Victorien Sardou, un médium qui voit « trop petit »

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Victorien Sardou, un médium qui voit « trop petit »

Ce mois-ci, nous vous présentons Victorien Sardou, un médium qui voit « trop petit ». Victorien Sardou faisait partie, avec son père, Antoine-Léandre Sardou, du petit groupe d’amis qui a remis une cinquantaine de cahiers de communication à Hippolyte Léon Denizard Rivail pour qu’il organise les nombreuses notes précieusement recueillies et les mette en forme.

Une forte contribution

Ces cahiers ont constitué la base de ce qui deviendra ensuite le Livre des Esprits d’Allan Kardec.
Parce qu’il a contribué à populariser les communications avec l’au-delà, avant même que Kardec ne définisse le spiritisme, et parce qu’il a ensuite fait partie du cercle qui a aidé le codificateur à étudier les premiers phénomènes spirituels pour déterminer les bases de la doctrine spirite, on reconnaîtra sans peine que Victorien Sardou est, sans aucun conteste, l’un des tous premiers pionniers du spiritisme en France.

Ses débuts

Né à Paris en 1831, le jeune dramaturge d’alors, qui sera connu plus tard pour des œuvres comme la Tosca, Madame sans gêne, Fedora, etc. n’a aucun mal à se déclarer spirite à une époque où il y avait quelque mérite à faire une pareille confession. Il écrira malgré tout assez peu pour la doctrine, hormis une comédie en 3 actes, Le Spiritisme, pensée pour sa muse, Sarah Bernhardt, qui tiendra le rôle principal à la sortie de la pièce en février 1897.
Il était alors déjà membre de l’académie française depuis 20 ans, mais cela ne l’a pas empêché de connaître, auparavant, de grandes années de galères avant que ces œuvres ne conquièrent réellement le public et les critiques.
Victorien Sardou a été Président d’honneur du Congrès spirite et spiritualiste, tenu à Paris en 1900. On lit souvent qu’il serait le grand-père de notre chanteur populaire bien connu, Michel Sardou, mais il n’en est rien, car il s’agit là d’une autre branche de la famille.

Dans la Revue Spirite

Véritable précurseur de l’art médiumnique, il a notamment obtenu une description détaillée de la planète Jupiter qui a été publiée dans la Revue Spirite d’août 1858. L’article était accompagné de nombreux dessins, pour la plupart des résidences merveilleuses situées dans la ville imaginaire de Julnius, comme La maison de Mozart ou la Maison de Zoroastre sur Jupiter, exécutés à la plume ou sur cuivre à l’eau-forte par le médium. Sardou s’y explique : « Un grand sujet d'étonnement pour certaines personnes convaincues d'ailleurs de l'existence des Esprits (je n'ai pas ici à m'occuper des autres), c'est qu'ils aient, comme nous, leurs habitations et leurs villes. On ne m'a pas épargné les critiques : « Des maisons d'Esprits dans Jupiter !... Quelle plaisanterie !... » Plaisanterie si l'on veut ; je n'y suis pour rien. (...) Pour moi, je ne fais que présenter ici ce qui m'est donné, que répéter ce qui m'est dit ; et, par ce rôle absolument passif, je me crois à l'abri du blâme aussi bien que de l'éloge.
Cette réserve faite et la confiance aux Esprits une fois admise, si l'on accepte comme vérité la seule doctrine vraiment belle et sage que l'évocation des morts nous ait révélée jusqu'ici, c'est-à-dire la migration des âmes de planètes en planètes, leurs incarnations successives et leur progrès incessant par le travail, les habitations dans Jupiter n'auront plus lieu de nous étonner. »  Maison de mozart Allan kardec complète l’article de Victorien Sardou par ces mots : « L'auteur de cette intéressante description est un de ces adeptes fervents et éclairés qui ne craignent pas d'avouer hautement leurs croyances, et se mettent au-dessus de la critique des gens qui ne croient à rien de ce qui sort du cercle de leurs idées. Attacher son nom à une doctrine nouvelle en bravant les sarcasmes, est un courage qui n'est pas donné à tout le monde, et nous félicitons M. V. Sardou de l'avoir. Son travail révèle l'écrivain distingué qui, quoique jeune encore, s'est déjà conquis une place honorable dans la littérature, et joint au talent d'écrire les profondes connaissances du savant ; preuve nouvelle que le Spiritisme ne se recrute pas parmi les sots et les ignorants. Nous faisons des vœux pour que M. Sardou complète, le plus tôt possible, son travail si heureusement commencé. Si les astronomes nous dévoilent, par leurs savantes recherches, le mécanisme de l'univers, les Esprits, par leurs révélations, nous en font connaître l'état moral, et cela, comme ils le disent, dans le but de nous exciter au bien, afin de mériter une existence meilleure. »

