Le Centre Spirite Lyonnais Allan Kardec


XXIII. HYPOTHESES ET OBJECTIONS.


En mati�re de spiritisme, les th�ories contraires et les objections abondent. Nous les avons pass�es en revue, pour la plupart, au cours de cette �tude. Nous avons vu, par exemple, que la th�orie des hallucinations ne peut plus tenir debout apr�s les apparitions photographi�es, les moulages, les ph�nom�nes scripturaires et les signatures de d�funts reconnues authentiques. La th�orie de la subconscience, appel�e aussi inconscient ou conscience subliminale, a �t� r�fut�e aux chapitres XVIII et XIX, � propos de l��criture m�dianimique et des incorporations. Il est vrai qu�on l�applique aussi aux ph�nom�nes de la table, notamment en ce qui concerne les faits de typtologie obtenus chez Victor Hugo et que nous avons relat�s au chapitre XVII. Maints critiques se refusent � voir dans les vers dict�s par la table autre chose que l��uvre inconsciente du grand po�te. Ces vers, disent-ils, sont de la m�me facture que les siens ; le m�me souffle puissant les anime.

L�analyse des faits d�montre l�insuffisance de cette explication. Victor Hugo ne prenait jamais place � la table. Il d�clarait ne pouvoir improviser en vers, alors que les Esprits demandaient � �tre interrog�s de cette fa�on et r�pondaient de m�me, aussit�t, sans recherche, sans h�sitation. Lorsqu�un jour, c�dant � leur d�sir, il pr�pare � l�avance une question adress�e � l�esprit de Moli�re, celui-ci se tait ; c�est � l�ombre du s�pulcre � qui r�pond en termes amers, qui constituent pour le po�te une verte le�on et l�obligent � quitter la salle, indign� du sans-g�ne des Esprits.

Victor Hugo pouvait-il �tre � la fois conscient et inconscient, et agir en dehors de lui-m�me, sans le savoir et sans le vouloir ? L�inconscient, qui s�ignore, ne peut �tre un mobile d�action. Or, tous les ph�nom�nes spirites sont des formes d�activit�, r�gl�s par la conscience. Celle-ci ne peut grouper en elle deux principes oppos�s, l�action et l�inaction. Le pr�tendre serait tombé dans l�absurde !

Il en �tait de m�me des assistants. Aucun d�eux ne songeait � provoquer le sommeil et, par suite, le d�doublement. Nul ne pr�voyait les r�ponses de la table. Tous attendaient avec anxi�t� les phrases qu�elle allait dicter. On comptait sur Moli�re, que Victor Hugo venait d�interroger. Si l�inconscient du po�te, sous le coup de cette attente, avait pu entrer en jeu, c�est la r�ponse du grand satyrique qui serait venue. Or, nous l�avons dit, c�est � l�ombre du s�pulcre � qui se manifeste en un langage �pre et solennel, en termes m�prisants, que Victor Hugo, dans son orgueil, n�aurait certes jamais song� � s�appliquer devant t�moins.

Le myst�rieux Esprit ne s�exprime pas seulement en vers. Sa prose aussi est magnifique et s�v�re. Qu�on en juge par ce fragment, dict� par la table � une autre s�ance[1] :

� Imprudent, tu dis : l�ombre du s�pulcre parle le langage humain, elle se sert des mots, des figures, des m�taphores, des mensonges, pour dire la v�rit� ; l�ombre du s�pulcre n�est pas une mascarade, tu as raison, je suis une r�alit�. Si je descends � vous parler votre jargon, c�est que vous �tes limit�s. Le mot, c�est la cha�ne de l�esprit ; l�image, c�est le carcan de la pens�e ; votre langue est un bruit reli� dans un dictionnaire ; ma langue � moi, c�est l�immensit�, c�est l�oc�an, c�est l�ouragan ; ma biblioth�que contient des millions d��toiles, des millions de plan�tes, des millions de constellations. L�infini est le livre supr�me et Dieu est le lecteur �ternel. Maintenant, si tu veux que je te parle dans mon langage, monte sur le Sina�, et tu m�entendras dans les �clairs ; monte sur le Calvaire et tu me verras dans les rayons ; descends dans le tombeau et tu me sentiras dans la cl�mence. �

