L'histoire de Robert Mackenzie

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l'histoire de Robert Mackenzie

Ce mois-ci, nous vous présentons l'histoire de Robert Mackenzie. Il s'agit d'une manifestation d'un désincarné auprès d'un incarné. Effectivement, l’âme en se séparant du corps se peut se manifester de diverses façons. L'apparition dont nous allons parler est arrivée spontanément, deux jours après le décès.

M. D., un ami de monsieur Gurney, l’un des fondateurs de la Psychical Society, était propriétaire de deux usines, l'une à Glasgow, l'autre à Londres. Il avait à son service un jeune garçon, frêle et délicat, du nom de Robert Mackenzie qui, mal conseillé, l'avait quitté au bout de trois ans.
Un jour, dans une rue, M. D. remarqua un jeune homme qui dévorait avidement un morceau de pain sec. Il avait l'air d'un affamé sur le point de mourir de faim. C'était Robert Mackenzie. Le propriétaire s'arrêta, écouta ce que lui raconta son ancien employé, qui regrettait infiniment d'avoir quitté une place lui assurant le pain quotidien. M. D. consentit à le reprendre.
Robert Mackenzie lui en exprima sa reconnaissance avec la plus profonde émotion. Depuis ce temps, sans jamais faire étalage de ses sentiments, il avait paru ne plus vivre que pour son patron. Dès qu'il l'apercevait, ses grands yeux pensifs se fixaient sur lui, suivant tous ses mouvements. Son protecteur était l'étoile polaire de sa vie.
Le patron vint demeurer à Londres où il oublia, peu à peu, ses ouvriers écossais. Un certain soir, un vendredi, ceux-ci donnaient leur bal annuel. Robert Mackenzie, qui ne se mêlait guère aux autres, demanda la permission de servir au buffet. Tout se passa bien et la fête se continua le samedi.
Le mardi suivant, très peu avant huit heures, dans sa maison à Campden-Hill, M. D. eut une manifestation :
- Je rêvai que j'étais assis devant un pupitre, engagé dans une conversation d'affaires avec un gentleman inconnu. Robert Mackenzie s'avança vers moi. Ennuyé, je lui demandai avec quelque brusquerie s'il ne voyait pas que j'étais occupé. Il se retira d'un air contrarié, puis se rapprocha de nouveau comme s'il désirait vivement un entretien immédiat. Je lui reprochai, avec plus de brusquerie que la première fois, son manque de tact. Sur ces entrefaites, la personne avec laquelle je causais prit congé de moi, et Mackenzie s'avança derechef :
- Qu'est-ce que tout cela veut dire, Robert ? Fis-je, quelque peu irrité. Ne voyez-vous pas que j'étais occupé ?
– Oui, monsieur, répondit-il, mais il faut que je vous parle tout de suite.
– A propos de quoi ? Qu'est-ce qui presse tant ?
– Je désire vous dire, monsieur, que je suis accusé d'une chose que je n'ai pas faite ; j'ai besoin que vous sachiez et que vous me pardonniez ce pour quoi l'on me blâme, car je suis innocent. Puis il ajouta :
- Je n'ai pas fait ce qu'ils disent que j'ai fait.
– Quoi donc ? Répliquai-je encore.
Il répéta les mêmes mots.
Je lui demandai alors tout naturellement :
- Mais comment puis-je vous pardonner, si vous ne me dites pas ce dont vous êtes accusé ?
Je n'oublierai jamais le ton emphatique de sa réponse en dialecte écossais :
- Vous le saurez bientôt.
Ma question fut répétée au moins deux fois ; je suis certain que la réponse le fut trois fois, de la manière la plus expressive. Je m'éveillai là-dessus, gardant une certaine inquiétude à la suite de ce singulier rêve. Je me demandais s'il avait une signification, quand ma femme se précipita dans ma chambre, très émue, une lettre ouverte à la main.
Elle s'écria :
- Oh ! James, voilà une affaire terrible au bal des ouvriers : Robert Mackenzie s'est suicidé.
Comprenant alors le sens de la vision, je répliquai tranquillement et fermement :
- Non, il ne s'est pas suicidé
– Comment pouvez-vous le savoir ?
– Il vient de me le dire.
Lorsqu'il m'apparut – pour ne pas interrompre le récit, je n'ai pas tout d'abord mentionné ce détail – j'avais été frappé de la singularité de son aspect. Sa figure était d'un bleu livide, et sur son front on apercevait des taches semblables à des gouttes de sueur. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Mais voici ce qui s'était passé.
En rentrant chez lui, dans la nuit de samedi, Mackenzie avait pris une bouteille contenant de l'eau forte, croyant que c'était sa bouteille de whisky ; il s'en était versé un petit verre qu'il avait bu d'un trait. Il était mort le dimanche en d'atroces souffrances. On avait cru qu'il s'était suicidé. Et voilà pourquoi il était venu m'affirmer qu'il était innocent de l'accusation portée contre lui. Or, chose remarquable, et dont je n'avais pas la moindre idée, en cherchant les symptômes qui accompagnent l'empoisonnement par l'eau forte, je vis qu'ils étaient à peu près ceux que j'avais constatés sur la figure de Robert.
On reconnut bientôt qu'on s'était trompé en attribuant la mort à un suicide. C'est ce dont je fus averti le lendemain par une lettre de mon représentant en Ecosse.
Cette apparition a été due, selon moi, à la reconnaissance excessive de Mackenzie que j'avais arraché à un état de misère déplorable, et à son vif désir de rester estimé dans mon opinion.

Telle est la relation du manufacturier de Glasgow.
Cet ouvrier venant, après son prétendu suicide, lui révéler la vérité, prouve évidemment la survivance. Il est utile de remarquer qu'en Angleterre le suicide est qualifié de crime.
L'enquête faite par la Psychical Society ne laisse aucun doute sur l'exactitude du récit, c'est bien un mort qui a agi là. Ce ne peut être ni une suggestion retardée, ni un hasard, ni quoi que ce soit.