtonnements. La régularité et la fixité des expériences sont contrariées par « notre connaissance imparfaite des conditions qui favorisent ou gênent les manifestations de cette force, par la manière capricieuse, en apparence, dont elle s’exerce, et par le fait que M. Home lui-même est sujet à d’inexplicables flux et reflux de cette force. » Il y a même des séances où les expériences échouent complètement ; mais, loin de faire comme les savants de Saint-Pétersbourg qui, après une séance infructueuse, abandonnèrent et condamnèrent M. Home, M, Crookes recommence et finit par réussir.
De ces épreuves maintes fois répétées, non-seulement avec M. Home, mais avec d’autres psychiques, il résulte, répète M, Crookes :
- « L’existence d’une force associée, d’une manière inexpliquée, à l’organisme humain, force par laquelle un surcroit de poids peut être ajouté à des corps solides, sans contact effectif. Cette force peut agir à une certaine distance du psychique ; il n’est pas rare que ce soit à deux ou trois pieds ; mais toujours elle est plus puissante auprès de lui. »
Sans contact ! Il y a progrès sur les premiers essais, à la suite desquels les systématiques à outrance cherchaient à M. Crookes, à propos de ses leviers et de ses balances des querelles d’Allemands doublés de Bretons. Les mêmes ne s’étaient pas fait faute, comme toujours, de lui prodiguer les encouragements et les félicitations, convaincus que les explorations d’un tel observateur allaient enfin réduire à néant les soi-disant phénomènes. L’espoir déçu se tourne en fureur, et peu s’en faut qu’on ne le traite de compère.
Mais constater la force ne suffit pas. Il s’agit de savoir d’où elle vient, ou du moins comment elle agit.
- « Dans la ferme conviction où j’étais qu’un genre de force ne pouvait se manifester sans la dépense correspondante de quelque autre genre de force, dit M. Crookes, j’ai vainement cherché pendant longtemps la nature de la force ou du pouvoir employé pour produire ces résultats. Mais maintenant que j’ai pu observer davantage M. Home, je crois découvrir ce que cette force psychique emploie pour se développer. En me servant des termes de force vitale, énergie nerveuse, je sais que j’emploie des mots qui, pour bien des investigateurs, prêtent à des significations différentes ; mais, après avoir été témoin de l’état pénible de prostration nerveuse et corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expériences ont laissé M. Home, après l’avoir vu dans un état de défaillance presque complète, étendu sur le plancher, pâle et sans voix, je puis à peine douter que l’émission de la force psychique ne soit accompagnée d’un épuisement correspondant de la force vitale. »
Quant « à la cause directe qui met cette force en activité, » M. Crookes, je l’ai dit, n’émet pas d’opinion.
- « Je veux, du moins pour le moment, qu’on me considère comme étant dans la position d’un électricien à Valentia, qui, par le moyen d’instruments de contrôle appropriés à cet effet, examine certains courants électriques et certains mouvements qui passent à travers le câble transatlantique. Il ne connaît pas la cause de ces mouvements et ignore si ces phénomènes sont produits par les imperfections des instruments de contrôle eux-mêmes, - que ce soit par des courants terrestres ou par défaut d’isolement, - ou bien s’ils sont produits par un opérateur intelligent placé à l’autre extrémité de la ligne. »
Voilà le commencement ; et voici à quelles constatations est arrivé M. Crookes, après quatre ans d’expériences, la plupart faites chez lui, soit avec M. Home, soit avec notre ancienne connaissance d’Amérique, miss Kate Fox, venue en Angleterre, soit avec divers psychiques de la société de Londres, une dame entre autres dont il ne dit pas le nom, et enfin avec miss Florence Cook, qui devait lui manifester, d’une manière irréfutable, le plus incroyable de ces prodiges :
1° - Altération du poids des corps. - Première expérience, déjà citée.
2° - Airs joués par l’accordéon. - L’instrument placé dans une cage, tenu par M. Home entre le pouce et le doigt du milieu, par le bout opposé aux clefs.
3° - Mouvements de corps pesants avec et sans contact. - le premier de ces deux ordres de phénomènes est élémentaire. Le second, plus rare, a déjà été mentionné par d’autres expérimentateurs, et s’est, comme je l’ai raconté, produit sous mes yeux. M. Crookes a vu, en différentes occasions, de lourdes tables s’élever de terre, des chaises et différents meubles aller et venir dans un salon, des personnes retournées brusquement sur leur siège, et même enlevées à quelque distance du parquet.
- « Attribuer ces résultats à la fraude, dit-il, est absurde, car je rappelle que ce que je rapporte ici ne s’est pas accompli dans la maison d’un médium, mais dans ma propre maison, où il a été tout à fait impossible de rien préparer à l’avance. Un médium, circulant dans ma salle à manger, ne pouvait pas, quand j’étais assis dans une autre partie de la chambre avec plusieurs personnes qui l’observaient attentivement, faire jouer par fraude un accordéon que je tenais dans ma propre main, les touches en bas, ou faire flotter ce même accordéon, çà et là, dans la chambre, en jouant tout le temps. Il ne pouvait pas apporter avec lui un appareil pour agiter les rideaux de la fenêtre ou enlever des jalousies vénitiennes jusqu’à huit pieds de hauteur ; faire résonner des notes à distance sur un piano, soulever une carafe et un verre à pied au-dessus de la table ; faire dresser sur un de ses bouts un collier de corail ; faire mouvoir un éventail et éventer la compagnie, ou bien mettre en mouvement une pendule enfermée dans une vitrine solidement scellée au mur... »
4° - Phénomènes de percussion et autres sons de même nature. - M. Crookes a entendu tous les bruits signalés par les spirites américains. Ces bruits se sont produits à sa volonté, sur les objets qu’il désignait, même dans un arbre.
5° - Apparitions lumineuses. - Ces manifestations demandent nécessairement que la chambre ne soit pas éclairée ; mais, dit M. Crookes :
- « J’ai à peine besoin de rappeler que, dans de pareilles conditions, j’ai pris toutes les précautions convenables pour éviter qu’on ne m’en imposât par de l’huile phosphorée ou par d’autres moyens. Bien plus, beaucoup de ces lumières étaient d’une nature telle que je n ai pu arriver à les imiter par des moyens artificiels.
Sous les conditions du contrôle le plus rigoureux, j’ai vu un corps solide, lumineux par lui-même, à peu près de la grosseur et de la forme d’un œuf de dinde, flotter sans bruit à travers la chambre, s’élever par moments jusqu’au plafond et ensuite descendre doucement sur le parquet. Cet objet fut visible pendant plus de dix minutes, et, avant de s’évanouir, il frappa trois fois la table avec un bruit semblable à celui d’un corps dur ou solide.
J’ai vu des étincelles de lumière s’élancer de la table au plafond, et retomber sur la table avec un bruit très-distinct. J’ai obtenu une communication alphabétique au moyen d’éclairs lumineux se produisant dans l’air, devant moi, et au milieu desquels je promenais ma main. En pleine lumière, j’ai vu un nuage lumineux planer sur un héliotrope placé sur une table, à côté de nous, en casser une branche et l’apporter à une dame... »
6° - Apparitions de mains, en pleine lumière. - Les mains lumineuses, apparaissant dans l’obscurité, telles que plusieurs fois j’en ai vu moi-même, sont un phénomène ordinaire que M. Crookes se borne à mentionner. Il s’agit ici de faits obtenus au grand jour, ou dans une chambre parfaitement éclairée :
- « Une petite main, d’une forme très-belle, s’éleva d’une table de salle à manger et me donna une fleur. Dans une autre circonstance, une petite main et un petit bras, semblables à ceux d’un enfant, apparurent, se jouant sur une dame qui était assise près de moi. Une autrefois un doigt et un pouce furent vus, arrachant les pétales d’une fleur qui était à la boutonnière de M. Home, et les déposants devant plusieurs personnes assises auprès de lui. Nombre de fois, moi-même et d’autres personnes, avons vu une main pressant les touches d’un accordéon.
Les mains et les doigts ne m’ont pas toujours paru être solides et comme vivants. Quelquefois, il faut le dire, ils offraient plutôt l’apparence d’un nuage vaporeux condensé en partie sous forme de main.
J’ai vu plus d’une fois, d’abord un objet se mouvoir, puis un nuage lumineux qui semblait se former autour de lui, et enfin le nuage se condenser, prendre une forme, et se changer en une main parfaitement faite. Cette main n’est pas toujours une simple forme ; quelquefois elle semble parfaitement animée et très-gracieuse ; les doigts se meuvent et la chair semble être aussi humaine que celle de toutes les personnes présentes. Au poignet ou au bras elle devient vaporeuse, et se perd dans un nuage lumineux.
Au toucher, ces mains paraissent quelquefois froides comme de la glace et mortes ; d’autres fois elles m’ont semblé chaudes et vivantes, et ont serré la mienne avec la ferme étreinte d’un vieil ami.
J’ai retenu une de ces mains dans la mienne ; aucun effort ne fut fait pour me faire lâcher prise, mais peu à peu cette main sembla se résoudre en vapeur, et ce fut ainsi qu’elle se dégagea de mon étreinte. »
7° - Ecriture directe. - M. Crookes a vu nombre de faits à peu près semblables à ceux déjà relatés ; mais en voici deux tout particuliers, dont un insuccès très-bizarre :
- « le premier, dit-il, eut lieu dans une séance noire ; mais le résultat n’en fut pas moins très-satisfaisant. J’étais assis près du médium, Mlle Fox, et je tenais ses deux mains dans les miennes. Du papier était devant nous sur la table, et ma main libre tenait un crayon.
Une main lumineuse descendit du plafond de la chambre, et, après avoir plané près de moi pendant quelques secondes, elle prit le crayon dans ma main, écrivit rapidement sur une feuille de papier, rejeta le crayon, et ensuite s’éleva au-dessus de nos têtes et se perdit peu à peu dans l’obscurité.
Mon second exemple peut être considéré comme un insuccès. « Un bon échec enseigne souvent plus que l’expérience la mieux réussie. » Cette manifestation eut lieu à la lumière, dans ma propre chambre, et seulement en présence de M. Home et de quelques amis intimes. Plusieurs circonstances, dont il est inutile de faire le récit, m’avaient montré que le pouvoir de M. Home était très-fort ce soir-là. J’exprimai donc le désir d’être témoin en ce moment de la production d’un message écrit, ainsi que, quelque temps auparavant, je l’avais entendu raconter par un de mes amis.
Immédiatement il nous fut donné la communication alphabétique suivante : « Nous essayerons. » Quelques feuilles de papier et un crayon avaient été placés au milieu de la table : alors le crayon se leva sur sa pointe, s’avança vers le papier avec des sauts mal assurés, et tomba. Puis il se releva, et retomba encore. Une troisième fois il essaya, mais sans obtenir de meilleur résultat. Après ces trois tentatives infructueuses, une petite latte, qui se trouvait à côté sur la table, glissa vers le crayon et s’éleva à quelques pouces au-dessus de la table ; le crayon se leva de nouveau, et s’étayant contre la latte, ils firent ensemble un effort pour écrire sur le papier. Après avoir essayé trois fois, la latte abandonna le crayon et revint à sa place ; le crayon retomba sur le papier, et un message alphabétique nous dit : - « Nous avons essayé de satisfaire votre demande, mais c’est au-dessus de notre pouvoir. »
8° - Formes et figures de fantômes. - Ces phénomènes sont les plus rares de ceux dont M. Crookes fut témoin, du moins dans des conditions de contrôle satisfaisantes. Il ne cite que les deux faits suivants :
« - Au déclin du jour, pendant une séance de M. Home chez moi, je vis s’agiter les rideaux d’une fenêtre, qui était environ à huit pieds de distance de M. Home. Une forme sombre, obscure, demi-transparente, semblable à une forme humaine, fut aperçue par tous les assistants, debout près de la croisée, et cette forme agitait le rideau avec sa main. Pendant que nous la regardions, elle s’évanouit et les rideaux cessèrent de se mouvoir.
Le cas qui suit est encore plus frappant. Comme dans le cas précédent, M. Home était le médium. Une forme de fantôme s’avança d’un coin de la chambre, alla prendre un accordéon, et ensuite glissa dans l’appartement en jouant de cet instrument. Cette forme fut visible pendant plusieurs minutes pour toutes les personnes présentes, et en même temps on voyait aussi M. Home. Le fantôme s’approcha d’une dame qui poussa un cri, à la suite duquel l’ombre disparut. »
9° - Cas semblant indiquer l’action d’une intelligence extérieure. - En dehors des cas où l’action inconsciente du médium ou des personnes présentes influence évidemment le phénomène, d’autres, selon M. Crookes, semblent montrer d’une manière concluante l’action d’une intelligence extérieure. Il donne ceux-ci comme exemple :
« - Pendant une séance avec M. Home, la petite latte, dont j’ai déjà parlé, traversa la table pour venir à moi en pleine lumière, et me donna une communication en me frappant sur la main. J’épalais l’alphabet, et la latte me frappait aux lettres qu’il fallait. L’autre bout de la latte reposait sur la table, à une certaine distance des mains de M. Home.
Les coups étaient si nets et si précis, et la règle était si évidemment sous l’influence d’une puissance invisible qui dirigeait ses mouvements, que je dis : « L’intelligence qui dirige les mouvements de cette règle peut-elle changer le caractère de ses mouvements, et me donner, au moyen de coups frappés sur ma main, un message télégraphique avec l’alphabet de Morse ? »
J’ai toutes les raisons possibles pour croire que l’alphabet de Morse était tout à fait inconnu des personnes présentes, et moi-même je ne le connaissais qu’imparfaitement. J’avais à peine prononcé ces paroles, que le caractère des coups frappés changea, et le message fut continué de la manière que j’avais demandée. Les lettres me furent données trop rapidement pour pouvoir faire autre chose que de saisir un mot par-ci par-là, et par conséquent ce message fut perdu ; mais j’en avais assez vu pour me convaincre qu’à l’autre bout de la latte il y avait un bon opérateur de Morse, quel qu’il pût être d’ailleurs.
Encore un autre exemple : Une dame écrivait automatiquement au moyen de la planchette. J’essayai de découvrir le moyen de prouver que ce qu’elle écrivait n’était pas dû à l’action inconsciente du cerveau. La planchette, comme elle le fait toujours, affirmait que, quoi qu’elle fût mise en mouvement par la main et le bras de cette dame, l’intelligence qui la dirigeait était celle d’un être invisible, qui jouait du cerveau de la dame comme d’un instrument de musique, et faisait ainsi mouvoir ses muscles.
Je dis alors à cette intelligence : « - Voyez-vous ce qu’il y a dans cette chambre ? - Oui, écrivit la planchette. - Voyez-vous ce journal et pouvez-vous le lire ? Ajoutai-je, en mettant mon doigt sur un numéro du Times qui était sur une table derrière moi, mais sans le regarder. - Oui, répondit la planchette. - Bien, dis-je, si vous pouvez le voir, écrivez le mot qui est maintenant couvert par mon doigt, et je vous croirai. » La planchette commença à se mouvoir lentement, et avec beaucoup de difficulté elle écrivit le mot « honneur. » Je me tournai et je vis que le mot honneur était couvert par le bout de mon doigt.
Lorsque je fis cette expérience, j’avais évité à dessein de regarder le journal, et il était impossible à la dame, l’eût-elle essayé, de voir un seul des mots imprimés, car elle était assise à une table, le journal était sur une autre table derrière moi, et mon corps lui en cachait la vue. »
10° - Manifestations diverses d’un caractère composé :
- « Sous ce titre, dit M. Crookes, je me propose de faire connaître quelques manifestations qui, à cause de leur caractère complexe, ne peuvent se classer différemment. Sur plus de douze faits, j’en choisirai deux. Le premier eut lieu en présence de Mlle Fox, et, pour le rendre intelligible, il faut que j’entre dans quelques détails.
Mlle Fox m’avait promis de me donner une séance chez moi, un soir du printemps de l’année dernière. Pendant que je l’attendais, une dame de nos parentes et mes deux fils aînés, âgés l’un de 14 ans et l’autre de 11, se trouvaient dans la salle à manger, où les séances avaient toujours lieu ; et moi-même je me trouvais seul dans ma bibliothèque, occupé à écrire. Entendant un cab s’arrêter et la sonnette retentir, j’ouvris la porte à Mlle Fox, et la conduisis aussitôt dans la salle à manger, parce qu’elle me dit que, ne pouvant rester longtemps, elle ne monterait pas. Elle déposa sur une chaise son chapeau et son châle. Je me dirigeai alors vers la porte de la salle à manger ; je dis à mes deux fils d’aller dans la bibliothèque étudier leurs leçons ; je poussai la porte sur eux, la fermai à clef, et, selon mon habitude pendant les séances, je mis la clef dans ma poche.
Nous nous assîmes : Mlle Fox était à ma droite et l’autre dame à ma gauche. Nous reçûmes bientôt un message alphabétique nous engageant à éteindre le gaz ; nous l’éteignîmes ; nous nous trouvâmes dans une obscurité complète, et, pendant tout le temps qu’elle dura, je tins dans une des miennes les deux mains de Mlle Fox. Presque aussitôt une communication nous fut donnée en ces termes : « - Nous allons vous produire une manifestation qui vous donnera la preuve de notre pouvoir, » et, presque immédiatement après, nous entendîmes tous le tintement d’une clochette, non pas stationnaire, mais qui allait et venait, de tous côtes, dans la chambre, tantôt près du mur, une autre fois dans un coin éloigné de l’appartement, tantôt me touchant à la tête, puis frappant sur le plancher. Après avoir ainsi sonné dans la chambre pendant au moins cinq minutes, cette sonnette tomba sur la table tout près de mes mains.
Pendant tout le temps que ce phénomène dura, personne ne bougea, et les mains de Mlle Fox demeurèrent parfaitement tranquilles. Je pensais que ce ne pouvait pas être ma petite clochette qui sonnait, car je l’avais laissée dans ma bibliothèque. (Peu de temps avant que Mlle Fox arrivât, j’avais eu besoin d’un livre qui se trouvait au coin d’une étagère ; la sonnette était sur le livre, et je l’avais mise de côté pour le prendre. Ce petit incident m’assurait que la sonnette était dans la bibliothèque.) Le gaz éclairait vivement le corridor sur lequel donnait la porte de la salle à manger, de telle sorte que cette porte ne pouvait pas s’ouvrir, sans laisser la lumière pénétrer dans la pièce où nous nous trouvions. Du reste, pour l’ouvrir, il n’y avait qu’une clef, et je l’avais dans ma poche.
J’allumai une bougie. Il n’y avait pas à en douter, c’était bien ma clochette qui était là sur la table, devant moi.
