Le spiritisme dans l'art, suite

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Le spiritisme dans l'art, suite

Ce mois-ci, nous vous présentons la suite du texte de Léon Denis sur Le spiritisme dans l'art. L'auteur traite de l'inspiration et montre que la croyance en Dieu est source des plus hautes et saines créations. Si l'association prière et foi s'associent à la démarche de l'artiste, on peut s'attendre alors à une oeuvre puissante.

L’art, sous ses formes diverses, avons-nous dit, dans un précédent article, est l’expression de la beauté éternelle, une manifestation de la puissante harmonie qui régit l’univers ; c’est le rayon d’en haut qui dissipe les brumes, les obscurités de la matière et nous fait entrevoir les plans de la vie supérieure. Il est par lui-même riche d’enseignements, de révélations, de lumière. Il entraîne l’âme vers les régions de la vie spirituelle, qui est sa véritable vie et qu’elle aspire à retrouver un jour.
L’art bien compris est un puissant moyen d’élévation et de rénovation. C’est la source des plus pures jouissances ; il embellit la vie, soutient et console dans l’épreuve et trace d’avance à l’esprit les routes du ciel. Quand il est soutenu, inspiré par une foi sincère, par un noble idéal, l’art est toujours une source féconde d’instruction, un moyen incomparable de civilisation et de perfectionnement.
Mais trop souvent, de nos jours, il est avili, détourné de son but, asservi à de mesquines théories d’école et il est considéré surtout comme un moyen d’arriver à la fortune, aux honneurs terrestres. On l’emploie à flatter les liaisons mauvaises, à surexciter, les sens et on en fait ainsi un moyen d’abaissement.
Presque tous ceux qui avaient reçu la mission sacrée d’entraîner les âmes vers les cimes, se sont dérobés à cette tâche. Ils se sont rendus coupables d’un crime, en refusant d’instruire et d’éclairer les sociétés et en perpétuant le désordre moral et tous les maux qui fondent sur l’humanité. Par-là, on s’explique la décadence de l’art à notre époque et l’absence d’œuvres fortes.
La pensée de Dieu est la source des hautes et saines inspirations. Si nos artistes savaient y puiser, ils y trouveraient le secret des œuvres impérissables et les plus grandes félicités. Le spiritisme vient leur offrir les ressources spirituelles dont notre époque a besoin pour se régénérer. Il nous fait comprendre que la vie, dans sa plénitude, n’est autre chose que la conception et la réalisation de la beauté éternelle. Vivre, c’est toujours monter, toujours grandir, toujours accroître en soi le sentiment et la notion du beau.
Les grandes œuvres ne s’élaborent que dans le recueillement et le silence, au prix de longues méditations et d’une communion plus ou moins consciente avec le monde supérieur. Le vacarme des villes convient peu à l’essor de la pensée ; au contraire, le calme de la nature, la paix profonde des montagnes, facilitent l’inspiration et favorisent l’éclosion du génie. Ainsi se vérifie, une fois de plus, le proverbe arabe : Le bruit est aux hommes, le silence est à Dieu !
Le spirite sait quel secours immense la communion avec l’au-delà, avec les Esprits célestes, offre à l’artiste, à l’écrivain, au poète. Presque toutes les grandes œuvres ont eu des collaborateurs invisibles. Cette association se fortifie et s’accentue par la foi et la prière. Elles permettent aux forces d’en haut de pénétrer plus profondément en nous et d’imprégner tout notre être. Plus que tout autre, le spirite ressent les courants puissants qui passent sur les fronts pensifs et inspirent des idées, des formes, des harmonies qui sont comme les matériaux dont le génie se servira pour édifier son œuvre superbe.
La conscience de cette collaboration donne la mesure de notre faiblesse ; elle nous fait comprendre quelle part revient à l’influence de nos frères aînés, de nos guides spirituels, de ceux qui, de l’espace, se penchent sur nous et nous assistent dans nos travaux. Elle nous apprend à rester humbles dans le succès. C’est l’orgueil de l’homme qui a tari la source des hautes inspirations. La vanité, qui est le travers de beaucoup d’artistes, dessèche leur esprit et éloigne les grandes âmes qui consentiraient à les protéger. L’orgueil forme comme une barrière entre nous et les puissances de l’au-delà.
L’artiste spirite connaît sa propre indigence, mais il sait qu’au-dessus de lui, s’ouvre un monde sans bornes, plein de richesses, de trésors incalculables, près desquels toutes les ressources de la terre ne sont que pauvreté et misère. Le spirite sait aussi que ce monde invisible, s’il sait s’en rendre digne en purifiant sa pensée et son cœur, peut rendre plus intense Faction d’en Faut, le faire participer à ses richesses par l’inspiration et la révélation et en imprégner des œuvres qui seront comme un reflet de la vie supérieure et de la gloire divine.
Le but de cet article est surtout de montrer le rôle considérable que l’inspiration a joué en tout temps dans l’évolution de l'art et de la pensée. Tous les étudiants de l’occulte savent qu’un flot d’idées, de formes, d’images, se déverse sans cesse du monde invisible sur l’humanité. La plupart des écrivains, des artistes, des poètes, des inventeurs, connaissent ces courants puissants, qui viennent féconder leur cerveau, élargir le cercle de leurs conceptions.
Tantôt, l’inspiration se glisse doucement dans notre intellect, se mêle intimement à notre propre pensée, de telle façon qu’il devient impossible de la distinguer. Tantôt, c’est une irruption soudaine, une invasion cérébrale, un souffle qui passe sur nos fronts et nous secoue d’une sorte de fièvre. D’autre fois, c’est comme une voix intérieure, si nette et si claire, qu’elle semble venir du dehors, pour nous parler de choses graves et profondes. Un courant de forces et de pensées s’agitent et roulent autour de nous, cherchant à pénétrer dans les cerveaux humains disposés à les recevoir, à se les assimiler, à les traduire sous les formes et dans la mesure de leurs capacités, de leur degré d’évolution. Les uns les expriment d’une manière plus ample, d’autres, plus restreinte suivant leurs aptitudes, selon la richesse ou la pauvreté des expressions qui leur sont familières et les ressources de leur intelligence.
Les leçons de l’esthète, que nous reproduisons plus loin, vont préciser les caractères divers de l’inspiration, suivant les cas.
Parmi les hommes de génie, beaucoup ont reconnu ces influences invisibles. Plusieurs décrivent l’état voisin de la trance où les plonge l’élaboration d’une grande œuvre. D’autres parlent du flot brûlant qui les pénètre, du feu qui court dans leurs veines et provoque une surexcitation qui centuple leurs facultés. En vain cherchent-ils parfois à résister à cette puissance qui les domine, les subjugue et briserait leur enveloppe si elle était continue. Il en est qui ont succombé à cette action souveraine et sont morts prématurément, comme Raphaël, à la fleur de l’âge.