Voici, du reste, un fait qui d�montre combien la th�orie de la subconscience est impuissante � expliquer les ph�nom�nes obtenus chez Victor Hugo :

Le Gaulois du 10 janvier 1906, sous ce titre : Le Carnet d�un vaudevilliste, publie un fragment des m�moires de M. E. Blum, duquel nous d�tachons l�anecdote suivante :

� Victor Hugo avouait qu�il croyait fermement au spiritisme et il y a cru jusqu�� sa mort. Ses deux fils, ainsi que ses deux grands amis : Auguste Vacquerie et Paul Meurice, y croyaient �galement. Vacquerie m�a racont� une chose extraordinaire.

� Un soir d�hiver, � Guernesey, on faisait tourner les tables. �taient pr�sents le grand po�te, ses deux enfants et Vacquerie. C��tait Charles Hugo qui servait de m�dium, il interrogeait la table et disait ce qu�elle r�pondait. Tout � coup, il pousse un petit cri de douloureuse surprise. Oh ! fit-il, les Esprits m�apprennent une bien affreuse nouvelle : Mme de Girardin vient de mourir � l�instant. On regarda l�heure, il �tait 10 heures.

� Mme de Girardin avait justement �crit le matin m�me qu�elle comptait venir passer quelques jours � Guernesey, aupr�s de son grand ami Hugo, et on l�attendait. Le lendemain une lettre arriva, annon�ant que Mme de Girardin �tait morte. Nul ne pouvait le savoir � Guernesey, o� le t�l�graphe ne fonctionnait pas encore.

� Charles Hugo l�ignorait comme les autres, et, chose curieuse, Mme de Girardin �tait morte, en effet, la veille � 10 heures ! Cette histoire m�a toujours fait frissonner, car il �tait difficile de douter de la v�racit�, avec des t�moins pareils. �

La th�orie de la subconscience doit �tre prise en s�rieuse consid�ration, car elle contribue � faire la lumi�re sur un grand nombre de cas psychiques. Elle a fait progresser la science de l��tre, en nous apprenant � conna�tre les c�t�s cach�s de notre nature. Elle a rendu plus facile et plus pr�cis le classement des faits. Toutefois, elle n�est applicable qu�� certains ph�nom�nes d�animisme, c�est-�-dire d�ext�riorisation des vivants, par exemple aux cas de r�novation de la m�moire. Elle ne saurait expliquer les faits physiques et intellectuels, tout ce qui constitue le spiritisme pur. L�intervention des d�funts est la solution la plus simple, la plus logique, celle qui s�adapte le mieux � l�ensemble de ces faits. Les Entit�s qui se manifestent ne donnent pas d�autre explication, et leur t�moignage est universel. Il n�est pas jusqu�aux erreurs qu�elles commettent parfois qui ne repr�sentent des �l�ments de certitude, car ce qui n�existe pas ne peut laisser de trace subconsciente et �tre connu du m�dium ou des assistants.

F. Myers, dans son beau livre : La Personnalit� humaine, a donn� une d�finition magistrale de la subconscience ; mais, apr�s lui, nombre de savants ont abus� de cette th�orie en l��tendant � des faits auxquels elle est compl�tement �trang�re. Dans l�impossibilit� o� ils se trouvaient d�expliquer les ph�nom�nes spirites, ils ont eu recours � des hypoth�ses qui s�adaptent fort mal � la r�alit� des choses.