J’allai tout droit à la bibliothèque. D’un coup d’œil je vis que la sonnette n’était plus là où elle aurait dû se trouver. Je dis à mon fils aîné : « - Savez-vous où est ma petite sonnette ? - Oui, papa, répondit-il, la voici ; » et il montrait la place où je l’avais laissée. En prononçant ces mots, il leva les yeux et continua ainsi : - « Non, elle n’est pas là ; mais elle y était, il n’y a qu’un moment. - Que voulez-vous dire ? Quelqu’un est-il venu la prendre ? - Non, dit-il, personne n’est entré ; mais je suis sûr qu’elle était là, parce que, lorsque vous nous avez fait sortir de la salle à manger pour venir ici, J... (Le plus jeune de mes fils) s’est mis à la sonner si fort, que je ne pouvais pas étudier mes leçons, et je lui ai dit de cesser. » J... confirma ces paroles, et ajouta qu’après avoir agité la clochette, il l’avait remise à l’endroit où il l’avait trouvée.
Le second cas que je vais rapporter eut lieu à la lumière, un dimanche soir, en présence de M. Home et de quelques membres de ma famille seulement. Ma femme et moi nous avions passé la journée à la campagne, et en avions rapporté quelques fleurs que nous avions cueillies. En arrivant à la maison, nous les remîmes à une servante pour les mettre dans l’eau. M. Home arriva bientôt après, et tous ensembles nous nous rendîmes dans la salle à manger. Quand nous fûmes assis, la servante apporta les fleurs qu’elle avait arrangées dans un vase. Je les plaçai au milieu de la table, dont la nappe était enlevée. C’était la première fois que M. Home voyait ces fleurs.
Après avoir obtenu plusieurs manifestations, la conversation vint à tomber sur certains faits qui ne semblaient pouvoir s’expliquer qu’en admettant que la matière pouvait réellement passer à travers une substance solide.
À ce propos, le message qui suit nous fut donné alphabétiquement : « - Il est impossible à la matière de passer à travers la matière, mais nous allons vous montrer ce que nous pouvons faire. »
Nous attendîmes en silence. Bientôt une apparition lumineuse fut aperçue, planant sur le bouquet de fleurs ; puis, à la vue de tout le monde, une tige d’herbe de Chine, de quinze pouces de long, qui faisait l’ornement du centre du bouquet, s’éleva lentement du milieu des autres fleurs, et ensuite descendit sur la table, en face du vase, entre ce vase et M. Home. En arrivant sur la table, cette tige d’herbe ne s’y arrêta pas ; mais elle passa droit à travers, et nous la vîmes bien jusqu’à ce qu’elle l’eût entièrement traversée.
Aussitôt après la disparition de l’herbe, ma femme qui était assise à côté de M. Home, vit entre elle et lui une main qui venait de dessous la table et qui tenait la tige d’herbe, dont elle la frappa deux ou trois fois sur l’épaule avec un bruit que tout le monde entendit, puis elle déposa l’herbe sur le plancher et disparut. Il n’y eut que deux personnes qui virent la main ; mais tous les assistants aperçurent le mouvement de l’herbe. Pendant que ceci se passait, tout le monde pouvait voir les mains de M. Home placées tranquillement sur la table en face de lui. L’endroit où l’herbe disparut était à 18 pouces de la place où étaient ses mains. La table était une table de salle à manger à coulisses, s’ouvrant avec une vis : elle n’était pas à rallonges, et la réunion des deux parties, formait une étroite fente dans le milieu. C’est à travers cette fente que l’herbe avait passé ; je la mesurai, et je trouvai qu’elle avait à peine 1/8 de pouce de large. La tige de cette herbe était beaucoup trop grosse pour qu’elle pût passer à travers cette fente sans se briser, et cependant tous nous l’avions vu y passer sans peine, doucement, et, en l’examinant ensuite, elle n’offrait pas la plus légère marque de pression ou d’érosion.»
Kate King
À quel genre d’expériences appartient le fait qu’il me reste à citer ? Le lecteur a beau être familiarisé maintenant avec les tours de force les plus inouïs de ce phénomène… inqualifiable. Ne dira-t-il pas, cette fois, que décidément je me moque de lui ?
Ce ne sont plus des doigts, des mains, ni d’insaisissables fantômes qui vont apparaître. C’est un être comme vous et moi. - Non, pardon, pas comme moi ; comme vous, madame, si vous êtes jeune et charmante ; - une jeune fille, une femme, une vraie, dans toute l’acception du mot, qui parle, qui s’assoit, qui marche, que l’on voit, que l’on touche, que l’on prend dans ses bras, avec sa permission, bien entendu, et au point de vue de l’expérience pure.
Elle prend le nom de Katie King. Elle apparaît en pleine lumière, vivante, je le répète, grande, belle, blanche, presque blonde, tandis que le médium, miss Florence Cook, petite, brune, les cheveux si foncés qu’ils semblent noirs, est plongée dans l’étrange sommeil, - intransed.
Cette manifestation a duré trois ans. C’est dans les derniers mois seulement que M. Crookes en a eu connaissance. Il a assisté à quelques séances chez M. et Mme Cook, le père et la mère du jeune médium, une enfant de quinze ans ; puis il a obtenu d’eux que la jeune fille vint chez lui, et y passât même quelquefois une semaine entière. Là, dans la maison, dans la famille du savant, a vécu l’être incompréhensible qui, avec l’aide inconsciente et plus incompréhensible encore de son médium endormi, prenait un corps humain, des organes, des sons, causait avec madame, racontait des histoires aux jeunes garçons, et se prêtait aux expériences du maître.
C’est insensé, c’est absurde, c’est fou ; - c’est à renverser, fond par dessus tête, l’académie de Tombouctou tout entière ; c’est à faire pâlir du Tartare l’ombre de M. Faraday, si M. Faraday a une ombre ; à faire dresser d’épouvante les cheveux de Büchner, de Karl Vogt, d’Helmholtz, d’Haeckel, et de madame Clémence Royer... et pourtant cela est, à moins que M. Crookes ne nous déclare un beau jour qu’il a écrit cette histoire et toutes les autres, pour voir jusqu’où pourrait aller, sur la foi d’un homme de science et d’un nom respecté, la crédulité des badauds du dix-neuvième siècle.
Je déclare, quant à moi, plus que jamais, que je ne suis qu’un simple reproducteur, aussi ébouriffé de ce que je transcris, que pourra l’être le typographe, reproducteur en second, en répétant ce récit, lettre par lettre, s’il s’avise de lire ce qu’il compose.
Et maintenant que vous êtes préparés, écoutez ce que dit M. Crookes.
Le cabinet dont il va parler, est une pièce, fermée par des rideaux, derrière lesquels, pondant les séances, repose mademoiselle Cook endormie. C’est là que s’opère l’incarnation mystérieuse ; c’est de là que Katie sort et vient se montrer aux assistants. Ces conditions sont défectueuses et rendent le doute possible. Pour constater que miss Crookes et Katie sont deux êtres bien distincts, il faut des preuves irréfutables. Katie promet ces preuves à M. Crookes, et tient parole, comme on va le voir :
« - Depuis quelque temps, j’expérimentais avec une lampe à phosphore, consistant en une bouteille de 6 ou 8 onces qui contenait un peu d’huile phosphorée, et qui était solidement bouchée. J’avais des raisons pour espérer qu’à la lumière de cette lampe, quelques-uns des mystérieux phénomènes du cabinet pourraient se rendre visibles, et Katie espérait, elle aussi, obtenir le même résultat.
Le 12 mars, pendant une séance chez moi, et après que Katie eut marché au milieu de nous, qu’elle nous eut parlé pendant quelque temps, elle se retira derrière le rideau qui séparait mon laboratoire, où l’assistance était assise, de ma bibliothèque qui, temporairement, faisait l’office, de cabinet. Au bout d’un moment, elle revint au rideau et m’appela à elle en disant : « - Entrez dans la chambre, et soulevez la tête de mon médium ; elle a glissé à terre. » Katie était alors debout devant moi, vêtue de sa robe blanche habituelle et coiffée de son turban.
Immédiatement, je me dirigeai vers la bibliothèque pour relever Mlle Cook, et Katie fit quelques pas de côté pour me laisser passer. En effet, Mlle Cook avait glissé en partie de dessus le canapé, et sa tête penchait dans une position très-pénible. Je la remis sur le canapé, et en faisant cela j’eus, malgré l’obscurité, la vive satisfaction de constater que Mlle Cook n’était pas revêtue du costume de Katie, mais qu’elle portait son vêtement ordinaire de velours noir, et se trouvait dans une profonde léthargie. Il ne s’était pas écoulé plus de trois secondes entre le moment où je vis Katie en robe blanche devant moi, et celui où je relevai Mlle Cook sur le canapé en la tirant de la position où elle se trouvait.
En retournant à mon poste d’observation, Katie apparut de nouveau, et dit qu’elle pensait qu’elle pourrait se montrer à moi en même temps que son médium. Le gaz fut baissé, et elle me demanda ma lampe à phosphore. Après s’être montrée à sa lueur pendant quelques secondes, elle me la remit dans les mains en disant : « - Maintenant, entrez, et venez voir mon médium. » Je la suivis de près dans ma bibliothèque, et, à la lueur de ma lampe, je vis Mlle Cook reposant sur le sofa exactement comme je l’y avais laissée. Je regardai autour de moi pour voir Katie, mais elle avait disparu. Je l’appelai, mais je ne reçus pas de réponse.
Je repris ma place et Katie réapparut bientôt, et me dit que tout le temps elle avait été debout auprès de Mlle Cook. Elle demanda alors si elle ne pourrait pas elle-même essayer une expérience, et, prenant de mes mains la lampe à phosphore, elle passa derrière le rideau, me priant de ne pas regarder dans le cabinet pour le moment. Au bout de quelques minutes, elle me rendit la lampe en me disant qu’elle n’avait pas pu réussir, qu’elle avait épuisé tout le fluide du médium, mais qu’elle essayerait de nouveau une autre fois. Mon fils aîné, un garçon de quatorze ans, qui était assis en face de moi, dans une position telle qu’il pouvait voir derrière le rideau, me dit qu’il avait vu distinctement la lampe à phosphore paraissant flotter dans l’espace au-dessus de Mlle Cook, et l’éclairant pendant qu’elle était étendue sans mouvement sur le sofa, mais qu’il n’avait pu voir personne tenir la lampe.
Je passe maintenant à la séance tenue hier soir. Jamais Katie n’est apparue avec une aussi grande perfection ; pendant près de deux heures elle s’est promenée dans la chambre, en causant familièrement avec ceux qui étaient présents. Plusieurs fois elle prit mon bras en marchant et l’impression, ressentie par mon esprit, que c’était une femme vivante qui se trouvait à mon côté, et non pas un visiteur de l’autre monde, cette impression, dis-je, fut si forte, que la tentation de répéter une récente et curieuse expérience devint presque irrésistible.
Pensant donc que, si je n’avais pas un esprit près de moi, il y avait tout au moins une dame, je lui demandai la permission de la prendre dans mes bras, afin de me permettre de vérifier les intéressantes observations qu’un expérimentateur hardi avait récemment fait connaître d’une manière tant soit peu prolixe Cette permission me fut gracieusement donnée, et, en conséquence, j’en usai - convenablement, comme tout homme bien élevé l’eût fait dans ces circonstances. - Je puis assurer que le « fantôme » (qui, du reste, ne fit aucune résistance,) était un être aussi matériel que Mlle Cook elle-même.
Katie dit alors que cette fois elle se croyait capable de se montrer en même temps que Mlle Cook. Je baissai le gaz, et ensuite, avec ma lampe à phosphore, je pénétrai dans la chambre qui servait de cabinet. Mais, préalablement, j’avais prié un de mes amis, qui est habile sténographe, de noter toute observation que je pourrais faire pendant que je serais dans ce cabinet, car je connais l’importance qui s’attache aux premières impressions, et je ne voulais pas me confier à ma mémoire plus qu’il n’était nécessaire. Ses notes sont en ce moment devant moi.
J’entrai dans la chambre avec précaution ; il y faisait noir, et ce fut à tâtons que je cherchai Mlle Cook. Je la trouvai accroupie sur le plancher.
M’agenouillant, je laissai l’air entrer dans ma lampe, et à sa lueur je vis cette jeune fille vêtue de velours noir, comme elle l’était au début de la séance, et ayant toute l’apparence d’être complètement insensible Elle ne bougea pas lorsque je pris sa main et tins la lampe tout à fait près de son visage ; mais elle continua à respirer paisiblement.
Élevant la lampe, je regardai autour de moi, et je vis Katie qui se tenait tout près de Mlle Cook et derrière elle. Elle était vêtue d’une draperie blanche et flottante, comme nous l’avions déjà vue pendant la séance. Tenant une des mains de Mlle Cook dans la mienne, et m’agenouillant encore, j’élevai et j’abaissai la lampe, tant pour éclairer la figure entière de Katie, que pour pleinement me convaincre que je voyais bien réellement la vraie Katie que j’avais pressée dans mes bras quelques minutes auparavant, et non pas le fantôme d’un cerveau malade. Elle ne parla pas, mais elle remua la tête en signe de reconnaissance. Par trois fois différentes, j’examinai soigneusement Mlle Cook accroupie devant moi, pour m’assurer que la main que je tenais était bien celle d’une femme vivante et, à trois reprises différentes je tournai ma lampe vers Katie pour l’examiner avec une attention soutenue, jusqu’à ce que je n’eusse plus le moindre doute qu’elle était bien là devant moi. À la fin, Mlle Cook fit un léger mouvement, et aussitôt Katie me fit signe de m’en aller. Je me retirai dans une autre partie du cabinet, et cessai alors de voir Katie ; mais je ne quittai pas la chambre jusqu’à ce que Mlle Cook se fût éveillée, et que deux des assistants eussent pénétré avec de la lumière.
Avant de terminer cet article, je désire faire connaître quelques-unes des différences que j’ai observées entre Mlle Cook et Katie. La taille de Katie est variable : je l’ai vue plus grande de six pouces que Mlle Cook. Hier soir, ayant les pieds nus et ne se tenant pas sur la pointe des pieds, elle avait quatre pouces et demi de plus que Mlle Cook. Hier soir, Katie avait le cou découvert et la peau était parfaitement douce au toucher et à la vue, tandis que Mlle Cook a au cou une cicatrice qui, dans des circonstances semblables, se voit distinctement et est rude au toucher. Les oreilles de Katie ne sont pas percées, tandis que Mlle Cook porte ordinairement des boucles d’oreilles. Le teint de Katie est très-blanc, tandis que celui de Mlle Cook est très-brun. Les doigts de Katie sont beaucoup plus longs que ceux de Mlle Cook, et son visage est aussi plus grand. Dans les façons et manières de s’exprimer, il y a aussi bien des différences marquées. »
Au commencement de ses apparitions, Katie King, qui va prendre tout à l’heure un autre nom, avait annoncé qu’elle n’avait le pouvoir de rester avec son médium que pendant trois ans, et qu’après ce temps, elle lui ferait ses adieux pour toujours. La fin de cette période eut lieu le jeudi 21 mai 1874.
M. Crookes assista à la séance d’adieu.
Je reprends son récit :
« Durant la semaine qui a précédé le départ de Katie, elle a donné des séances chez moi, presque tous les soirs, afin de me permettre de la photographier à la lumière artificielle. Cinq appareils complets de photographie furent donc préparés à cet effet. Ils consistaient en cinq chambres noires, une de la grandeur de plaque entière, une de demi-plaque, une de quart, et de deux chambres stéréoscopiques binoculaires, qui devaient toutes être dirigées sur Katie en même temps, chaque fois qu’elle poserait pour obtenir son portrait. Cinq bains sensibilisateurs et fixateurs furent employés, et nombre de glaces furent nettoyées à l’avance, prêtes à servir, afin qu’il n’y eût ni hésitation ni retard pendant les opérations photographiques, que j’exécutai moi-même, assisté d’un aide.
Ma bibliothèque servit de cabinet noir : elle avait une porte à deux battants qui s’ouvrait sur le laboratoire ; un de ces battants fut enlevé de ses gonds, et un rideau fut suspendu à sa place pour permettre à Katie d’entrer et de sortir facilement. Ceux de nos amis qui étaient présents étaient assis dans le laboratoire en face du rideau, et les chambres noires étaient placées un peu derrière eux, prêtes à photographier Katie quand elle sortirait, et à prendre également l’intérieur du cabinet, chaque fois que le rideau serait soulevé dans ce but. Chaque soir, il y avait trois ou quatre expositions de glaces dans les cinq chambres noires, ce qui donnait au moins quinze épreuves par séance. Quelques-unes se gâtèrent au développement, d’autres en réglant la lumière. Malgré tout, j’ai quarante-quatre négatifs, quelques-uns médiocres, quelques-uns ni bons ni mauvais, et d’autres excellents.
Katie donna pour instruction à tous les assistants de rester assis et d’observer cette condition ; seul je ne fus pas compris dans cette mesure, car depuis quelque temps elle m’avait donné la permission de faire ce que je voudrais, de la toucher, d’entrer dans le cabinet et d’en sortir, presque chaque fois qu’il me plairait. Je l’ai souvent suivie dans le cabinet et l’ai vue quelquefois elle et son médium en même temps ; mais, le plus généralement, je ne trouvais que le médium en léthargie, et reposant sur le parquet : Katie et son costume blanc avaient instantanément disparu.
Durant ces six derniers mois, Mlle Cook a fait chez moi de nombreuses visites, et y est demeurée quelquefois une semaine entière. Elle n’apportait avec elle qu’un petit sac de nuit, ne fermant pas à clef ; pendant le jour elle était constamment en compagnie de Mme Crookes, de moi-même, ou de quelque autre membre de ma famille, et ne dormant pas seule, il y a eu manque, absolu d’occasion de rien préparer, même d’un caractère moins achevé, qui fût apte à jouer le rôle de Katie King. J’ai préparé moi-même ma bibliothèque et mon cabinet noir, et d’habitude, auprès que Mlle Cook avait dîné, et causé avec nous, elle se dirigeait droit au cabinet ; et à sa demande, je fermais à clef la seconde porte, gardant la clef sur moi pendant toute la séance : alors on baissait le gaz, et on laissait Mlle Cook dans l’obscurité.
En entrant dans le cabinet, Mlle Cook s’étendait sur le plancher, sa tête sur un coussin, et bientôt elle était en léthargie. Pendant les séances photographiques, Katie enveloppait la tête de son médium avec un châle, pour empêcher que la lumière ne tombât sur son visage. Fréquemment j’ai soulevé un côté du rideau, lorsque Katie était debout tout auprès ; les sept ou huit personnes qui étaient dans le laboratoire pouvaient voir en même temps Mlle Cook et Katie, sous le plein éclat de la lumière électrique. Nous ne pouvions pas, alors, voir le visage du médium à cause du châle, mais nous apercevions ses mains et ses pieds ; nous la voyions se remuer péniblement sous l’influence de cette lumière intense, et par moments nous entendions ses plaintes. J’ai une épreuve de Katie et de son médium photographiés ensemble ; mais Katie est placée devant la tête de Mlle Cook.