Lamartine a dépeint cet état en des vers célèbres : « Mais à l’essor de la pensée L’instinct des sens s’oppose en vain : Sous le dieu mon âme oppressée Bondit, s’élance et bat mon sein. La foudre en mes veines circule, Etonné du feu gui me brûle. Je l’irrite en le combattant. Et la lave de mon génie Déborde en torrents d’harmonie Et me consume en s’échappant.

Romain Rolland décrit en ces termes le cas spécial de Michel-Ange : « La force du génie issu du Dieu caché ne se manifeste que plus clairement en un homme sans volonté, tel que Michel-Ange. Jamais homme n’en fut ainsi la proie. Ce génie ne semblait pas de même nature que lui ; c’était un conquérant, qui s’était rué en lui et le tenait asservi. Sa volonté n’y était pour rien et on pourrait presque dire, pour rien son esprit et son cœur. C’était une exaltation frénétique, une vie formidable dans un corps et une âme trop faibles pour la contenir. »

On trouve dans Goethe (Lettres à un enfant), les détails suivants, sur Beethoven : « Beethoven, parlant de la source d’où lui venait la conception de ses chefs-d’œuvre, disait à Bettina : « Je me sens forcé de laisser déborder de tous côtés les flots d’harmonie provenant du foyer de l’inspiration. J’essaie de les suivre, je les reprends passionnément ; de nouveau ils m’échappent et disparaissent, parmi la foule des distractions qui m’entourent. Bientôt je ressaisis l’inspiration avec ardeur ; ravi, j’en multiplie toutes les modulations, et, au dernier moment, je triomphe de la première pensée musicale. Je dois vivre seul avec moi-même. Je sais bien que Dieu et les anges sont plus près de moi, dans mon art, que les autres. Je communie avec eux et sans crainte. La musique est une des entrées spirituelles dans les sphères supérieures de l’intelligence. »

Mozart, de son côté, dans une de ses lettres à un ami intime, nous initie aux mystères de l’inspiration musicale. Cette lettre est publiée dans la Vie de Mozart, par Holmes, Londres, 1845 : « Vous dites que vous voudriez savoir quelle est ma manière de composer et quelle méthode je suis. Je ne puis vraiment pas vous en dire plus que ce qui suit, car moi-même je n’en sais rien et ne puis me l’expliquer. Quand je suis dans de bonnes dispositions et tout à fait seul, pendant ma promenade, les pensées musicales me viennent en abondance. Je ne sais d’où viennent ces pensées, ni comment elles m’arrivent, ma volonté n’y est pour rien. »

Schiller a déclaré que ses plus belles pensées n’étaient pas de sa propre création, elles lui venaient si rapidement et avec une telle force, qu’il avait de la difficulté à les saisir assez vite pour les transcrire.