Le r�cent livre de M. Th. Flournoy : Esprits et M�diums[2] est tr�s caract�ristique � ce point de vue. L�auteur y groupe des centaines de faits recueillis au cours d�une enqu�te. Les explications qu�il en donne sont d�une faiblesse �tonnante et laissent intacte l�interpr�tation spirite qu�elles pr�tendaient ruiner. Son parti pris est �vident, surtout lorsqu�il cherche � rattacher aux ph�nom�nes d�inconscience un vulgaire cas de plagiat (p.340).

Relevons encore le cas Buscarlet (p. 359). Une dame portant ce nom r�ve, � Paris, le 10 d�cembre 1883, que Mme Nitchinoff, habitant Kasan (Russie), doit quitter le 17 l�Institut qu�elle dirige, et cela avec certains d�tails qui �voquent l�id�e de mort. Elle �crit, pour faire part de ce r�ve, � Mme Moratief r�sidant �galement � Kasan. Celle-ci lui r�pond que cette personne a effectivement quitt� son Institut le 17, mais � l��tat de cadavre, ayant �t� emport� en trois jours par la dipht�rie. M. Flournoy voit en ceci un cas remarquable de t�l�pathie � trois ! Mme Moratief, en effet, �tant li�e avec chacune des deux autres personnes qui se connaissaient peu, a per�u subconsciemment, le 10 les premiers sympt�mes de la maladie de Mme Nitchinof et a involontairement transmis cette connaissance � Mme Buscarlet ! Voil� un exemple des explications de M. Flournoy !

Si une semblable hypoth�se est peu admissible, quelle sera donc l�explication possible, par la t�l�pathie ou la subconscience, du cas n�15 o� Mlle Sophie S., devant aller rejoindre aux Mayens le pasteur H� pour faire des excursions avec lui et ses pensionnaires, re�oit par la table, dix jours avant la catastrophe qui, co�ta la vie au pasteur et � l�une de ses �l�ves, l�avis suivant : � Il ne faut pas que Sophie aille aux Mayens, elle y risquerait sa vie. � Ou bien encore l�explication du cas 28 (pr�vision de mort par suite de chute de bicyclette, quelques semaines � l�avance).

D�ailleurs, il est ais� de trouver dans ce recueil, o� tant de personnes, de bonne foi ont communiqu� les faits les plus remarquables de leurs exp�riences, bon nombre de ph�nom�nes dont M. Flournoy ne tente m�me pas l�explication. On peut citer par exemple le cas 267 (communication annon�ant l�assassinat de Sadi Carnot avant qu�il ne f�t connu). Le cas 190, o� l�annonce d�un changement dans un programme de voyage est suivie de pr�s par l�arriv�e d�une lettre informant d�une maladie impr�vue qui bouleverse tous les plans du voyage. Le cas 191, o� l�on a obtenu le libell� d�une carte postale que personne n�avait lue au pr�alable. Le cas 367, o� il est fait allusion, hors de la pr�sence de la personne int�ress�e, � des faits intimes connus seulement d�elle et de son mari d�c�d�.

Le cas 322 est �galement inexplicable par les proc�d�s chers � M. Flournoy. La narratrice re�ut un jour une communication � d�un M. Martinol, mort en Australie au moment o� il s�embarquait pour revenir en Europe. � Cet homme, dont j�ignorais l�existence, dit-elle, me fit une confession d�plorable, qu�il me chargeait de faire tenir � sa femme. Il y avait peu de temps que j��crivais et, ne la connaissant pas, je m�abstins de faire cette d�marche. Voyant que je n�y allais pas, le m�me Martinol se communiqua � mon amie, Mme H.. d�une mani�re encore plus pressante. Elle connaissait Mme Martinol et alla la voir avec les deux messages. Tout �tait vrai, et les deux confessions donnaient la clef d�actes incompr�hensibles jusqu�alors pour la famille. �

En outre, la tactique de M. Flournoy consiste � noyer, sous un flot d�expressions techniques et p�dantes, les �l�ments probants qui se d�gagent de l�exp�rimentation : cryptomn�sie, complexus �motifs sous-jacents, couches hypno�des, etc. C�est par ce moyen que la science a toujours obscurci les v�rit�s premi�res et les grands probl�mes de la vie et de la destin�e. A ce point de vue, elle n�est pas moins responsable que l�orthodoxie religieuse du f�cheux �tat mental des temps pr�sents et des redoutables cons�quences qui en d�coulent. Apr�s des si�cles de domination religieuse et de travaux scientifiques, l�humanit� en est encore � chercher sa voie, que le spiritisme lui trace avec nettet�.