Pendant que je prenais une part active à ces séances, la confiance qu’avait en moi Katie s’accroissait graduellement, au point qu’elle ne voulait plus donner de séance à moins que je ne me chargeasse des dispositions à prendre, disant qu’elle voulait toujours m’avoir près d’elle et près du cabinet. Dès que cette confiance fut établie, et quand elle eut la satisfaction d’être sûre que je tiendrais les promesses que je pouvais lui faire, les phénomènes augmentèrent beaucoup en puissance, et des preuves me furent données qu’il m’eût été impossible d’obtenir, si je m’étais approché du sujet d’une manière différente.
Elle m’interrogeait souvent au sujet des personnes présentes aux séances, et sur la manière dont elles seraient placées, car dans les derniers temps elle était devenue très-nerveuse, à la suite de certaines suggestions malavisées qui conseillaient d’employer la force pour aider à des modes de recherches plus scientifiques.
Une des photographies les plus intéressantes est celle où je suis debout à côté de Katie ; elle a son pied nu sur un point particulier du plancher. J’habillai ensuite Mlle Cook comme Katie ; elle et moi, nous nous plaçâmes exactement dans la même position, et nous fûmes photographiés par les mêmes objectifs placés absolument comme dans l’autre expérience et éclairés par la même lumière. Lorsque ces deux dessins sont placés l’un sur l’autre, les deux photographies de moi coïncident parfaitement quant à la taille, etc., mais Katie est plus grande d’une demi-tête que Mlle Cook, et auprès d’elle, elle semble une grosse femme. Dans beaucoup d’épreuves la largeur de son visage et la grosseur de son corps diffèrent essentiellement de son médium, et les photographies font voir plusieurs autres points de dissemblance.
Mais la photographie est aussi impuissante à dépeindre la beauté parfaite du visage de Katie, que les mots le sont eux-mêmes à décrire le charme de ses manières. La photographie peut, il est vrai, donner un dessin de sa pose ; mais comment pourrait-elle reproduire la pureté brillante de son teint, ou l’expression sans cesse changeante de ses traits si mobiles, tantôt voilés de tristesse lorsqu’elle racontait quelque amer événement de sa vie passée, tantôt souriant avec toute l’innocence d’une jeune fille lorsqu’elle avait réuni mes enfants autour d’elle, et qu’elle les amusait en leur racontant des épisodes de ses aventures dans l’Inde.
J’ai si bien vu Katie récemment, lorsqu’elle était éclairée par la lumière électrique, qu’il m’est possible d’ajouter quelques traits aux différences que, dans un précédent article, j’ai établies entre elle et son médium. J’ai la certitude la plus absolue que Mlle Cook et Katie sont deux individualités distinctes, du moins en ce qui concerne leurs corps. Plusieurs petites marques qui se trouvent sur le visage de Mlle Cook font défaut sur celui de Katie. La chevelure de Mlle Cook est d’un brun si foncé qu’elle paraît presque noire ; une boucle de celle de Katie, qui est l’à sous mes yeux, et qu’elle m’avait permis de couper au milieu de ses tresses luxuriantes, après l’avoir suivie de mes propres doigts jusque sur le haut de sa tête et m’être assuré qu’elle y avait bien poussé, est d’un riche châtain doré.
Un soir je comptai les pulsations de Katie : son pouls battait régulièrement 75, tandis que celui de Mlle Cook, peu d’instants après, atteignait 90, son chiffre habituel. En appuyant mon oreille sur la poitrine de Katie, je pouvais entendre un cœur battre à l’intérieur, et ses pulsations étaient encore plus régulières que celles du cœur de Mlle Cook, lorsqu’après la séance elle me permettait la même expérience. Éprouvés de la même manière les poumons de Katie se montrèrent plus sains que ceux de son médium, car, au, moment où je fis mon expérience, Mlle Cook suivait un traitement médical pour un gros rhume...
Lorsque le moment de nous dire adieu fut arrivé pour Katie, je lui demandai la faveur d’être le dernier à la voir. En conséquence, quand elle eut appelé à elle chaque personne de la société et qu’elle leur eut dit quelques mots en particulier, elle donna des instructions générales pour notre direction future et la protection à donner à Mlle Cook. De ces instructions qui furent sténographiées, je cite la suivante : « M. Crookes a très-bien agi constamment, et c’est avec la plus grande confiance que je laisse Florence entre ses mains, parfaitement sûre que je suis qu’il ne trompera pas la foi que j’ai en lui. Dans toutes les circonstances imprévues il pourra faire mieux que moi-même, car il a plus de force. »
Ayant terminé ses instructions, Katie m’engagea à entrer dans le cabinet avec elle, et me permit d’y demeurer jusqu’à la fin.
Après avoir fermé le rideau, elle causa avec moi pendant quelque temps, puis elle traversa la chambre pour aller à Mlle Cook qui gisait inanimée sur le plancher. Se penchant sur elle, Katie la toucha et lui dit : « Éveillez-vous, Florence, éveillez-vous ! Il faut que je vous quitte maintenant ! »
Mlle Cook s’éveilla, et toute en larmes elle supplia Katie de rester quelque temps encore « Ma chère, je ne le puis pas ; ma mission est accomplie. Que Dieu vous bénisse ! » Répondit Katie, et elle continua à parler à Mlle Cook. Pendant quelques minutes elles causèrent ensemble, jusqu’à ce qu’enfin les larmes de Mlle Cook l’empêchèrent de parler. Suivant les instructions de Katie, je m’élançai pour soutenir Mlle Cook qui allait tomber sur le plancher et qui sanglotait convulsivement. Je regardai autour de moi, mais Katie et sa robe blanche avaient disparu. Dès que Mlle Cook fut assez calmée, on apporta une lumière, et je la conduisis hors du cabinet. »
Un témoin de cette séance confirme en ces termes le récit de M. Crookes, et y ajoute plusieurs détails. Le sujet est assez curieux pour que je reproduise cette lettre, malgré quelques redites :
- « À sept heures et quart du soir, M. Crookes conduisit miss Cook dans le cabinet obscur, où elle s’étendit sur le sol, la tête appuyée sur un coussin. À 7 heures 28 minutes, Katie parla pour la première fois, et à 7 heures 30 minutes elle se montra en dehors du rideau et dans toute sa forme. Elle était vêtue de blanc, les manches courtes et le cou nu. Elle avait de longs cheveux châtain-clair, de couleur dorée, tombant en boucles des deux côtés de la tête et le long du dos jusqu’à la taille. Elle portait un long voile blanc qui ne fut abaissé qu’une ou deux fois sur son visage pendant la séance.
Le médium avait une robe bleu-clair en mérinos. Pendant presque toute la séance Katie resta debout devant nous ; le rideau du cabinet était écarté, et tous pouvaient voir distinctement le médium endormi, ayant le visage couvert d’un châle rouge, pour le soustraire à la lumière. Elle n’avait pas quitté sa première position depuis le commencement de la séance durant laquelle la lumière répandait une vive clarté. Katie parla de son départ prochain et accepta un bouquet que M. Tapp lui avait apporté, ainsi que quelques lis attachés ensemble et offerts par M, Crookes. Katie invita M. Tapp à délier le bouquet et à poser les fleurs devant elle sur le plancher ; elle s’assit alors à la manière turque et nous pria tous d’en faire autant autour d’elle Alors elle partagea les fleurs et donna à chacun un petit bouquet qu’elle entoura d’un ruban bleu.
Elle écrivit aussi des lettres d’adieu à quelques-uns de ses amis en les signant « Annie Owen Morgan, » et en disant que c’était son vrai nom pendant sa vie terrestre. Elle écrivit également une lettre à son médium, et choisit pour ce dernier un bouton de rose comme cadeau d’adieu. Katie prit alors des ciseaux, coupa une mèche de ses cheveux et nous en donna à tous une large part. Elle prit ensuite le bras de M. Crookes, fit le tour de la chambre, et serra la main de chacun. Katie s’assit de nouveau, coupa plusieurs morceaux de sa robe et de son voile dont elle fit des cadeaux. Voyant de si grands trous à sa robe, et tandis qu’elle était assise entre M. Crookes et M. Tapp, on lui demanda si elle pourrait réparer le dommage, ainsi qu’elle l’avait fait en d’autres occasions. Elle présenta alors la partie coupée à la clarté de la lumière, frappa un coup dessus et à l’instant cette partie fut aussi complète et aussi nette qu’auparavant. Ceux qui se trouvaient près d’elle examinèrent et touchèrent l’étoffe avec sa permission ; ils affirmèrent qu’il n’existait ni trou, ni couture, ni aucune partie rapportée, là où un instant auparavant ils avaient vu des trous de plusieurs pouces de diamètre.
Elle donna ensuite ses dernières instructions à M. Crookes et aux autres amis sur la conduite à tenir touchant les manifestations ultérieures promises par elle au moyen de son médium. Ces instructions furent notées avec soin et remises à M. Crookes. Elle parut alors fatiguée et disait tristement qu’elle désirait s’en aller ; que sa force disparaissait ; elle réitéra à tous ses adieux de la manière la plus affectueuse Les assistants la remercièrent pour les manifestations merveilleuses qu’elle leur avait accordées.
Tandis qu’elle dirigeait vers ses amis un dernier regard grave et pensif, elle laissa tomber le rideau et devint invisible On l’entendit réveiller le médium qui la pria, en versant des larmes, de rester encore un peu ; mais Katie lui dit : « Ma chère, je ne le puis. Ma mission est accomplie ; que Dieu te bénisse ! » Et nous entendîmes le son de son baiser d’adieu. Le médium se présenta alors au milieu de nous entièrement épuisé et profondément consterné.
Katie disait qu’elle ne pourrait désormais ni parler, ni montrer son visage Qu’en accomplissant pendant trois ans ces manifestations physiques, elle avait passé une vie bien pénible pour expier ses fautes. Qu’elle était résolue de s’élever à un degré supérieur de la vie spirituelle ; que ce ne serait qu’à de longs intervalles qu’elle pourrait correspondre par écrit avec son médium, mais que ce médium pourrait toujours la voir au moyen de la lucidité magnétique (1). »
On se regarde, on se tâte, on se demande si l’on rêve.
- Mais alors, ce sont des esprits. Vous, M. Crookes, lui disait-on à Paris, vous ne pouvez pas ne pas y croire. »
- Je crois à Katie King, répondit-il.
Moi, je jure que je n’aurais pas reproduit un mot de cette histoire, si je ne croyais pas à M. Crookes.
- 4ème Partie : En Allemagne
Un scepticisme présomptueux qui rejette les faits sans examen est plus funeste que la crédulité qui les accepte.
Humboldt.
Les forces dont la connaissance nous échappe seraient suffisantes pour créer l’univers.
Williams Crookes.
Nous voyons la vie par quatre lucarnes. S’il s’ouvrait une autre fenêtre, qui peut concevoir ce que nous verrions ?
***
La plus grande des hallucinations, c’est de croire qu’on connaît toutes les lois de la nature.
L’auteur.
- 1. Les professeurs de Leipzig
Il y a aussi, dans l’Allemagne savante, de vieilles ladies qui ne veulent pas entendre parler des poissons volants. Dans une narration qu’a publiée la République française, M. Jules Soury, un peu vieille lady lui-même, avec quelque chose en plus, nous en offre un échantillon superbe.
La scène se passe à Leipzig, chez M. Zœllner. L’illustre astronome, après nombre d’expériences faites avec le médium Henri Slade, que nous avons vu en Angleterre, convoque à une séance d’investigation les notabilités scientifiques de Leipzig. Dans le nombre se trouve M. Wundt, qui a soixante-douze ans, parait-il, et n’est pas encore ramolli, quoique M. Jules Soury prétende que, chez les professeurs des universités allemandes, le ramollissement vient à peu près à cet âge, témoins messieurs Weber et Fechner, dont le témoignage, dit M. Soury, « ne manquerait point de poids, si l’un n’était âgé de soixante-seize ans, et l’autre de soixante-dix-huit. » En admettant que le ramollissement de M. Weber soit arrivé spontanément le premier jour de sa soixante-seizième année, M. Wundt n’a que quatre ans à attendre pour n’être plus admis à témoigner de quoi que ce soit devant M. Jules Soury. S’il a encore des témoignages à lui fournir, qu’il se hâte !
Donc M. Wundt assiste à cette séance, où se produisent les phénomènes que nous avons décrits, entre autres l’écriture sur une ardoise enfermée dans une boite. M. Wundt invité tout exprès, comme les autres, pour examiner les conditions de l’expérience, assiste à tout, se retire sans mot dire, et, quelques jours après, publie une lettre dans laquelle il déclare que les faits dont il a été témoin n’existent pas pour lui, les manches de M. Slade n’ayant pas été visitées.
Cette lettre, dit M. Soury, est fort piquante. Ce qui me semble plus piquant, c’est que M. Wundt, tenant ces manches pour suspectes, ne se soit pas empressé de vérifier si elles cachaient quelque truc, quoiqu’il me soit difficile de comprendre comment un crayon, caché dans une manche, pourrait s’y prendre pour écrire quoi que ce soit sur une ardoise dûment serrée et ficelée entre deux planches.
Et ce qui me semble bien plus piquant encore, c’est la confiance de l’écrivain français dans la naïveté de ses lecteurs, leur lançant en plein nez cette bourde, et ne doutant pas une minute qu’il ne s’en trouvera pas un assez avisé pour lui dire : - « Mais, M. Soury, pourquoi donc M. Wundt n’a-t-il pas visité ces manches, ou du moins n’a-t-il pas dit le lendemain à M. Zœllner : « - Cher collègue, ces manches me tracassent ; recommençons, voulez-vous, et prions M. Slade de les relever jusqu’au coude. »
M. Wundt ayant négligé de visiter les manches, M. Jules Soury en conclut naturellement que M, Slade est un voleur. C’est bien le moins qu’il puisse faire ; le maître, M. Hæckel, qui n’a jamais vu
M. Slade, ayant déclaré à l’Allemagne et à l’univers que M. Slade est un escroc.
Un peu raide, M. Hæckel ! Mais vous êtes bien excusable ; si M. Slade n’est pas un escroc, bonsoir « L’explication mécanique qui découvre les causes dernières des phénomènes dans les mouvements des particules ultimes de la matière. »
Il faut de toute nécessité que ce pauvre citoyen d’Amérique soit le dernier des coquins ; de même qu’il est indispensable que MM. Weber et Fechner aient un ramollissement du cerveau ; que le philosophe Ulrici, aussi votre compatriote, qui affirme, comme les professeurs Weber et Fechner, la réalité des phénomènes de Slade, soit tombé en enfance ; que M. Zœllner lui-même s’en aille à la dérive sur la pente de l’aliénation mentale, ainsi que le lui dit obligeamment M. Jules Soury, votre traducteur et disciple ; que les physiciens, chimistes, physiologistes et naturalistes, vos confrères, Mapes, Hare, Owen, Morgan, Varley, Cox, Crookes, Wallace et autres, sans compter quelques millions de misérables pékins, tels que votre serviteur, soient emportés à pleine eau dans le courant de la folie, sinon il est démontré que M. Hæckel, admirable quand il observe, moins infaillible quand il raisonne, a tout simplement tiré, de ses précieuses études, des déductions fausses, et se montre atteint lui-même d’un mode dé... comment dire ? J’aime mieux laisser le mot en blanc... qui ne dérive pas tout à fait de la modestie, quand il déclare que le siècle où nous vivons est le siècle de l’interprétation de la nature au point de vue moniste, en autres termes, le siècle de M. Hæckel.
Nous avons, d’autre part, M. Zola qui veut absolument que notre siècle soit le siècle du naturalisme, c’est-à-dire celui de M. Zola. - Comment diable arranger cela ?
Moi, je l’appelle tout simplement le siècle de la théophobie ; car, à aucun moment de l’histoire humaine, cette espèce de rage ne s’est manifestée avec autant d’intensité, de violence et d’aigreur, que dans nos bienheureux jours.
La théophobie est un mal contagieux qui se communique par la parole et par l’encre d’imprimerie. Symptômes : des accès d’épilepsie mentale, chaque fois que le sujet entend prononcer le mot Dieu. Cela commence par une indigestion de vieux dogmes, trop lourds, qui trouble les fonctions cérébrales. À force de voir des gens qui veulent vous faire manger le bon Dieu, on finit par vouloir manger du bon Dieu, ce qui prouve, une fois de plus, à quel point les extrêmes se touchent. Dans le pays protestant de MM. Büchner et Hæckel, on ne mange pas tout à fait le bon Dieu, mais c’est à peu près la même chose : on avale la bible, qui est tout aussi difficile à digérer... peut-être même davantage, puisque c’est de ce pays que la maladie nous est venue.
Elle a pénétré dans les couches de notre démocratie française, à une telle profondeur, que si, par hasard, dans une réunion d’ouvriers républicains, même émaillée de bourgeois, il arrive à un orateur, emporté par le feu de la discussion, de prononcer innocemment cette locution familière : « Mon Dieu, citoyens... » Il s’élève aussitôt dans toute l’assemblée un concert de hurlements, à faire croira que vous assistez au banquet d’une meute endiablée.
Mon Dieu ! - pardon, cela m’échappe, - je ne vois pas, pour ma part, grand mal à cela. Théomanes par-ci, théophobes par-là, fanatiques à droite, fanatiques à gauche, les deux tas font la paire et la balance s’équilibre. Je suis sûr d’ailleurs que cette contagion disparaîtra comme la peste bovine et la maladie des pommes de terre. Ce qui m’afflige, c’est de voir un esprit distingué comme M. Jules Soury verser dans cette ornière, et s’exaspérer en entendant M. Zœllner, qui a certes bien le droit de contempler les étoiles, puisque c’est son métier, s’écrier dans un accès de lyrisme : - Père des cieux étoilés !... - C’est grave, je ne dis pas non, de supposer que les étoiles ont un père ; mais c’est plus grave encore d’expédier un homme aux Petites-Maisons pour avoir émis cette idée. Je me garderais bien, moi, de demander pour M. Hæckel une place à l’hôpital des fous, parce qu’il assure qu’esprit, sentiment, raison, folie, système moniste lui-même, tout procède mécaniquement des particules ultimes de la matière, que je le défie de me montrer, comme lui-même défie M. Zœllner de lui montrer le Père des étoiles, ce qui fait que M. Littré, pris pour arbitre, les renverrait dos à dos.
Pour prouver à quel point, ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, cette maladie contagieuse trouble les fonctions cérébrales, je vais citer à M. Jules Soury un exempte tiré de lui-même : dans le long réquisitoire qu’il publie contre les phénomènes psychiques, magnétiques, odiques, etc..., outre la rengaine d’impossibilité et d’atteinte aux lois d’airain de la nature qui rentre dans la catégorie des objections de la vieille dame contre les poissons volants, le plus grand reproche qu’il leur adresse, c’est de s’être déjà manifestés dans le passé, et de se produire partout, même chez les sauvages et les nègres. Ce qui tendrait à établir que l’ancienneté et l’universalité d’un fait, - je ne parle pas de la cause qu’on lui attribue, - sont une preuve de sa non-existence ; que plus il est connu, moins on doit l’admettre ; que plus il a été, moins il est, absolument comme l’intelligence des professeurs de l’université de Leipzig, qui radotent à soixante-seize ans et pas encore à soixante-douze. Cet argument remarquable, tout à fait inusité jusqu’à ce jour en logique, ne démontre-t-il pas à M. Jules Soury, si habile à trouver des cas pathologiques dans les raisonnements de ses adversaires, qu’il n’a besoin que de se relire un peu, pour en rencontrer dans sa propre maison ?