Dans la Revue Spirite suivante, en septembre 1858, Kardec reviendra encore sur cet article, pour défendre l’impartialité de la médiumnité de Sardou.
« Quand on le voit à l’œuvre, on conçoit aisément l'absence de toute conception préméditée et de toute volonté ; sa main, entraînée par une force occulte, donne au crayon ou au burin la marche la plus irrégulière et la plus contraire aux préceptes les plus élémentaires de l'art, allant sans cesse avec une rapidité inouïe d'un bout à l'autre de la planche sans la quitter, pour revenir cent fois au même point ; toutes les parties sont ainsi commencées et continuées à la fois, sans qu'aucune soit achevée avant d'en entreprendre une autre. Il en résulte, au premier abord, un ensemble incohérent dont on ne comprend le but que lorsque tout est terminé. »

Même une belle médiumnité n’est pas acquise à vie

Notons par ailleurs que cette belle médiumnité artistique n’a été que très temporaire, juste le temps de lancer l’art brut pourrait-on croire... Quelque temps après l’anecdote qui va suivre, l’Esprit de Palissy ne s’est plus manifesté et n’a pas été remplacé par d’autres. Sardou reconnaît cette médiumnité temporaire dans un billet écrit le 9 décembre 1904 pour le merveilleux ouvrage de Julien Malgras Les pionniers du spiritisme en France :
« Quand on n’a pas la bonne fortune, étant médium comme je l’ai été jadis, de se convaincre par ses propres expériences ; ou d’observer, dans les conditions requises, les phénomènes produits par des médiums très puissants, le mieux que l’on puisse faire est de se garer des expériences de salon, qui sont purs enfantillages, ou de celles que l’on tente vainement soi-même et qui ne sont bonnes qu’à décourager celui qui cherche la vérité. Il faut dès lors s’en tenir au témoignage des savants du monde entier, dont je n’ai pas à rappeler les noms, qui, après avoir étudié les faits, pour en démontrer la fausseté, ont eu la bonne foi de faire amende honorable et d’affirmer leur conviction.
Si le spiritisme n’était que duperie, il y a beau jour qu’il n’en serait plus question, tandis qu’il compte aujourd’hui ses adhérents par millions, et que plus nombreux encore sont les timorés, qui n’osent pas avouer leur croyance, par respect humain, intérêt professionnel, lâcheté et surtout sottise. »
Dans un courrier suivant, daté du 2 mars 1905, il trouvera bon de préciser : « Ma main ne prenait jamais le crayon ou la plume machinalement, à l’insu de ma volonté. Ce qui était à l’insu de ma volonté, c’est ce qui était écrit ou dessiné. »
On peut comprendre l’intérêt d’un tel ajout à la lecture de l’anecdote suivante qui vient souvent illustrer les dessins du médium, toujours en bonne place dans les expositions d’art brut :

Anecdote

Ma main ne m’appartenait plus ; elle obéissait à une influence étrangère qui se donnait comme l’Esprit de Bernard Palissy.
Un après-midi, vers deux heures, je m’étais assis à mon bureau comme d’habitude, et j’avais étalé devant moi une feuille de papier à dessiner de dimensions ordinaires. Au lieu de commencer à dessiner, la plume, obéissant à une impulsion de ma main, traça brusquement une ligne oblique dans toute la longueur de la feuille, qui ne pouvait plus servir à rien.
Intrigué, j’interrogeais Bernard Palissy par les procédés ordinaires et je reçus cette réponse laconique : « Papier trop petit ! » Je choisis une feuille plus grande ; elle fut zébrée par un nouveau trait de plume, et l’Esprit, consulté, répétait « Trop petit ! ».
Sur ma remarque que je ne possédais pas de papier plus grand, l’Esprit ordonna : « Va en acheter ! ». Je protestais qu’il pleuvait, et que mon papetier traditionnel demeurait loin du quai St Michel, où j’habitais alors « Va sur la place St André des Arts » répliqua Palissy. Je fais appel à ma mémoire des lieux : il n’y avait à ma connaissance aucune boutique de papetier sur cette place. Mais l’Esprit répétait, obstiné : « Oui, il y en a une ! Il y en a une ! »
Très intrigué, je pris mon chapeau et sortis. Je fis le tour de la place et je revenais vers le quai St Michel, fâché d’avoir été trompé par mon Esprit, lorsque mes yeux se fixèrent, par hasard, sur une enseigne portant cette inscription : « Vente en gros de cartons. »
J’entrais dans la maison et j’appris, non sans surprise, que le fabricant possédait toutes les dimensions de papier imaginables. Je choisis ce qu’il me fallait et rentrai chez moi. Dès que j’eus posé la pointe de mon crayon sur la feuille rapportée, ma main écrivit avec rapidité « Tu vois bien que j’avais raison ! »

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