Il faut cependant reconna�tre que M. Flournoy apporte dans ses jugements une courtoisie parfaite. Ses termes mod�r�s, le talent d�observation et d�analyse qu�il d�ploie en toutes circonstances, le rendent �minemment sympathique. Par moments m�me, il semble incliner vers les donn�es spiritiques. Ainsi il laissera �chapper cet aveu : � Il se peut que, dans le nombre des faits, il y en ait d�authentiques, c�est-�-dire ayant r�ellement une origine spirite, mais je ne me charge pas du triage. � On sent par l� qu�il est retenu par des consid�rations d�ordre personnel. Son livre aura, pour nous, cet immense avantage d�attirer nombre de chercheurs vers nos �tudes, car l�auteur insiste souvent sur le devoir des intellectuels et des savants de sonder les multiples probl�mes que soul�ve l�exp�rimentation psychique.

Nous avons indiqu� plus haut les dangers r�els que rencontre la pratique de la m�diumnit�. Il en est d�imaginaires, invent�s � plaisir et signal�s � grand bruit par les adversaires du spiritisme. Ils ont donn� naissance � deux autres th�ories, que nous examinerons tour � tour, celle des larves ou �l�mentals, et celle des d�mons.

Les manifestations spirites, disent journellement certaines revues catholiques[3], lorsqu�elles ne proviennent pas, d�une mani�re consciente ou inconsciente, du m�dium, ou des assistants, sont l��uvre du d�mon.

Nous retrouvons l� l�argument habituel de l��glise, le principal instrument de son r�gne, qui lui permet de r�sister � toutes les innovations, maintient sous la terreur le troupeau des fid�les et assure sa domination � travers les si�cles.

M�me lorsque les Esprits nous parlent de Dieu, de pri�re, de vertu, de sacrifice, nous devons voir l� l�intervention du d�mon, disent les th�ologiens, car Satan, le p�re du mensonge, sait rev�tir toutes les formes, parler tous les langages, fournir toutes les preuves, et lorsque nous croyons �tre en pr�sence des �mes de nos parents, de nos amis, d�une �pouse, d�un enfant d�c�d�s, c�est encore le grand imposteur qui se travestit pour nous abuser.

On a vu, assurent-ils, l�esprit du mal rev�tir les apparences les plus trompeuses et m�me celle de la Vierge et des saints pour mieux duper les croyants. C�est ce qu�affirme le chanoine Brettes, dans la Revue du Monde invisible, du 15 f�vrier 1902, apr�s une �tude de Mgr M�ric sur les mat�rialisations de fant�mes.

� Les r�sultats �, dit-il, � me paraissent conclure en faveur de l�opinion qui soutient que tout est diabolique dans les apparitions de Tilly. Si ces d�ductions sont vraies, c�est le diable qui se pr�sente l� sous la forme apparente de la sainte Vierge et qui re�oit les hommages qu�on adresse � la m�re de Dieu. �

D�autres critiques nous objectent que, dans ses rapports avec le monde invisible, l�homme ne communique pas seulement avec les �mes des morts, mais aussi avec de vaines apparences d��mes, avec des larves, des formes fluidiques anim�es par une sorte de vibration mourante de la pens�e des d�funts. D�un autre c�t�, il est coupable, disent-ils, il est presque sacril�ge d��voquer les �mes des morts, parce que celles-ci, en quittant la terre, gagnent les r�gions sup�rieures, et le retour ici-bas est une contrainte, une souffrance pour elles. � La m�thode spirite, � dit une th�osophe de marque, � offre le grand inconv�nient d��tre pr�judiciable aux morts, dont elle entrave l��volution. �

Nous avons vu, par de nombreux exemples et des preuves d�identit�, que l�hypoth�se des larves n�est nullement justifi�e ; les faits d�montrent, au contraire que nous avons affaire � des �mes d�hommes ayant v�cu sur la terre. Ils ont un caract�re essentiellement humain. L�action des manifestants est humaine ; ils se servent du langage, de l��criture, du dessin humains. Leurs ph�nom�nes intellectuels, sont empreints des id�es, des sentiments, des �motions, en un mot de tout ce qui constitue la trame de notre propre existence. Leurs communications peuvent �tre de tous les degr�s, depuis le trivial jusqu�au sublime, mais c�est encore ce qui caract�rise le milieu humain. Les formes des fant�mes mat�rialis�s, les photographies sont celles d��tres semblables � nous et jamais celles de d�mons, de larves ou d��l�mentals. Ajoutez � cela tous les faits et d�tails d�ordre positif �tablissant que les manifestants ont v�cu parmi les g�n�rations humaines, et vous arriverez � la certitude que le r�le attribu� au d�mon et aux larves dans les ph�nom�nes spirites n�est que le produit d�une imagination d�r�gl�e.

Quant � la deuxi�me objection, elle n�a pas plus de consistance. Comment pourrait-elle �tre coupable, cette communion du ciel avec la terre, d�o� l��me humaine sort �clair�e, fortifi�e, entra�n�e par tous les appels, par toutes les inspirations qui lui viennent d�en haut ? Les pratiques spirites ont consol�, relev� bien des �tres courb�s sous l��preuve de la s�paration ; elles ont rendu la paix aux afflig�s, en leur prouvant que ceux qu�ils croyaient perdus sont seulement cach�s pour un temps � leurs yeux. Et quelle influence morale sur toute notre vie dans cette pens�e que des �tres chers, des �tres invisibles nous suivent et nous observent, qu�ils p�sent et jugent nos actions, que nos bien-aim�s sont souvent pr�s de nous, s�associant � nos efforts vers le bien, souriant � nos joies, � nos progr�s, s�attristant de nos d�faillances, nous soutenant aux heures difficiles ! Quel est celui qui, ayant perdu un �tre ch�ri, pourra rester indiff�rent � une telle pens�e ?

Loin d�entraver l��volution des �mes d�sincarn�es, nous savons, au contraire, que nos appels la favorisent dans bien des cas. Il ne s�agit pas d��vocations imp�rieuses, comme on voudrait l�insinuer. Les Esprits sont libres et r�pondent si cela leur pla�t. D�ailleurs, qu�est-ce que l��vocation, prise en elle-m�me ? C�est la faible parole humaine s�essayant � b�gayer le sublime langage de la pens�e ; c�est le balbutiement de l��me qui entre dans la communion universelle et divine !

L�exp�rience le d�montre chaque jour : gr�ce aux conseils des humains, bien des �mes obscures et arri�r�es ont pu se reconna�tre et s�orienter dans leur vie nouvelle. La plupart des mat�rialistes traversent le ph�nom�ne de la mort sans s�en rendre compte. Ils croient vivre encore de la vie terrestre bien longtemps apr�s leur d�c�s. Les Esprits �lev�s sont sans action sur eux, par suite des diff�rences de densit� fluidique ; tandis que les appels, les avertissements, les explications qu�ils re�oivent dans les groupes spirites les arrachent � leur torpeur, � leur �tat d�inconscience et facilitent leur essor, au lieu de l�entraver. Pour nous, comme pour les d�funts, la communion des deux humanit�s est salutaire, lorsqu�elle s�effectue dans des conditions s�rieuses. C�est un enseignement mutuel donn� par les Esprits avanc�s des deux milieux, travaillant � �clairer, � consoler, � moraliser les �mes souffrantes ou attard�es des deux plans.