Ce mal terrible attaque jusqu’à la mémoire, et fait imaginer, à la place des faits réels, des choses qui n’existèrent jamais. Exemple : M. Jules Soury déclare que le prestidigitateur Hermann a étudié et reproduit victorieusement tous les tours de Slade. M. Hermann, interrogé, répond qu’il n’a jamais entendu parler de Slade, ni de ses tours. C’est vraiment inquiétant. J’engage M. Jules Soury à surveiller attentivement ces symptômes, et je lui demande la permission de le quitter un instant, lui et ses deux articles, auxquels il a été du reste longuement répondu dans une brochure publiée par la Revue des sciences psychologiques, deux mots dont l’accouplement va faire bondir M. Soury. Cette brochure contient deux répliques : l’une due à la plume brillante et solide de Charles Fauvety, qui riposte en philosophe ; l’autre écrite par une dame, avec une verve un peu indignée. L’indignation est de trop : madame G. Cochet a, paraît-il, offert à M. Jules Soury de lui prouver de visu la réalité des phénomènes qu’il nie, et M. Jules Soury a refusé. M. Soury ne pouvait pas faire autrement. Supposez qu’il accepte, et qu’il voie... patatras, voilà la philosophie moniste à vau-l’eau. M. Jules Soury n’est pas de ceux qui disent : On me le prouverait, que je ne le croirais pas ; mais il aime mieux ne pas s’exposer à ce qu’on le lui prouve.
Donc M. Slade est allé en Allemagne, et a convaincu MM. Zœllner, Ulrici, Weber, Fechner, et autres, - je ne parle que des hommes de science, - de la réalité des phénomènes qu’il produit.
Pour ceux qui ne l’ont pas vu, ne veulent pas le voir, ou, comme M. Wundt, réfléchissent après coup qu’ils n’ont pas examiné ses manches, M. Slade est un escroc.
Tout n’est pas rose dans le métier de médium. On a contre soi les vieilles ladies, les temples orthodoxes et les églises athées, prêtres, sacristains, fidèles, ameutés dans un concert d’injures et de dénonciations. J’ai raconté ce qui arriva à Rochester, où les demoiselles Fox faillirent être mises en pièces. À Londres, où les mœurs sont plus douces, Slade faillit être mis en prison. Il fut même condamné une première fois par un honnête magistrat qui n’admettait pas les poissons volants, non plus que beaucoup de ses confrères, et prétendait qu’un être qui court le monde pour faire croire aux esprits, doit être un pur esprit lui-même, et n’avoir nul besoin de se vêtir, de se nourrir, ni de se loger. Un second jugement cassa le premier, au grand désespoir du parti des saines doctrines, et Slade put fouler en paix le sol de Londres, plus heureux qu’à Berlin et à Vienne, d’où il fut expulsé plus tard, sans aucune forme de procès, façon d’agir un peu cosaque, à laquelle, par parenthèse, les monistes ne trouvent pas le plus petit mot à objecter. Dieu nous garde de la police moniste, si le monisme triomphe jamais !
Tous les tribunaux réunis eussent condamné M. Slade, que j’aurais besoin, je l’avoue, d’avoir les pièces du procès sous les yeux, avant d’acquiescer au jugement. Dans ces sortes de causes, et dans certaines autres, je me défie du tribunal, presque autant que de l’accusé. S’il y a, en ce monde, des intrigants, des charlatans, des imposteurs, des ennemis de la propriété, de la religion, de la science et de la famille, il y a aussi, sur les chaises curules, en toque rouge ou en toque noire, des hommes qui, de la meilleure foi du monde, ne rendent que des services, en croyant rendre des arrêts. Je suis convaincu qu’en France d’abord, et dans quelques régions du monde civilisé, la justice est en progrès sur les âges antérieurs. Je suis parfaitement certain que nos juges d’instruction mettraient à la porte, et peut-être à Mazas, le drôle assez hardi pour leur proposer de rendre, à n’importe quel prix, une ordonnance de non-lieu en faveur d’un coquin. Je ne doute pas un instant que le plus pauvre et le moins payé de nos magistrats ne repoussât avec indignation les offres d’un Artaxercès plaidant pour voler la fortune d’autrui ; mais, du moment qu’entrent en jeu les préventions, les passions, politiques, religieuses, voire scientifiques, je crois fermement qu’il n’y a plus de juges, pas même à Berlin.
Pour en revenir à M. Slade, - vu le détail de ses expériences avec MM. Oxon et Wallace, expériences répétées par ces messieurs, avec un égal succès, au moyen d’autres médiums ; vu le récit de plusieurs témoins qui, à ma connaissance, sont allés le visiter à Bruxelles, un entre autres, dont je garantis la compétence et la scrupuleuse véracité, M. Godin, ancien député de l’Aisne, le grand industriel, grand de toutes façons, qui a créé pour ses ouvriers ce palais du travail baptisé familistère, lequel M. Godin apporta chez le médium, encadrées dans une enveloppe de bois, deux ardoises qui, au bout de quelques instants, furent couvertes d’écriture ; vu les faits tout nouveaux certifiés par M. Zœllner, et qui me semblent exclure également toute possibilité de truc ou de fraude, - je ne puis croire que ledit Slade soit l’escroc que proclame l’illustre inventeur de l’interprétation de la nature au point de vue moniste.
Un homme qui n’interprète la nature à aucun point de vue, mais qui est plus compétent que M. Hæckel pour découvrir les tours de passe-passe, et qui, selon les lois de la justice élémentaire, s’est donné la peine d’examiner la cause avant de rendre son arrêt, le prestidigitateur de la cour de Prusse, indigné sans doute du tour d’escamotage dont était victime M. Slade, expulsé sans façon de Berlin, lui a donné le témoignage suivant que, pour plus d’authenticité, il a formulé par devant notaire :
« - Fait à Berlin, le 6 décembre 1877, et inscrit dans les registres de l’étude sous le n° 482 de la dite année, signé et officiellement estampillé par Gustav Hargcn, conseiller et notaire :
Après avoir, sur les instances de plusieurs gentilshommes hautement estimés par leur rang et leur position, étudié la médiumnité physique de M. Slade dans une série de séances, en plein jour, aussi bien que le soir, je dois, dans, l’intérêt de la vérité, certifier hautement que les circonstances phénoménales avec M. Slade ont été soigneusement examinées par moi, avec les plus minutieuses observations et investigations de tous les objets qui l’entouraient, y compris la table ; que je n’ai rien trouvé, dans le plus petit cas, qui pût être produit par le moyen de la prestidigitation et avec des appareils mécaniques, et qu’aucune explication de ces expériences, dans les circonstances et les conditions ainsi obtenues, ne peut trouver place dans les choses de la prestidigitation. - Que c’est impossible.
Je déclare en outre que les opinions publiées par des laïques, et tous les comment sur ce sujet sont prématurés, et, selon ma façon de penser et mon expérience, faux et penchant du même côté.
Voilà ma déclaration écrite et signée devant un notaire et des témoins, le 6 décembre 1877. »
Samuel Bellachini.
On remarquera le soin que prend l’honnête prestidigitateur de ne pas se brouiller avec l’autorité ecclésiastique qui, vraisemblablement, attribuait ces phénomènes au diable, et a dû contribuer, avec les savants, monistes et autres, à l’expulsion de ce pauvre Slade, escroc pour ceux-ci, sorcier pour ceux-là. Les piétistes sont en bonne odeur à la cour de Prusse, et n’ont pas la réputation d’être commodes. Même en ne s’adressant qu’aux laïques, M., Bellachini a fait preuve d’un courage que les sarcasmes des honnêtes gens qui le traitent de compère, ne m’empêcheront pas d’honorer.
Il paraît que la Germania, organe ultramontain, a défendu M. Slade ; c’est tout simple, puisque les protestants l’attaquaient. Supposez qu’ils l’eussent défendu, la Germania l’eût attaqué. On sait comment les choses se pratiquent entre adversaires dans la presse de tous les pays. La France, qui fait exception, confirme la règle.
- 2. Les expériences de M. Zœllner
Arrivons aux faits qui ont mis en émoi les professeurs de Leipzig et le chroniqueur, de la République française.
- « Le 15 novembre 1877, - écrit M. Zœllner dans le second volume de ses scientific papers (Wissenschaftliche Abhandlungen), - Slade vint pour la première fois à Leipzig ; après Crookes et Wallace, je ne pouvais refuser une occasion aussi favorable que celle-ci, et j’accompagnai deux amis chez le médium, sans avoir l’intention de préparer une séance.
« L’impression personnelle que Slade me fit était favorable. Son maintien était modeste et réservé, et sa conversation (il parlait seulement l’anglais) était calme et discrète... Je lui demandai s’il n’avait jamais essayé d’influencer une aiguille aimantée, me rappelant que le professeur Fechner avait observé un phénomène similaire avec Erdmann, professeur de chimie, (fait que je considère comme étant du plus haut intérêt pour tout véritable homme de science). Slade répondit négativement.
« Le jour d’une réunion ordinaire et hebdomadaire d’amis, j’invitai M. Slade à prendre le thé avec nous. Je lui expliquai que nous serions complètement satisfaits, s’il pouvait produire seulement la divergence d’une aiguille aimantée dans des conditions qui pussent exclure toute idée de suspicion.
J’apportai un globe céleste qui était muni d’une boussole et le plaçai sur la table. À notre demande, Slade promena sa main, horizontalement, sur le verre convenablement serré de la boîte aimantée. L’aiguille demeura immobile, et j’en conclus que Slade n’avait pas d’aimant caché sous sa peau. À un second essai, l’aiguille fut violemment agitée comme étant sous l’action d’un grand pouvoir magnétique.
J’avais ici un fait qui confirmait les observations de Fechner, bien digne d’investigation ultérieure.
La soirée suivante (vendredi, 16 novembre 1877), je plaçai une table à jeu, avec quatre chaises, dans une chambre où Slade n’était pas encore entré. Après que Fechner, le professeur Braune, Slade et moi, nous eûmes placé nos mains entrelacées sur la table, il y eut des coups frappés dans ce meuble ; j’avais acheté une ardoise que nous avions marquée ; un fragment de crayon fut déposé sur l’ardoise, que Slade plaça partiellement sous le bord de la table ; mon couteau fut subitement projeté à la hauteur d’un pied, et retomba ensuite sur la table... En répétant l’expérience, on trouva que le fragment de crayon, dont la position fut assurée par une marque, restait à la même place sur l’ardoise La double ardoise, après avoir été bien nettoyée et munie intérieurement d’un morceau de crayon, fut tenue alors par Slade sur la tête du professeur Braune. Le grattement fut entendu, et lorsque l’ardoise fut ouverte, on y trouva plusieurs lignes d’écriture.
Inopinément, un lit placé dans la chambre derrière un écran se transporta à deux pieds du mur, poussant l’écran en dehors. Slade était éloigné du lit auquel il tournait le dos, ses jambes étaient croisées ; ceci était visible pour tous.
Une seconde séance s’organisa chez moi immédiatement, avec les professeurs Weber, Scheibner, et moi ; un craquement violent, tel que la décharge d’une forte batterie de bouteilles de Leyde, fut entendu ; en nous tournant, assez alarmés, l’écran mentionné ci-dessus se sépara en deux pièces ; les porte-vis en bois, épais d’un demi-pouce, étaient déchirés du haut en bas, sans aucun contact visible de Slade avec l’écran. Les morceaux cassés, se trouvaient à cinq pieds du médium qui tournait le dos à l’écran.
Nous fûmes tous étonnés de cette manifestation inattendue d’une force mécanique énorme, et je demandai à Slade ce que tout cela voulait dire ? Il répondit que ce phénomène arrivait parfois en sa présence. Comme il parlait en restant debout, il plaça un morceau de touche sur la surface polie de la table, le couvrit avec une ardoise achetée et justement nettoyée par moi, et en pressa la surface avec les cinq doigts ouverts de la main droite, pendant que sa main gauche restait au centre de la table, L’écriture commença sur la surface intérieure et, lorsque Slade la retourna, la sentence suivante s’y trouvait écrite en anglais : « Ce n’était point notre intention de faire le mal ; pardonnez ce qui est arrivé. » La production de l’écriture dans ces conditions se faisait pendant que les deux mains de Slade étaient immobiles.
Les phénomènes mentionnés nous parurent si extraordinaires et tellement en dehors de nos idées, que William Weber et moi, nous résolûmes de donner à quelques-uns de nos collègues l’occasion de les attester. En conséquence nous nous rendîmes le jour suivant chez le professeur C. Ludwig et nous l’informâmes des faits. L’intérêt qu’il prit à notre récit m’engagea à inviter deux autres amis. Je proposai mes collègues MM. Herr Geheimrath Thiersch, chirurgien, et Herr Wundt, professeur de philosophie.
Le dimanche, 18 novembre, nous étions réunis à trois heures de l’après-midi. J’avais acheté une nouvelle table de jeu en bois de noyer. Les ardoises mises à la disposition de Slade étaient achetées par moi et mes amis, marquées par nous. Entre les plis d’une double ardoise que Slade tenait dans sa main au-dessus de la table, bien en vue, trois sentences furent écrites en anglais, en français, en allemand, chacune dans une écriture différente. »
C’est la fameuse séance où M. Wundt oublia de visiter les manches de M. Slade. Imaginez-vous le médium en pleine vue, à trois heures de l’après-midi, dans la position où le représente M. Zœllner, et demandez-vous ce qu’il pouvait faire, avec quelque objet que ce fût caché dans sa manche, entre ces deux ardoises, liées ensemble, qu’il touchait pour la première fois. - M. Wundt, M. Wundt, .je crois que votre extrait de naissance est en retard, et que vous êtes bien près de votre soixante-seizième année.
Voici encore le récit abrégé de quelques ingénieuses expériences, imaginées par M. Zœllner :
- Une boule de métal fut suspendue par une corde de soie, à l’inférieur d’un globe de verre : celui-ci étant placé sous la table, une lumière fut projetée dessus, au moyen de bougies arrangées à cet effet, et, pendant que les professeurs Weber et Scheibner, aussi bien que le professeur Zœllner observaient attentivement, la boule commença à osciller et à frapper, à intervalles réguliers, contre la surface intérieure du globe de verre...
Deux aiguilles, une grande et une petite, chacune renfermée sous verre, furent placées devant M. Weber. Les mains de Slade, entrelacées avec celles des professeurs, sur la table, à environ un pied de distance des aiguilles. La petite commença subitement à se balancer, jusqu’à un mouvement constant, tandis que la grande n’eut que quelques oscillations. S’apercevant qu’une espèce de force était en travail, M. Zœllner suggéra à Slade d’essayer s’il ne pourrait produire un effet sur une aiguille non aimantée. Il apporta plusieurs aiguilles à tricoter, parmi lesquelles, lui, et M. Weber, en choisirent une qu’ils éprouvèrent à la boussole ; elle était dans les conditions voulues, Slade déposa l’aiguille sur une ardoise et la tint contre la partie inférieure de la table, comme pour l’écriture ; quatre minutes après, il la plaça de nouveau sur la table ; alors un bout de l’aiguille fut trouvé suffisamment aimanté pour attirer de la limaille d’acier, des aiguilles à coudre, de la soie, même pour tourner l’aiguille de la boussole. Le bout aimanté était un pôle sud...
- Dans un vase plein de fleur de farine, l’impression d’une main fut trouvée, avec toutes les sinuosités de l’épiderme distinctement visibles. En même temps, une portion de la farine, portant aussi les marques d’une grande et puissante main, fut laissée sur le pantalon de M. Zœllner, au genou, où il s’était senti empoigné une minute auparavant. Les mains de Slade étaient constamment sur la table, et, en les examinant, on n’y trouva aucune trace de farine. L’impression était celle d’une main plus grande que la main de Slade.
On obtint une empreinte plus durable, avec du papier noirci à la lumière d’une lampe de pétrole, attaché sur une planchette, et sur lequel apparut la marque d’un pied nu ; a la demande des professeurs, Slade se leva, montra ses pieds, ôta ses souliers, mais aucune trace de noir de fumée ne fut constatée. Son pied, qui fut mesuré, avait quatre centimètres de moins que l’empreinte, Slade et Zœllner répétèrent l’expérience, en employant une ardoise au lieu d’une planchette ; l’empreinte reçue fut photographiée et reproduite. Le professeur appelle l’attention sur ce fait, que, l’impression est évidemment celle d’un pied qui a été comprimé par des bottes, un doigt étant si complètement couvert par l’autre, qu’il n’est pas visible. Cette empreinte ne peut être produite par le pied de Slade. »
Le récit de quelques expériences qui concernent les réactions acides et la lumière polarisée, est trop long à reproduire, et ne serait compris que par les personnes qui s’occupent de chimie et d’optique. M. Zœllner attache une grande importance à ces expériences.
Un essai pour avoir des marques de pied réussit sans le toucher de Slade, quoique le médium eût déclaré que la chose lui semblait impossible : M. Zœllner mit des feuilles de papier préparées avec du noir de lampe, à l’intérieur d’une ardoise pliante, et plaça l’ardoise sur ces genoux, afin de la tenir sous sa vue. Cinq minutes après, dans une chambre bien éclairée, toutes les mains étant sur la table, M. Zœllner remarqua qu’il avait senti, à deux reprises, une pression sur l’ardoise, déposée sur ses genoux. Trois coups dans la table ayant annoncé que tout était fini, on ouvrit l’ardoise et deux empreintes, l’une d’un pied droit, l’autre d’un pied gauche, furent trouvées sur le papier disposé de chaque côté de l’ardoise.
- Mes lecteurs peuvent juger, dit M. Zœllner, qu’il m’est impossible, après avoir été témoin de ces faits, de considérer Slade comme un imposteur ou un prestidigitateur. L’étonnement de Slade, après ce dernier résultat, était même plus grand que le mien. »
Un autre jour, c’est une corde lisse, dont les deux bouts sont scellés sur la table par de la cire, sur laquelle M. Zœllner appose son cachet, et dans laquelle des nœuds se trouvent formés au bout de quelques minutes.
Puis deux bandes de cuir, jointes seulement par les bouts, également scellés avec de la cire, et qui se trouvent nouées ensemble, quand M. Zœllner soulève ses mains qui les couvraient.
- « Je tenais mes mains sur les bandes de cuir, dit M. Zœllner, Slade qui se trouvait à ma gauche plaça sa main droite doucement sur les miennes. Au bout de trois minutes, je sentis un mouvement des bandes sous mes mains. Trois coups furent frappés dans la table, et quand j’ôtai mes mains, les deux bandes de cuir se trouvèrent nouées ensemble. »
Quelle place, quel emploi possible y a-t-il, dans de telles expériences, pour les trucs d’un prestidigitateur ?