Michelet, lui aussi, semble être, à certaines heures, sous l’empire de quelque pouvoir inconnu. Parlant de son Histoire de la Révolution, il dit : « Jamais, depuis ma Pucelle d’Orléans, je n’avais eu un tel rayon d’en haut, une si lumineuse échappée du ciel... Inoubliables jours, qui suis-je pour les avoir contés ? Je ne sais pas encore, je ne saurai jamais comment j’ai pu les reproduire. L’incroyable bonheur de retrouver cela si vivant, si brûlant, après soixante années, m’avait agrandi le cœur d’une joie héroïque. »

La puissance de l’inspiration se traduit, chez Henri Heine, d’une manière plus sensible encore. Voici ce qu’il disait dans la préface de sa tragédie de Radcliff : « J’ai écrit William Radcliff à Berlin, pendant que le soleil éclairait de ses rayons plutôt maussades les toits couverts de neige et les arbres dépouillés de leurs feuilles ; j’écrivais sans interruption et sans faire de ratures. Tout en écrivant, il me semblait que j’entendais, au-dessus de ma tête, comme un bruissement d’ailes. »

Nous pourrions multiplier les citations du même genre, on y verrait que l’inspiration varie selon les natures. Chez les uns, le cerveau est comme un miroir, qui reflète les choses cachées et en renvoie les radiations sur l’humanité. Sous mille formes, elle pénètre les sensitifs et s’impose. Les deux leçons de l’esthète qu’on va lire, ont pour sujet l’inspiration, considérée en sa cause et dans ses effets généraux, aussi bien sur la terre que dans l’espace. Dans nos séances, ces leçons se poursuivent avec régularité, chaque semaine, mais nous ignorons encore le nom et la personnalité véritables de l’auteur. Toutefois, nous remarquons que les Esprits familiers de notre groupe, s’écartent avec respect et se taisent devant lui seul, le guide du médium vient, après le départ de l’esthète, nous dire quelques paroles d’amitié et d’encouragement, tout en se déclarant « gêné par la supériorité et le rayonnement de ce grand Esprit ». Quelle que soit la valeur du style, nous avons tenu à reproduire fidèlement la pensée de l’auteur, en évitant avec soin tout ce qui aurait pu en altérer le sens, même au profit de la forme.

En quoi consiste le sens artistique ?

L’étude attentive de l’âme nous montre que tout dans la nature, les sons, les parfums, les rayons, les couleurs, trouvent en nous leurs correspondances, leurs analogies et que leurs radiations se fondent et s’harmonisent aux profondeurs de l’être, dans la mesure de notre évolution. C’est là ce qui constitue le sens artistique, la compréhension du beau sous toutes ses formes.
L’évolution de ce sens intime, la faculté de l’exprimer se développent de vies en vies dans les âmes et finissent par produire le talent, le génie. Dans les aspects supérieurs de l’art, l’artiste trouve la haute conception de la beauté éternelle ; il comprend que sa source unique est en Dieu. Cette source se déverse à l’infini sur tous les êtres et les pénètre suivant leur degré de réceptivité.
Rayons et couleurs, sons et parfums, sont reliés par un enchaînement, une sorte de gamme dont chaque note représente une somme particulière de vibrations et qui constituent, dans leur ensemble, une unité parfaite. Si l’on y ajoute les formes et les lignes, cette unité deviendra la loi générale du beau, et l’art, dans ses multiples manifestations, aura pour objet de les reproduire.
L’étude de l’art et ses réalisations nous imprègnent peu à peu des splendeurs de l’univers. D’abord sourd et inconscient chez l’homme primitif, ce travail devient conscient, s’accentue, se révèle sous des formes grandissantes, pour devenir comme un reflet de la suprême beauté.
Mais, sur la terre, l’art n’est encore qu’un balbutiement. Sur les autres mondes, et surtout dans l’espace, nous disent nos guides, il enfante des merveilles près desquelles les plus belles œuvres humaines paraîtraient bien pauvres et presque enfantines. Parvenu à ces hauteurs, l’art devient la forme la plus sublime du culte rendu à la divinité. Jusqu’ici l’artiste s’est inspiré des choses du monde visible ou tangible ; il en a écouté les voix, les harmonies ; il en a étudié les formes, les couleurs et il a réussi à en imprégner ses œuvres. Il a créé ainsi, entre l’homme et la nature, une communion plus intime. Grâce à lui, les choses obscures et muettes ont pris une âme et leurs vagues aspirations, leurs plaintes, leurs douleurs ont trouvé des expressions qui, en les rendant plus vivantes, les rapprochaient de nous, en même temps que l’âme humaine devenait plus sensible au contact de la vie extérieure.
Ainsi, l’art a rendu à la vie du globe le sens profond qui lui manquait. Par lui, les puissances aveugles de la nature ont pénétré en nous et ont acquis comme un reflet de notre conscience et de nos sentiments. L’âme humaine est allée vers les choses et son influence leur a prêté un mode plus intense de vie et de sensations ; par cette communion l’âme de la terre s’est élevée à la connaissance d’elle-même, de son rôle et de son grand destin.