Les th�ories des th�osophes et des occultistes, si justes en ce qui concerne la loi du Karma ou des r�incarnations, sont compl�tement en d�faut sur le point qui nous occupe. En d�tournant le chercheur de la m�thode exp�rimentale pour le confiner dans le domaine de la m�taphysique pure, elles supprimeraient la seule base positive de toute v�ritable philosophie.

C�est gr�ce aux preuves exp�rimentales que l�immortalit�, jusqu�ici pur concept, vague esp�rance de l�esprit humain, devient une r�alit� vivante. Et, par elle, bien des �mes sceptiques et d�senchant�es se sentent revivre � la vue des destin�es qui leur sont ouvertes. Au lieu de les d�pr�cier, sachons donc rendre justice � ces pratiques spirites qui ont s�ch� tant de larmes, apais� tant de douleurs, r�pandu tant de rayons dans la nuit des intelligences.

Revenons � la th�orie du d�mon et consid�rons une chose. Si l�esprit malin, comme le pr�tendent les th�ologiens, a la facilit� de reproduire toutes les formes, toutes les figures, de r�v�ler les choses cach�es, de tenir les discours les plus sublimes ; s�il nous enseigne le bien, la charit�, l�amour, on peut �galement lui attribuer les apparitions mentionn�es dans les livres saints, croire que c�est lui qui parla � Mo�se, aux autres proph�tes et m�me � J�sus, et que toute l�action spirituelle occulte est son oeuvre.

Le diable, sachant et pouvant tout, jusqu�� faire l�esprit sage et vertueux, peut tr�s bien avoir pris le r�le de guide religieux et, sous le couvert de l��glise, nous conduire � notre perte. En effet, l�histoire nous d�montre, avec une logique irr�sistible, que l��glise n�a pas toujours �t� l�inspir�e de Dieu. Dans bien des circonstances, ses actes ont �t� en compl�te contradiction avec les attributs dont nous nous plaisons � rev�tir la divinit�. L��glise est un arbre gigantesque dont les fruits n�ont pas toujours �t� des meilleurs, et le diable, puisqu�il est si habile, a fort bien pu se loger sous son ombre.

Si nous devons admettre, avec les th�ologiens, que Dieu ait permis, en tous temps et en tous lieux, les plus odieuses supercheries, le monde nous appara�tra comme une immense imposture, et nous n�aurons aucune garantie de n��tre pas tromp�s, aussi bien par l��glise que par le spiritisme. L��glise le reconna�t, elle ne poss�de, en ce qui touche ce qu�elle appelle le � surnaturel diabolique ou divin �, qu�un crit�rium de certitude purement moral[4]. D�s lors, avec des bases d�appr�ciation aussi restreintes, �tant donn� le talent d�imitation qu�elle pr�te � l�ennemi du genre humain, quel cr�dit pouvons-nous lui accorder � elle-m�me en toutes mati�res ? C�est ainsi que l�argument du d�mon, comme une arme � deux tranchants, peut se retourner contre ceux qui l�ont forg� !

Nous pouvons nous demander s�il y aurait vraiment tant d�habilet� de la part du diable � agir comme nos contradicteurs le pr�tendent. Dans les s�ances spirites, nous le verrions convaincre des mat�rialistes de la survivance de l��me et de la responsabilit� des actes, arracher des sceptiques au doute, � la n�gation et � toutes leurs cons�quences, dire parfois � des jouisseurs de dures v�rit�s, les contraindre � faire un retour sur eux-m�mes et � s�orienter vers le bien. O� donc serait, pour Satan, l�avantage en tout ceci ? Est-ce que le r�le de l�esprit des t�n�bres ne serait pas, au contraire, d�encourager dans leurs vues les mat�rialistes, les ath�es, les sceptiques et les sensuels ?