Ce fait encore :
M. Zœllner s’était procuré deux anneaux en bois tournés d’une seule pièce, - diamètre intérieur 74 millimètres. - Il enfile ces anneaux dans une corde à violon, fixe le milieu sur la table avec de la cire dans laquelle il appose son cachet, et les laisse pendre le long de la table. Son désir était de voir les anneaux s’entrelacer. Il s’assoit avec Slade, posant ses deux mains sur la corde cachetée. Un guéridon était devant eux.
« - Après quelques minutes d’attente, écrit-il, nous entendîmes à la petite table ronde placée en face de nous, un bruit comme si des pièces de bois tapotaient l’une contre l’autre. Nous nous levâmes pour nous rendre compte de ce bruit, et, à notre grand étonnement, nous trouvâmes les deux anneaux de bois qui, environ six minutes auparavant, étaient enfilés dans la corde à violon, encerclant la jambe de la petite table, et en parfait état. - Ainsi, ajoute M. Zœllner, mon expérience préparée ne réussit pas de la manière prévue ; les anneaux ne furent pas entrelacés ensemble, et, au lieu de cela, furent transférés de la corde à violon cachetée, au pied de la table ronde en bouleau. »
Pourquoi ne pas accuser tout simplement M. Zœllner d’être aussi un compère ? Cela éviterait aux fils de M. Hæckel le désagrément d’expliquer le truc des anneaux, ou de passer pour des monistes qui rejettent trop facilement les faits embarrassants dans les parties ultimes de la matière.
Mais, bah !
- « La conscience comporte trop d’inconscience ; elle est chose trop complexe et trop obscure chez le croyant, comme chez le savant lui-même, pour qu’on lui applique nos naïves formules morales, et les distinctions classiques de la bonne et de la mauvaise foi. »
Voilà ce que disent les disciples.
Ah çà ! Est-ce que par hasard le sens moral ne serait tout bêtement, comme le sentiment religieux, qu’une adaptation pathologique de l’âme, affermie au cours des siècles par l’hérédité, selon la formule du maître ?
Oui, ma foi, pas autre chose ; du moins si l’on en croit un écrivain transformiste qui fait déjà ses efforts pour l’extirper de l’histoire.
- « Quant à la morale, » dit M. Hellwald, dans son Histoire de la civilisation, dédiée à M. Hæckel, l’histoire n’a pas à s’en occuper. Philippe de Macédoine a conquis la Grèce en employant les moyens les plus immoraux, les plus criminels, dit-on, il a obéi à la nécessité du processus de l’humanité. L’histoire, n’a pas de blâme à lui infliger. Elle n’a pas de compétence pour prononcer de ces sortes de jugement. »
Notons d’abord ce dit-on fait pour inspirer des réflexions salutaires aux malheureux qui possèdent encore l’adaptation pathologique des naïves formules de la morale. Il est fâcheux que le livre de l’écrivain de Stuttgard ne soit pas répandu dans les populations par millions d’exemplaires. Cette lecture fortifiante aiderait beaucoup de gens à se débarrasser du reste d’atavisme qui les gènes encore dans leurs mouvements sociaux.
Quant aux jugements de l’histoire encore un vieux cliché pathologique à éliminer « de notre fabrique de pensées, » comme dirait M. Wallace. J’avais eu, jusqu’à ce jour, la simplicité de m’imaginer, avec plusieurs autres, qu’une des fonctions de l’histoire consistait à apprécier les faits et gestes du passé en vue d’un certain idéal, appelé vulgairement moralité, justice, honneur, accordant aux individus le bénéfice de circonstances plus ou moins atténuantes, selon les temps et les lieux, mais faisant ressortir en regard de l’idéal susmentionné, la valeur relative des mobiles et des actions.
Si les mobiles et les actions n’ont pas de valeur relative, s’il n’y a ni haut ni bas, ni vrai ni faux, ni mal ni bien, ni gloire ni honte, ni abjection ni grandeur dans le processus de l’humanité, il est évident que je me trompais, et que l’histoire n’a rien à juger.
Voilà comment, peu à peu, les erreurs se rectifient... et voilà où l’on arrive, à dada sur un système, quand on pique des deux, droit devant soi, sans s’arrêter.
Comme la plupart des savants anglais que nous avons cités, M. Zœllner admet dans le phénomène l’intervention d’intelligences extérieures. Il suppose un quatrième état de la matière, - nous n’en connaissons que trois : solide, liquide, gazeux, - à l’aide duquel elles opèrent ces prodiges... très-naturels, mais d’une nature que nous ne percevons pas. Il appelle cela quatrième dimension de l’espace, hypothèse qui nécessairement fait rire aux larmes ses contradicteurs.
Je pense que, sur ce point, M. Zœllner admet la discussion. Il a, du reste, bec et ongles pour se défendre. Ses adversaires prétendent même qu’il s’en sert trop vigoureusement. Je voudrais les voir à sa place. Quand, à propos de faits répétés, multipliés, qu’il voit de ses yeux, qu’il touche de ses mains, on lui crie, sur tous les tons, qu’il se laisse duper comme un imbécile, n’a-t-il pas vraiment le droit de se mettre un peu en colère et de crier à son tour, par-dessus les toits, à ses entêtés détracteurs, s’appelassent-ils Virchow, Helmholtz ou Hæckel : « - Mais, sacrebleu, têtes carrées, venez voir ! Nous retrousserons nos manches. »
- 3. Deux mots à M. Hæckel
Nous allons parler mécanique. Le lecteur ne m’en voudra pas, si le mot revient fréquemment sous ma plume. Impossible de lui épargner ces répétitions, dussent-elles lui sembler fastidieuses ; ce n’est pas la faute de l’auteur ; c’est celle du sujet.
Le transformisme allemand, plus aventureux que ses pères de la sélection anglaise, a bientôt quitté le terrain solide de l’observation scientifique, pour se lancer, à tête perdue, dans la recherche des causes premières, ou dernières, comme il les appelle afin de ne pas s’exprimer comme tout le monde.
M. Hæckel, enfourchant l’évolutionnisme qui a du bon, mais dont, ainsi que de toutes les bonnes choses, il ne faut pas abuser, est remonté, ou plutôt redescendu de degré en degré, - en en sautant pas mal, - jusqu’aux premières éclosions de la vie. Il les a trouvées cachée au sein des eaux, comme disent les brahmanes qui, ainsi que les druides, ont fait du transformisme longtemps avant nous.
De la mystérieuse fermentation des parties ultimes de la matière, formant, au fond des mers, cette substance gélatineuse qui a nom protoplasma, est née la première cellule vivante, la monère ; d’autres l’appellent monade, mais le nom n’y fait rien.
Ces cellules primitives, s’associant avec d’autres par des affinités non moins mystérieuses, ont constitué et constituent encore les organismes d’êtres longtemps inconnus, que nous pouvons, je crois, en toute sécurité, appeler élémentaires, et que le microscope nous montre par milliers dans le quart d’une goutte d’eau, ou dans un infime fragment de calcaire ou de corail.
Une nouvelle association de ces polypes, de ces infusoires, a formé les premiers rayonnés, les premiers mollusques, puis ceux-ci les vertébrés, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères, avec le concours du temps, c’est-à-dire de milliers et peut-être de millions de siècles, avec l’aide des changements de milieux atmosphériques et plastiques, et de la sélection naturelle qui, dans la bataille de la vie, faisait survivre les plus forts pour l’attaque et les plus habiles pour la défense, l’utilité et l’hérédité brochant sur le tout.
Ceux qui ne comprendront pas, et qui tiendront à comprendre, n’ont qu’à lire les ouvrages traduits de Darwin, de Wallace et de Hæckel lui-même. Je leur garantis qu’ils ne perdront pas leur temps.
Il faut dire que tout cela n’est encore qu’une immense hypothèse. On ne peut scientifiquement constater ces évolutions de la vie, qu’en rétablissant la série des organismes à travers lesquels elle a passé pour arriver, de la simple monère, à la mécanique supérieure qui écrit l’Histoire de la civilisation, ou publie des articles plus ou moins savants dans la République française. Or, la plupart de ces jalons manquent encore, et l’on est contraint d’y suppléer par une ingéniosité mêlée de profondeur. On prétend qu’ils sont enfouis, peut-être, sous la masse des mers actuelles, dans les entrailles des continents submergés qui, jadis, ont vu le jour... Je ne demande pas mieux, car j’avoue que, pour ma part, j’accepte cette hypothèse. Elle me semble conforme à l’unité de plan et à la simplicité de moyens et de ressorts dont je me plais à doter cette puissance fondamentale que j’appellerai la vie, pour ne pas lui donner un autre nom, compromettant et compromis, qui fait sortir les disciples de M. Hæckel des limites de la modération.
J’admets donc la sélection qui élimine de la vie naturelle tout ce qui n’offre pas une résistance suffisante ; j’admets la variabilité qui diversifie les types, l’utilité qui conforme les organismes aux exigences du milieu, l’hérédité qui transmet aux générations les qualités acquises, constituant des variétés nouvelles et même des espèces supérieures.
Monistes, êtes-vous contents ? Je suis presque transformiste. Seulement une chose me sépare du maître et surtout des élèves : c’est cette satanée mécanique.
Je ne puis absolument pas comprendre ce pur mécanicisme, procédant de lui-même, faisant donner machinalement la vie aux premiers êtres par les parties ultimes d’une matière qui ne vit pas, et toujours, mécaniquement, sans que quoi que ce soit dirige la machine, l’inconscience donnant naissance à la raison, le hasard à l’harmonie, la cécité à la lumière, si bien que ce produit du mécanicisme aveugle qui, partant mécaniquement de la monère et même d’un peu plus loin, arrive à s’appeler M. Hæckel, finit, mécanisant lui-même, par trouver le secret de sa propre mécanique dans la loi de sélection.
Non, non, franchement, ce n’est pas encore cela, M. Hæckel Je crois bien que c’est à recommencer.
J’ai dit que j’admets la loi de sélection dans la vie naturelle, et j’ai souligné le mot que je souligne encore : dans la vie naturelle, oui ; dans la vie sociale, non.
Les adaptations pathologiques de l’âme, religion, morale, justice, ces naïves formules, ces distinctions classiques que le monisme contemple avec dédain du haut de sa philosophie mécanique, se sont efforcées, tant bien que mal, jusqu’à ce jour, de combattre les procédés de la sélection naturelle dans les sociétés humaines. Si elles n’ont pas atteint ce but, si même souvent elles ont paru notoirement s’en écarter, elles l’ont plus ou moins posé, dans leurs naïfs préceptes, comme l’idéal à atteindre, tellement que, de naïveté en naïveté, a été jetée et vulgarisée dans le monde cette parole enfantine : - Vous êtes tous frères, - qui a fait abolir l’esclavage d’abord, le servage ensuite, et fera peu à peu supprimer bien d’autres choses dans le processus de l’humanité, à moins que le mécanicisme n’y mette bon ordre en nous ramenant à l’état de bêtes.
Car enfin si, comme nous l’affirment les disciples de M. Hæckel, toutes ces sentimentalités morales, religieuses, appelées aujourd’hui par quelques-uns humanitaires, - nouveau terme qui va constituer pour notre descendance une adaptation pathologique de plus... Mais les mécaniciens y veillent. - Si ces conceptions maladives que nous avons héritées de nos pères, et que nous nous efforçons maladivement de développer pour les transmettre à nos fils, ne sont, en réalité, que les aberrations d’un idéal morbide, les fruits d’un atavisme malsain, il faut nous dépouiller de tout cela pour reprendre la vraie ligne, là où les folles rêveries de nos aïeux l’ont fait dévier du droit chemin, Il faut, en un mot, en revenir à la loi du processus naturel, qui ne connaît que deux facteurs, la force et la ruse, employées pour l’utilité de l’individu. Car - vous aurez beau dire, beau faire, beau détraquer votre mécanique et désarticuler votre système pour y faire entrer une humanité quelconque, - dans la sélection transformiste, il n’y a pas d’humanité, il n’y a pas d’espèce, il n’y a que l’individu qui mange les autres tant qu’il peut, évitant par tous les moyens possibles d’être mangé lui-même ; et Malthus seul est dans le vrai, quand il dit au pauvre monde :
- « Allez-vous-en, gens qui n’êtes pas de la noce, il n’y a pas de place à table pour vous, » - Seul cours d’économie politique et sociale, que la nature fasse aux bêtes.
Il faut être logique ; tout l’un ou tout l’autre : spiritualiste ou mécaniciste, homme... ou non.
Il est évident qu’aujourd’hui encore, pour ce qui regarde l’utilité exclusive de l’individu, il y a plus d’avantage à rester renard ou tigre, et que le mécanicisme a raison. Mais la question n’est pas là... Je voudrais en soumettre une beaucoup plus générale au père du transformisme et à ses fils... J’allais dire spirituels... Non, pas de ce mot, qui pourrait être pris en mauvaise part ! À ses fils intellectuels, terme déjà fort risqué appliqué à la mécanique.
Si la sélection naturelle est réellement le seul procédé de formation et de progression des êtres ; si l’utilité et l’hérédité sont bien les uniques moteurs du processus de la vie, deux réflexions m’embarrassent beaucoup :
En premier lieu, tout-à-fait à la base, dans les parties ultimes de la matière, l’hérédité est absente, et l’utilité apparaît faiblement. Ces parties ultimes, gazeuses, minérales, métalliques, tout ce qu’on voudra, est-il bien prouvé que personnellement elles éprouvent le réel besoin de se transformer en monères ? - Et d’abord, d’où viennent-elles ?
- Papa, me disait un jour, mon fils Pierre, à l’âge heureux de cinq ou six ans, qu’est-ce qu’il y avait donc, quand il n’y avait rien ?
Oh ! Les enfants terribles !
Enfin, nous sommes bien forcés d’admettre qu’elles sont, sans savoir, ni elles, ni nous, comment, ni pourquoi ; car, s’il y avait un pourquoi ?... même s’il y a un comment... Mais il n’y a rien... Elles sont. Alors, par un hasard combiné avec la mécanique, ou par une mécanique combinée avec le hasard, ces parties ultimes, - sont-elles bien ultimes ? - précipitées au fond des eaux par la pression atmosphérique, travaillées par les courants électriques, et à l’aide d’un fort dégagement de calorique, se livrent à la composition chimique qui produit le protoplasme. Saperlotte ! Que c’est donc difficile à expliquer, et combien j’admire M. Hæckel qui n’éprouve aucune difficulté, et, explique tout mécaniquement, par la simple mécanique.
Eh bien, ça ne me satisfait pas. Appelez cela génération spontanée, ou tout autrement, peu importe ; je ne puis m’empêcher de regarder dessous, pour voir s’il n’y a pas quelque chose, une idée, comme dit Claude Bernard, une pensée, une volonté, n’importe quoi... - Adaptation pathologique, si vous voulez.
Franchissons ce fossé, et arrivons à la monère !
Nous voilà sur un terrain... microscopique, il est vrai, ultra-microscopique même ; mais, pour la mécanique intellectuelle, qui s’abstrait des sens par un mécanisme spécial, dont je voudrais bien que le transformisme moniste me donnât l’explication, il n’y a pas de grandeur, ni de petitesse absolue ; il n’y a que des rapports... - Dans quel ancêtre inconnu, le mécanisme humain a-t-il puisé cette adaptation... pas pathologique, cette fois ? - On dit que la pie compte jusqu’à trois. Y a-t-il vraiment dans ce volatile le germe de nos logarithmes, de nos calculs différentiels et de nos abstractions mathématiques ? J’en ai tué beaucoup à coups de fusil, de ces pies, sans me douter que je leur devais l’invention première de la règle de trois et de la table de multiplication qui, m’ont valu, dans mon enfance, tant de pensums et de retenues. Si je l’avais su, j’en aurais tué bien davantage.
Revenons à la monère. Sans utilité, sans hérédité, sans ascendants, sans qu’on sache pourquoi ni comment, la voilà lancée dans la vie.
Je dirais bien : - sans utilité pour elle, oui... évidemment elle ne s’est pas senti le besoin d’exister, puisque, n’étant pas, elle ne sentait rien encore ; mais, pour la vie même, pour les êtres qu’elle devait progressivement constituer, pour M. Hæckel en personne, qui n’eût jamais philosophé mécaniquement sans cette opération première, il était peut-être utile que le protoplasme fût formé, et que les monères y prissent naissance...
Je ne dirai pas cela. M. Jules Soury pousserait les hauts cris, m’accuserait de prêter arbitrairement un plan à la nature, un but à la vie, fût-ce le but bien excusable pourtant d’aboutir à M. Jules Soury lui-même, et me traiterait de providentialiste, ce que je veux éviter à tout prix.
D’autre part, le transformisme me répondrait que ce qu’il appelle utilité ne s’applique qu’à l’individu pour qui une modification ou une transformation organique devient nécessaire. En d’autres termes, selon le principe de la sélection naturelle et de la théorie générale de l’évolution, « aucun changement de forme ou de structure, aucun accroissement dans la dimension ou la complication d’un organe, aucun progrès dans la spécialisation ou dans la division du travail physiologique ne peut se produire, s’il ne concourt au bien de l’être ainsi modifié. »
Parfait. Alors se présente ici la seconde réflexion qui m’embarrasse :
De quelle utilité pouvaient être pour le premier de nos aïeux qui les a conçues, ces idées de sentimentalité morale et mystique dont l’adaptation pathologique s’est transmise jusqu’à nous ? Comment a-t-il pu se faire que le mécanicisme aveugle de la vie, qui ne développe les organes qu’au fur et à mesura des besoins, ait confectionné un cerveau capable de fabriquer des pensées, non-seulement inutiles, mais nuisibles à la conservation de l’individu, contre la loi de sélection elle-même ? Je sais bien que la philosophie moniste regarde le sens moral comme une infirmité ; mais, infirmité ou non, il n’en est pas moins éclos, un beau jour, dans la cervelle humaine, contenant en germes tous les développements : bienveillance, charité, dévouement, sacrifice, et autres naïvetés traditionnelles tout à fait contraires, dans la lutte pour l’existence, aux intérêts bien entendus des malheureux qui les ont reçus en héritage, sans bénéfice d’inventaire, et ne peuvent s’en dépêtrer.
Comment et pourquoi la mécanique primordiale, sans utilité, contre l’utilité, et en opposition même avec sa propre loi, a-t-elle fait à la vie, qu’elle pousse machinalement, ce cadeau funeste dont la science transformiste, que la susdite mécanique fit enfin éclore, a tant de peine à nous débarrasser, dont même peut-être elle ne nous débarrassera pas ? Voilà ma seconde perplexité. Voilà ce qui me fait hésiter, je l’avoue, à m’enrôler décidément sous la bannière du mécanicisme moniste, et pourquoi je me suis entraîné à dire, dans un de ces moments où l’on croit voir clair par soi-même, et où l’on rejette les bésicles d’autrui, même celles de M. Hæckel : - la vie sociale, non ! - j’aurais pu dire aussi bien : la vie humaine ! Car tout nous prouve, même l’histoire de la civilisation, que l’homme est fait pour vivre en société.