Maintenant, comme on peut le voir par les leçons de l’esthète, c’est tout un autre monde qui s’ouvre, c’est toute une vie ignorée qui surgit, plus riche, plus abondante, plus variée que tout ce que nous avons connu jusqu’alors, et l’art va trouver dans ce milieu méconnu des sources intarissables d’inspiration et de poésie, des formes insoupçonnées de la pensée et de la vie.
Déjà, le domaine de la matière subtile et des fluides s’était ouvert, se révélant sous des aspects prestigieux, offrant à l’homme des moyens d’étude et d’observation qui élargissent à l’infini le champ de ses recherches et de ses connaissances scientifiques. Les apparitions d’Esprits nous familiarisent avec toutes ces formes de l’existence extra-terrestre, depuis les matérialisations les pins denses et les plus grossières, jusqu’aux manifestations de la vie la plus idéale et la plus radieuse.
Dans nos entretiens réguliers avec les Esprits guides, nous obtenons des indications sur la vie de l’espace, sur ses magnificences de formes et de teintes, sur ses suaves et puissantes harmonies, qui ouvrent au musicien, au coloriste, au statuaire, des voies multiples et inexplorées.
Ceux qui jouissent de facultés médianimiques les percevront directement, et toutes les ressources de l’art en seront enrichies. Le vaste monde des Esprits devient accessible à nos sens, par les spectacles et les enseignements qu’il nous réserve. Les puissances intellectuelles de l’humanité seront centuplées, son génie artistique enfantera des œuvres qui surpasseront tout ce que les siècles ont réalisé.

En résumé, la loi éternelle de l’univers, le but sublime de la création, est la fusion du bien et du beau. Ces deux principes sont inséparables, ils inspirent toute l’œuvre divine et constituent la base essentielle des harmonies du cosmos.

La pensée, l’intention divines étant le bien, le beau en est la manifestation. L’être, dans son ascension, devra se pénétrer de plus en plus de cette pensée souveraine, de cette volonté et s’appliquer à les réaliser en lui et en dehors de lui, sous des formes toujours plus parfaites. Won bonheur consistera à s’assimiler cette loi et à l’accomplir. Les joies intimes et profondes qui en résulteront sont la démonstration évidente du but de l’univers, joies, nous disent les Esprits, que toute parole humaine est impuissante à définir. Ces lois, ce but essentiel, le spiritisme, non seulement nous les enseigne, mais encore nous indique les moyens de les atteindre, de les pratiquer. A ce point de vue, son rôle est considérable et son intervention, à l’heure présente de l’histoire, est providentielle.
Nous assistons, depuis un siècle, au développement colossal de l’industrie et de ses inventions, à la découverte et à l’application des ressources physiques du globe.
De là, dans les idées, un puissant courant matérialiste, qui a donné une impulsion nouvelle aux appétits, aux besoins impérieux de bien-être et de jouissances. La nécessité se fait sentir, de plus en plus, d’y opposer une contre-influence spiritualiste. L’évolution matérielle nécessite une évolution parallèle, philosophique et religieuse, sans quoi les puissances intellectuelles se tourneraient, de plus en plus, vers le mal et le monde s’effondrerait dans un cataclysme dont la dernière guerre ne serait que le prélude et nous donnerait l’idée.
Par-dessus la vie présente, qui n’est que transitoire, il faut, en toute chose, faire entrevoir l’autre vie, qui en est le but et la sanction. C’est seulement par l’accord ultime des sciences, des philosophies et des religions plus évoluées, que la pensée atteindra les hautes cimes et que l’humanité retrouvera la confiance et la paix, avec la connaissance des vérités essentielles, sous leurs faces diverses.

Février et mars 1922