Il est vraiment pu�ril d�attribuer au d�mon l�enseignement moral que les Esprits �lev�s nous prodiguent. Croire que Satan s�ing�nie � d�tourner les hommes du mal, alors qu�en les laissant glisser sur la pente de leurs passions, ils deviendraient fatalement sa proie ; croire qu�il peut apprendre � aimer, � prier, � servir Dieu, jusqu�au point de leur dicter des pri�res, c�est lui attribuer un r�le ridicule et par trop maladroit.

Si le diable est habile, peut-on lui pr�ter les r�ponses na�ves, grossi�res, inintelligentes, obtenues dans les milieux o� l�on exp�rimente � tort et � travers ? Et les manifestations obsc�nes ! ne sont-elles pas faites plut�t pour nous d�tourner du spiritisme que pour nous attirer � lui ? Tandis qu�en admettant l�intervention d�Esprits de tous ordres, depuis le plus bas jusqu�au plus haut, tout s�explique rationnellement. Les Esprits malfaisants ne sont pas de nature diabolique, mais de nature simplement humaine.

N�y a-t-il pas sur terre des �mes perverses, incarn�es parmi nous, qu�on pourrait consid�rer comme des d�mons ? Lorsqu�elles retournent dans l�espace, ces �mes y continuent le m�me r�le, jusqu�� ce qu�elles soient r�g�n�r�es par les �preuves, dompt�es par la souffrance. C�est aux investigateurs sages � se mettre en garde contre ces �tres funestes et � r�agir contre leur influence.

Dans la plupart des cercles d�exp�rimentation, au lieu de proc�der avec prudence et respect, on se d�sint�resse des conseils de ceux qui nous ont pr�c�d�s dans la voie des recherches. Par des exigences intempestives et des mani�res inconvenantes, on �carte les influences harmoniques, on attire � soi des individualit�s perverses et des Esprits arri�r�s. De l�, tant de d�ceptions, d�incoh�rences, d�obsessions, qui ont pu faire croire � l�existence des d�mons et jet� sur certain spiritisme de bas �tage le ridicule et le discr�dit.

En r�sum�, la th�orie du d�mon n�est ni positive, ni scientifique. C�est un argument commode, se pr�tant � toutes les explications, permettant de rejeter toutes les preuves, tous les cas d�identit�, de faire table rase des t�moignages les plus autoris�s, mais peu concluant et absolument en contradiction avec la nature des faits.

La croyance au d�mon et � l�enfer a �t� combattue par des raisons tellement p�remptoires qu�on peut s��tonner de voir des intelligences �clair�es s�y rallier encore aujourd�hui. Comment ne comprend-on pas qu�en opposant sans cesse Satan � Dieu, en lui attribuant sur le monde et sur les �mes un pouvoir qui grandit tous les jours, on diminue d�autant l�empire de Dieu, on amoindrit sa puissance, on ruine son autorit� ; on met en doute la sagesse, la bont�, la pr�voyance du Cr�ateur ?

Dieu �tant juste et bon, comme le d�clare l�enseignement catholique, n�a pu cr�er un �tre dou� de toute la science du mal, de tout l�art de la s�duction et lui donner un pouvoir absolu sur l�homme faible et d�sarm�.

Ou Satan est �ternel, ou il ne l�est pas. S�il l�est, Dieu n�est plus unique ; il y a deux dieux, celui du bien et celui du mal. Ou bien Satan est une cr�ature de Dieu ; et d�s lors Dieu devient responsable de tout le mal caus� par lui ; car, en le cr�ant, il a su, il a vu toutes les cons�quences de son oeuvre. Et l�enfer, peupl� de l�immense majorit� des �mes, vou�es par leur faiblesse originelle au p�ch� et � la damnation, est l��uvre de Dieu, voulue et pr�vue par lui !