- Pardon, grand Dieu ! Quelle hérésie ! L’homme fait pour vivre n’importe comment ! N’importe quoi fait pour quelque chose ! Mais alors il y a un plan, un but, une destinée. Mais alors le mécanicisme de la vie n’est pas aussi aveugle qu’on veut le prétendre, quoiqu’il se mette, en ce moment, la poutre du transformisme dans l’œil.
« - Il est difficile de comprendre, dit M. Wallace, comment le sentiment mystique du bien et du mal, qui est assez intense pour triompher des idées d’avantage et d’intérêt personnel, aurait pu se développer par une accumulation d’expériences d’utilité, de même que d’autres facultés, celles par exempte dont dépendent les idées d’espace et de temps, d’éternité et d’infini, et celles qui, par les notions abstraites de forme et de nombre, ont rendu possibles les sciences mathématiques, - puisqu’elles ne pouvaient être d’aucun usage à l’homme dans son état primitif de barbarie. Comment la sélection naturelle, ou la survivance des plus aptes, ont-elles pu favoriser le développement de facultés si éloignées des besoins matériels du sauvage ?... On doit donc supposer que ces facultés existent à l’état latent dans le cerveau humain. »
Notre guéridon nous disait, lui, bien autre chose : - Noyau incandescent d’activité assimilatrice, reprenant un à un les attributs de créateur. - Ah ! Si je voulais faire un système, et dire à M. Hæckel ma façon de penser sur sa monère et sur le mécanicisme qui la pousse !.. Mais j’ai annoncé que je n’en ferais pas.
Du reste, contrairement aux procédés de la loi de sélection pour ses autres produits mécaniques, le cerveau humain était pourvu d’une capacité suffisante pour loger toutes ces facultés, et d’autres peut-être qui sommeillent encore.
- « Son volume absolu, dit M. Wallace, n’est pas beaucoup moindre chez le sauvage que chez le civilisé, et même, chose plus curieuse encore, les quelques débris connus de l’âge préhistorique n’indiquent aucune augmentation appréciable de la capacité cérébrale depuis ces temps reculés... or, la capacité crânienne des singes anthropoïdes atteint à peu près au tiers de celle du sauvage. »
Nos arrière-grands-pères, contemporains du mammouth, avaient donc un cerveau bien supérieur à leurs besoins, auxquels eût à peu prés suffi le crâne du gorille, ce qui n’est pas conforme du tout au mécanicisme hæckelien qui n’y voit pas plus loin que le bout du nez des êtres, et manquerait à tous ses devoirs envers la doctrine du maître, s’il se permettait une préparation quelconque en vue d’un développement futur.
Il y aurait des pages à écrire sur la voix, sur la main, sur les facultés artistiques qui se sont manifestées si prématurément chez nos aïeux de l’âge de pierre. On se demande, en effet, avec une curiosité impossible à satisfaire, quelle nécessité légitime a pu déterminer le premier joaillier à se fabriquer un collier avec les dents de l’ours des cavernes, et le doyen des dessinateurs préhistoriques à graver sur sa hache de silex l’image des bêtes qu’il combattait. J’engage la mécanique allemande à réunir, pour expliquer ces mystères, toutes les subtilités du syllogisme, - dans quelle partie ultime de la matière le syllogisme a-t-il bien pu prendre naissance ? - et je laisse la parole à plus compétent que moi, pour signaler un point d’utilité où le mécanicisme de la vie se trouve, pour la première fois, en défaut.
- « L’un des caractères les plus généraux de la classe des mammifères terrestres, dit M. Wallace, est le poil qui les couvre, et qui, toutes les fois que la peau est souple, tendre et sensible, forme une protection naturelle contre les intempéries, surtout contre la pluie. Ceci est en effet la principale fonction des poils ; nous le voyons à la manière dont ils sont disposés pour faciliter l’écoulement de l’eau, étant toujours dirigés de haut en bas depuis la partie supérieure du corps. Ils sont toujours moins abondants sur les parties inférieures, et, dans beaucoup de cas, le ventre en est presque dépourvu. Les poils de tous les mammifères marcheurs sont couchés de haut en bas de l’épaule aux doigts ; mais, chez l’orang-outang, ils sont disposés de haut en bas de l’épaule au coude, et de bas en haut du coude au poignet ; ceci a sa raison d’être dans les mœurs de l’animal qui, lorsqu’il se repose, élève ses longs bras au-dessus de sa tête, ou s’accroche à une branche pour se soutenir, de sorte que la pluie coule le long du bras et de l’avant-bras jusqu’aux longs poils qui se rencontrent au coude. Pour la même raison, les poils sont toujours plus longs et plus serrés depuis la nuque jusqu’à la queue, le long de l’épine dorsale ou il se forme même souvent une crête de poils ou de soies. »
Or, chez l’homme, le poil manque plus complètement sur le dos, que dans toutes les autres parties du corps. « Les races barbues, les races imberbes ont également le dos lisse, et, même dans les cas où les membres et la poitrine sont couverts d’une grande quantité de poils, le dos, et en particulier l’épine dorsale en sont complètement dépourvus. » Ce qui fait que, dans tous les pays, même sous les tropiques, les sauvages ont le plus grand soin de tenir leur dos à l’abri de l’humidité.
- « La position verticale de l’homme, ajoute M. Wallace, peut avoir contribué à conserver les cheveux de sa tête, pendant que le reste de son corps est dépouillé ; mais, en marchant à la pluie ou au vent, l’homme se penche instinctivement en avant et expose ainsi son dos ; et ce fait indubitable, que c’est sur cette partie du corps que les sauvages souffrent le plus du froid et de l’humidité, démontre suffisamment que ce n’est pas à cause de leur inutilité que les poils auraient cessé d’y croître. Si même quelque corrélation inconnue avec des qualités nuisibles pouvait expliquer la disparition du poil chez l’homme des tropiques, nous ne pourrions concevoir comment, à mesure que la race s’étendait dans des climats plus froids, un caractère si persistant à l’origine n’aurait pas reparu sous l’influence puissante du retour au type. »
La mécanique vitale aurait-elle pressenti que la destinée de l’homme était de se fabriquer des manteaux de fourrure, et, en lui refusant la couverture naturelle dont les bêtes se trouvent si bien, a-t-elle voulu le contraindre à puiser, dans le cerveau surabondant dont elle l’avait pourvu, la conception d’une toison factice qu’elle lui avait fourni les moyens de façonner en lui fabriquant des mains ? - Joliment vu, pour une aveugle.
Je crois, moi, que ce mécanicisme, privé de toute lumière, a vu bien d’autres choses encore, et que, s’il y a un aveugle dans tout cela, c’est le transformisme allemand lui-même, ayant fini par y voir trouble, à force de s’écarquiller les yeux. D’où pourrait bien suivre que les prétendues adaptations pathologiques dont il entreprend de nous débarrasser constituassent les plus précieuses qualités de notre être, et que ces traditions de l’animalité qui enfantent encore parmi nous les préceptes de Malthus et la morale de l’histoire moniste, fussent au contraire les seuls produits d’atavisme que nous eussions à extirper.
J’engage fortement M. Hæckel et ses disciples à éliminer aussi du processus de leur système cette forme d’argumentation commode, mais peu édifiante, qui consiste à traiter d’escrocs les gens qui contrecarrent nos idées, et de compères ceux qui leur donnent des certificats d’honnêteté. On peut, à la rigueur, appeler imbéciles, les gens qui ne pensent pas comme nous ; mais, sans parler des naïves formules de la morale, celles de la civilité puérile et honnête prescrivent de s’arrêter là.
Et maintenant arrivons enfin aux deux mots à M. Hæckel.
Voici le premier :
« - Si un élément matériel, ou mille éléments matériels, combinés dans une molécule, sont tous inconscients, nous ne pouvons pas croire que la seule addition de un, deux ou mille autres éléments matériels pour former une molécule plus complexe, puisse, en aucune façon, tendre à former un être conscient.... Nous ne pouvons admettre dans le tout une propriété qui manque à chacune de ses parties.... On ne peut échapper à ce dilemme : ou bien toute la matière est consciente, ou bien le sens intime est distinct de la matière, et, dans ce dernier cas, sa présence dans les formes matérielles prouve l’existence d’êtres conscients, en dehors et indépendants de ce que nous appelons la matière. »
Wallace.
Voici le second :
« - Il y a comme un dessein vital qui trace le plan de chaque être et de chaque organe ; en sorte que si, considéré isolément, chaque phénomène de l’organisation est tributaire des forces générales de la nature, pris dans leur succession et dans leur ensemble, ils paraissent révéler un lien spécial ; ils semblent dirigés par quelque condition invisible dans la route qu’ils suivent, dans l’ordre qui les enchaîne. Ainsi, les actions chimiques synthétiques de l’organisation et de la nutrition se manifestent comme si elles étaient dominées par une force impulsive gouvernant la matière, faisant une chimie appropriée à un but, et mettant en présence les réactifs aveugles des laboratoires, à la manière du chimiste lui-même.... Dans tout germe vivant il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l’organisation. »
Claude Bernard.
Que le mécanicisme s’en tire comme il pourra !
- Dernier coup d’oeil - À travers le monde
Je ne m’étais armé en guerre que contre la routine savante, et il a fallu, chemin faisant, rompre une lance sur le sol mouvant du protoplasma. Aussi quelle rage a poussé cette mécanique allemande à nous apporter le reflet de ses aménités tudesques à l’endroit du phénomène, de ses explorateurs et de ses médiums ! Je ne lui en veux pas. Cette escarmouche a élevé le débat à des proportions que je ne voulais pas atteindre, mais qui sont bien les véritables. On ne s’en cache pas d’ailleurs. Dans la personne de MM. Zœllner, Weber, Fechner, Ulrici, et autres, c’est le spiritualisme qu’on veut loger aux Petites-Maisons. Je crois avoir sommairement indiqué que l’aliénisme moniste a fort affaire à se doucher soi-même, et que les plus dangereuses âneries, - j’emprunte le mot à ces messieurs, - ne viennent pas de l’autre côté. Je pourrais dire, à ce propos, bien des choses au rédacteur de la République française qui ne me semble pas le moins du monde conséquent avec ses arguments philosophiques en écrivant dans un journal républicain. L’auteur de l’Histoire de la Civilisation, lui, du moins, met sa politique d’accord avec son système, en se déclarant Césarien. L’élimination d’un plan et d’un but provenant d’une cause intelligente, - que je ne me charge pas plus d’expliquer que M. Hæckel n’explique ses parties ultimes de la matière, - conduit en effet, par une logique rigoureuse, à la consécration de la force. L’Allemand, quoi qu’il soit, qui a dit en 1871 : la force prime le droit, qu’il croie ou s’imagine croire à quelque chose, n’est qu’un matérialiste conséquent. J’en demande bien pardon à M. Büchner dont je viens de me remettre sous les yeux le remarquable livre, l’Homme selon la science : le matérialisme, même scientifique, même le sien, ne peut pas conduire ailleurs. Lui aussi commet l’inconséquence de parler d’une humanité progressive dans laquelle l’homme revit par les traces qu’il y laisse. Mais cette humanité qui progresse, où porte-t-elle son progrès, et, quand elle aura cessé d’être, dans quoi revivra-t-elle ?
Non, M. Büchner, non ; vous êtes dans le faux. Vos nobles sentiments, puisés dans l’adaptation pathologique des vieilles formules naïves, vous entraînent hors de vos principes. Le seul adepte dont la conclusion soit conforme à la doctrine, c’est celui-ci :
- « Le monde finira un jour par le dessèchement universel. L’homme finira comme ont fini les races animales disparues, et alors la civilisation actuelle, avec ses passions, ses idées, ses révolutions, aura vécu, et alors... à quoi bon ? »
Hellwald.
(Histoire de la Civilisation.)
À quoi bon, en effet ?... - Vous êtes dans le faux, M. Büchner ; et je vous en félicite. Et tous ceux qui se proclament, comme vous, républicains, démocrates, égalitaires, humanitaires, et qui pourtant se trouvent forcément entraînés à se dire, comme M. Hellwald, au bout de leur fossé : « à quoi bon ? » je les félicite aussi... Pourvu toutefois que leur inconséquence soit bien réelle, et que le loup mécaniciste ne se cache pas sous la défroque de Guillot, pour mener paître le troupeau. J’ai beau avoir remarqué qu’en général les hommes valent mieux que les systèmes, je me défie un peu de la logique.
Et, tout naïfs que soient les spiritualistes, les vrais, s’entend, - car il y a aussi bien des faux Guillots dans cette bergerie, - j’avoue que j’ai plus de confiance en ceux qui sont amenés naïvement à bien faire par la droite ligne de leurs convictions. C’est là encore une cause de ma faiblesse pour les disciples d’Allan Kardec. Cet homme, qui avait réellement une puissance, a semé, au nom des esprits, une morale systématique dont je préfère la rencontre, aux coins des différents bois de la vie, à celle du matérialisme, quelque scientifique qu’il soit.
Cela dit, voyageons un peu, pour nous distraire de cette mécanique.
Dans les cinq parties du monde, nous n’avons que l’embarras du choix. Le spiritisme est partout. Je l’ai rencontré à Paris jusque dans les foyers d’acteurs et le cabinet des directeurs de théâtre.
Les Miettes de l’histoire y sont bien pour quelque chose. En racontant le voyage de madame de Girardin chez le grand exilé de Jersey, Vacquerie a fait tourner plus de tables et plus de têtes qu’il ne croit.
Vous aussi, mon cher Sardou, spiritisme ou psychisme, vous en êtes. Vous m’avez dit un jour, il est vrai, que ce phénomène est de cent cinquante ans en avance. Je ne suis pas tout à fait de votre avis ; mais, en tout cas, comme on ne peut pas le renvoyer d’où il vient, en le priant de repasser plus tard, on est bien forcé de lui offrir un siège... pas à l’Académie, juste ciel ! Que dirait votre collègue, M. Littré ? Quand vous êtes allé lui rendre visite, lui avez-vous montré la maison de Mozart dans Jupiter ?
Et vous, Flammarion, qu’avez-vous découvert, depuis le jour, vers 1865, je crois, où, m’étant repris de curiosité pour ces mystères, je vous ai rencontré, cherchant comme moi ? - Vous avez trouvé Dieu dans la nature. Quelle imprudence ! Aussi ils vous traitent de poète. C’est dur, mais vous l’avez mérité. Il est vrai que Victor Hugo les a traités d’idiots, ce qui rétablit l’équilibre.
Espérons pour nos cousins de Mars, de Vénus, de Saturne et autres pays du voisinage, que les choses ne se passent pas de même dans toutes les terres du ciel, et que les académiciens de ces contrées ne se trouvent jamais forcés, comme le seront bientôt les nôtres, de faire amende honorable devant la poésie, avec le sourire honteux que leur prédit M. Oxon.
En attendant ce beau jour, faisons une pointe en Espagne, où l’on me signale un fait assez curieux :
Deux groupes d’expérimentateurs spirites, l’un à Madrid, l’autre à Barcelone, communiquent ensemble d’une singulière façon : à jour et à heure dits, une fois par semaine, les deux sociétés se réunissent dans leur ville et leur local respectif. Ceux de Madrid commencent leurs expériences. Ceux de Barcelone ont un médium qui, une fois endormi, voit tout ce qui se fait dans le groupe madrilène, et raconte au fur et à mesure à ses compatriotes catalans les incidents de la soirée de là-bas. La séance finie, on rédige des deux côtés un procès-verbal qu’on s’adresse réciproquement par la poste, et les deux messages, qui se croisent, sont toujours conformes. Je ne garantis rien, n’ayant pas vu ; mais cette nouvelle curiosité du phénomène ne me semble pas plus impossible que les autres.
Quittons les spirites d’Europe et ceux des races européennes répandues sur les autres terres de ce bas monde, chaque cercle fonctionnant à sa manière, selon les aptitudes de ses médiums, lesquels, si l’on en croit M. Jules Soury, qui, paraît-il, en a fait le dénombrement, se comptent au nombre de cinq cent mille, - joli chiffre. Nous avons extrait la quintessence du spiritisme civilisé. Nous n’y reviendrons pas. Sautons en Chine, pays du culte des ancêtres.
Là, de temps immémorial, on fait tourner les tables. Un médecin anglais, le docteur Margowan, depuis longtemps résidant dans le Céleste-Empire, a eu connaissance dès 1844 des tables parlantes dans la ville de Ningpo. Selon la croyance des habitants, les démons et les âmes des morts exercent de continuelles influences sur les affaires humaines, et répondent aux invocations qui leur sont adressées. Nous sommes, on le voit, Chinois de plus d’une façon. J’ignore ce que pensent de ces pratiques les facultés jaunes et les académies à longue queue. Peut-être malmènent-elles le phénomène, au nom des connaissances acquises, à l’instar de nos mandarins blancs. Pourtant le docteur Margowan, dans une lettre adressée à la Tribune de New-York, fait mention d’un singulier dignitaire de l’empire : c’est le Maître céleste, grand-prêtre héréditaire des Tanists, Alchimistes, ou secte de la raison. Ce bizarre potentat a été reconnu par plusieurs dynasties successives comme l’exorciseur général de la Chine. Son palais est dans la préfecture de Nankang, province de Kiang-So. Quand des individus ou des habitations sont possédés par de mauvais esprits, le Maître céleste est appelé, et, si on le paie convenablement, il écrit des amulettes qui opèrent un soulagement immédiat. Quelquefois même, sans se déranger, il se contente de dépêcher des shérifs spirituels qui arrêtent le démon malfaisant et le mettent en bouteille, ainsi qu’on devrait faire, ajoute le docteur Margowan, à tout garnement de l’autre monde.
Nous aurions eu nécessairement beaucoup à voir dans l’Inde, où, de temps immémorial, les Brahmanes possèdent le secret de toutes ces choses qui troublent les connaissances de nos savants. Là-bas, les spirites s’appellent Pitris, et leurs médiums sont autrement puissants que les nôtres. M. Wundt n’aurait pas même la consolation de suspecter leurs manches ; ils n’en ont pas, ils sont nus. Mais un livre que beaucoup ont lu et que tous peuvent lire, le Spiritisme dans le monde, par M. Jacolliot, traite à fond ces mystères qu’il a étudiés sur place. J’aime mieux renvoyer à ce livre, que d’en donner un pâle reflet. On verra que notre grand’mère, l’Inde, tient sous clé le secret de tous ces prodiges, branche secondaire de la grande initiation védique, dont nos philosophies ne sont que l’a, b, c, et nos religions le vulgaire symbolisme. - « Vous vous occupez des forces de la matière, disait un Brahmane à je ne sais, plus quel voyageur européen ; nous, nous étudions les forces de l’esprit. »
Par malheur, une impitoyable tradition ordonne que les portes restent closes, et nous chercherons longtemps encore la loi de ces phénomènes que le dernier des fakirs produit à volonté.
Pour faire la joie des logiciens du mécanicisme qui déclarent que plus un fait est général, moins on doit l’accepter, allons voir comment procède, chez les Peaux-Rouges, cette faculté singulière :
J’emprunte au livre de madame Hardinge le récit suivant écrit par un certain Alexandre Henry, qui fut fait prisonnier par les Indiens, dans la guerre de 1759. -
- La scène se passe au Saut-Sainte-Marie, au moment où les Indiens viennent de recevoir un message de sir Williams Johnson invitant les chefs indiens à venir au fort du Niagara pour conclure la paix :
- « C’était une chose de trop grande importance pour être abandonnée à la décision de la simple sagesse humaine. On fit donc les préparatifs nécessaires pour évoquer solennellement et consulter la Grande Tortue. On commença par construire une grande maison, ou wigwam, dans l’intérieur de laquelle fut placée une espèce de tente, pour l’usage du prêtre et la réception de l’esprit. Cette tente, d’environ quatre pieds de diamètre, était faite avec des peaux d’élan recouvrant une charpente construite avec des pieux enfoncés de deux pieds en terre, hauts de dix pieds, épais de huit pouces et fortement reliés par des traverses. Les peaux étaient solidement attachées autour de cette charpente par des lanières de cuir, sauf d’un côté où on laissa une petite ouverture par laquelle le prêtre devait entrer.
Bientôt arriva le prêtre dans un état de complète nudité.
Il approcha de la tente, dans laquelle il s’introduisit en rampant sur ses mains et sur ses genoux. Sa tête avait à peine pénétré dans l’ouverture, que la charpente, massive et solide comme je l’ai décrit, commença à être secouée ; et la peau qui pendait devant l’entrée n’était pas retombée, que des bruits et des voix nombreuses furent entendues dans la tente, les unes poussant des cris sauvages, d’autres aboyant comme des chiens, d’autres hurlant comme des loups. À cet horrible concert étaient mêlés des plaintes, des sanglots comme de désespoir, d’angoisse et de douleur aiguë. Des paroles étaient aussi articulées comme sortant de bouches humaines, mais dans une langue inconnue de tout l’auditoire.
Au bout de quelque temps, un silence mortel succéda à ce tumulte confus et horrible. Puis, une voix qu’on n’avait pas encore entendue, indiqua l’arrivée d’un nouveau phénomène dans la tente. C’était une voix faible et basse, ressemblant au cri d’un jeune petit chien. - Cette voix ne fut pas plutôt entendue, que tous les Indiens firent claquer leurs mains de joie, s’écriant que c’était le chef des esprits, la Tortue, l’esprit qui ne mentait jamais. - Ils avaient sifflé auparavant les autres voix qu’on distinguait de temps en temps, les reconnaissant pour appartenir aux esprits mauvais et menteurs qui trompent les hommes. De nouveaux sons arrivèrent de la tente. Durant l’espace d’une heure et demie, une succession de bruits furent entendus, au milieu desquels des voix diverses frappaient l’oreille.
Depuis que le prêtre était entré sous la tente, jusqu’à ce que tous ces bruits eussent pris fin, on n’avait pas entendu sa voix. Mais alors il s’adressa à la foule, annonçant la présence de la Grande Tortue, et le consentement de l’esprit de répondre à toutes les questions qu’on lui adresserait. Les questions furent adressées par le chef du village qui glissa préalablement, par l’ouverture de la tente, une grande quantité de tabac. C’était un sacrifice offert à l’esprit, car les Indiens s’imaginent que les esprits aiment le tabac autant qu’eux-mêmes. Le tabac accepté, il pria le prêtre de demander si les Anglais se préparaient ou non à faire la guerre aux Indiens, et s’il y avait au fort du Niagara une grande quantité d’habits rouges.
À peine ces questions étaient-elles posées par le prêtre, que la tente fut aussitôt secouée, et, quelques minutes après, elle continua de s’agiter si violemment, que je m’attendais à la voir s’écrouler.
Je supposais que c’était le prélude de la réponse ; mais un cri terrible annonça assez clairement que la Grande Tortue venait de partir. Un quart-d’heure s’écoula en silence et j’étais impatient de voir quel serait le nouvel incident de cette scène. Il consista dans le retour de l’esprit, dont la voix se fit de nouveau entendre, et qui alors fit un long discours. Le langage de la Tortue, pareil à celui que nous avions déjà entendu, était inintelligible pour toutes les oreilles, excepté pour le prêtre, Ce ne fut donc que quand l’esprit eut fini de parler et que le prêtre nous eut traduit son récit, que nous trouvâmes le sens de cette extraordinaire communication. L’esprit, comme nous en informa le prêtre, avait, pendant son absence, franchi le Lac-Huron, était allé au fort du Niagara, et de là à Montréal. Au fort du Niagara, il n’avait pas vu beaucoup de soldats ; mais, en descendant le Saint-Laurent jusqu’à Montréal, il avait vu la rivière garnie de bateaux pleins de soldats aussi nombreux que les feuilles des arbres. Il les avait rencontrés faisant route sur la rivière pour venir combattre les Indiens. Le chef demanda alors si, dans le cas où les Indiens iraient visiter sir Williams Johnson, celui-ci les recevrait comme des amis. L’esprit répondit, toujours d’après l’interprétation du prêtre, que sir Williams Johnson remplirait leurs canots de présents : couvertures, chaudrons, fusils, poudre, balles, et larges tonneaux de rhum, autant que les canots pourraient en contenir, et que chacun s’en reviendrait en sûreté au village.
Alors le transport fut universel, et, au milieu des battements de mains, chacun s’écria : - J’irai ! J’irai aussi.
Je fus soigneusement sur mes gardes, durant toute la scène que j’ai décrite, pour remarquer les connivences qui auraient pu avoir lieu, mais il me fut impossible de n’en découvrir aucune. »
Le résultat de l’expédition racontée dans l’histoire de Drake confirme entièrement les promesses faites par l’esprit qui n’avait jamais menti ; - une note ajoutée à ce récit par l’écrivain nous apprend que M. de Champlain a écrit la description d’une pareille scène que l’on peut lire dans l’histoire de la Nouvelle-France de Charlevoix. La chose se passe parmi les Algonquins et les Hurons.
Enfin voici un récit tout moderne, contenu dans une lettre écrite par M. Larrabée, chief-justice du Wisconsin au gouverneur Tallmage :
- « J’ai conversé la semaine dernière avec L. John du Bay que je connais un peu. Il a passé toute sa vie au milieu des Indiens, et fut, pendant plusieurs années, agent de la compagnie américaine des fourrures. Il m’a raconté plusieurs faits qui prouvent que les communications avec les habitants de l’autre monde sont très-communes chez les Indiens. Il m’a dit que, dans différentes occasions, il a vu un médecin indien, construire trois huttes dont il enfonçait les pieux dans la terre, et qu’il recouvrait de peaux de daim formant de petites tentes qui ne pouvaient contenir qu’une personne assise Ces tentes étaient placées à environ deux pieds de distance l’une de l’autre. Dans l’une le médecin plaçait ses mocassins, dans l’autre ses guêtres, et il se postait lui-même dans celle du milieu. Alors tout Indien, qui voulait converser avec un bravo défunt, posait ses questions. Aussitôt les tentes commençaient à se pencher de côté et d’autre, comme si elles eussent été secouées par quelqu’un placé dans l’intérieur, et l’on entendait des voix sortant de l’une ou de l’autre, et quelquefois de toutes trois en même temps.
Ces sons n’étaient intelligibles que pour le médecin, qui se chargeait de les traduire. Du Bay dit qu’il a saisi ces tentes bien souvent et qu’il a employé toutes ses forces pour arrêter leurs mouvements, mais en vain ; qu’il a alors soulevé les peaux, et qu’il s’est assuré qu’il n’y avait personne à l’intérieur pour causer les mouvements.
Du Bay m’a raconté aussi quelques exemples du clairvoyant pouvoir de ces médecins. Il y a quelques années, il arriva à un poste de commerce sur les chutes du Wisconsin. Il attendait là un autre commerçant, qui devait venir d’un poste plus au nord, sur le Lac-Supérieur. Il attendait en vain depuis quelques jours, lorsque le médecin lui proposa de lui annoncer l’instant où son ami arriverait. La proposition fut acceptée, avec un certain doute. Le médecin s’assit sur le gazon et se couvrit la tête avec ses couvertures. Au bout de quelques minutes, il se leva et dit :
- « Demain, les nuages couvriront le ciel ; mais, quand le soleil sera sur le point de se coucher, vous verrez un espace clair, et dans cet espace, le soleil. Alors, si vous regarder là-bas, la pointe de terre, sur le côté opposé des lacs, vous verrez venir votre ami. » Le jour suivant, comme il l’avait prédit, le ciel fut nuageux, jusqu’au coucher du soleil ; puis les nuages se dissipèrent, et le soleil apparut. Du Bay regarda le point indiqué, mais ne vit pas son marchand arriver. Il retourna vers le médecin rouge et commença à le plaisanter. Celui-ci répondit seulement : - « Je vais voir. » Alors, s’asseyant comme la veille, un instant, et se relevant, il dit : - « Dans cinq minutes, vous le verrez. » - Au bout de ce temps, dit du Bay, mon homme paraissait, et bientôt atteignait le poste... »
Le docteur Fizgibbon, dernier gouverneur de Bay-Island, raconte des scènes singulières dont il fut témoin chez les Peaux-Rouges. Il affirme en outre que des centaines de ces Indiens sont des médiums naturels doués de facultés plus puissantes et plus étranges qu’aucune de celles qui sont connues en Amérique et en Europe.
Les expériences qu’il cite avaient lieu au milieu de forêts sauvages et presque impénétrables, « dans lesquelles, dit le docteur, se manifestait la présence d’esprits, se désignant sous le nom d’Espagnols-Américains... D’autres apportaient mystérieusement des pierres des autels des anciennes races, déclarant qu’ils avaient été les constructeurs originaires de ces merveilleux vestiges de la forêt.
D’autres enfin, prétendant être d’une race encore plus ancienne, affirmaient qu’ils avaient été les constructeurs de toutes les cités de l’Amérique centrale, et se représentaient, dans une langue inconnue, traduite par les médiums, comme d’anciens Phéniciens, Japonais, Tartares et Arabes, dont plusieurs tribus, disaient-ils, avaient pénétré dans le continent américain par l’extrême nord, à travers ce qui est appelé aujourd’hui le détroit de Behring, qui, dans leur temps, persistent-ils à affirmer, faisait partie de la grande terre sèche, facile à traverser par les habitants qui les regardent maintenant comme deux continents séparés. »
J’avoue que j’aurais été charmé de faire la connaissance de ces premiers civilisateurs de l’Amérique, étant donné surtout le cadre pittoresque dans lequel ils apparaissent. C’est peut-être moins sûr, comme contrôle, que le cabinet de M. Crookes ; mais quelle mise en scène, en pleine forêt vierge, au clair de lune !
Que ces étranges phénomènes, qui se produisent dans toutes les races, aient enfanté des superstitions, des impostures, des hallucinations et toutes les adaptations pathologiques que l’on voudra, chez les rouges comme chez les noirs, chez les blancs comme chez les jaunes, je ne dis pas le contraire. Mais que nos facultés médicales, et nos académies philosophiques et savantes, après les avoir localisés dans le long péronier, se contentent de leur tourner le dos, voilà ce qui dépasse la portée de mon entendement.
Quoi ! Nos docteurs ne trouveront pas un remède à la mode, quelque bromure, ou quelque iodure, contre une maladie si répandue !
Toujours le même diagnostic : « Névropathie, insanité ; » les mêmes remèdes, « calmants et douches. » Et l’on dit que la médecine progresse !
- Nous n’avons pas de chance, cette année, avec nos typhoïdes, disait, il y a quelques années, un professeur de clinique, dont je tairai le nom pour ne pas détourner sa clientèle ; ils meurent tous.
- Bah ! Alors, docteur, que faites-vous ?
- Toujours la même chose, parbleu !
- Conclusions !
À moins d’être atteint de cécité volontaire, la plus incurable de toutes, je ne crois pas qu’un être, doué de la moindre lueur de raison, puisse douter maintenant de l’existence du phénomène. Je ne fais pas même aux mécaniciens du mécanicisme l’injure de supposer qu’ils s’élèveront en faux contre la table de la rue de Beaune et les incontestables témoignages que j’ai cités. Il ne leur reste plus qu’à expliquer mécaniquement la chose. Je compte sur eux pour m’éclairer. Cette force, quelle qu’elle soit, a des allures si capricieuses, des procédés si bizarres, des manifestations si multiples, que je ne sais plus qu’en penser.
Il est évident que les dictées des tables et l’écriture inconsciente des médiums peuvent s’expliquer, celles-là par l’association animique d’un groupe plus ou moins harmoniquement constitué, plus ou moins titré en intelligence, en curiosités, en aspirations, selon la théorie du guéridon de la Démocratie pacifique ; celle-ci par un état de surexcitation cérébrale, de vibration particulière, provoqué par la volonté du sujet, par l’influence du milieu, ou par certaines conditions toutes spéciales d’organisation et de tempérament.
S’il n’y avait que ces faits purement psychologiques, cela dérouterait déjà pas mal de fortes cervelles, et prouverait que la mécanique humaine contient des rouages que n’ont pas encore découverts les ingénieurs du naturalisme allemand. Mais il y a... le reste... et dans quelle hypothèse s’aventurer ?
Je n’en vois que trois possibles :
Ou cette force mystérieuse réside uniquement dans l’être humain, émanation de puissances intimes jusqu’à ce jour inconnues ; dédoublement du médium qui pense, parle et agit inconsciemment hors de lui-même, maniant à son gré les plus secrètes énergies de la nature, et exerçant sur la matière subtile un genre d’action encore inexploré... - Diable ! C’est joliment spiritualiste cela, et pas mal difficile à concevoir. Si cela ne prouve pas directement la survivance de l’être, cela implique du moins, pour son esprit, un mode d’existence tellement spirituel, que la physiologie anatomiste doit y perdre le peu de latin qu’elle n’a pas oublié.
Ou ces prodiges sont produits par des intelligences extérieures à l’homme et autres que lui. Mais qui... quoi ?... et pourquoi, et comment, dans quel but ?... et si de tels êtres existent, dans cet état impalpable, invisible, en dehors de la matière connue, c’est le règne des gnomes, des lutins, des farfadets qui recommence. C’est beaucoup plus insensé que la troisième et dernière hypothèse, celle des spirites : les âmes des morts.
De quelque côté qu’on se tourne, c’est embarrassant en diable : restent bien les démons de M. de Mirville ; mais jamais on ne me persuadera que les naïves formules de morale prêchées par les esprits aux disciples d’Allan Kardec, arrivent tout droit de l’enfer.
Pour nous sortir de ces perplexités, je ne vois qu’un procédé : l’étude. Ce phénomène est dangereux à manier ; c’est justement pour cela qu’il faut que les mains exercées s’en emparent. Les médecins qui se préoccupent surtout, et à bon droit, de la folie, croient-ils sérieusement que nier le fait qui la cause, ou ne pas s’en occuper, est un bon moyen de la prévenir ?
Comment ! Dans ce siècle expérimental, ou tout est basé sur l’expérience, on vous cite des faits, et, par le seul raisonnement, par idées préconçues, vous refusez d’expérimenter, en disant : impossible ! - C’est tout simplement absurde ; et, en entendant parler certains aliénistes, je me suis souvent demandé ce qui les distinguait de leurs clients.
Ma conclusion n’est donc pas autre que celle-ci : étudier, étudier encore.
Déjà quelques points sont acquis :
Cette rapidité presque électrique de certains mouvements, qui est un des caractères saillants du phénomène.
Ce son mou du pied de la table sur le parquet, dans les moments de faiblesse des manifestations, maintes fois observé par nous rue de Beaune, facile à constater ailleurs, et qui ne peut qu’indiquer une action exercée sur les molécules du bois qui servait d’instrument de transmission;
Une autre particularité très-curieuse que j’ai observée plusieurs fois, que beaucoup d’autres ont remarquée, et que j’ai vu relatée par M. Crookes et par M. Zœllner : c’est une sensation de fraîcheur et même parfois de froid assez intense, se manifestant tout à coup, surtout pendant les expériences faites dans l’obscurité, sensation produite par un courant très-vif qui s’élève subitement dans la chambre close, et ne peut être dû qu’à une soudaine raréfaction de l’air. - M. Zœllner déclare, en outre, avoir senti, dans certains cas, les effluves d’une chaleur énorme.
Un autre fait qui m’est personnel, mais que plusieurs témoins ont constaté comme moi, et qui prouve l’influence de la lumière sur le phénomène : En collaboration avec un médium, j’ai enlevé, plusieurs fois, une table en chêne massif, pesant trente-cinq kilogrammes. Placés l’un à côté de l’autre, nous prenions délicatement le bord de cette table entre le pouce et l’index. Un léger mouvement la faisait basculer immédiatement et l’emportait, les pieds en l’air, au-dessus de notre tête. C’était léger comme une plume, et restait en l’air, sans point d’appui, tant que durait l’obscurité. Aussitôt qu’apparaissait une lampe ou une bougie, toute la pesanteur revenait ; les trente-cinq kilogrammes s’appuyaient lourdement sur notre tête et sur nos reins, et il fallait qu’on vint bien vite nous délivrer de ce fardeau. Nouveau problème à résoudre par les professeurs de physique.
Enfin l’épuisement du médium, selon la durée et l’intensité des expériences.
Et, en dernier lieu, la constatation d’un fait, le plus important peut-être de tous : c’est la variation et la diminution de poids constatées dans le sujet médianimique. Cette importante expérience a été faite pour la première fois dans l’été de 1878, par le comité de l’association spiritualiste de Londres, qui a pour président un ingénieur télégraphique ; M. Deamond Fitz-Gerald. - Étaient présents quatorze membres du comité, parmi lesquels M. Varley et le docteur Carter Blake, professeur d’anatomie à l’hôpital Westminster.
Le médium s’assit dans un cabinet, posé sur une machine à peser. L’enregistrement des variations s’opérait automatiquement. Pendant les manifestations ordinaires d’une séance obscure, le médium fut soumis à des fluctuations de poids de plusieurs livres chacune. Durant une forte séance à effets physiques, il perdit environ la moitié de son poids. Un autre médium en perdit un jour jusqu’aux trois quarts.
M. Crookes a, m’assure-t-on, constaté le même effet.
Il y a là un indice, et une voie. Est-ce l’esprit du médium qui sort de lui, emportant ou employant au besoin, pour ses opérations extérieures, une partie de sa substance ? Est-ce, comme le disent les spirites, un esprit désincarné, jadis humain, qui emprunte et restitue tour à tour au dit médium les éléments matériels qui constituent sa forme humaine, car décidément je m’arrête, très-embarrassé de faire un choix, à l’une ou à l’autre de ces hypothèses.
Si c’est le médium qui se dédouble, reste à établir la façon dont ce dédoublement s’opère, selon les lois de la mécanique.