Telles sont les cons�quences de la th�orie de Satan et de l�enfer. Peut-on s��tonner qu�elle ait fait tant de mat�rialistes et d�ath�es ? Et c�est au nom du Christ, de son enseignement d�amour, de charit�, de pardon, que, l�on pr�conise ces doctrines !

N�est-elle pas plus conforme au v�ritable esprit des �critures, cette r�v�lation spirite qui nous montre, apr�s le rachat et la r�paration de leurs fautes, en des vies d��preuves, les �mes poursuivant leur ascension vers la lumi�re ? Ainsi l�a dit l�ap�tre : � Dieu ne veut qu�aucun homme p�risse, mais que tous viennent � la p�nitence �[5].

Ce que l�on nomme d�mons, nous l�avons vu, ce sont simplement les Esprits inf�rieurs, encore enclins au mal, mais soumis, comme toutes les �mes, � la loi du progr�s. Il n�y a pas plusieurs cat�gories d��mes, destin�es, les unes au bonheur, les autres au malheur �ternel. Toutes s��l�vent par le travail, l��tude, la souffrance. L�unit� parfaite et l�harmonie r�gnent dans l�Univers.

Cessons donc de profaner l�id�e de Dieu par des conceptions indignes de la grandeur et de la bont� infinies ; sachons la d�pouiller des mis�rables passions terrestres qu�on lui attribue. La religion y gagnera en prestige. En la mettant en harmonie avec les progr�s de l�esprit humain, on la rendra plus vivante.

Agiter le spectre de Satan, toute la fantasmagorie de l�enfer, � une �poque o� l�humanit� ne croit plus aux mythes dont on a berc� son enfance, c�est commettre un anachronisme, c�est s�exposer � faire rire de soi. Satan n�effraie plus personne. Et ceux qui en parlent le plus sont peut-�tre ceux qui y croient le moins[6]. On peut d�plorer l��croulement d�une chim�re productive, dont on a longtemps abus�, et dire � tous les �chos sa peine. Devant ces r�criminations dignes d�un autre �ge, le penseur d�sint�ress�, sourit et passe.

Nous ne croyons plus � un Dieu de col�re et de vengeance, mais � un Dieu de justice et d�infinie mis�ricorde. Le J�hovah sanglant et terrible a v�cu. L�enfer impitoyable est ferm� � jamais. Du ciel descend sur la terre, avec la r�v�lation nouvelle, la consolation pour toutes les douleurs, le pardon pour toutes les faiblesses, le rachat pour tous les crimes, par l�expiation et le repentir.



 

[1] Du Gaulois, 1er-2 juin 1907.

[2]Paris, Fischbacher, �dit., 1911.

[3] Voir, entre autres, la Revue du Monde invisible, de Mgr M�ric, l'�cho du Merveilleux, de Mme Gaston M�ry, et la brochure r�cente d'un docteur es lettres de Lyon sur le Spiritisme, approuv�e par le cardinal-archev�que de Lyon. Librairie catholique, 14, rue de l'Abbaye, Paris, 1911.

[4] Voir les manuels de th�ologie, Par exemple : BONAL, Institut. Th�ol., t. 1, p. 94 ; Tract. de Revelatione, o� sont expos�s les principaux caract�res du surnaturel diabolique.

[5] SAINT PIERRE, �p�tre, III, 9.

[6] Au sein m�me des �glises, le spiritisme a ses partisans. Le P. Lacordaire, le P. Didon, le P. Lebrun, de l'Oratoire, les abb�s Poussin, Lecanu, Marouzeau, le v�n�rable abb� Grimaud, le P. Marchal et, avec eux, nombre de pasteurs (voir Christianisme et Spiritisme, pp. 71 � 74) ont vu, dans les manifestations des Esprits, un acte de la volont� divine s'exer�ant sous une forme nouvelle pour �lever la pens�e humaine au-dessus des horizons mat�riels.

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