Si ce sont les esprits qui réellement survivent, que pouvez-vous y faire et que voulez-vous que j’y fasse, infortunés mécaniciens ? Il faut bien en passer par là.
Mais, dites-vous, cela va ressusciter toutes les superstitions.
D’abord je ne vois de superstition dans aucune de ces deux hypothèses. On me prouverait que ce sont les esprits ; je n’en serais pas plus superstitieux pour cela. Qu’ils viennent, s’ils veulent ! Je les recevrai poliment ; mais je n’écouterai ni plus ni moins leurs théories, s’ils m’en font, que s’ils étaient en chair et en os, comme M. Hellwald et M. Hæckel lui-même.
Si vous appelez superstition la croyance en la perpétualité de la vie, bien ! - Mais, si vous établissez clairement que les morts, en supposant qu’ils puissent communiquer avec vous, ne sont, en définitive, que des personnalités plus ou moins analogues à la vôtre, vous ferez ce que vous faites vis-à-vis des vivants, avec plus de méfiance encore : vous accepterez ce qui vous conviendra, et vous rejetterez ce qui ne vous ira pas.
Les superstitions ! C’est précisément pour les détruire, que je demande à la vraie science d’étudier ces phénomènes et d’en déterminer la portée et l’étendue.
« - La superstition, dit mon ami Victor Meunier, est faite au premier chef d’apparences trompeuses et d’interprétations fausses de faits vrais. Elle n’est détruite que lorsque la matière dont elle est faite est expliquée »
Pour Dieu, expliquez donc, messieurs les savants ; c’est votre métier, et non de tourner le dos, ou de fermer les yeux !
Quant à l’étrange faculté de la médiumnité, d’où vient-elle ? Quel tempérament particulier, quelle sensibilité spéciale la détermine ? Les qualités intellectuelles et morales du psychique n’y sont pour rien. C’est un fait de physiologie pure. Je suis persuadé que l’étude de l’instrument humain par lequel ces phénomènes se produisent peut seule nous en révéler la loi. Les procédés d’entraînement employés dans les temples de l’Inde pour former leurs médiums nous donneraient peut-être la clef du mystère ; mais, en dépit de l’étonnement unanime et des récits circonstanciés de ceux qui en furent témoins, nos bêtas de savants rient de ces choses lointaines comme de celles qui frappent à leur porte. - Oh ! La peur du ridicule, peur française, quelle belle peur !
J’ai écrit à mon ancien coopérateur, Franchot, pour lui demander si son expérience pratique s’était exercée sur cette force encore inconnue, et s’il avait quelque lumière à m’apporter.
Voici ce qu’il me répond :
Mon cher Nus,
« Vous m’annoncez que vous faites un livre sur les phénomènes appelés spirites ou médianimiques, et que vous y insérez les dictées mystérieuses auxquelles j’ai pris une part assidue en 1853-1854.
Vous me demandez ce que je pense aujourd’hui de ces phénomènes, si j’ai continué à m’en occuper, ou si je les ai éliminés complètement de mes préoccupations.
Je vous avoue qu’ayant enfoui depuis vingt ans, dans un carton, les cahiers où j’avais consigné ces étranges épellations, leur sens profond était sorti de ma pensée ; mais votre lettre m’a donné la curiosité de les relire, et j’ai été saisi d’un nouvel intérêt pour ces sentences laconiquement scandées et d’origine inconnue, qu’elles vinssent du dehors ou de notre propre fonds, puisque nous n’en avions pas conscience.
Si j’ai abandonné cette voie de recherches, ce filon faisant pressentir des révélations grandioses sur les origines, la loi d’existence et la transformation des êtres, - c’est parce que tous les phénomènes de même nature observés ultérieurement ; en divers lieux, quoiqu’assimilables, n’ont pu encore être assujettis à une méthode rationnelle de reproduction et de coordination.
Ces sortes de prodiges, malgré leur variété, n’ont pas progressé vers un but utile. Ils sont restés confinés dans le cercle de quelques adeptes plus ou moins doués de la faculté, souvent défaillante, de les évoquer.
Et cette défaillance accidentelle, assez fréquente, causée souvent par la présence de personnes répulsives du phénomène, a poussé certains expérimentateurs à le simuler pour ne pas rester en défaut devant le public.
Nous reconnaissons, pour l’avoir surprise, que la simulation des phénomènes a été parfois pratiquée et qu’elle a été plus souvent dénoncée comme supposable, parce que l’exhibition des faits extra-naturels n’était pas entourée de garanties suffisantes de sincérité.
Sous l’empire de cette préoccupation, j’ai poursuivi comme ingénieur, c’est-à-dire, avec une circonspection méfiante, la constatation irrécusable d’une infraction, physiquement inexplicable, à la loi de la pesanteur.
Cette constatation, des plus accentuées, m’a été fournie, à trois reprises, dans des circonstances excluant toute supposition de préparation ou d’erreur.
Dès lors, je me suis désintéressé de la recherche de phénomènes moins tangibles, quoiqu’ éminemment remarquables, ma vocation ne me poussant pas vers ces parages mystérieux, sans une boussole de direction qui reste à trouver.
En effet, cette découverte américaine, toujours contestable pour ceux qui n’ont pu ou voulu suivre et même rechercher patiemment les expériences, reste à l’état de science occulte, ne se manifestant, comme une mine souterraine, que par des efflorescences accidentelles.
Je crois que des phénomènes extra-naturels analogues ont été obtenus dans les temps les plus reculés. Les traditions nous en donnent des indices sous les vocables de magie, oracles, possessions, miracles, etc., et l’on peut présumer que la faculté de provoquer ces manifestations prodigieuses était tenue secrète autrefois dans certaines castes qui en tiraient un moyen d’action sur les masses.
Dans les temps modernes, cette faculté s’est d’abord manifestée par le mesmérisme et le magnétisme animal qui a produit le somnambulisme artificiel, phénomènes assez rarement accentués et restés sans explication scientifique. On peut donc les rattacher à l’ordre des autres faits prodigieux que vous passez en revue.
Mais bientôt, vers le milieu de ce siècle, l’intérêt qui s’attache au somnambulisme a été comme étouffé sous une avalanche de phénomènes plus merveilleux encore et mis à la portée de tout le monde, au grand jour de la controverse et du libre examen.
On est surpris et dérouté par la variété étonnante, par la versatilité de ces prodiges, évocables à l’appui de toute doctrine, spiritualiste, panthéiste, ou même athée, entremêlés d’ailleurs de manifestations sérieuses ou grotesques, flatteuses ou moqueuses, etc.
Mais, s’il est difficile d’assigner jusqu’à ce jour un rôle utile à ces phénomènes incohérents, il y aurait de la témérité à nier l’influence qu’ils peuvent avoir sur l’avenir de l’humanité. Aussi, mon cher Nus, je vous félicite de présenter, sous une forme attrayante, cette collection disparate de faits extra-naturels, en leur laissant, le caractère naïf de l’éclosion bien ou mal venue.
- Agréez donc toutes mes sympathies.
« A. Franchot. »
Post-Scriptum. Je vous signale une remarque curieuse que j’ai faite, plus d’un an après la grande dictée des 20, 21 et 23 octobre 1853, - sur la formation des êtres vivants appelés à une vie supérieure.
En transcrivant cette apocalyptique divulgation, j’ai remarqué que tous les paragraphes se composaient de multiples de douze mots, sauf un seul de trente-deux mots, nombre également consacré et appliqué aussi à la prière originale venue, comme intermède, le 22 octobre. - Or, nous n’avions pas été avertis d’avance, comme d’habitude, de cet ordonnancement singulier. »
A. F.
Cette lettre, d’un des trois survivants de notre groupe de la rue de Beaune, pose une objection qui n’est pas émise pour la première fois : - Quelle est la portée utile de ces faits étranges qui déroutent l’examen par leur variabilité ?
- Quelle était, mon cher Franchot, la portée utile des phénomènes de l’électricité qui ne se manifestait, pour nos pères, que par les dévastations de la foudre, jusqu’à ce qu’on eût trouvé moyen de discipliner cette force qui circule partout, qui ne fait qu’un avec la lumière, avec la chaleur, avec la vie, et de l’employer à tant d’usages merveilleux, sans compter les merveilles que lui réserve l’avenir ? Quelle était, aux yeux de la science de son temps, la portée utile des travaux de Galvani, quand il exécutait la danse des grenouilles ?
Il étudiait une force de la nature, en tant que force ; mais pensez-vous qu’il ait deviné l’emploi qu’on en ferait ?
Voilà pour le côté matériel, et je pourrais en dire autant de presque toutes les découvertes, dont l’utilisation immédiate a été rarement conçue par leurs inventeurs.
Voici pour le côté moral :
J’écarte l’hypothèse spirite qui répondrait :
- « La portée utile du phénomène, c’est de prouver, d’une façon irrécusable, la continuation de notre être, et, par conséquent, la responsabilité effective de la conscience, deux articles de foi fortement ébranlés par le scepticisme de nos jours. »
Mais, s’il était seulement prouvé pour tous, comme c’est établi pour vous et pour moi, qu’il y a hors de nous, et même en nous, une force immatérielle, spirituelle, qui échappe aux procédés connus de la nature, aux lois constatées de la vie, et révèle, en plus de ceux-là, d’autres procédés, une autre loi, qui n’infirme pas celles déjà connues, mais vient simplement prendre place à côté d’elles, - c’est ce qu’on se tue de dire à ces grands enfants qui s’imaginent que la terre va manquer sous leurs pieds, parce qu’on a trouvé une nouvelle manière de faire tourner leur toupie, - si cela était prouvé, cher ami Franchot, ne pensez-vous pas, et vous le pensez du reste, qu’il y a beaucoup de chances pour que cette loi nouvelle éclaire un peu les ténèbres qui nous cachent le grand secret de l’origine et de la fin du pauvre être que nous sommes, marchant dans les ténèbres et finissant, faute de mieux, dans sa soif de connaître et de se connaître, pour aller chercher la source de sa raison, de son esprit, de sa conscience, au fond des mers polaires, dans la gélatine du protoplasma ?
Voilà pourquoi j’attaque, et le plus vertement possible, - ce que vous m’avez un peu reproché en me rendant les quelques pages d’épreuves que j’ai voulu vous soumettre, - voilà pourquoi, dis-je, je tombe sans pitié sur les savants qui nient, qui raillent, et le troupeau qui fait chorus.
Vous rappelez-vous que, le lendemain du jour où notre guéridon nous avait dicté sur la Poésie ces stances monotones que nous interrompîmes en l’accusant de nous faire une scie, il recommença sur la science le même exercice, toujours en douze mots.
- La Science est la première satisfaction de l’âme que la raison évoque.
La science procède de la raison par la rigueur de la mathématique.
La science par sa nature essentielle, occupe irréfragablement la place de pivot.
La science a la place de pivot, parce qu’elle donne la vérité.
La science a la supériorité sur toutes les autres manifestations de l’âme.
La Science...
Nous avons encore, cette fois, fermé le robinet qui menaçait de nous inonder.
Oui, la science occupe irréfragablement la place de pivot. Oui, les grands savants sont de vrais grands hommes, la tète de l’humanité, comme les poètes en sont le cœur. Et tous ceux qui cherchent, et tous ceux qui fouillent, et tous ces travailleurs passionnés, infatigables, qui tracent leur sillon, les yeux fixés sur leur tâche, et ne songent qu’à féconder le champ qu’ils ont choisi, - nous en avons, nous en connaissons parmi nous, qui donnent leur temps, leur fortune, leur vie au point de vérité qu’à toute force ils veulent découvrir, ou compléter ; - ceux-là, les simples, les modestes, qui ne pontifient pas, qui ne légifèrent pas, qui ne se figurent pas qu’ils embrassent le monde, et que tout ce qui s’écarte de la ligne qu’ils ont tracée n’est pas digne de voir le jour, ceux-là, je le répète, sont les vrais, et je les honore.
Chez les autres, il y a deux choses : la science et la doctrine. Je m’incline devant la science ; je m’insurge contre la doctrine, surtout si c’est elle qui prétend barrer le chemin.
D’autant plus qu’elle est jolie, la doctrine, agrémentée par les disciples. Nous en avons vu un échantillon dans la Morale de l’histoire. La belle société, la charmante civilisation qu’avec leur mécanicisme à outrance et leur fanatisme pour la force, nous feraient ces enfants terribles du monisme qui, pour avoir l’air de trouver quelque chose, poussent la conception du maître aux dernières limites de la démence, et, d’une admirable découverte, tirent d’abominables inventions !
Et puis, n’abuse-t-on pas un peu, beaucoup, de ces grands mots de savant et de science ?
Aujourd’hui la science est à la mode. - Il n’y a que la science ! Vivent les savants !
De sorte que tout ce qui baragouine un peu de chimie ou de physique, voire de thérapeutique et d’anatomie, regarde en pitié le reste du genre humain, qui se laisse bêtement faire, et qu’il m’a fallu prendre des savants pour taper sur les autres, sans quoi les coups n’eussent pas porté.
Nous sommes honnis, vilipendés, horripilés, par cette engeance de prétendus savants qui, pour se distinguer du vulgaire, nous crachent dédaigneusement des locutions scientifiques devant lesquelles le bon public se pâme d’autant plus qu’il n’y comprend rien.
- Adaptations pathologiques, ulcères phagédéniques. - Zinn, boum, allez, tambours !
Et les mots d’auteur qui éclatent comme une fusée, dans le genre de la Propriété c’est le vol, et que Messieurs les assassins commencent :
- Le génie est une névrose. Le cerveau secrète la pensée, comme les reins secrètent l’urine.
Pan ! Un coup de tam-tam sur le tympan de la bêtise humaine. Il n’en faut pas plus pour fasciner les populations.
- « Tas d’imbéciles, criait Mangin aux badauds attroupés devant sa voiture, si je n’avais pas ma grosse caisse, mon casque en cuivre et mon costume de carnaval, vous n’achèteriez pas mes crayons. »
Il y a des gens qui croient avoir assisté à ses obsèques. Ils se trompent : Mangin n’est pas mort.
- Le quatrième état de la matière
Je corrigeais les dernières épreuves de ce livre, lorsqu’éclata sur Paris, par la voix de tous ses journaux, la nouvelle qu’un physicien anglais, M. Williams Crookes, avait découvert un quatrième état de la matière et exhibé la substance du monde, dans ce quatrième état, à plus de quatre cents spectateurs, savants et lettrés, convoqués, pour cet effet, à notre observatoire.
- « Dès maintenant, écrit M. Edmond Perrier, les expériences du savant anglais, désormais illustre, posent des problèmes qui touchent à la nature la plus intime des choses, et ouvrent à l’imagination scientifique des horizons dont elle a encore peine à envisager les splendeurs. »
- « L’illustre inventeur du radiomètre, dit à son tour M. Wurtz, - Revue des deux mondes, 1er février 1880, - pénètre dans un domaine complètement inconnu avant lui et qui, marquant la limite des choses que l’on sait, touche à celles qu’on ignore et qu’on ne saura peut-être jamais. »
Eh bien, mais..., la voilà cette quatrième dimension de la matière, qui faisait rire de si bon cœur les mécaniciens du transformisme. M. Zœllner n’était pas si fou de l’avoir imaginée. Reste l’emploi qu’il en fait, et qui, j’en conviens, est sujet à inventaire. Mais, puisque la découverte de M. Crookes, selon des jugements dont on ne peut contester ni l’impartialité, ni la valeur, touche à la nature la plus intime des choses, même de celles qu’on ignore, ouvrant à l’imagination scientifique les horizons que l’on sait, il me semble que les hypothèses de l’astronome allemand sortent un peu des régions de l’extravagance, et ont fait un pas sur le terrain des explorations permises dans d’autres laboratoires que ceux de Charenton.
Je ne dis pas cela pour les apôtres du monisme, auxquels nulle chose n’est cachée dans le mécanisme aveugle de la vie, mais pour les lecteurs de la République française qui pourraient se figurer, sur la foi de M. Soury, qu’après sa traduction du livre de M. Hæckel, il ne reste absolument plus rien à faire en ce bas monde, qu’à envoyer à Bicêtre, ou en police correctionnelle, tous ceux qui se refusent à déclarer que l’interprétation de la nature au point de vue moniste est le dernier mot de la mécanique humaine, fermant la porte, jusqu’aux siècles ultimes, à tout autre brevet d’invention.
Quelle surprise c’eût été pour le public choisi qui assistait aux expériences de l’observatoire, si on lui eût dit que, dans le processus de cette découverte, les phénomènes dits spirites, dont la plupart se moquent encore, figurent probablement parmi les principaux jalons !
On se rappelle cette parole de M. Crookes, racontant ses études sur la force psychique qui, selon les apôtres monistes, n’est, comme le spiritualisme, qu’une ânerie du monde naissant :
- « Beaucoup des lumières que j’ai vues étaient d’une nature telle, que je n’ai pu arriver à les imiter par des moyens artificiels. »
L’intrépide chercheur, à la fois chimiste et physicien, qui, après avoir découvert le thallium, s’est mis à inventer le radiomètre, a-t-il aussi cherché et trouvé, dans la matière radiante, ces lumières étranges ?... c’est ce qu’il dira bientôt peut-être à ceux qui ont suivi ses études sur la force inconnue. Pour le moment, voici ce qu’il dit aux hommes de science pure qu’effaroucheraient d’autres perspectives.
« - Il semble que nous ayons saisi et soumis à notre pouvoir les petits atomes indivisibles qu’il y a de bonnes raisons de considérer comme formant la base physique de l’univers. Par quelques-unes de ses propriétés, la matière radiante est aussi matérielle que la table placée devant moi, tandis que par d’autres propriétés, elle présente presque le caractère d’une force de radiation... J’ose croire que les plus grands problèmes scientifiques de l’avenir trouveront leur solution dans ce domaine inexploré. »
Cette dernière phrase ouvre déjà des horizons qui font rêver. J’ose espérer, moi, que M. Crookes n’en a pas fini avec cette matière qui présente presque le caractère d’une force, et que ses futures explorations nous ménagent encore quelques surprises, dont le monisme ne sera pas content.
Car enfin si, à force de reculer les parties ultimes de la matière, ou allait trouver réellement un état où la matière se confond avec la force, c’est-à-dire où il n’y a plus de matière, dans le sens vulgaire du mot, je ne sais pas trop ce que deviendrait la philosophie matérialiste.
Resterait la force, ou les forces, pour unique sujet d’étude, ce qui simplifierait la question ; et, peut-être, en constatant, avec Claude Bernard, que la force initiale de l’être est une idée, arriverions-nous logiquement à concevoir que ce qui est au fond d’une vie est au fond de toute la vie, et qu’au bout de toutes les recherches et de toutes les études, on est forcé de dire, avec M. Wallace :
« La grande loi de continuité que nous voyons dominer dans tout l’univers, nous amène à conclure à des gradations infinies de l’être et à concevoir tout l’espace comme rempli par l’intelligence et la volonté. »